‹ L'ancienne Égypte d'après les papyrus et les monumentsChapitre 4 sur 7 · LA FEMME SOIS LE NOUVEL EMPIRE EN EGYPTE · texte numérisé non relu

LA FEMME SOIS LE NOUVEL EMPIRE EN EGYPTE

Nous voici arrivés à Tcpoque relativement récente des patriarches hébreux. En effet, après la famille thébaine constituant la 12* et la 13* dynastie, après une 14® dynastie que Manélhon nomme Xoïte, s'enchevêtrant, pour ainsi dire, selon Lieblein, avec la 13% et dont les cartouches, à peu près seuls, nous ont été conservés par le papyrus de Turin et le canon royal de Karnak — dynastie qui cependant aurait compris, en peu d'années, 66 rois, à ce que dit Manéthon, qui n'en désigne aucun, — commence la période des grandes luttes entre les Pasteurs sémites et les Thébains. Ces pasteurs (7roi[X£V£^) qu'on nomme aussi hiq-sos^ chefs de bergers, et que les Egyptiens appelaient la grande peste sévissant dans la terre d'Egypte, étaient, selon Manéthon, frères des Phéniciens (aSeXcpoi cpoivuwv). Ils renversèrent sans peine la dynastie des Xoites, qui régnaient dans la plus basse Egypte, à un des moments très obscurs et de pleine décadence de la monarchie égyptienne, naguère si prospère sous les Amenemhatet

les Usurlasen. Leur invasion n éprouva pas de résistance : et, toujours d'après Mancthon, ils prirent Memphis dont ils firent leur capitale, comme sous les Pharaons les plus archaïques. Mais leur place forte par excellence, resta toujours Avaris, où ils s'étaient tout d'abord établis. Quant à la Thébaïde, il n'y pénétrèrent généralement pas, se bornant à un hommage théorique des préfets du pays.

Celui de ïhèbes se crut bientôt appelé à prendre la succession de la XIP et do la XlIP dynastie et à recommencer, avec les Pasteurs, la vieille lutte entre la Haute et la Basse Egypte, qu'avaient incarnée, pour ainsi dire, les rois thébains de la XIIP et les rois xoites de la XIV*. C'est pourquoi les deux chronographes qui nous ont transmis les renseignements Manéthoniens les ont classés de deux façons différentes. Pour Eusèbe, la 13® et la 16' dynastie sont thébaines et les Pasteurs n'interviennent que pour la 17®. Pour Africain, la 15* et la 16® dynastie sont composées de rois Pasteurs et la 17* seule de rois Diospolitains. Sauf cela, les extraits de Manéthon sont identiques. Maintenant, on adopte, comme plus commode, le comput d'Africain, qui a l'avantage de mettre à la suite l'une de l'autre, les 17*, 18*, 19* et 20® dynasties, également thébaines et que certaines relations familiales semblent avoir réunies en fait.

Les Pasteurs sémites dominèrent, du reste, assez longtemps, sans trop se douter de l'opposition que leur faisaient secrètement les roitelets thébains, dont ils se bornaient à recevoir les tribus : et cela jusqu'au moment oîi une circulaire religieuse, envoyée par eux.

fut, d'après le papyrus Salliern** 1, mal accueillie dans le Haut Nil et provoqua une guerre immédiate, mais de longue durée.

Manélhon, d'une part, le papyrus de Turin, le papyrus Sallier n** 1, certaines stèles ou statues royales et certains scarabées, dont le nombre grossit sans cesse, d'autre part, nous ont fourni les noms d'un certain nombre de ces rois pasteurs. Parmi eux, on remarque deux Apophis (1), dont l'un a fait graver ses cartouches sur un sphynx du Louvre qu'usurpa depuis Ramsès II. Ce fut aussi sous Tun d'eux qu'Abraham se vit accueilli en Egypte d'une façon cordiale — trop cordiale môme à son avis, puisque le Pharaon lui enleva sa jolie femme Sara, que, par mesure de prudence, il avait fait passer pour sa sœur — rapt dont le dit roi fut puni d'une façon très désagréable.

Ce fut sous l'un d'eux également, que Joseph fut vendu en Egypte et devint l'homme de confiance de l'intendant égyptien du harem, Petipraou Putiphar, dont la femme voulut, à son tour, lui montrer trop d'affection. Jeté en prison, Joseph en fut tiré pour devenir le favori et bientôt le premier ministre du souverain, son frère de race. Il se maria avec la fille d'un prêtre d'Iléliopolis, rétablit les traditions de la XIP dynastie, en ce qui concerne les greniers publics et profita du voyage de ses frères, venus pour acheter du blé, pendant une disette, comme lant d'autres sémiles dont j'ai parlé précédemment, pour voir s'ils étaient dignes

(1) Projection n« 43.

d'être reçus favorablemenl et, finalement, les installa, ainsi que leur père, dans la Basse-Egypte.

On sait par la Genèse et TExodc ce que cette famille devint plus tard. Ce fut tout un peuple, cet Israël de la stèle de Menephta, peuple en partie restant en Egypte, on partie retourné en Palestine, que Menephta lui-même battit dans un de ces pays — comme l'avait fait Thoutmes III pour les Béni Iakob et les Béni loseph — et persécuta dans l'autre.

C'était, nous dit l'Exode, sous un des rois qui ne connaissaient plus Joseph ni les bienfaits rendus par lui. En effet, la 18* dynastie, à laquelle appartenait Thotmès, et la 19* à laquelle appartenait Ramsès II, — le Pharaon, ayant vécu très vieux, qui éleva Moïse au moment où ses compatriotes fort durement traites, travaillaient à lu ville de Ramsès (1), — se rattachaient par le sang à ces Ahmès sipairi, à ces Kamès, à ces Tuaaken, etc., qui, sous la 17% avaient commencé la lutte contre les Hyksos, qu'Ahmès I", le fondateur de celte 18® acheva d'expulser. Le fils de Ramsès II, Menephta, le Pharaon de l'Exode, pouvait donc avoir, héréditairement, la haine des Sémites devenus ses esclaves et qu'il poursuivit jusque dans leur fuite, au moment même où, d'après le papyrus Anastasi n° VI, leurs cousins les Edomites, pendant une famine dont eurent bientôt à souffrir les compagnons de Moïse, demandaient asile dans ses états. Il avait donné ordre

(1) Le pays de Ramsès porte, il est vrai, déjà ce nom dans la Genèse, mais l'historien se réfère alors, pour la plus facile compréhension du lecteur, au nom qu'elle porta plus tard quand, du temps de 'f Exode, on bâtissait la ville de Ramsès.

d'accueillir les Edomites et de retenir les Israélites. Mais le même papyrus nous apprend qu'il mourut subitement — dans la mer Rouge, selon la Bible — en laissant l'empire égyptien dans un assez grand désarroi.

C'est précisément à cette période que nous avons maintenant à étudier l'état de la femme dans la vallée du Nil.

Sous la 18% elle joue un très grand rôle même dans rÉtat.

Sous les Thoutméssides, une femme, Hatshepsu, devient roi d'Egypte, comme l'ancienne Nitocris, et gouverne par elle-même et directement. Son règne fut glorieux. Elle équipa la plus belle flotte égyptienne qui fût jamais, organisa des voyages d'exploration, des expéditions guerrières victorieuses et éleva, à ïhèbes surtout, les plus beaux monuments (que mon ami Naville est en train de publier) .

Mais, après sa mort, on la traita en usurpatrice et on martela ses cartouches, on ne sait trop pour quelle raison. Est-ce à cause des traditions de la XIP dynastie qui ne permettaient plus à la femme d'avoir son ancien rôle prépondérant — ce qui explique la fausse barbe que Ilatshepsu porte quelquefois? Ne faut-il pas plutôt penser que des raisons exclusivement dynastiques et des jalousies, si fréquentes dans les familles de toute époque, furent en cause?

J'avoue que le rôle 1res important joué par d'autres reines de cette dynastie (entre autres et surtout par la femme d'Horemhebi qui se mêla très activement du gouvernement, reçut les requêtes des provinciaux, de

tous les persécutés, et fut la promotrice active des réformes humanitaires de son époux), me font pencher vers la seconde hypothèse.

Les règles trop draconiennes réglant la situation de la femme sous la XII* dynastie paraissent, sous ces règnes principalement, être tombées en désuétude — peut-être grâce aux exploits de certaines Jeanne d'Arc égyptiennes pendant l'invasion étrangère, peut-être surtout par Tinflucnce de reines semblables à Mautnétem.

Les apretii la mettant presque au niveau des esclaves dans les transmissions héréditaires n'apparaissent plus jamais dans la suite (même quand son étoile vint, de nouveau, à s'éclipser un peu) : et le droit prétorien qui, déjà sous la XII% avait donné naissance aux ampa faits en faveur du sexe faible, l'emporta à son bénéfice sur le droit civil, — comme cela se produisit plus tard à Rome quelque temps après la loi, également draconienne, des XII tables.

Les Thoutmès, les Amenophis, comme leur dernier successeur Horemhebi, devenu héritier du trône en vertu des droits de sa femme, étaient des libéraux. Ils voulaient — surtout à la fin de cette dynastie — soulager tous les opprimés, les pauvres : et sans doute aussi naturellement les femmes. Dans des travaux antérieurs, j'ai suffisamment expliqué ces choses pour n'avoir pas besoin d'y revenir.

Qu'il me suffise de rappeler que, d'après les mémoires de Rehkmara, le ministre de Thoutmès III, rapprochés des papyrus de Kahun, le fond du code était resté semblable, surtout au commencement de la XVIIP dynastie, à ce qu'il était sous la XIP dynastie.

Il existait encore alors, mais alors seulement, quelques traces des apretu constatant la tutelle perpétuelle de la femme ; car celle tutelle est visée en Tan 33 d'Aménoplîis dans un papyrus de Gurob. Une femme, faisant par écrit une locatio operarum à un nommé Mesamen, semble s'inspirer des coutumes de la XII* dynastie, puisqu'elle demande, pour prendre cet engagement, le consentement de son fils Abmin, jouant par rapport à sa mère le rôle de pater familias ou de x'jpî.0^. Munie de ce consentement, la femme Pekai doit servir chez Mesamen 7 jours en qualité de bonne d'enfant et 4 jours en qualité de servante de dame ou femme de chambre. Le prix {soun) de ce service consiste en différentes étoffes, destinées sans doute à son habillement, et qui, estimé chaque fois en monnaies^ est soldé d'avance sous cette forme. Il y a même, à ce point de vue, une chose digne de remarque. Il paraît que les étalons monétaires avaient été changés récemment — pour les diminuer bien entendu. De là deux sortes de monnaies dont la dernière avait cours légal et pesait presque un huitième en moins de Tancicnne. Ajoutons de plus que le prix {soun) porte le môme nom et est payé de même (en objets estimés en monnaies) dans une vente de bœuf datée du même Aménophis et qu'a étudiée autrefois mon ami Chabas.

Un peu plus lard, sous Thoutmès III lui-môme, dont Rekhmara fut le ministre, nous trouvons un ampa analogue à ceux que ce ministre a décrits et à ceux que nous ont transmis, sous laXlP dynastie, les papyrus de Kahun.

On sait que plusieurs de ees ampa^ avec but testa-

mcntairc, sont faits par des maris en faveur de leurs femmes et d'autres par des pères en faveur d'un de leurs (ils.

Celui dont nous nous occupons et qui a élé découvert par Daressy dans la chapelle d'Uadjmes a été rédigé par ce prince tant en faveur de sa femme qu'en faveur de ses lils. Il porte en effet pour titre :

« L'an 21, le 25 phaménoth, sous la Majesté du roi du midi et du nord Ramenkheper, fils du Soleil, Thotmès (ou ThoutmèsIII), vivant à jamais,

« Ampa fait par Senamès, le père nourricier du fils royal Uadjmes, à sa femme, en son propre nom, tant pour sa femme Udjar, que pour son fils Saa, sa fille Taari et sa fille Amsct ».

Il s'agit en effet d'établir l'état des biens, ami paû de ladite femme Udjar, alors défunte, et cela surtout au bénéfice des trois enfants que l'auteur de l'acte avait eus de cette femme.

