PL. XII
MONSTRANCE EUCHARISTIQUE
La monstrance eucharistique, destinée à montrer Notre-Seigneur sous les apparences de l'hostie, a reçu différents noms, suivant les pays et suivant les époques. Le Rituel l'appelle « ostensorium sen tabernaculum1 »; du premier mot est venu notre ostensoir français; c'est maintenant le terme usité. En Espagne, on dit custodia, et cela depuis des siècles3; c'est le terme employé par un célèbre orfèvre, Juan de Arphe* dans son cinquième et dernier chapitre de la Varia commensuracion, quand il indique les mesures des ct/stodias de asiento et des custodi 'as portât t les.
Les custodias sont bien les pièces les plus importantes qu'ait produites, pendant plusieurs siècles, l'orfèvrerie espagnole. Au point de vue de
1. Extrait des Notes d'art et d'archéologie, août et septembre 1898.
2. De processione in festo sanctissimi Corporis Christi (rubr.). — f Pour les différents noms qu'a reçus la monstrance eucharistique, voy. L. de Farcy, Un nouvel ostensoir de la cathédrale d'Angers [Revue de Fart chrétien, 1887, p. 201). — M*» X. Barbier de Montault, La monstrance eucharistique de Mirebeau ( Vienne) [Revue de l'art chrétien, 1895, p. 206).
3. Cette expression, assez vague, est ordinairement expliquée par le contexte, dans les anciens Inventaires. On la trouve en France, ayant précisément, comme en Espagne, le sens de monstrance eucharistique : « Item uuam custodiam ad portandum corpus Christi die festî Heucaristia? Domini » [Inventaire de l'église de Hautecour en Tarentaise [Savoie) [Bulletin archéologique, 1890, p. 331 et 8.], — « Quedam magna custodia argentea, tota deaurata, eu m cruce destiper, habentem cruciffixum ; et intra dictam custodiam est angellus deauratus , tenens in manibus formam medie lune, argentée et aurate, super qua collocalur Corpus Christi ; cum suis portis vitreys » (Inventaire de l'église d'Aix, 1503 [Bulletin archéologique, 1883, p. 157].
4. Juan de Arphe y Villafane naquit à Léon en 1535. Il mourut au commencement du dixseptième siècle.
MONSTRANCE EUCHARISTIQUE
l'art, ce sont très souvent des monuments remarquables, rivalisant entre eux pour la perfection de la structure, pour la délicatesse de la forme, pour la richesse de la matière, pour le fini de la décoration. El ici, nous n'avons pas seulement en vue les grandes custodias de Séville, de Jativa, de Cadix, de Tolède, d'Avila, de Girone. Nous parlons de celles que nous avons rencontrées dans différents bourgs ou villages de la Gastille : à Silos, à Santa Maria del Campo, à Santa Gadea del Cid, etc. Aucun pays, il nous semble, ne peut soutenir ici la comparaison avec la catholique Espagne, qui employa si largement son or, son argent, ses pierreries du Nouveau Monde, pour ('lever ces merveilleux petits édicules a la gloire de la divine Eucharistie.
La monstrance de Silos appartienl doue à cette classe de monuments. Elle est conservée dans la salle des archives; mais, à la Fête-Dieu, elle abrite toujours la sainte hostie et est portée solennellement sur un brancard, à travers les rues du pueblo.
Il est intéressant, croyons-nous, de voir comment, dès le dix-septième siècle, un moine de Silos parlait de la custodia de son monastère. Voici doue ce qu'il en disait :
« 11 existe (:i Silos) une custodia pour porter le Saint-Sacrement au jour du Corpus (c'est la Fête-Dieu), et elle est des plus célèbres de toute la Castille. Le socle est en bronze doré, et le reste en argent également doré. La l'orme est excellente et d'un bel effet. Cette custodia, qui a une grande valeur, est ornée de nombreux ouvrages très délicats et de pierreries fort riches. Elle a appartenu à l'hôpital du Roi, île la ville de BurgOS. Elle fut achetée, en 4529, par un prieur du monastère de Silos, Fr. Diego de Victoria, alors qu'il était supérieur de la maison, par suite de la mort de l'abbé D. Luiz Mcndez, évêque de Sidonia, et de la vacance du siège »'. L'auteur des lignes que nous traduisons s'appelle Fr. Luiz de Castro. Elles sont empruntées à la Vie de saint Dominique : El glorioso tfiaumatur<ro espahol, redeiitor de cautivos, santo Domingo de Silos. Noticia de el real monasterio de Silos y sus prioratos. (Madrid, 4688, lib. III, cap. m.)
