Villanus
droits acquittés, il a tort, si, par orgueil ou avidité, il leur prend quelque chose de plus. — Quant aux vagabonds, aux misérables qui, dans le désordre et la dévastation universelle, viennent se réfugier sous sa garde, leur condition est plus dure : la terre est à lui puisque sans lui elle serait inhabitable ; s'il leur en accorde une parcelle, si même il leur permet seulement d'y camper, s'il leur donne du travail ou des semailles, c'est aux conditions qu'il édicté. Ils seront ses serfs, ses mainmortables; quelque part qu'ils aillent, il aura le droit de les ressaisir et ils seront, de père en fils, ses domestiques nés, applicables au métier qu'il lui plaira, taillables et corvéables à sa merci, ne pouvant rien transmettre à leur enfant que si celui-ci, « vivant à leur pot », peut après leur mort continuer leur service. « Ne pas être tué, dit Stend- « hal, et avoir l'hiver un bon habit de peau, tel était pour « beaucoup de gens le suprême bonheur au dixième siècle »; ajoutons-y pour une femme celui de ne pas être violée par toute une bande ; quand on se représente un peu nettement la condition des hommes en ce temps-là, on comprend qu'ils aient accepté de bon cœur les pires droits féodaux, même celui de marquette; ce qu'on subissait tous les jours était pire encore'. La preuve en est qu'on accourait dans l'enceinte féodale, sitôt qu'elle était faite; en Normandie, par exemple, dès que Rollon eut divisé les terres au cordeau et pendu les voleurs, les gens des provinces voisines affluèrent pour s'établir; un peu de sécurité suffisait pour repeupler un pays.
On vit donc, ou plutôt on recommence à vivre sous la rude main gantée de fer qui vous rudoie, mais qui vous protège. Souverain et propriétaire, à ce double titre le sei-
1. Voir dans les Voyages de Caillaud en Nubie et en Abyssinie les razzias d'esclaves faites par les armées du pacha ; tel était à peu près le spectacle que donnait l'Europe de 800 à 900.
gneur garde pour lui la lande, la rivière, la forêt, toute la chasse ; le mal n'est pas grand, puisque le pays est à demi désert et qu'il emploie tout son loisir à détruire les grandes hêtes fauves. Ayant seul des avances, il est le seul qui puisse construire le moulin, le four et le pressoir, établir le bac, le pont ou la route, endiguer l'étang, élever ou acquérir le taureau; pour se dédommager, il en taxe ou en impose l'usage. S'il est intelligent et bon fermier d'hommes, s'il veut tirer meilleur profit de sa terre, il relâche ou laisse se relâcher par degrés les mailles du rets où ses vilains et ses serfs travaillent mal parce qu'ils sont trop serrés. L'habitude, la nécessité, l'accommodation volontaire ou forcée font leur efTet; à la fin, seigneurs, vilains, serfs et bourgeois, adaptés à leur condition, reliés par un intérêt commun, font ensemble une société, un véritable corps. La seigneurie, la comté, le duché deviennent unepatrîe que l'on aime d'un instinct aveugle et pour laquelle on se dévoue. Elle se confond avec le seigneur et sa famille; à ce titre, on est fier de lui, on conte ses grands coups d'épée; on l'acclame quand sa cavalcade passe dans la rue ; on jouit par sympathie de sa magnificence». Lorsqu'il est veuf et sans enfants, on députe auprès de lui pour qu'il se remarie et que sa mort ne livre pas le pays à la guerre des prétendants ou aux convoitises des voisins. — Ainsi renaît, après mille ans, le plus puissant et le plus vivace des sentiments qui soutiennent la société humaine. Celui-ci est d'autant plus précieux qu'il peut s'élargir : pour que la petite patrie féodale devienne la grande patrie nationale, il suffit maintenant que toutes les seigneuries se réunissent entre les mains d'un seul seigneur, et que le roi, chef
1. Voir dans les historiens du moyen âge le zèle des sujets pour leur seigneur : Gaston Pliœbus comte de Foix, et Guy comte de Flandres dans Froissart ; Raymond de Béziers et Raymond de Toulouse dans la chroniq°je de Toulouse. Ce vif sentiment de la petite patrie locale apparaît à chaque réu-
on de province, Normandie, Bretagne, Franche-Comté, etc.
des nobles, pose sur l'œuvre des nobles la troisième assise de la France.