Les biens paternels avaient été occupés par un nommé Mera, le frère commun des deux époux, sans doute aîné xupio; de la famille, qui n'avait pas tenu compte (ïuTLampa précédent fait, cette fois, par le père d'Hudjar à sa fille : ce qui causa un long procès qu'on nous décrit soigneusement dans le document actuel (très long et malheureusement incomplet). Après diverses péripéties et sur un appel formel au roi, un TcooTTayixa ordonna de déférer l'affaire au tribunal du mer-nut'dja ou premier ministre, qui donna raison à Uadjmès. Celui-ci terminait sans doute en donnant le texte de cette décision, motif de Y ampa rédigé par lui.

Sous Uoremhebi, le dernier roi de la XVIII® dynastie,

on ne voit plus trace, nous l'avons dit, desapretu et de la tutelle perpétuelle de la femme. Bien au contraire, la femme bénéficiait des droits réservés jusqu'alors h rhomme. Elle jouait le rôle, soit de l'aîné xjpto;, administrateur des biens territoriaux de la gens, soit de copartageant libre et individuel, à l'époque où Horhemhebi, ainsi que son fils, fit cesser, aussi souvent que possible, cette indivision traditionnelle. C'est ce que nous voyons particulièrement dans le grand procès relatif à rhérédité de Mesaque j'ai traduit et commenté p. 139i de mon « précis de droit égyptien » et qui eut lieu d'abord sous Horemhebi et son fils Aménophis V (1). Dans celui que j'ai traduit et commenté p. 60 du même « précis » et qui est daté de l'an 8 phaménoth d'un roi Aménophis, peut être identique, il est aussi question d'immeubles cédés par un fils, Hui, à sa mère Takemi, biens funéraires que d'autres cohéritiers, nés d'un autre lit, réclamaient des héritiers de Takemi. Cette fois il s'agit d'une requête, dont nous ignorons les résultais, mais qui montre les tendances libérales de cette dynastie.

Sous les Ramessides, qui succédèrent à Horemhebi et Aménophis V, on en revint à des principes autres. Ainsi que je l'ai longuement expliqué dans mon précis, le droit fut complètement changé, et quant aux formes, et quant au fond. Les Grecs l'ont dit : Ramsès II Sesostris fut, en effet, un des principaux législateurs de l'Egypte. La femme, pas plus que le particulier homme, n'intervient plus d'ordinaire pour des propriétés foncières, dont le domaine est désormais

(l) Il fut repris ensuite sous Ramsès.

réserve aux castes nobles. Mais, en ce qui touche les biens, meubles, bestiaux, etc., elle aies mômes droits que les hommes.

C'est ce que nous voyons dans un autre procès, sur lequel mon ami Chabas avait déjà disserté. Il s'agit de fermières tenancières ou ankhniit. L'une de ces ankhnut^ nommée Kakuti, vient rendre témoignage à son amie nommée Takertu, auprès d'un des agents préposés aux affaires agricoles et à la rentrée des tributs. Ce haut fonctionnaire avait requis une pièce de bétail à prendre chez Takertu. On avait donc saisi un bœuf, mais la fermière tenancière objecla sans doute que ce bœuf était nécessaire pour le labour des terres à elles confiées. L'affaire fut portée devant le tribunal du dja. Une transaction eut lieu alors, transaction à laquelle avait assisté ou môme pris part Kakuti dans Tintérôt amical qu'elle prenait à Takertu. C'est dans de semblables conditions qu'en présence de nouvelles réclamations de l'agent des finances, elle se résout à lui écrire la lettre suivante : « Je connais Xankhnut Takertu. On envoya message chez elle en disant : exigez une tôte de bétail. Moi, j'étais chez elle. Est-ce que ce n'est pas moi qui suis allée, avec les scribes du dja^ à sa maison? Je la connais. Je t'ai introduit toi-même dans sa maison encore. Les preuves de vérité de tout cela sont chez moi. Est-ce que nous ne sommes pas venus avec elle nous présenter devant le djal Nous sommes tombés d'accord de rester sur nos conventions que voici : u Rends-moi mon bœuf et que je donne l'ànesse avec sa portée au Pharaon pour sa ferme à elle (pour le compte de la femme Takertu) ». Garde cette lettre, elle

fait témoignage. Vis. Sois en bon état et santé. Certes tu n'es pas appauvri par cela. La misère ne t'a pas humilié. Tu es stable comme les heures de Téternité. Ta destinée est stable. Ta vie est élevée et sublime. Tes aliments sont excellents. Ton œil voit le bien. Tu entends ce qui t'est agréable. Tu agis sans avoir de privation dans tes biens.

Viens donc, ô toi le gardien qu'a donné le dieu... tu prêteras ta main au malheureux, tu relèveras celui qui est abaissé. Tu es solide. Moi je suis courbée et affligée. Mais hélas ! vile est sans doute ma parole auprès de toi, toi qui entres à leur image, devant le plérome des dieux ».

Cette lettre, ironique et très amère au fond, est en parallélisme avec une autre lettre, d'un ton fort raide, adressée par un chef de culture à un de ces pauvres ankhniit. Entre autres choses, on y trouve, cependant, ce paragraphe:» Quant au message que tu m'as fait sur ta mère, dont tu m'as raconté la mort, lu me dis : « Fais donner le cheval avec lequel elle sort à ma sœur qui est restée veuve depuis un an ». — Soit ! Fais comme tu Tas dit, donne lui ce cheval. Que je vienne d'ailleurs, je verrai tout ce qu'il y a d'utile à faire. »

Toute autre est l'allure d'une autre lettre écrite par une belle petite à Thomme riche qui l'entretenait :

« La chanteuse de Thot, (ayant le diplôme de) scribe, Ket, pour rendre hommage au shesu (serviteur du roi) Amenkhau, dans le bonheur et les faveurs d'Amonra sonter. Je le dis à. Ptah et à tous les dieux de Memphis : puisses-lu vivre ! puisses-tu être vu fortifié! que je remplisse mon sein de toi !

« Autre discours. — Tu m'as envoyé un message pour me dire : tu as renvoyé dehors un homme qui m'était utile. Est-ce qu'on ne t'a pas fait connaître qu'ii a dit que je n'étais pas une femme. Je relèverai la parole quand eut lieu le don que tu en as fait, en le faisant venir. C'était quand a commencé noire familiarité. Tu étais ici avec lui. Est-ce que tu ne Tas pas fait prendre pour l'amener au tribunal. Tu as donc écarté le serment prêté par toi ! — (Soit) ! Quand ma lettre t'arri vera, lu iras trouver le marchand Aper (phénicien). Tu lui feras prêter serment de le ramener, cet homme ! Fais lui faire une pension alimentaire. — Lui va venir pour commencer une familiarité (avec moi). 11 m'a fait connaître qu'il ne le laisserait pas reprendre! »

Ces changements, si radicaux dans la vie sociale, qui, comme à Athènes plus tard, ne laissaient en présence que l'hétaïre et l'épouse renfermée dans la gynécée, s'expliquent par la révolution aristocratique et militaire dirigée contre Horemhebi et Amenophis V par un de leurs généraux, nommé Ramsès.

Amenophis V, le fils d'Horemhebi, figurant enfant à côté de lui dans le groupe de Turin et associé par lui à la couronne de son vivant môme, d'après les documents écrits contemporains, fut tué misérablement. Une pauvre palUicide, une danseuse qui l'aimait, prit seule soin de son cadavre qu'elle fit ensevelir à ses frais, ainsi que le prouve la curieuse toile ayant enveloppé sa momie, toile que j'ai rapportée d'Egypte, et qui est maintenant exposée dans le grand escalier du Musée Egyptien. Des papyrus démotiques du Louvre datés d'Amasis (c'est-à-dire de bien des siècles plus tard)

prouvent que la fondation consacrée à son culte funéraire élait voisine du Ramesseum (encore subsistant maintenant et de Tancien Amenophium auquel appartenait le colosse de Memnon.

La femme, bien entendu, perdit à ces changements, comme le paysan et, d'une façon générale, tous les faibles. Ramsès fit épouser par violence à son fils Seli I" une des sœurs d'Amonophis V, afin d'avoir ainsi des droits sérieux à la couronne, droils dont bénéficia surtout Ramsès II, le grand Sesostris, né de cette union contre nalure entre un meurlrier et Tune de ses victimes.

Permettez-moi de vous projeter ici quelques sculptures de ce jeune prince, qui nous le représentent, soit enfant accroupi et suçant son doigt comme Harpochrate ou Horus le pelit (1); soit déjà adolescent se livrant à la chasse (2) contre les animaux, soit sur le même monument opistographe de la salle historique adorant son propre Ka (3), son propre esprit divinisé et comparable au génie de Socrate.

La femme honnête redevint alors une nebtpa^ une dame de maison, ne régnant que sur son intérieur.

C'est comme épouse qu'en vertu du mariage solennel effectué, elle est maîtresse des biens de son époux, ne possédant plus, quant à elle, rien par elle-même ou plulôt pour elle-même.

L'union sacrée est tout ce qu'elle reçoit comme équivalence du désintéressement quotidien de cette femme

(1) Projection n" 44.

(2) Projection n* 45.

(3) Projection n° 46.

conjointe, pour nous servir de l'expression employée sous la XIP dynastie par la reine Nubkhas et par le formulaire même du mariage, tel que nous le retrouvons beaucoup plus tard sous les rois éthiopiens.

Aussi dans les « chants d*amour », comparables au « cantique des cantiques », la fiancée s'écrie-t-elle (1) :

« mon bel ami, mon désir est que je devienne maîtresse de tes biens en qualité d'épouse. C'est que, ton bras posé sur le mien, lu te promènes à ton gré ».

Elle ajoute un peu plus loin :

« Je ne m'éloignerai point. Mais, la main dans la main, je me promènerai et je serai avec toi en toute place — heureuse, puisque tu fais de moi la première des femmes et ne brises point mon cœur ».

Les chants d'amour sont contemporains des Ramessides. Or, précisément du temps de Ramsès II, le Pharaon(2) qui éleva Moïse, et deKhaemuas, sonfils(3), le célèbre héros du roman de Setna, les cérémonies du mariage sacré, telles qu'elles existaient déjà, nous l'avons vu, sous la XIP dynastie, sont mentionnées dans la stèle (4) qui raconte la paix faite avec les Chélas et le mariage qui en a été la confirmation définitive :

(( Voici que Sa Majesté était dans le Naharaïn (la Mésopotamie). Selon ce qu'il avait fixé pour les tributs de Tannée, les princes de toutes les nations étrangères, venus en suppliant pour purifier les esprits de sa Majesté, commencèrent les apports de leurs tributs, en

(1) Projection n» 47.

(2) Projection n» 48.

(3) Projection n» 94.

(4) Projection n^ 50.

or, en argent, en lapis, en émeraude, en bois de toneter^ qu'ils portaient sur leurs dos, chacun précédant son collègue. Voilà que le roi de Chéla présenta ses tributs; et il mit devant eux sa fille aînée, pour supplier les esprits de Sa Majesté et lui demander la paix. Or cette personne, très belle, fut au cœur de sa Majesté, qui la préféra à tous les biens. Voici qu'il décréta son nekheb (son cartouche d'investiture) d'épouse royale Neferura. Sa Majesté, une fois arrivée en Egypte, lui fit tous les rites de femme royale (ou de femme conjointe, comme le dit la stèle de la reine Nubkhas). Cela eut lieu Tan 21, le vingt-deuxième jour du 1" mois de la saison joeire. » J'ai publié récemment, dans le 9* volume de la Revue Égyptologique^ avec les comi^ientaires appropriés, le traité de paix, d'alliance et de commerce qui fut conclu à cette occasion entre les deux princes et les deux nations de Chéla et d'Egypte (1). On y remarque le rôle très importantqa'a alors encore joué la reine des Chétas, qui, de son propre chef, était reine de Kidjautan, comme Marie Stuart était reine d'Ecosse alors que son mari était le roi de France. Le roi des Chétas avait, de concert avec l'ambassadeur de Ramsès II, préparé le projet du traité, en y joignant l'invocation aux dieux de Chéta et d'Egypte et les analhèmes contre ceux qui n'en observeraient pas les clauses. Il ne restait plus qu'à présenter le document à la signature des parties contractantes et, par politesse, on commença par la reine de Chéta et de Kidjautan. Mais dès que celle-ci en eut pris connaissance, elle déclara

(1) Projection, n» Bl. ^

qu'elle ne Tapprouverait jamais sans certaines modifications. Un article surtout ne lui plaisait en aucune façon, c'était celui qui concernait les ouvriers et les artistes qui d'un des deux pays confédérés venaient dans l'autre, sans permission ou sans passeport, pour exercer leur métier. Le texte actuel prescrivait de les mettre aussitôt à la discrétion de leur souverain légitime. La reine, au cœur sensible, craignit de les voir punir trop sévèrement et elle exigea Tinserlion d'un article supplémentaire en vertu duquel chacun des deux souverains s'engageait à ne pas tuer, à ne pas mutiler, à ne punir d'aucune manière ses sujets ainsi transfuges et à ne pas leur faire, en un mot, un crime de leur tentative.