1. « Item ay una custodia para Ilevar al santîssimo Sacramento el dia del Corpus, que es de las mas famosas que tieue Castilla. Lapeana es de brouce sobredorado, y lo restante de plata sobredorata tambien. Lahechura es muyhermosa, yvistosa, con muchn filigrana, y pedrerîa rica, y de mucho valor. Esta custodia fue del Itospital del Rey de la ciudad de Burgos : roraprola un Prior del monasterio de Silos, llamado fray Diego de Victoria siendo présidente de la casa, por muerte, y vacante del abad Don Luiz Mendez, obispo de Sidonia, ano de 1529. »
MONSTRANCE EUCHARISTIQUE 93
La custodia de Silos n'a pas été publiée en entier. Un architecte anglais de forl grand talent, M. Andrew N. Prentice, en a donné une reproduction d'après un dessin au crayon, malheureusement inachevé, qui fut reproduit tel quel dans l'ouvrage : Renaissance Architecture and Ornament in Spain (Londres, 189-'i, in-fol.). Le socle sur lequel repose tout l'édifice n'est, pas figuré sur la reproduction.
Cette custodia n'égale pas en élévation un certain nombre d'autres monstrances espagnoles qui ont 'X mètres et plus. Ses dimensions sont relativement modestes; elle a (>"' ,90 de hauteur totale. On peut y distinguer trois parties principales : le socle, la partie médiane et le lanternon.
Pig, 18. — Plan de la roonslrauce.
1. Socle à douze côtés. — i. Stylobale a six entés cl à six parlies saillantes. — 3. Bases de COloBaettes. — 4. l>ied triangulaire de ta luuute. — 5. Pied rond de la même lunule, superposé sur le pied triangulaire.
Le socle, en bronze doré, est sur le plan d'un polygone à douze côtés; il est puissant, solide, très simple; il n'a pour décoration que quelques moulures en liant et en bas, puis, dans sa partie en retrait, d'énormes cristaux de roche en cabochons sur chacun des côtés, sauf en avant, où se trouve une topaze taillée, ou plus exactement une imitation de topaze.
Le reste de la custodia est eu argent doré, excepté quelques détails qui ont été laissés en argent et que nous indiquerons dans le cours de notre description.
Sur la plate-forme du socle est fixé un stylobate hexagonal dont chaque angle donne naissance a une saillie rectangulaire. Nous renvoyons
MONSTRANCE EUCHARISTIQUE
à lu figure ci-dessus qui donne le plan des différents corps inférieurs de la custodia. Avec le stylobate dont nous parlons, commence la ravissante décoration du petit monument : en bas, des moulures; en haut, une corniche, et au milieu, un rinceau en relief qui a été repercé et qui est composé de feuillages, de fleurons, de cornes d'abondance, d'écussons aux armes du royaume de Castille, de l'abbaye de Silos et de l'hôpital du Roi, à Burgos. Au-dessus des saillies du stylobate s'élèvent il os piédestaux oblongs, décorés simplement, comme le socle, de gros cristaux de roche en cabochons. Une colonnette et un petit pilier, l'un derrière l'autre, se dressent sur ces piédestaux. La partie cylindrique des colonnettes est entièrement garnie d'arabesques en relief; le renflement est caché sous de longues feuilles ciselées, et une série de moulures, superposées, terminent les colonnettes h leur sommet. Les petits piliers sont tout différents : ils s'élancent d'un seul jet dans leur forme pyramidale ou du moins tendant à la pyramide, et ils atteignent ainsi de gracieux chapiteaux. Les quatre faces de ces piliers sont recouvertes de feuillages repercés cl saillants. Sur le stylobate, au centre de ces colonnes et de ces piliers si habilement disposés et variés, repose une base triangulaire sur laquelle s'élève! un pied, puis un nœud sphérique et enfin la lunule (en espagnol : le viril) entourée de jolis fleurons. Au pied circulaire de cette lunule, trois écussons vont rejoindre les trois extrémités du triangle, à la façon des grilles qui se recourbent sur les bases des colonnes romanes. Ces ('eussons portent chacun le nom d'une des trois personnes de la Sainte Trinité : pater, filivs, sp[iritïvs s[an'c[t]vs. Un entablement, correspondant au stylobate,repose sur les colonnettes et sur les piliers. Des vasques de forme très élégante, des oiseaux aux longs cous et aux ailes éployées composent sa décoration. Les parties rectangulaires qui font saillie vers l'extérieur cl qui rappellent les architraves en ressaut de certains monuments romains sont amollies par d'élégantes pirouettes. Ces petits ornements, connue aussi la croix du sommet et quelques autres parties de la custodia, ont été fondus. Ainsi se termine le plan si curieux et un peu compliqué du corps principal de l'édicule.