Il a édifié toute celte assise, pierre à pierre ; Hugues Capet pose la première; avant lui, la royauté ne donnait pas au roi une province, pas même Laon; c'est lui qui ajoute au titre son domaine. Pendant huit cents ans, par mariage, conquête, adresse, héritage, ce travail d'acquisition se poursuit; même sous Louis XV, la France s'accroît de la Lorraine et de la Corse. Parti du néant, le roi a fait un État compact qui renferme vingtsix millions d'habitants, et qui est alors le plus puissant de l'Europe. — Dans tout l'intervalle, il a été le chef de la défense publique, le libérateur du pays contre les étrangers, contre le pape au quatorzième siècle, contre les Anglais au quinzième, contre les Espagnols au seizième. Au dedans, dès le douzième siècle, le casque en tête et toujours par chemins, il est le grand justicier, il démolit les tours des brigands féodaux, il réprime les excès des forts, il protège les opprimés*, il abolit les guerres privées, il établit l'ordre et la paix : œuvre immense qui, de Louis le Gros à St. Louis, de Philippe le Bel à Charles Vil et à Louis XI, de Henri IV à 'Louis XIIl et à Louis XIV, se continue sans s'interrompre jusqu'au milieu du dixseptième siècle, par l'édit contre les duels et par les Grands Jours ^ Cependant, toutes les choses utiles exécutées par son ordre ou développées sous son patronage, routes, ports, canaux, asiles, universités, acadé- , mies, établissements de piété, de refuge, d'éducation, de
1, Suger, vie de Louis YI.
2. Les Grands jours d'Auvergne par Fléchicr, éd. Chéruel. Sous Louis XV le dernier brigand féodal, le baron de Plumartin, en Poitou, est pris, jugé et décapité (1756).
science, d'industrie et de commerce, portent sa marque et le proclament bienfaiteur public. — De tels services appellent une récompense proportionnée : on admet que, de père en fils, il contracte mariage avec la France, qu'elle n'agit que par lui, qu'il n'agit que pour elle, et tous les souvenirs anciens, tous les intérêts présents viennent autoriser cette union. L'Église la consacre à Reims par une sorte de huitième sacrement accompagné de légendes et de miracles ; il est l'oint de Dieu*. Les nobles, par un vieil instinct de fidélité militaire, se considèrent comme sa garde et viendront jusqu'au 10 août se faire tuer pour lui dans son escalier; il est leur général-né. Le peuple, jusqu'en 1789, verra en lui le redresseur des torts, le gardien du droit, le protecteur des faibles, le grand aumônier, l'universel refuge. Au commencement du règne de Louis XVI, « les cris de vive le Roi, qui commençaient à « six heures du matin, n'étaient presque point interrompus «jusqu'après le coucher du soleiP. » Quand naquit son dauphin, la joie de la France fut celle d'une famille, « on « s'arrêtait dans les rues, on se parlait sans se connaître, «on embrassait tous les gens que l'on connaissait*.» Tous, par une vague tradition, par un respect immémorial, sentent que la France est un vaisseau construit par ses mains et par les mains de ses ancêtres, qu'à ce titre le bâtiment est à lui, qu'il y a droit comme chaque passager à sa pacotille, et que son seul devoir est d'être expert et vigilant pour bien conduire sur la mer le magnifique
1. Sous Louis XV encore, on envoya le procès-verbal des écrouelles guéries.