On en passa par là : et le traité, ainsi complété, fut approuvé par la reine des Chétas qui y apposa le cachet de son dieu, comme par le roi de Chéla, qui y apposa le cachet du sien, — avant d'être porté en Egypte au grand Sésostris.

On voit que la femme avait, dans les grandes monarchies de l'Asie, une situation pleinement comparable à celle qu'elle avait occupée jusque-là en Egypte (1) : et en effet, les nombreux contrats écrits en cunéiformes et remontant à celle période archaïque que mon frère a le premier étudiée et dont nous reparlerons plus loin nous prouvent le même fait — comme

(1) La reine, bien qu'ayant de grands honneurs, n'avait plus, du temps des Ramessidcs, aucun rôle politique. Elle apportait des droits à la couronne, mais ces droits étaient toujours exercés par son mari. Il n'en était pas ainsi du temps d'Horemhebi et de sa femme, etc. La reine des Chetas se rapprochait beaucoup de ce qu'avait été alors la reine d'Egypte.

les procès sur l'héritage de Nesha plaides successivement sous Horemhebi et sous Ramsès II (1).

Notons d'ailleurs que ce dernier roi fut loin d'être exemplaire et que, parmi ses nombreuses femmes, on compte, paraît-il, une de ses propres filles. La morale cédait le pas, pour lui, à un certain héroïsme guerrier, dont il se vante seul dans le poème de Pentaour, où il rappelle, d'ailleurs, ses bienfaits envers la caste militaire, solidement organisée par lui.

Les monuments figurés de cette même période sont excessivement riches en renseignements de tout genre relativement à la femme. Ils perdent un peu, en ce qui concerne les rois — on peut le soupçonner d'après ce que nous venons de dire — le caractère hiératique des époques antérieures et qu'on retrouve encore sous les Aménophis, c'est-à-dire sous les dynasties qui suivirent immédiatement l'expulsion des Hyksos.

Rien de plus hiératique, par exemple, que cette représentation du roi Raserka Amenhotep et de la reine négresse Ahmès Nofréari (2).

Aucune mauvaise pensée ne vient effleurer l'esprit en les contemplant. Mais il s'agit, nous l'avons vu.

(1) Dans ces procès, auxquels j'ai déjà fait allusion précédemment, nous voyons, sous Horemhebi, la femme non mariée ou veuve plaider pour son propre compte et occuper même la situation d'aînée xupia et d'agent de la famille par rapport aux autres branches de la gensj absolument comme elle le faisait bien des siècles plus tard du temps de Darius Codoman. Sous Ramsès II on respecte les faits accomplis pour les droits antérieurement acquis; mais des hommes jouent seuls le rôle d'administrateurs des biens territoriaux de Nesha (voir mon Précis, p. 1394 et suiv.).

(2) Projection, n* 52.

d*une période où la femme était des plus honorées et respectées. Il n'en est pas de même sous les Ramessides, — nous en avons plus haut apprécié les tendances — et surtout sous Ramsès III, dont nous possédons le sarcophage monumental au Musée du Louvre (1) (sarcophage recouvert de déesses un peu deshabillées; voir spécialement la déesse ailée Nub, assise sur le hiéroglyphe de son nom).

Lui-jnème, dans les représentations de son palais, le Ramesseum de Thèbes, nous fait assister à des scènes d'un caractère un peu intime (2). On le voit, dans le plus simple appareil, tenir le menton d'une jeune femme entièrement nue, sauf la coiffure, el qui lui présente un fruit, ou bien encore jouer aux échecs, dans les mêmes conditions, avec une autre fille, tout aussi déshabillée, lui faisant sentir une fleur. Dans une des représentations du bas de la planche, c'est toute une série d'académies qui l'entourent et jouent avec lui.

Rien qu'en contemplant de pareilles scènes, on comprend comment on a pu en faire, dans le papyrus satyriquc de Turin, des parodies si grossières. On comprend aussi comment les grands prêtres de Thèbes, qui renversèrent les Ramcssidcs et fondèrent la 21* dynastie, transportée plus tard en Ethiopie, ont dû réagir contre cette tendance, réaction qui s'est de plus en plus accentuée dans la suite.

Qu'on contemple, par exemple, celte reine éthiopienne (3) à laquelle un prince époux rend ses hom-

(1) Projection, n» 53.

(2) Projection, n» 54. Voir aussi plus bas, p. 126.

(3) Projection, no 55.

mages, avec une cour tout aussi décemment vêtue que les souverains.

C'est le prototype de la reine Candace, dont nous parlent h Tenvi tous les documents d'époque romaine, y compris les actes des Apôtres, et qui gouvernait le pays, dans une sorte de matriarchat, en reléguant toujours riiomme au second plan — comme cela se pratique encore dans certaines peuplades de ces contrées.

On remarquera qu'ici la reine, surmontée de son^cartouche hiéroglyphique, est assise sur son trône en ayant la déesse Hathor derrière elle pour la protéger. Le prince époux, casqué, portant sur le dos son bouclier et surmonté d'un texte démotique, encense la reine sa femme. Des prêtres, ayant les costumes sacrés d'Anubis, de Thot, etc., le suivent dans une procession sacrée, ainsi que des fonctionnaires, portant des vases d'offrande ou des palmes. Tous les textes hiéroglyphiques et démotiques de ces tableaux se réfèrent, non à l'Egyptien, mais à la langue éthiopienne ou Blemmye, non encore déchiffrée jusqu'à présent. Les figurations de ce genre sont nombreuses en Ethiopie.

Dans une autre (1), la reine est assise sur le même trône que son fils et le prince époux vient également l'encenser; des hommes et des femmes, portant des palmes, l'accompagnent. Tout se passe également dans un temple et a un caractère grave, décent, vraiment religieux. On regrette seulement, pour une des femmes, Tabsence de corset, qui laisse songer à un célèbre mot de Voltaire.

(1) Projection, no 56.

En Egypte même, du temps de Ramessides — et généralement sous le nouvel empire — les monuments figurés nous montrent, dans les familles privées, les vieilles traditions de bonne entente matrimoniale se conservant pieusement.

Voici une stèle (1) qui nous représente un Alimès assis à côté de sa femme Shepu et recevant les hommages d'un fils.

Plus bas, c'est la femme seule, ayant derrière elle son fils Ahmès, et à laquelle ses filles présentent leurs devoirs.

Dans le n® 37 (2), c'est un Amenmès, assis sur le môme siège que son fils Amenhotep, surnommé Hui, et que la femme Amenmès, la mère de Ilui, qui s'appelle NubnofreL

Deux femmes, vêtues de longues robes et dont nous savons seulement les noms. Api et Tanofret, leur offrent un vase de liquide et un pain. Il est probable que ce sont les sœurs de Hui et les filles d' Amenmès qui vénèrent à la fois leur frère, leur père et leur mère; car la légende ne contient plus que la prière faite pour Ilui. Dans le registre du bas, deux hommes et six femmes continuent la procession familiale.

Par une autre scène (3), nous pénétrons dans un intérieur beaucoup plus riche. Il s'agit du grand prince et scribe du roi, ou basilicogrammate, nommé Horemneh et de sa femme Isis. Ils sont figurés assis ensemble ; et devant eux des filles, ne portant que des robes-

(1) Projection no 51.

(2) Projection n«58.

(3) Projection n^ 59.

floltanles très transparentes, laissant voir toutes leurs formes et beaucoup plus indécentes que la nudité complète, apportent des plats sur une table et font de la musique en dansant et en prenant des poses très variées. C'est ce qu'elles nomment faire un bon jour ou jour heureux. Plus loin encore, on voit quaire hommes assis (dont un plus en avant). La légende porte : « Pour ton esprit, les chefs de troupes de Sa Majesté font jour heureux devant le basilicogrammate... » Un enfant joue avec le premier de ces personnages, tandis qu'un autre, plus jeune encore, embrasse le second. C'est une fête de famille, fête pour laquelle d'autres serviteurs, dans le second registre, font les apprêts d'un feslin. Un corps de musiciens, hommes, commandé pour jouer et chanter pendant le dîner, s'exerce dans une répétition générale, toujours pour le basilicogrammate, est-il dit.

Tout est disposé pour le plaisir du maître, bien que la nebtpa serve ici de comparse à côté de lui.

Je n'ai jamais vu jusqu'ici, sous les Ramessides, de représentations analogues à celle qu'on trouve encore au commencement du moyen empire, sous la XVIP et la XVIIP dynastie, et dans lesquelles la femme, la 7iebtpa, est elle-même le centre de semblables fêtes.

Le British Muséum possède une charmante scène de ce genre, dont je ne puis vous donner malheureusement en ce moment la projection.

Qu'il me sullîse de vous faire voir celle-ci (1).

Une dame, en robe très moulée, est assise ou plutôt

(1) Projection n» 60.

accroupie. Des esclaves, dont Tune paraît entièrement nue, sauf une sorte de ficelle, viennent lui rendre leurs devoirs. La première, une blanche, verse une liqueur sur un sorbet. Une autre, une négresse, apporte d'autres plats analogues. La blanche dit : « A ton Esprit! Fais un bon jour ! »

On le voit, les riches imitent les rois contemporains, tandis que la bourgeoisie conlinue des traditions plus anciennes et plus sages.

Quoi de plus décent, par exemple, que la statue de Sepa et de sa famille (1), les plus vieilles statues du Louvre remontent à la IIP dynastie environ. La royale parente Nesu, femme deSepa, qualitiéaussi parent royal, est, malgré sa haute dignité, des plus convenables dans sa pose et dans son costume.

Qu'on lui compare cette dame, cette nebtpa enlièrement nue (2), de l'époque des Ramcssides.

L'homme est un être logique et Tillustration suit toujours le texte.

Rien de plus grave que la manière dont on considère la femme à l'ancienne époque, même quand il s'agit de peindre ces unions de second ordre, auxquelles nous avons fait allusion plus haut.

L'iconographie est ici en parallélisme absolu avec les documents écrits.

Ce n'est guère que sous le nouvel empire que nous voyons les tableaux se passionner un peu, si je puis m'exprimer ainsi. Et encore, sous la 17* et IS** dynas-

(1) Projection no 61.

(2) Projection no 62.

tie, c'est d'une façon très discrète et avec une nuance sentimentale. Nous en avons un bon exemple dans la représentation de la danseuse ou pallacide Takha (1), assise gracieusement aux pieds de son bien-aimé.

Mais dans le monde officiel, quoi de plus sec que la représentation du roi Aménophis et de la reine noire Ahmèsnofre (2) Ari, vrai chef-d'œuvre de kant et de raideur tout à fait convenable.

Avec beaucoup plus d'intimité et de laisser-aller on nous montre plus tard Séti I" (3) avec les femmes, même quand il s'agit de déesses. Ce sont des petits cadeaux mutuels et des mains serrées, avec des gestes qui rapprochent singulièrement les corps et les figures. Il en est de même dans cet autre curieux bas-relief du Louvre, nous peignant également (4) lo roi (ici NekhthorhJb) avec cette Hathor qu'on a souvent assimilée à Vénus. Ici les épaules s'entrecroisent, comme après un baiser, et il aurait été difiicile de mieux rendre de plus jolis modèles soit du côté de l'homme, soit du côté de la femme.

Evidemment ce n'est pas la gravité qu'on a pour objectif.

Encore bien moins dans les représentations du Ramesseum de Thèbcs, c'est-à-dire du palais de Ramsès III, ce monarque dont, nous Tavons déjà dit, nous possédons le tombeau dans nos galeries égyptiennes {.^)

(1) Projections n^s 63 et 64.

(2) Projection n» 65.

(3) Protection n"» 56.

(4) Projection n» 67.