Un lanternon hexagonal repose sur cette partie médiane. De petits pilastres, exactement du même genre que ceux dont nous avons parlé, ont le rôle principal dans cette petite construction aérienne. L'espace laissé libre entre les pilastres a été décoré par l'orfèvre avec un arl consommé;
MONSTRANCE EUCHARISTIQUE 95
en môme temps, l'idée qui a présidé à cette ornementation s'inspire de l'esprit chrétien qui, parfois encore, guidait les artistes au début de la Renaissance. C'est en somme le Credo qui a servi de thème à cette décoration.
Nous avons ici une variante : les apôtres ne tiennent pas de phylactères ni d'articles du Symbole, comme on les a si souvent représentées; mais l'idée est exactement la même. Chaque buste d'apôtre est dans un médaillon soutenu par deux angelots et supporté par une tige qui repose sur un cartouche portant un extrait du Credo. Voici les noms des six apôtres (par abréviation de douze), avec les textes qui leur correspondent :
Saint Pierre tenant une clef : CREDO . IN . dev[m] , PATREM . o[m]nipo[ten-
tem].
Saint Paul avec son glaive1 : creato[rem] . c[o]eli et . terr[a]e . et . in. iesv[m].
Saint Jacques le Majeur coiffé d'un chapeau garni de coquilles et tenant un bâton à la main : domenvm . n[ost]r[v]m . qvi . conceptvs .
Saint Jean imberbe tient le calice dont s'échappe un serpent : christvm . filiv[m1 eivs . vnicvm . d'ominvmL
Saint André porte sa croix : este (sic) de . spiritv . sancto . natvs . e[st].
Un autre apôtre .'probablement saint Barthélémy) tient un grand coutelas : ex . maria . virgine . pas[s]vs sv[b].
Toutes ces inscriptions sont en émail noir sur fond d'argent. Les figures des apôtres, les anges (sauf les bandes d'étoffes qui les recouvrent un peu) sont également d'argent. Au-dessus, de petits fleurons mobiles et des chutes de feuillages, puis des branches enroulées accostant les écussons de l'hôpital du Roi, complètent la décoration des espaces, laissés entre les petils piliers. Tous ces motifs ont été fondus et repercés. Un entablement, orné de dauphins et de coquilles en relief, surmonte cette partie du lanternon que termine une calotte à six pans. La décoration de chacun de ces pans est admirablement conçue. Un encadrement circulaire inscrit une couronne qui, à son tour, renferme un écusson; les écoinçons sont garnis de fleurons. Ici, encore, le tout est à jour. Chacune des côtes formées par la jonction des pans est hérissée d'une crête élégante. Les six écussons portent ciselés et en relief : la robe sans couture, les fouets, le
1. Nous rappelons qu'ordinairement la tradition n'attribue pas ii cet apôtre un article du Symbole.
MONSTRANCE EUCHARISTIQUE
marteau et les tenailles, les clous, les fiés, l'éponge et la lance. C'est ce qu'on appelle les armes de la Passion . Au sommet du lanternon, une croix complète ce magnifique enseignement et amortit de la façon la plus gracieuse la custodia de Silos.
Cet édicule porte deux fois la date de 1526, inscrite dans deux petits cartouches qui ont place sur la partie cylindrique des colonnettes. Le nom de l'artiste n'est pas marqué; le lieu de fabrication ne l'est pas davantage; mais cette custodia avant été faite pour un hôpital de Burgos, il semble bien certain qu'elle fut fabriquée dans cette ville même. La chose est d'autant plus probable que l'antique capitale de la Vieille-Castille était célèbre alors et qu'elle avait, au moins depuis un siècle, une corporation d'orfèvres dont un certain nombre sont connus, Juan de Orna, par exemple, qui exécuta, en 1528, l'ostensoir de la Chartreuse de Miraflorès et, en 1S37, une croix d'argent pour la cathédrale de Burgos.
Ancien Trésor de l'Abbaye de Silos