‹ L'âneChapitre 9 sur 9 · TRISTESSE FINALE · texte numérisé non relu

TRISTESSE FINALE

Tiens-tu pour l'idéal ? tiens-tu pour le réel?

Acceptes-tu Moïse, Hermès ou Gabriel?

A quel Dieu remets-tu ton âme ou ta machine?

Est-ce au Brahma de l'Inde ? est-ce au Tien de la Chine?

Es-tu pour Jupiter, pour Odin, pour Vichnou,

Pour Allah ? Laissez-moi tranquille. Je suis fou.

Je m'évade à jamais de la science ingrate.

11 est temps que, rentrant dans le vrai, je me gratte

L'échiné aux bons cailloux du vieux globe éternel.

Je vois le bout vivant du funèbre tunnel.

Et j*y cours. J'aperçois, à travers les fumées.

Là-bas, ô Kant, un pré plein d'herbes embaumées.

Tout brillant de l'écrin de l'aube répandu,

De la sauge, du thym par l'abeille mordu.

Des pois, tous les parfums que le printemps préfère,

Où ce que la sagesse aurait de mieux à faire

Serait de se vautrer les quatre fers en l'air.

Or, étant libre enfin, et ne voyant, mon cher,

Ici, pas d'autre ânier que toi le philosophe,

Pouvant finir mon chant de bête brute en strophe,

Je m'en vais, comme Jean au désert s'en alla.

Et je retourne heureux, rapide, et plantant là

L'hypothèse béate et le calcul morose, Et les bibles en vers et les traités en prose, Locke et Job, les missels ainsi que les phédons. De l'idéal aux fleurs, du réel aux chardons.

Si stupide en effet que d'abord elle semble. Puisqu'aux mains du savoir le flambeau sacré tremble, La protestation est juste.

Jusqu'au jour Où la science aura pour but l'immense amour, Où partout l'homme, aidant la nature asservie, Fera de la lumière et fera de la vie, Où les peuples verront les puissants écrivains, Les songeurs, les penseurs, les poètes divins. Tous les saints instructeurs, toutes les fières âmes. Passer devant leurs yeux comme des vols de flammes ; Où l'on verra, devant le grand, le pur, le beau, ^, Fuir le dernier despote et le dernier fléau ; Jusqu'au jour de vertu, de candeur, d'espérance. Où l'étude pourra s'appeler délivrance, Où les livres plus clairs refléteront les cieux. Où tout convergera vers ce point radieux : — L'esprit humain meilleur, l'âme humaine plus haute, La terre, éden sacré, digne d'Adam son hôte, L'homme marchant vers Dieu sans trouble et sans effroi,

La douce liberté cherchant la douce loi,

La fin des attentats, la fin des catastrophes; —

Oui, jusqu'à ce jour-là, tant que les philosophes,

Prêtres du beau, d'autant plus vils qu'ils sont plus grands,

Seront les courtisans possibles des tyrans;

Tant qu'ils conseilleront César qui délibère;

Tant qu'Uranie ira s'attabler chez Tibère;

Tant que l'astronomie au vol sublime et prompt.

Et la métaphysique et l'algèbre seront

Des servantes du crime et des filles publiques ;

Tant que Dieu louchera dans leurs regards obliques;

Tant que la vérité, mère des droits humains,

0 douleur ! sortira difforme de leurs mains ;

Tant qu'insultant le juste, abjects, creusant sa fosse.

Les scribes salueront la religion fausse,

Le faux pouvoir, Caïphe à qui Néron se joint;

Tant que l'intelligence, hélas! ne sera point

La grande propagande et la grande bravoure ;

Tant qu épris des faux biens que le méchant savoure,

Les froids penseurs prendront Terreur pour minerai ;

Tant qu'ils ne seront pas les Hercules du vrai ^

Acceptant du progrès les gigantesques tâches;

Tant que les lumineux pourront être les lâches ; Tant que la science, ange à qui l'Etre a parlé, Infâme, baissera sur son front constellé €e capuchon sinistre et noir, l'hypocrisie ; Tant que de l'air des cours elle sera noircie ; Tant qu'on admirera ce Bacon effrayant, Ce monstre fait d'azur et d'infamie, ayant Le cloaque dans l'âme et dans les yeux l'étoile ; Tant qu'arrêtant l'esprit qui veut mettre à la voile, D'abjects vendeurs pourront, sans être foudroyés. Dire au seuil rayonnant des écoles : Payez ! Tant que le fisc tendra devant l'aube sa toile ; 0 Tant qu'Isis lèvera pour de l'argent son voile, Et pour qui n'a pas d'or, pour le pauvre fatal. Le fermera, Phryné sombre de l'idéal.

Oui, quand même, ô ciel noir, seraient là réunies Les pléiades des fronts radieux, des génies. Des Homères aïeux et des Dantes leurs fils, Oui, contre Athènes, Rome, et Genève, et Memphis, Et Londre, et toi, Paris, et l'Inde et la Ghaldée, Contre tout le rayon, contre toute l'idée, Contre les livres pleins de vérités dormant.

Contre l'enseignement, contre le firmament,

Et les esprits sans fin, et les astres sans nombre,

Les oreilles de l'âne aui*ont raison dans l'ombre !

0 Kant, l'âne est un âne et Kant n'est qu'un esprit.

Nul n'a jusqu'à présent, hors Socrate et le Christ, Dans l'abîme où le fait infini se consomme, Compris l'ascension ténébreuse de l'homme. A force de songer ton œil s'est éclairci ;

Plane plus haut encore, et tu sauras ceci :

Tout marche au but; tout sert ; il ne faut pas maudire.

Le bleu sort de la brume et le mieux sort du pire;

Pas un nuage n'est au hasard répandu ;

Pas un pli du rideau du temple n'est perdu;

L'éternelle splendeur lentement se dévoile.

Laisse passer l'échpse et tu verras l'étoile !

Le tas des cécités, morne, informe, fatal,

A l'éblouissement pour faîte et pour total ;

Le Verbe a pour racine obscure les algèbres ;

Les pas mystérieux qu'on fait dans les ténèbres

Sont les frères des pas qu'on fera dans le jour ;

L'essor peut commencer par l'aile du vautour

Et se continuer avec l'aile du cygne ;

Du fond de l'idéal Dieu serein nous fait signe ;

Et, même par le mal, par les fausses leçons.

Par l'horreur, par le deuil, ô Kant, nous avançons.

Querelle, petitesse, ignorance savante,

Tous ces degrés abjects dont ton œil s'épouvante.

Sont les passages vils par où l'on va plus haut ;

La lettre sombre, ô Kant, forme un splendide mot ; Sans l'étage d'en bas que serait l'édifice? L'homme fait son progrès de ce qui fut son vice; Le mal transfiguré par degrés fait le bien. Ne désespère pas et ne condamne rien.

Pour gravir le sublime et l'incommensurable, Il faut mettre ton pied dans ce trou misérable ; Un chaos est l'œuf noir d'un ciel ; toute beauté Pour première enveloppe a la difformité ; L'ange a pour chrysalide une hydre; sache attendre; Penche sur ces laideurs ton côté le plus tendre ; C'est par ces noirceurs-là que toi-même es monté. Dieu ne veut pas que rien, même l'obscurité, Même l'erreur qui semble ou funeste ou futile. Que rien puisse, en criant : Quoi ! j'étais inutile ! Dans le gouffre à jamais retomber éperdu ; Et le lien sacré du service rendu, A travers l'ombre affreuse et la céleste sphère, Joint l'échelon de nuit aux marches de lumière.

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