(5) Projections n«» 68 et 69. Voir plus haut, p. 120.

et en moquerie duquel a été écrit ou plutôt dessiné (car c est un album analogue à ceux de Caran d'Ache) le papyrus salyrique de Turin, dont la pudeur des égyptologues n'a pas permis la publication. Dans ce papyrus, comme dans le tombeau que vous avez sous les yeux, ce sont les mêmes personnes, (on leur met ici des ailes, comme à Isis, pour en faire des déesses) que nous voyons, également en costumes très légers (1), dans les bas-reliefs du palais. Quand je parle du costume je vais pcut-êlre un peu loin; car il ne consiste guère, pour ces jolies personnes, qu'en une coiffure, un rayon de soleil et des chaussures. On a rompu avec Tantiquc et perpétuelle tradition qui, à la différence de la Grèce classique, exigeait, dans Tart égyptien, une robe, quelque légère qu'en fût Tétoffe. Ajoutons que cette tenue paraît d'autant plus déplacée que le roi, en maillot, avec lequel elles jouent aux échecs, est plutôt familier. C'est bien le vieux liberlin usé et abêli dont nous connaissons maintenant la figure par sa momie (2).

Nous en arrivons, pour les mœurs, à une époque de décadence, qui devait bientôt préparer, pour la dynastie, une déchéance méritée. A ce moment-là, Timpure déesse asiatique Qadesh (mot hébreu signifiant sainte et qui, chez les Juifs, désignait tout le contraire d'une sainte) déesse qui n'était qu'une des formes d'Astarté, avait trouvé moyen d avoir des temples en Egypte en s'y faisant adorer nue (3), ainsi que le prouve une stèle du

(1) Projection n» 70. Voir aussi plus haut, p. 120.

(2) Projection n° 71.

(3) Dans V Intermédiaire des curieux^ j'ai beaucoup insisté sur ces représentations qui nous donnent Torigine de la femme nue dans Tart

Louvre. Aussi ne faut-il pas s'étonner si de graves matrones Timitaient — même avec l'aspect le plus chaste — comme celle égyplienne (i) dont nous possédons une intéressante statuette de semblable période.

Mieux compris est certainement le porlrait de cette charmante dame Nai (2), dont je vous ai déjà parlé précédemment et dont la longue tunique n'est guère plus collante que celle de nos élégantes actuelles. La seule différence c'est qu'elle ne porte pas de corset. Mais ne

antique, origine que Salomon Reinach voulait chercher à une époque beaucoup plus tardive et je ne sais où. On sait, en effet, que dans la Grèce primitive, pas plus que dans TEgypte, dans l'Assyrie ou laChaldée , etc., la femme entièrement nue .n'existait d'abord. Vaslarté^ la qadeshf la prostituée hébraïque ou palestinienne : voilà l'origine. Sous le nouvel empire, ou, pour parler d'une façon plus précise, sous les Ramessides, on imita bientôt cette Vénus, récemment annexée par la conquête pharaonique, dans certaines représentations dont j'ai longuement parlé dans mon catalogue encore inédit de la peinture égyptienne. Il s'agit de ces petits sarcophages que les libertins égyptiens, d'après les Grecs, faisaient circuler après boire dans les banquets et qui renfermaient une femme entièrement nue avec certains détails soulignés. C'était pour s'exciter à mener joyeuse vie à cause de l'approche de la mort — comme le faisaient ces Hébreux dont a parlj le livre de la Sagesse. Ce sentiment existait bien, notons-le, chez certains Égyptiens de l'antique période. Mais on ne joignait pas à leur énonciation les illustrations susdites. L'art ne devient parfois malpropre dans la vallée du Nil qu'à partir des Ramessides et par l'influence des sémites voisins. Les honnêtes femmes, toujours un peu coquettes, n'imitèrent, d'ailleurs, en partie, qu'après coup les hétaïres. La mode fut alors d'être au moins à peu près nues et les étoffes transparentes laissant tout deviner, comme le décrit le Roman de Setna à propos de Tabubu, devinrent d'un usage de plus en plus commun. Elle changea donc un peu dans le même sens que, de nos jours, pour de soi-disant chrétiennes.

(1) Projection n° 72.

(2) Projection n» 73.

parle-t-on pas en ce moment d'une ligue américaine qui s'occupe de résoudre ce problème en revenant aux usages antiques?

Admirez, du reste, Tair candide de notre jeune et jolie hdroïne de la vallée du Nil, dont le type se rapproclie singulièrement de celui des hollandaises reproduites dans le dernier numéro de V Illustration.

La beauté des Egyptiennes — toujours^ il est vrai, un peu sensuelle — était célèbre dans Tanliquité. Elles surent bien en profiter, s'il faut en croire les documents contemporains. Les Grecs étaient très étonnés et même un peu scandalisés de la manière dont elles imposaient leur domination sur le sexe fort. Ajoutonsle d'ailleurs, c'était la mère qui triomphait surtout en elles. Avant tout, elles songeaient à leurs enfants : et la reine d'Egypte, c'était toujours la « divine (1) mère » Isis, portant son enfant dans ses bras et dont le surnom OsoToxo; a passé — surtout grâce aux efforts des Pères égyptiens — à la Vierge Marie.

Ce que les vignettes nous ont appris, les textes écrits le confirment.

Sous les Ramessides, la femme n'est plus le collègue de l'homme : c'est son idole : — c'est aussi son jouet.

Quand Ramsès II épouse (voir p. 117) la fille du roi des Khelas, que nous dit-on de ce grand mariage?

Simplement que le roi des Khetas, pour obtenir la paix, oiïrit au Pharaon de grands présents et qu'en tète de ces présents était sa fille, fort jolie, et préférée par Ramsès à toute chose au monde. Il est vrai qu'on ajoute

(1) Projection no74.

aussitôt qu'il lui fit faire en Egypte tous les rites de femme royale principale et lui donna pour protocole, pour nekheb^ neferura^ « les beautés de Ra ».

Mais il n'en est pas moins vrai que ce sont ses charmes extérieurs qui le touchent seuls ; et que la nouvelle reine n'est pour lui que le plus charmant des bijoux à lui offerts.

Nous avons vu, d'ailleurs, que Sésostris était par les femmes très facile à toucher, qu'il en eut beaucoup et quelques-unes qui auraient du lui inspirer des sentiments d'affection tout autres et que, — sans s'abaisser, paraît-il, aussi profondément que Ramsès III, — ce brave des braves, très séduisant, était loin d'être un modèle de vertu.

La nouvelle dynastie dont il était issu était le fruit d'une réaction des égoïsmes contre la sentimentalité. N'était-ce pas un sentimental que cet Horemhebi, le roi philanthrope et quelque peu socialiste, qui avait incarné en lui toutes les nobles aspirations des Aménophis et généralement des 17" et 18" dynasties, en ne repoussant que les idées hérétiques de Khu-en-aten. Lui et son admirable épouse Maut nedjem, si charitable et si large d'idées, ils avaient voulu protéger partout les faibles et les misérables contre leurs oppresseurs, les riches, les puissants, et surtout les agents d'une administration rapace et corrompue. Ils avaient voulu tenir haut les cœurs, donner à tous un asile et des moyens de vivre, imposer aux nobles des obligations généreuses : Et voilà que, tout à coup, ces derniers avaient fait disparaître le vieux monarque, avaient massacré son fils, déjà associé à la

couronne, et avaient livré sa fille à un soudard : Ramsès P', qui en avait fait la chose de son héritier Seti I", ainsi que nous Tavons raconté.

C'est de celte union, dans un palais rempli de meurtres, qu'était né Ramsès II, dans les veines duquel coulait aussi le sang des victimes et qui, par conséquent, héritait de leurs droits royaux. Mais il n'héritait certes pas de leurs idées et il devait servir les passions de ceux qui avaient élevé sou grand-père et son père sur le pavois.

Naturellement, nous Tavons dit aussi, la femme perdit à cette révolution des forts. Elle fut considérée, ainsi que les autres, au point de vue de ce qu'elle pouvait rapporter de jouissance.

Dès lors, de son côté, elle s'inspira un peu des principes chaldéens de l'économie politique. Ces principes, tout le monde le sait, sont encore maintenant l'offre et la demande. Or, pour avoir la demande, elle lit l'offre: et elle fut coquette.

Certes la coquetterie ne met pas en vedette la vraie beauté ; car la vraie beauté a besoin, je vous l'ai dit naguère, du reflet d'une âme. Mais pour sentir une âme il faut en avoir une; et dans les tristes temps où nous sommes — je voulais dire où l'on était du temps des Ramessides — c'est la chair qui domine et non l'âme. On ne croit plus guère à Dieu que par mode, sans conviction profonde et peut-être un peu moins qu'à un colifichet.

Ce n'est plus le temps de l'amour vrai, mais l'époque des passions, souvent, hélas! bien éphémères.

Leur langage n'en est pas moins séduisant.

Ecoutez plutôt (1) :

« Ta jolie sœur, que ton cœur aime, vient dans les vergers, ô frère que j'aime; car mon cœur poursuit ce que tu aimes et tout ce que tu fais

« Ce sont les souffles de ta narine qui, seuls, donnent la vie à mon cœur; et alors il me semble qu'Amon m'est donné à toujours et à jamais.

« mon bel ami, mou désir est que je prenne possession de ce qui est à toi en qualité d'épouse, de neptba. C'est que ton bras posé sur mon bras, tu te promènes à ton gré, car alors je dirai à mon cœur, qui est dans ton sein, mes supplications. Si mon grand ami ne vient pas cette nuit, je suis comme qui est au tombeau. Or, toi n'es-tu pas la route et la vie, celui qui fait approcher la joie de ta prospérité de mon cœur, qui te cherche? -

a La voix de la tourterelle résonne : elle dit : « voici l'aube? où est mon chemin? » toi tu es l'oiseau, tu m'appelles. J'ai trouvé mon frère : et mon cœur s'est réjoui bien plus que tous. Je ne m'éloignerai point; mais, la main dans la main, j'irai et je serai avec toi en toute place, heureuse puisqu'il fait de moi la première des femmes et qu'il ne brise point mon cœur.

« Ah! que je mette la tète à la porte du dehors; car voici : mon frère vient à moi. Mes yeux sont fixés sur la route, mon oreille écoute les bruits de pas sur la chaussée; je me suis fait de Tamour de mon frère le bien unique : et mon cœur ne se tait point quand il s'agit de lui.

« Mais il m'envoie un messager aux pieds rapides

(1) Projections, n® 75.

à entrer et à sortir pour me dire : <c Je ne suis pas libre ». Dis plutôt que tu as trouvé une autre femme. toi, dont on ne se lasse pas de contempler la face, pourquoi briser le cœur d'une autre jusqu'à la mort! »

Ces chants d'amour dont Ghabas, Goodwin, Brugsch et Maspero ont traduit une bonne partie, sont généralement de cette période, et Ton y retrouve tous les accents et les descriptions, même assez lestes, du Cantique des Cantiques attribué à Salomon.

Au fond, il s'agit du môme mouvement d'idées, qui allait s'accentuant toujours de plus en plus.

Les juifs qui avaient fait leur Exode sous Menephta, fils de Ramsès II, s'étaient vite fait une large place dans les pays dont ils s'étaient emparé et ils avaient trouvé moyen d'unir, par des mariages, leur dynastie à celle de TEgyptc, avant le moment où les Sheshonkides envahirent à leur tour le royaume des fils de David.

En attendant, la même langueur amoureuse, un peu mièvre, s'était emparée victorieusement des cœurs. N'était-ce pas un petit crevé que celui qui, au milieu de ses déclarations passionnées, s'écriait (1) :

« Je me coucherai dans ma chambre. Je serai malade gravement, et mes voisins entreront pour s'informer de moi; si ma sœur vient avec moi, elle fera honte aux médecins, car elle connaît mon mal.

« La villa de ma sœur a son bassin juste devant la porte de ma maison : l'huis s'ouvre et ma sœur sort en colère. Que je devienne portier, afin qu'elle me

(1) Projection, n» 76.

donne des ordres, même quand elle est irritée et que Tenfant même a peur d'elle. »

On a cru longtemps que l'hystérie était un mal né de nos jours. C'est une erreur; il a existé dans tous les temps où Ton n'a pas su se dominer soi-même.

— Il n'en est pas moins vrai que la femme joue encore h celte époque un grand rôle.

Les principes familiaux sont toujours très vivants en Egypte : et ceux même qui étaient habitués à la vie la plus sybarite faisaient cependant de l'épouse quelque chose de grand.

La femme n'était point reléguée complètement dans une sorte de grenier, comme dans la Grèce des orateurs. Si son mari cherchait à jouir de l'existence, elle en jouissait aussi, assise à son côté, comme ces époux (1) appartenant au monde militaire et qui utilisaient si bien les loisirs d'une garnison.

Aussi, dans un papyrus de Leide qu'ont traduit successivement Chabas, Maspero et moi-même, un mari adjure-t-il ainsi l'ombre de sa femme morte, qui, paraîtil, le tourmentait (2).

« Au Khou l'esprit sage et instruit de la femme Onkhari.

« Que t'ai-je donc fait de criminel que j'en sois arrivé à la condition fâcheuse où je me trouve? Que t'ai-je donc fait qui soit cause que tu aides à m'attaquer, si aucun crime n'a été commis contre toi? Depuis que je suis devenu mari jusqu'à ce jour qu'ai-jc fait contre toi que je doive cacher?...

(1) Projection, n*» 77.

(2) Projection, n« 78,

«Tues devenue ma femme. J'étais jeune: j'ai été avec toi. J'ai été promu à toute sorte de dignités; j'ai été avec toi, je ne t'ai point laissée, je n'ai point causé de cliagrin à ton cœur. J'ai fait cela quand j'étais jeune. Lorsque j'ai été promu à toute grande dignité du Pharaon, je ne t'ai point laissée, mais j'ai dit : que ceci te soit commun avec moi! Et comme tout le monde qui venait me voyait devant toi, tu ne recevais point ceux que tu ne voulais point connaître ; j'agissais selon ta volonté. Et tu n'as pas satisfait mon cœur! je plaiderai avec toi et l'on verra le vrai du faux.

« Or voici : j'instruisais les capitaines de l'infanterie du Pharaon et de sa cavalerie; et moi, quand ils venaient se prosterner sur le ventre devant moi, s'il y avait dans ce qu'ils apportaient quelque chose de bon, je le posais devant toi. Je ne cachais rien pour moi. Je n'ai pas été donné à toi mauvais compagnon pour agir avec loi à !a façon d'un maître. On ne m'a jamais trouvé agissant d'une façon mal appropriée à ton égard, à la façon d'un paysan qui entre dans la maison d'autrui. Je ne me suis mêlé en rien de ce que tu faisais.

« Et quand on me mit en la place dans laquelle j'étais et que je ne pus plus sortir dehors, selon'mon habitude, et que j'en vins à jouer le rôle d'un reclus; et que mon huile, aussi mon pain, aussi mes vêtements, on me les apportait, je cédai ma place à un autre en disant : « Que deviendrait la femme ? » Et je fis tout pour qu'on ne te molestât pas. Or vois, tu ne reconnaissais pas le bien que je te faisais et je ne t'interrogeais et ne te reprochais rien pour aucune négligence dans les choses que lu faisais. Et quand tu tombas malade de la mala-

die que tu fis, je fus au chef des médecins et il ordonna les remèdes et il fit ce que tu lui dis de faire.

« Et quand je m'en allai avec le Pharaon, — à lui vie, santé, force ! — pour me diriger vers le midi, comme je fis mon séjour de huit mois, je ne mangeai ni ne bus comme un homme ordinaire et quand je regagnai Memphis, je demandai congé au Pharaon : je fis ce qui était convenable pour toi et je te pleurai beaucoup avec mes gens en face de ma chambre. Je donnai des étoffes et des bandelettes pour ton ensevelissement et je fis fabriquer à cet effet beaucoup de linge et je ne laissai point bonne offrande que je ne te fisse faire.

« Et voici : j'ai passé trois années de deuil sans entrer à la maison, sans jouir et me servir de rien. J'ai fait cela selon les règles.

« Or vois : j'ai agi ainsi parce que ces choses étaient pour loi. Je ne connais pas le bien du mal. Mais c'est d'après cela qu'on jugera ».

Évidemment il s'agit ici d'un brave homme à intelligence moyenne, bien inférieure, parait-il, au Khu si instruit de sa femme, et qui n'a pas été heureux en ménage.

Il nous fait un long exposé de sa vie bureaucratique, un peu ennuyeuse, d'officier d'administration et de recrutement. Dans cette voie, encore maintenant, l'avancement n'est pas rapide et il faut que les femmes se contentent de beaucoup de résignation dans l'uniformité. Il paraît que tel n'était pas l'avis d'Onkhari et que les pots de vin eux-mêmes ne la satisfaisaient pas. Elle faisait à son mari de nombreux reproches — reproches qu'elle aurait continués jusqu'à sa mort. C'était vrai-

ment triste pour le pauvre rizpainsel^ qui argue toujours de rbonnêteté de sa conduite et de son peu de brutalité. Ce n'était pas — il le dit et nous le croyons — un maître, mais plutôt un esclave des caprices de son épouse. Souhaitons qu'elle se soit laissée adoucir dans son tombeau.

La douceur pour sa femme est, du reste, recommandée par les moralistes contemporains.

Je citerai les Maximes du scribe Ani traduites, d'abord, par mon excellent maître M. de Rougé, qui m'en a fait personnellement la lecture à moi tout le premier, Maximes que Chabas et moi-même nous avons depuis longtemps étudiées à notre tour, comme celles de Ptahhotep et celles de ce Phibfhor que j'ai récemment publiées.

Ani disait sous les Ramessides (1) :

« Ne sois pas rude pour la femme qui est en ta maison, sachant quelle est en bon ordre... Plein de joie, place ta main dans la sienne. Il existe encore beaucoup de gens ne sachant pas comment Thomme se plaît à mettre le malheur dans sa maison et qui, en réalité, ne trouvent pas la manière de la conduire. Toute direction de la tenue d*une maison gît dans l'impassibilité de l'homme ».

Cette impassibilité avait pourtant des limites. Et, à cette époque, les mœurs, nous l'avons dit, commençaient à être légères. Aussi Ani conseille-t-il, à ce point de vue, la prudence, à peu près dans les mômes termes, Chabas Ta remarqué, que le sage roi Salomon dans ses proverbes.

(1) Projection u*» "79.

Celle sagessc-là n'était pas toujours très relevée et elle ne ressemblait en rien à celle du plus ancien moraliste Ptahhotep, toujours basée sur les plus grands principes.

Ani, nous Tavons dit souvent, est plus sémite de tendances qu'égyptien et, comme les sémites, il a une mo* raie ulilitarisle (1) :

« Une femme dont le mari est éloigné te remet des écrits, t'appelle chaque jour, si elle n'a pas de témoin. Elle se tient debout jetant son filet; et cela peut être imputé à crime digne de mort quand le bruit s'en répand, même lorsqu'elle n'a pas accompli son dessein en réalité ».

Tout ce côté des séductions féminines et de leurs conséquences dangereuses pour la sécurité est ici très développé, presque absolument avec les mêmes arguments, les mêmes termes, que dans les proverbes de Salomon : et je préfère ne pas m'appesantir sur cette partie du livre. Prenons plutôt ce qu'il dit de la mère; car ici, seulement, il s'émeut. Ne vous ai-je pas dit que la mère était dans le courant d'idées général ce qui dominait alors?

Le père est censé dire (2) :

« C'est moi qui t'ai donné ta mère. Mais c'est elle qui t'a porté, et, en te portant, elle a eu à souffrir bien dos peines dont elle ne s'est pas déchargée sur moi. Tu es né après les mois de grossesse et elle t'a porté comme un véritable joug, sa mamelle dans ta bouche pendant trois années. Tu as pris de la force et la répu-

(1) Projection n" 80.

(2) Projection n» 81,

gnance de tes malpropretés no Ta pas dégoûtée jusqu'à lui faire dire : « oh! que fais-je? » Tu fus mis a l'école : pondant que Ton t mslruisait dans les écritures, elle était chaque jour assidue auprès de ton maître, t'apportant le pain et le breuvage de sa maison. Tu es arrivé à Tàge adulte, tu t'es marié, tu as pris un ménage. Ne perds jamais de vue ronfantement douloureux que tu as coûté à ta mère, et tous les soins salutaires qu'elle a pris de toi, de peur qu'elle n'élève ses mains vers Dieu et qu'il n'écoute sa plainte! »

El dire que c'est le même moraliste qui, presque partout, prêche l'égoïsme : cet égoïsmc raffiné sachant tenir compte des gendarmes autant que de l'opinion publique, ce même moraliste qui combat généralement les traditions égyptiennes d'amour et de dévouement d'après lesquelles Thomme sacrifiait toute sa vie à son prochain, à son frère, et abandonnait sa fortune, de son vivant, à sa femme et à ses enfants : celui qui disait (1) :

« Ne fais pas dispersion de ta main (ne prodigue pas tes biens) envers les gens Xemmou, c'est-à-dire envers ceux qui ne font pas partie de ta maison. Cela viendrait à toi pour ta ruine. Si lu cèdes les biens que lu occupes à tes enfants, cela reviendra encore pour toi au même. Sauvegarde tes biens pour toi-même : tes gens les trouveront après toi ».

Cet honnête bourgeois, que la crainte des parchemins et de la justice empêche seule de voler les propriétés d'autrui, qui se garde toujours, par le même motif, de

(1) Projection n« 82.

se servir de resclavc d*aiitrui pour détourner ses biens mobiliers, qui recommande de ne pas voir les délits préjudiciables au prochain, pour ne pas êlre appelé à en témoigner, qui ne se défie de, « la femme du dehors inconnue dans sa ville » que parce que c'est une eau profonde, dont les détours sont inconnus, et qui, nous l'avons dit déjà, voit surtout pour l'adultère la peine de mort dont le frappe le code — a pourtant une pilié non intéressée pour une femme : et c'est pour la mère.

On l'a remarqué depuis longtemps, il n'est si pire criminel qui n'ait quelque chose de bon, ou âme si froide qui ne puisse s'échauffer un jour au contact de cet amour qui est dans notre être une lumière divine et dont les étincelles jaillissent du roc.

J'ai connu un juge d'instruction, fort estimable d'ailleurs personnellement, qui avait le triste courage de s'emparer, pour leur faire faire des aveux, de ce côté encore bon des criminels, en menaçant, au nom de son pouvoir discrétionnaire ceux qu'ils affectionnaient encore.

Pour faire sortir le sage Ani de lui-même, il aurait fallu agir sur sa mère. Pour les Egyptiens, en général, il suffisait de toucher à une femme.

Notons-le, d'ailleurs, si la femme se laissa entraîner, sous les Ramessides, dans une voie qui n'était pas la sienne, elle devait bientôt réagir énergiqucment sous la dynastie suivante et, par un choc en retour admirable, en revenir à ses anciens errements. C'est ce que nous verrons dans une prochaine partie.

Dans la dernière leçon, nous avons examiné, tant au point de vue des représentations figurées qu'au point de vue des textes, ce qu'était devenue la femme sous les Ramessides : un être élégant, sentimental et coquet cherchant dans ses charmes un moyen de maintenir une puissance que l'affaiblissement des mœurs publiques avait singulièrement amoindrie.

Certes, Thorame lui-même ne s'était pas transformé en l'être brutal que d'autres civilisations nous ont fait connaître. Il avait encore pour la femme un certain respect instinctif, qu'un atavisme bien des fois séculaire avait, pour ainsi dire, fait entrer dans son cœur et circuler en quelque sorte dans son sang.

Mais le grand sentiment religieux, l'idée du devoir, bien supérieur au nervosisme amoureux des petits crevés de tous les temps, avait, sous cette dynastie de soudards et de parvenus, singulièrement décliné. Le culte d'Astarté ou Vénus et des diverses passions divinisées en était venu souvent à éclipser le culte du grand Dieu si vénéré de l'auteur du plus ancien livre du monde.

Certes, le victorieux Sésostris parlait encore beaucoup de son père Amon. Mais il en pratiquait peu la morale : et ses successeurs — Ramsès III surtout — avaient encore accentué ce mouvement, je vous l'ai dit. Les prêtres deThèbes étaient vivement offusqués de cet état de choses et ils préparaient dans l'ombre

une réaction qui devait bientôt se transformer en révolution.

Les derniers Ramessides, amollis par les plaisirs, étaient devenus des rois fainéants ; et les souverains pontifes profitèrent de leur indolence pour se faire attribuer la direction suprême des troupes.

Désormais le roi était en tutelle et, sans en porter le titre, le premier prophète était un véritable maire du palais.

Un beau jour, il fit ce que les premiers Carlovingiens devaient faire pour les derniers Mérovingiens; seulement pour prendre en nom le titre de roi dont il exerçait en réalité aussi le pouvoir, il n'eut, en qualité de chef de la religion, à consulter personne autre, si ce n'est son dieu lui-même.

Herhor (1), dans une fête solennelle, demanda donc à Amon s'il ne devait pas recevoir la couronne et sur une réponse affirmative de Toracle il usurpa aussitôt le double cartouche et la légende royale.

On ne sait ce que devint le pauvre Pharaon détrôné, dont les descendants ou les collatéraux essayèrent encore longtemps de faire valoir leurs droits dans un district éloigné de peu d'importance.

La race amonienne, soit à Thèbes même, soit à Tanis, domina dès lors sans contestation réelle possible : et son règne fut celui de la divinité, dont le monarque se prétendait l'organe et le porte-parole.

Sans cesse, Amon fut alors consulté sur les affaires publiques, voire même les actions privées ou les ques-

(1) Projection n« 83.

tions d'hérédité. Nous avons encore les procès-verbaux officiels de ces interrogations et de ces réponses du Dieu.

Ces réponses constituèrent tantôt, non seulement un corps de doctrine, mais un code, un Corpus juris complet, dont nous avons étudié la contexture générale dans notre Précis du droit égyptien.

Au point de vue de la doctrine, la religion amonienne était un véritable monothéisme, déguisé sous Taspect d'une triade, avec des idées très élevées sur la divinité s'cngendrant perpétuellement elle-même, selon l'expression des textes, et dont le Fils représentait un véritable verbe solaire, procédant du dieu inconnu que traduisait le mol Amon « caché ».

C'était d'ailleurs un dieu jaloux qui n'admettait pas facilement le partage avec d'autres et considérait primitivement les adeptes de Ptah de Memphis comme des hérétiques, ainsi qu'en témoigne la stèle de Piankhi.

Ce dieu Amon avait eu déjà autrefois bien des luttes à soutenir.

Du temps du renégat Aménophis IV, s'appelant désormais Khuenaten, resplendissement d'Aten, on avait voulu substituer au verbe lumineux et solaire d'Amon ayvoxTTo; l'adoration matérielle de ce disque, Ateti^ c'està-dire de ce shamash sémitique, qui, de symbole était devenu l'objet idolâtrique d'un culte n'ayant plus rien d'idéal.

Partout on avait alors martelé le nom d'Amon et l'on avait détruit ses temples, abandonné sa ville (pour transporter le siège de l'empire à Tel el Amarna), en persécutant son sacerdoce et ses adeptes.

Puis, sous les successeurs de Khuenaten, la persécution s'était peu à peu ralentie jusqu'à ce qu'Horemhebi eut rendu son caractère oflSciel et autoritaire à la croyance du vieux dieu déchu, devenue de plus en plus mystique, de plus en plus philanthropique aussi.

Du temps des Ramessides, cet élan avait sommeillé, en dépit d'une dévotion toute extérieure en Amon; mais il avait repris avec plus d'intensité sous la dynastie de ses prêtres.

Amon prend alors de faux airs de Jéhovah, mais d'un Jéhovah tatillon, si je puis m'exprimer ainsi, intervenant sans cesse et révélant continuellement de nouveaux ordres.

Comme les Anlonins par leurs rescrits, il constitue ainsi une jurisprudence assez logique d'allures, sans être pour cela exempte parfois de favoritisme.

En ce qui touche les biens, par exemple, Amon veut la permanence d'une sorte de socialisme dans les gentes. Aucun bien n'appartient à personne; mais tous, ils appartiennent à tous. Le chef actuel de la gens^ le hir^ attribue temporairement telle culture à telle branche, en échange de ses droits indivis sur les autres cultures. Mais, à tout moment, il peut changer, et il change, après avis conforme des vieux formant conseil, les attributions ainsi faites par lui en disant : « ces biens que vous occupez, il nous a plu de les donner à d'autres. »

Cependant le dieu garde toujours le pouvoir de faire des exceptions à ses règles : et ces exceptions, il les fait surtout en faveur de certaines femmes bien vues de lui et appartenant d'ordinaire à la race sacerdotale

et royale. Les biens qu'il leur concède comme douaires, il spécifie, dans des décrets spéciaux, qu'ils resteront à leur descendance à l'exclusion de tous les collatéraux et sans que les chefs de race : rois, grands prêtres, etc. puissent rien y changer.

La femme a repris en effet alors toute son antique importance, avec un aspect pour ainsi dire hiératique. On laisse de côté les errements des beaux jeunes gens de la 19* dynastie, cherchant surtout à faire admirer leurs grâces assez décolletées ou très visibles sous des robes transparentes et introduisant jusque dans la famille les mœurs théâtrales des fêtes de la cour, comme nous le voyons pour le ministre et favori royal de Scti I" Réré (1) et pour sa sœur la pallacide Sekhct, comme nous le voyons même encore pour le chef de troupes Hui (2) escorté également de sa femme dans des plaisirs très variés, dont j'ai déjà eu l'occasion de vous parler plus longuement.

La cour. . . Elle ressemble maintenant à un séminaire. Le roi est tout occupé à faire des sacrifices, de dévotes invocations et à recevoir directement les communications du Dieu, comme le Pharaon Nesbinebtat dans l'affaire de Nemrod. Immédiatement après ses devoirs dans le temple, il reçoit les exhortations ou les reproches des prêtres et se fait faire de pieuses lectures. Puis il expédie ses affaires selon les conseils du Dieu. Tout son temps est fixé d'avance par un règlement très sévère, spécifiant les heures de ce qui lui est

(1) Projection n* 84 (n» 282 de mon catalogue de sculpture).

(2) Projection, u9 83.

imposé. Il ne peut manger que des légumes ou certaines viandes blanches, ne doit pas boire de vin ou seulement à quelques occasions et dans de certaines quantités. Les moments même qu'il doit passer avec sa femme lui sont étroitement mesurés. Tout cela nous est décrit par Diodore, d'accord avec les documents contemporains.

Certes, ce n'est plus le temps des joyeux ébats de Ramsès III, antérieurement racontés par nous.

Je n'ai pas sous la main de reine de la XXP dynastie qui vaille la peine de vous être présentée — à peine quelques types de religieuses renfrognées dont les momies sont parvenues jusqu'à nous et sur la propreté primitive desquelles on a fait des suppositions désobligeantes. Mais notre Musée du Louvre contient une statue d'une reine de très peu postérieure, la reine Karomama (1) appartenant à la XXIP dynastie, c'està-dire à une époque dans laquelle on comptait encore beaucoup avec Amon — ne fut-ce qu'à cause des luttes continuelles avec la race royale Amonienne alors réfugiée en Ethiopie. La reine Karomama est digne de faire pendant à la reine Ahmêsnofreari (2) de la XVIP. Régis ad exemplar, les particuliers avaient repris un aspect plus convenable, qui fait rêver à l'ancien empire (3).

Naturellement les prêtres d'Amon se distinguent toujours par le « kant », comme on peut le voir par le groupe du prophète Ilornekht et de la pallacide d'Amon

(1) Projection n» 86.

Tai (1). Le home est revenu à son état primitif, ou (lu moins à celui que lui avait imprimé Amcnemhat dès la XIP dynastie. La femme, maîtresse de la maison, nebipa^ n'avait plus, et cela depuis lui, — sa complète indépendance d'autrefois, quand elle était mariée. Mais elle exerçait dans son intérieur la plus haute prépondérance et on lui attribuait un douaire en dehors de ce qu'elle possédait elle-même.

Nous vous avons déjà dit que nous possédions, datées de cette époque, plusieurs constitutions de douaires de ce genre, solennellement approuvées par Amon et pouvant même parfois s'appliquer à la descendance des femmes privilégiées. Celles-ci conservaient des droits effectifs à la couronne : droit qu'elles ont souvent exercé elles-mêmes, je l'ai démontré, soit sous le titre de reine ou plutôt de roi, soit sous celui de divine adoratrice d'Amon.

A partir de cette période, la divine adoratrice a pris le pas sur le premier prophète, qui n'était, en quelque sorte, que son principal ministre.

Durant les interrègnes ou quand le roi était à Tanis, elle jouait à Thèbes le rôle de monarque. Thèbes et la région circonvoisine étaient devenus en effet son fief.

Le basilicogrammate ou scribe du roi n'était plus là que le scribe de la divine adoratrice : et le conseil d'Amon et de la divine adoratrice remplaçait celui du Pharaon.

Cet usage se conserva toujours dans la suite et la dynastie des divines adoratrices se perpétua jusqu'à

Amasis par des adoptions successives qu'à certaines époques vint provoquer le roi siégeant ailleurs.

Mais en Ethiopie, où la race royale Amonienne fut obligée de transporter son empire quand les Sheshonkides, descendants du général asiatique du roi Nesbinebtat, la supplantèrent en Egypte, grâce à une désignation forcée du dernier monarque, la divine adoratrice d'Amon était en quelque sorte le collègue du roi dont elle partageait le protocole, avec semblables honneurs, jusque sous le grand conquérant Tahkraka. Il n'y avait plus qu'un pas à faire pour en arriver au régime Amonien des reines Candace réduisant plus tard l'homme à un rôle de comparse et, sans doute par Tinfluence de certaines tribus nègres dont de tels usages se sont conservés, fondant officiellement le régime du matriarchal. Permettez-moi de vous donner ici deux (1) représentations figurées de ces reines éthiopiennes de récente époque dont les maris ne sont que les serviteurs ou, tout au plus, les ministres, comme cela se pratiquait naguère à Madagascar. La grande dynastie éthiopienne se rattachant comme origine à celle des prêtres d'Amon de Thèbes n'en était jamais tombée là, môme dans la province de Nubie dont ils avaient fait, au départ de No, le siège de leur gouvernement.

Dans leur exil, d'ailleurs, ils avaient peu à peu réorganisé leurs forces pour la lutte prochaine.

En dépit des victoires des Sheshonkides et particulièrement de Sésac, jusque dans l'empire des suc-

(1) Projections no* 90 et 91.

(2) Projection n^ 92.

cesseurs de Salomon, le péril du sud existait toujours, comme en témoignent les stèles du temps. La nouvelle dynastie tomba, comme devait le faire chez nous celles des Mérovingiens et de Charlcmagne, par suite de la constitution de nombreux fiefs concédés à une multitudes de princes royaux ou à des amis devenus bientôt des rivaux — le tout joint à rétablissement à Memphis d'une sorte de maire du palais qui fut Tafnekht et qui détrôna son maître.

Dans Tintervalle, la dynastie amonienne avait repris Thèbcs. Un choc terrible eut lieu enlrc le roi Amonien Piankhi et Tafnekht. Celui-ci fut obligé de prêter un serment d'allégeance que son fils, le législateur Bocchoris, viola plus tard et qui attira une nouvelle expédition victorieuse de TElhiopien Shabaka.

Désormais, la race des prêtres de Thèbes reprit toute sa puissance : et nous avons à examiner ce qu'elle fit du droit égyptien en ce qui concerne la femme.

Cela fut encore, et nous devons nous y attendre, l'époque d'une réaction énergique. Le législateur Bocchoris dont nous venons de parler et qui fut l'auteur du code des contrats, avait été un novateur. Il avait voulu laïciser le plus possible la législation, tout en gardant les privilèges des castes et les tribunaux sacerdotaux.

En ce qui concerne les rois et leur situation, il s'inspirait en partie des Ramessides et en partie des Sheshonkides, en ce qui concerne l'état social et juridique de l'Egypte, des prototypes de ses amis, les Asiatiques, c'est-à-dire du culte de l'argent gouvernant tout.

Nous n'avons pas à parler ici de ce qu'il a fait pour l'état des biens, profondément révolutionné et qui,

grâce à la vente, était devenu une dépendance de l'individu au lieu d'être une dépendance de la famille.

Mais nous devons dire que cette atteinte portée aux droits de la famille s'était nécessairement répercutée dans la situation de la femme, bien que celle-ci intervienne encore comme partie principale, vendeuse ou acheteuse, dans certains actes.

Sous la nouvelle dynastie éthiopienne le code amonien fut à peu près rétabli dans sa rigueur. Pour les biens, on ne put enlever aux individus le droit d'acter par contrats, qui lui avait été concédé par Bocchoris, mais on restreignit ce droit dans d'étroites limites. La vente pour argent fut absolument interdite. La mention même de Targent comme équivalence de terre fut proscrite. L'équivalence des terres ne put être faite qu'en terres : et le seul contrat territorial permis, dans ce régime purement familial, fut celui qui, s'atlachant à l'ancienne règle amonienne, donnait l'usage de certaines terres à certaines branches de la famille, en échange d'autres occupées par elles. Mais il doit être fait avec l'autorité du hir ou chef de la gens^ escorté du conseil des anciens et approuvé par le prêtre d'Amon prêtre du roi et de la divine adoratrice, chargé de constater et de faire constater par le dieu la légalité complète de ce qu'on lui proposait. Et encore les chefs de la famille purent toujours, à moins do mention contraire, revenir, selon Tancienne règle, sur l'attribution temporaire ainsi faite par eux.

Relativement à la femme, le nouveau code avait pour base la réglementation de la famille établie sous le fondateur de la XIP dynastie Amenemhat P'.

L'épouse y élait dite également femme conjointe [Khntimt)^ titre que nous retrouvons dans le tombeau de la reine Nubkhas (de la XII*) comme dans nos actes de mariage de Tépoque éthiopienne et qui Iraduit bien Tintimité et la fixité de Tunion conjugale.

Dans les deux périodes si distantes, le mari assure à sa femme une communauté dans ses biens.

Sous la XIP, un mari, le prêtre Uah disait (1) :

« Je suis à faire ampa (établissement des biens fonciers analogues au hcimstate germanique et wallon) à ma femme, personne originaire de Maab, la fille de Satseptu, nommée Sheft et surnommée Téta, pour tous les biens que m'a donnés mon frère, Tintendant du chef des travaux, Ankhran, pour tous les biens meubles situés chez lui et qu'il m'a donnés, afin qu'elle donne cela à qui elle voudra parmi les enfants qu'elle m'a engendrés. Je suis à donner les esclaves étrangers, au nombre de quatre tôles, que m'a donnés mon frère, pour qu'elle donne cela à qui elle voudra parmi ses enfants. Quant à ma tombe j'y serai, ainsi que ma femme, sans qu'il soit permis d'y mettre personne au monde. Quant aux maisons qu'a bâties pour moi mon frère Ankhran, ma femme y habitera^ sans qu'il lui soit permis d'y mettre personne sur terre. »

Un auivQ pater familias nommé Meri rappelait aussi, dans un a?7ipa fait à son fils, Vampa qu'il avait fait à la mère de celui-ci et dont il hériterait. De plus, ayant été marié deux fois, il faisait mention d'un heimstate antérieur concédé à une autre épouse et dont les fils qu'il en avait eus hériteraient.

(1) Projection n® 93,

Il va sans dire que la femme possédait ses biens personnels, souvent considérables et qui lui revenaient de sa famille. Ces biens elle en avait la propriété. Mais l'administration en appartenait d'abord au mari, puis au fils. Elle même est alors énumérée dans l'état familial [ap retu) dont le fils prenait possession — et cela sans que cela comportât pour la mère aucune sujétion. Mais il fallait un homme, pensait-on, pour défendre et administrer les biens. Il devait suffire à la femme d'être maîtresse de maison (nebtpa) et de régner sans conteste sur son intérieur, ainsi que les inscriptions du temps, avec illustrations parlantes, nous le font voir. Je vous Tai dit précédemment.

Sous les Éthiopiens, sous Shabaka et Tahraka par exemple, du temps desquels nous avons de nombreux contrats démotiques, la femme étroitement conjointe quand elle est mariée, a repris cependant, soit comme fille, soit comme veuve, une personnalité civile plus accentuée. Le régime matrimonial en usage est alors celui de la communauté, non plus partielle, mais générale. Tout ce que la femme possède, elle le donne à son mari ; tout ce que le mari possède, il le donne à sa femme. Le mariage religieux est scrupuleusement et saintement observé. Il arrive cependant des cas rares où une antipathie réciproque semble avoir nécessité le divorce. La femme d*arnère^ la femme divorcée n'en garde pas moins sa part dans la communauté et elle est obligée d'intervenir dans les actes du mari comme sa femme d'avant, son épouse actuelle.

Souvent, très souvent alors, des femmes, sans doute veuves ou filles, actent par elles-mêmes sgns l'assis-

tance d'aucun homme, si ce n'est des chefs de la tribu comme cela doit se produire aussi, nous l'avons vu, pour les hommes.

Comment alors s'effectuait le mariage? C'est ce que nous pouvons apprendre par dos actes un peu postérieurs, c'est-à-dire appartenant à la branche cadette de la dynastie élhiopico-amonienne qui a succédé, à partir de Psammétique I", à la branche aînée, vaincue, après des luttes héroïques, par TAssyrien Assurbanipal. Nous allons vous projeter ensemble deux exemplaires (1) identiques (sauf les noms propres et les indications de règne) du formulaire de l'union conjugale telle qu'elle se pratiquait à cette époque.

Le mari et la femme se rendaient séparément dans le temple avec tous les rites de ce qui fut la dediictio romaine. Comme dans la Rome primitive aussi, on procédait à un mariage religieux, qui avait pour symbole une communion mystique à un pain sans levain, une confarreatio.

Mais, avant d'accomplir cette cérémonie ultime, le prêtre d'Amon et du roi procédait à un interrogatoire par demande et réponse dont on gardait soigneusement une copie authentique et durant lequel les parties atïîrmaient leur intention formelle. A Rome, devant le prêtre des confarreations et A^s diffarr calions^ la fiancée disait à son futur « ubi tu gaius et ego gaia. « Où tu es le maître, je suis aussi la maîtresse, avec le même nom, les mêmes droits et les mêmes sentiments. » Et à partir de celte déclaration, suivant le

(1) Projection, n» 94.

témoignage formel de Denys d'IIalicarnasse, il y avait communauté de biens entre les époux, qui ne pouvaient plus être séparés que par une sorte de cérémonie funèbre (ce qui était primitivement très rare). La communion venait cimenter celte union intime.

En Egypte, d'après le code que nous étudions et qui, je Tai démontré longuement, a servi de prototype au code de Numa ot des vieux Quirites, on procédait à peu près de môme. Le fiancé allait dans le temple trouver sa fiancée et l'amenait devant le prêtre d'Amon et du roi.

Il tenait en la main restée libre le contrat de mariage notarié par lequel il assurait à sa femme communauté dans ses biens (ce qui, notons-le, avait été réciproque, car à cetle période nous possédons de la femme dos actes de mariage séparés et complètement parallèles sous ce rapport à ceux du mari).

Laissons maintenant la parole au formulaire de Tacte civil et religieux du mariage, comparable à ceux qui existent chez nous à la mairie et à Téglise et complètement distinct, je le répèle, du contrat de mariage, qui, unique, les précède maintenant encore.

« L'an ... le ... du mois de . . . du roi à qui

vie, santé, force.

« En ce jour entra dans le temple le choachyte un tel fils d'un tel vers une telle fille d'un tel, laquelle fille lui plut comme épouse, comme femme conjointe, comme mère transmettant les droits de famille à leur filiation, comme épouse depuis le jour de l'acte. »

Ne croirait-on pas entendre un écho de la lecture d'un chapitre sur les droits et dçyoirs mutuels des

époux exlrail de quelque code civil et tout à fait analogue à celle que fait actuellement le maire en pareille occurrence? Ajoutons que les expressions « femme conjointe », etc., déjà citées précédemment, nous montrent que la rédaction en remontait à la XIP dynastie.

On fait ensuite la mention du contrat de mariage antérieur jusqu'alors tenu par le mari et qu'il venait de remettre à sa future épouse :

« Le bien dont il a dit : « je le lui donnerai » elle en a reçu Tacte en main cette femme : tout terrain en part établie ».

Le procès-verbal des questions posées par TofEcier de Tétat civil est remarquablement détaillé.

D'abord les demandes :

« Il a dit, le prêtre d'Amon, prêtre du roi, à qui Amon a donné la puissance : « Est-ce que tu Taimeras en femme conjointe, en mère transmettant les droits de famille, ô mon frère ».

Puis les réponses où le contrat de mariage relatif aux biens est présenté en preuve de l'affection toute conjugale du nouvel époux.

« Lui il dit :

« Moi je transmets en don de donation en transmission l'apport de ces choses pour établir que je l'aime d'amour.

« Si, au contraire, j'aime une autre femme qu'elle, à rinstant de cette vilenie — oîi l'on me trouvera avec une autre femme, moi, je lui donne à elle, à ma femme mon terrain et l'établissement de part qui est écrit plus haut, — à l'instant devant toute vilenie au monde ».

Ici on distingue le terrain qui reste au mari et Téta-

blissemont de part qui en a déjà été fait à la femme. Or ces deux portions, ces deux moitiés de ses propres biens héréditaires, l'époux les cède en cas d'infidélité h sa femme, qui rentre également d'ailleurs dans ses apports. Si de telles clauses élaient spécifiées à présent, il y aurait là de quoi faire réfléchir bien des maris volages.

Mais, me direz-vous, les obligations doivent être réciproques? Eh, sans doute, elles Tétaient. La réciprocité était même plus dure encore pour la femme infidèle, car la loi égyptienne punissait de mort l'adultère.

Continuons l'étude de notre document.

Jusqu'ici la déclaration du mari se rapportait surtout à la première partie de la question posée par le prêtre d*Amon, prêtre du roi, à celle dans laquelle on lui demandait s'il aimerait sa femme en femme conjointe. Voici maintenant ce qui se rapporte à la seconde partie de l'interrogatoire, à celle qui avait trait à la mère transmettant les droits de famille :

« Tous les biens que je ferai être (que j'acquerrai par transmission ou par apport de père et de mère par héritage) seront pour ses enfants qu'elle enfantera ».

Ainsi l'adage que les Romains ont proclamé sous cette forme : « hic pâte?' est quem nuptiae demonstrant » se trouvait déjà proclamé par l'acte de mariage chez les Egyptiens dès cette époque. Tous les enfants que la femme engendrait pendant le mariage avaient droit aux biens du mari qui, légalement, par l'existence même de l'union légitime, était reconnu comme étant leur père.

La situation de la femme et celle des enfants étant

ainsi réglée, on moltail par écrit, dans le temple même, le récit de ce qui venait de se passer. Les prêtres et les témoins signaient à l'acte et Ton se dirigeait pins avant dans le sanctuaire auprès du Dieu pris à témoin. La cérémonie religieuse que nous avons précédemment visée s'achevait alors sans doute : et le corlègo, devenu unique, des amis de Tépoux comme des amies de l'épouse, uni aux parents, allaient se livrer aux réjouissances habituelles des noces, qui nous sont longuement décrites par les documents égyptiens.

Pour Toccasion on prenait à gage, si Ton n'en avait pas à la maison, des danseurs et surtout des danseuses, car les dames et les gens bien ne se livraient pas euxmêmes à cet exercice, réputé servile.

Les mêmes femmes se livraient ensuite à des tours de cirque (1) dont nous avons aussi beaucoup d'exemples en Grèce.

Puis venait le repas en musique servi par de jeunes personnes en costume très simple, comme dans le petit dîner fin que j'ai fait déjà passer sous vos yeux. Enfin Taudition d'un orchestre de dames musiciennes et chanteuses (1), celles-là mieux vêtues et d'un rang plus distingué, venait préparer celle d'un artiste célèbre, quelque barde en renom, accompagnant ses chants sur la harpe.

C'étaient des figures intéressantes que celles de ces ménestrels ambulants (3), ordinairement formés dans les temples et qui avaient voulu gagner plus d'argent

({) ProjectioQ n» 95.

(2) Projection n» 96.

(3) Projection n» 97,

ou plutôt vivre plus grassement en se mettant à la disposition (lu public pour les fêtes privées ou municipales.

Souvent, hélas! Thabilude de ces plaisirs grossiers avait bien compromis leurs anciens goûts artistiques. Les repas plantureux, les vins et les liqueurs, voilà ce qu'ils désiraient surtout et la malice de leurs confrères jaloux nous les peint alors sous un singulier aspect.

Écoutez Tun d'entre eux parlant d'un certain Horudja (i) :

« Il a prétendu que nous ne pouvions dire une parole à la vue des hôles^ au moment opportun ». Il a ajouté : (( Parmi toutes les choses mauvaises, sa harpe est plus fausse encore que sa voix ».

« Sur tout cela il a crié le mensonge. Cette attaque ils Tout faite sur lui.

« Ceux qui le voient — et pour eux sa face n'est pas agréable — s'affligent de l'entendre.

« Homme qui désire ses chants de naissance, il n'a pas l'habitude de le voir de son œil.

« Quand il compose des livres de chants de noces, il les fait à la façon d'un blasphème, ceux-là.

« Les femmes lui ont donné pour extasier les sots, leurs dits de bonnes d'enfants.

« Pour celles qui enfantent, des livres de chants — « livres de joyeusetés » — dit leur titre :

« Tristesse et malaise de cœur, c'est l'audition de la voix de ce puant chantant!

« Chanson mauvaise, celle-là, en vérité, pour qu'il l'a

(1) Projection no 98.

dise, et il la dit, se tenant debout, sale, sur le dromos, faisant entendre sa voix à ceux qui Tabhorrent.

« A aller aux fêtes serablablcment, quoi devant lui en fait de gloire à recueillir,

« Pour qu'il y joue, ayant la face tournée comme elle est? — C'est un chanteur, en ve'rité, celui-là,

« Pour qu'il y chante à ceux qui savent que c'est une grande chose (bien qu'ils ne sachent pas combien difficile est cette tâche, faute de reconnaître ce qui est à faire),

« Pour qu'il chante ne le reconnaissant pas lui-même, avec sa voix cassée, en sorte qu'ils s'en vont..

« Qui donc le repoussera de sa harpe? Il en use pour qui sur demande?

« S'en est allée en fumée sa gloire, s'est dissipée sa gloire — et cependant ses mains s'attachent au niin (instrument non identifié). Elles ne se détachent pas du ben (de la harpe). Est-ce que sa voix n'est pas à chanter sur le xai (le tambour de basque) avec le Smit, exaltant en clameurs élevées ses turpitudes : « Chantez d'après mes écrits. Celui qui fait cela s'écarte de toute faute absolument ». Ces choses, il les dit, cet homme !

« Il y a abondance dans ce garçon, d'érudition, d'outrecuidance, pas de puissance pour la parole. Pour qu'elle soit telle qu'il la fait, il ne sait pas. Il a la science. Il n'a pas la manière d'ouvrir la bouche. Il a un cœur qui ne peut se porter au bien.

(( A la façon d'un sourd, il a rempli un livre dans lequel tout enseignement est renfermé.

« Mais il ne sait pas de chansons, si ce n'est une, depuis l'enfantement qu'on a fait de lui :

« J'ai faim. Il faut que je boive. — Est-ce qu41 n'y a pas quelque chose à manger.

« Qu'y a-t-ii donc à mastiquer? » — Devant lui il voit de la viande.

« Il rêve au sang, avide plus que la mouche à la vue de Tordure.

« Il saura cela quatre jours d'avance; il veille; il voit les mets ; il s'habille.

« On lui a parlé de viande! — dans les lieux de toute honte il y est — avec la harpe par devant.

« Il n'a pas de rassasiement. C'est tout un gouffre que la gorge de cet homme qui ddshonore ses confrères !

« Après qu'il a reconnu qu'il y a du vin, de la viande, il faut qu'il aille à ceux qui ne l'ont pas invité ;

« Qu'il parle avec les convives : — « Je ne puis plus chanter. J'ai faim. Je ne puis porter la harpe pour chanter, sans avoir bu, mangé! » — Du vin apportez !

« — Pour qu'il boive le vin comme deux, qu'il mange la viande comme trois, le pain comme cinq, si on ne lui dit rien.

« La harpe est trop lourde pour son cœur : ce lui est un fardeau écrasant.

« En sorte qu'il leur fait lui crier encore : « trois coups pour un dit de chanson! »

« Il a l'habitude de porter la harpe pour s'enivrer, montrant en lui toute espèce de vices.

« Il chante, pour cela, sur le sol, vers ceux qui ont la bouteille en mains : « Servez de la nourriture, dites donc! j) Il se tourne de ce côté. Il sait chanter les turpitudes des brocs.

« Il a continué d'enfler sa gloire ; sa bouche dit ses prouesses ;

« Pas ses chants. — Est-ce qu'on ne se contente pas de sa gloire. — Faites aller sa voix ! Faites aller la harpe.

« Pour mettre h mal sa gloire, parlez devant lui de lui imposer de chanter. Honte et conscience de soi, on n'a pas Thabitude de mettre cela dans son œil!

« On ne le reçoit plus dans le lieu où il se rend, dans la multitude de ses turpitudes. A jeun, tenant la harpe — il s'attarde; — puis il s'en va.

« En sorte qu'il laisse passer l'heure de dilater son visage... On ne l'accueille plus dans l'ignominie de son abjection; en sorte qu'il se trouve debout à moduler SCS chants — sans salaire — et le cœur pire encore que l'aspect... »

Après avoir entendu de tels chants, plus ou moins harmonieux, il ne restait plus aux invités qu'à prendre congé de la mariée (1) que l'époux attendait dans la partie la plus secrète de la maison.

Tout ceci est de tous les temps, en Egypte.

Ce qu'il y a de particulier h celui que nous étudions, c'est le retour aux saines traditions du mariage religieux éclairant d'un jour sacré la vie entière.

Même alors cependant, il ne faut pas tout voir en beau. Comme en Grèce, tandis que la chaste épouse beaucoup plus étroitement tenue, était enfermée dans le gynécée, il y avait à côté d'elle les pallaques et les hétaïres, dans la vallée du Nil d'autres intrigantes

(1) ProjecUoii n« 99.

venaient hélas ! contrebalancer Tinfluence de la dame de maison ou nebtpa.

Nous citerons à ce point de vue de curieux papiers de famille datés, il est vrai, du dernier règne de la dynastie amonienne, période de décadence déjà des vieilles mœurs.

En Tan X (1), le 10 épiphi, du roi Apriès, un riche Égyptien, Nekhtosor, avait fiancé sa fille à un choachyte nommé Djet. Rédigeant dès lors un contrat de mariage qui ne devait avoir ses effets qu'un an après quand elle serait réputée en âge d'être mariée, il avait dit à son futur gendre :

« Je t'ai donné le domaine de 40 aroures de la double demeure de vie d'iVmon.

« Tu me les as fait transmettre, ces aroures, pour l'an XI pharmouthi, en rétribution d'équivalence (sans doute de ce que le mari devait assurer à sa femme au moment de son union dans un autre contrat). Je te les donne en transmission pour Tan XI pharmouthi. On te livrera (de suite) le tiers de ces terrains et des terrains de part des générations qui ont été enfantées ici (dans ces lieux-ci, c'est-à-dire dans la maison de famille). Ce qu'elles feront être, ces générations, (c'est-à-dire ce qui nous reviendra par héritage) et ce que je ferai être (ce que j'acquerrai) moi-même, je le mettrai sur la tête de la femme Taset que tu aimes etque je t'ai donnée en épouse. Ni fils, ni fille que j'engendrerai n'auront à usurper la part héréditaire, ce qui est à toi dans les biens de la terre de Kheperamcn, ou dans la totalité

(1) Projection no 100.

des biens existants attribuée à toi, sans qu'il y ait à alléguer aucun arrangement. »

Vient ensuite la souscription du notaire.

« Par la main (le ministère) du scribe d'Horus pour les transmissions de terre Epi ».

En Tan XI, le mariage eut lieu à Thèbes et Djet se trouva ainsi en possession d'une fortune assez considérable. Mais il paraît qu'il avait eu antérieurement à Memphis des liaisons avec une personne à la mode nommée Sutenankhes, qui, non contente de lui faire dissiper, vendre ou hypothéquer les biens lui appartenant, s'était fait forte de lui procurer de Targent par des emprunts. Elle était allée trouver pour cela un usurier, quelque Juif du temps, qui, se servant d'un intermédiaire, un certain, Teb, lui avait livré cet argent moyennant une reconnaissance de 132 Kalisdidrachmes.

Apprenant le mariage riche qui avait eu lieu, cet usurier, Djefmin, voulut faire financer son débiteur par des menaces qui devaient causer dans la famille de la jeune épouse le plus gros scandale : Voici la lettre qu'il adresse donc à Djet (1) :

« Djefmin, fils d'Unnofré, auquel Sutenankhes (la femme en question) a fait apporter un effet commercial en l'an VIII, dit au choachyte Djet, fils de Ncsmin :

« Il n'y a point à me faire aller; car Sutenankhes m'a fait apporter l'effet commercial auquel tu avais consenti pour 132 katis établis (264 drachmes). J'ai fait verser ces katis dans la main du pastopborc

(l) Projection, n*» 101.

d'Amon, Téos, fils de Nesamen-Sutento en, l'an VIII, sans y avoir part (sans y être intéressé). — Qu'on m'interroge en justice !

« Ta jouvencelle a dit : « la chose que je voudrai, Djet fils de Nesmont me la donnera. La chose qu'il voudra je la lui ferai avoir. »

Après cela commencent les menaces précédées d'un nouvel (1) en tête :

« Djefmin, fils d'Unnofre, à Djet, fils de Nesmin :

« Par la vie du roi : que tes engagemenls soient observés ! Voici que tu m'as fait faire perte de biens, de ces biens que tu lui donnes à elle, de ces biens qu'elle désire. Qu'on observe, petit jeune homme, cela : ce que je ferai pour toi.

« A écrit Djefmin en Tan XIII, athyr 8 ».

Cette lettre arriva donc moins de deux ans après le mariage de la jeune fille qui — enfant encore — avait été fiancée en l'an X. Tomba-t-elle entre ses mains et apprit-elle ainsi les relations déjà anciennes de son mari avec une femme à la mode, qui, maintenant encore, se vantait d'avoir tout pouvoir sur lui ?

On peut le supposer. Ce qui est certain c'est que Taset mourut bientôt, paraît-il, d'une maladie de langueur et que son père Nekhtosor la rejoignit presque aussitôt dans la tombe. Ce qui est certain, de plus, c'est que Tépoux volage eut encore le triste courage de disputer à l'oncle de sa femme l'hérédité familiale qui devait lui faire retour, en prétendant que sa victime lui avait, en fidei commis, confié verbalement, par la formule

sacrée : sulen ti hotep^ ces biens dont le dieu Monlem uas aurait à toucher le vecligal.

Un procès eut lieu : et, moyennant une certaine somme payée en guise d'indemnité, Djet resta investi.

Mais il jouissait d'une détestable réputation et bien des années après on disait encore à propos d'une affaire véreuse enlreprise par les fils d'une seconde union (moins solennelle) : « Sache que ces choachytes sont des gens de rien ! »

Ils n'en prospéraient pas moins d'ailleurs!

Et cependant, d'après la législation amonienne rappelée par le formulaire des actes de mariage, non seulement leur père Djet n'aurait pas dû hériter de sa femme, mais il aurait dû, après ses trahisons, être dépouillé de tous ses biens !

Tout cela n'élait-ce pas de vieux préjugés et du cléricalisme — de ce cléricalisme que le successeur du roi Apriès devait, nous le verrons [\), combattre par tous les moyens ? Désormais on s'écarta de plus en plus pour toute chose, particulièrement en ce qui concerne la femme, des vieilles traditions amoniennes qui faisaient du mariage une union sacrée célébrée par le prêtre, comparable à la confarréation romaine, comportant, comme elle, absolue communauté de biens et de vie (2),

(1) Dans ma nouvelle rédaction de la seconde partie de ce travail j'ai substitué, à partir d'Amasis, au récit sensationnel, avec projections, de ces événements, un exposé plus sec et sans projections.

(2) Le dernier mariage religieux de ce genre date du commencement du règne d'Amasis, qui déjà avait ôté au prêtre d'Amon et du roi ses droits d'ingérence dans les actes purement civils, — en même temps que le mariage religieux ne devenait pour lui qu'une cérémonie pieuse, sans importance légale.

sauf un divorce fort rare et qui, à Rome, exigeait le concours cl*un nouveau prêtre celui des diffarréations.

En Egypte, à Tépoque éthiopienne, un divorce de ce genre était déjà permis ; car, dans certains contrats, le mari, pour céder certains biens, était obligé de faire intervenir sa femme d'arrière, sa femme passée, sa femme divorcée, à côté de sa femme de devant, sa femme future, sa femme actuelle. En effet le mariage établissant, nous Tavons dit, communauté de biens, celle-ci ne cessait pas par le divorce et il fallait le consentement des représentants des deux communautés matrimoniales.

Chez nous môme, la femme doit ainsi approuver les contrats de son mari et le mari ceux de sa femme, tandis que la femme non mariée ou veuve peut agir librement.

Au fond, la situation de la femme en Egypte à cette époque différait de bien peu de celle de la femme actuelle.

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