‹ L'Anesthésie au CyclopropaneChapitre 9 sur 42 · DESMAREST · texte numérisé non relu

DESMAREST

L’anesthésie idéale est-elle enfin découverte ? Le chirurgien va-t-il voir se réaliser son rêve : opérer toujours dans le calme, sans menace de syncope, un malade non asphyxié, non intoxiqué, et qui ne pousse pas? Le cyclopropane semble vouloir répondre à cette espérance.

Les Anglais, les Américains ont toujours étonné leurs visiteurs par la qualité de leurs narcoses, et bien avant la découverte du cyclopropane, ils étaient déjà à la tête du progrès. C’est qu’ils ont toujours donné à l’anesthésie la place imporiante qu'on lui refuse encore en France. Depuis longtemps ils ont compris que l’important est moins un produit anesthésique parfait qu'on bon anesthésiste.

Le cyclopropane, découvert il y a trois ans au Canada, a êté MIS aussitôt à la disposition de Spécialistes habitués à manipuler le protoxyde, l'acétylène, l’éthylène, et en quelques mois

son usage s’est généralisé. Moins d'un an après sæ découverte,

des compte-rendus de plusieurs milliers d’anesthésies étaient publiés en Amérique, et quelques mois plus tard en Angleterre.

Pourra-t-il en être de même en France» L'évolution sera sans doute plus lente. Il ne suffit pas de convaincre les chirurgiens de l'excellence du cyclogropa e, il faut mettre à leur disposition de nombreux anesthésistes de métier et leur procurer les appareils indispensables.

Même en faisant abstraction de tout esprit critique, on est obligé d’être choqué de la façon dont, en général, en France, les malades sont endormis. L'anesthésie est, o fois sur 10, confiée à un étudiant ou à une infirmière, pleins de bonne volonté, certes, mais aussi d’incompétence, et, ce qui est pius grave, irresponsablees. C’est de cette irresponsabilité que vieni tout le mal. Qu'il s'agisse d’anesthésie ou d’autre chose, on ne fait en général, hélas, avec application que ce qui comporte une responsabilité ou un profit. Sinon, c’est la routine. La fonction d’anesthésiste est subalterne et ingrate S'il en fut. Les résultats ? Déplorables : des malades qui poussent, des chirurgiens qui S'impatientent, perdent parfois leur sang-froid; des syncopes. respiration artificielle. carbogène… injection intracardiäque, malade mort Sur la table. Ce sont des tableaux que tout étudiant de première année a déjà gravés dans sa mémoire.

Il faut reconnaître heureusement un mouvement très net contre cet état de choses. Le Professeur Desmarest a été le premier à réagir. Depuis de nombreuses années, il plaide la cause du protoxyde, et malgré une campagne poursuivie avec persévérance, il n’a pas été écouté. Le temps n'est-il pas encore venu de tout changer ? Le masque à éther règne encore en maître, et les quelques anesthésistes spécialisés formés à l'hôpitai Ambroise Paré de Boulogne, n’ont jamsais obtenu la notoriété qu'ils méritent.

Cette opposition au progrès, qui a pu paraître systématique chez certains, pourrait à un esprit pessismiste donner une impression d’écœurement. I! faut l’effacer à tout prix. Il faut

savoir recorinaître un échec, avouer que si l’on n'a pas réussi, les moyens étaient mauvais. ;

En Amérique, le tableau est bien différent. C’est même tout l'opposé. Avant de connaître le cyclopropane, les chirurgiens opéraient des malades parfaitement endormis. Et quels produits utilisaient-ils> Les mêmes que nous : le chloroforme, l'éther, le protoxyde d'azote. Mais déjà ils employaient des appareils extrêmement perfectionnés, ils utilisaient couramment l'intubation trachéale, leurs anesthésistes étaient depuis longtemps des médecins spécialistes.

Certes, il y a chez nous des anesthésistes de profession, et des meilleurs, mais en Amérique, il n’y en a pas d’autres. Toutes les anesthésies sont données par eux. Il existe un corps d'anesthésistes des hôpitaux nommés au concours comme le sont chez nous les médecins des hôpitaux.

Le service d’anesthésie fait partie du service chirurgical au même titre que les autres spécialités: urologie, oto-rhino-laryngologie, ‘etc. L'organisation comprend un chef de service et trois anesthésistes résidents, restant en fonctions 3 ans. Tous les internes y font un stage d’un mois, et tous les étudiants un siage d’une semaine. |

Au cours des trois années de fonction de l’anesthésiste résident, 6 à 12 mois sont consacrés au laboratoire, et pendant ce laps de temps, il fait de l’expérimentation, et en cas d'urgence remplace à la salle d'opération un anesthésiste absent.

Tous les malades sont examinés la veille de l'opération par un membre du service d’anesthésie, et c’est lui qui, d’après l'état du malade, prescrit la médication pré-anesthésique.

Pendant l’opération, il note sur une fiche spéciale la quantité du ou des gaz administrés, la profondeur de l’anesthésie, les variations du pouls, de la tension artérielle et de la respiration, ainsi que toutes les particularités qu'il a constatées.

ue Organisation implique donc un très grand nombre d’anesthésistes, d’où la création déjà ancienne de Sociétés

Sayantes et l'impulsion donnée aux chercheurs chimistes et biologistes.

C’est ainsi qu’en 1934, au Canada est né le cyclopropane et que très rapidement, en quelques mois, il fut soumis à une expérimentation innombrable et bientôt mis à la disposition des chirurgiens. Son essor fut d’une rapidité extraordinaire et <a vogue s'étend encore chaque jour. Les anesthésistes canadiens, américains, puis britanniques S’en emparèrent, et il est actuellement à la veille de conquérir la France. Peut-on prévoir chez nous un Succès aussi rapide? Il est difficile d’être prophète. Ce qu’on peut affirmer, c’est qu'il faut auparavant donner le coup de grâce aux vieilles habitudes, qu’il faut modifier complètement nos méthodes. Le temps est actuellement aux grandes réformes; on parle de Centres de Santé, de modifications de l’organisation hospitalière, du diplôme de chirurgien ; ne pourrait-on pas en profiter pour interdire à qui n’est pas médecin anesthésiste le droit d’endormir ?

Dès que cette modification qui s'impose, sera faite, le cyclopropane prendra la place qu'il mérite parmi les gaz anesthésiques, c’est-à-dire la première.

Quel est actuellement en France l’état de la question des anesthésies à

Beaucoup de chirurgiens donnent leur préférence à l’anesthésie locale, loco-régionale ou rachidienne. Nous verrons les avantages et les inconvénients de ces méthodes, mais disons tout de suite que, bien souvent, c’est à cause de l'insuffisance de l’anesthésie générale qu'ils se contentent de ces pis-aller qui font perdre du temps et qui sont toujours pénibles pour le patient.

D'autres restent partisans de l’éther administré avec le masque d’Ombrédanne; certains restent attachés au chloroforme; d’autres sont partisans exclusifs du protoxyde d'azote ou de l’évipan.

Mais la tendance actuelle est un certain éclectisme dans le choix des anesthésies. IL semble même que chaque opération comporte obligatoirement une anesthésie particulière. Par exemple, une gastrectomie, une thyroïdectomie s'opèrent à l’anesthésie locale, par contre une hernie, une appendicite

s'opèrent à l’anesthésie générale. Pourquoi? L'inverse pourrait paraître plus logique.

Récemment, un chirurgien français était condamné par les tribunaux, sur la déposition d’un expert qui concluait à sa responsabilité parce qu’il avait utilisé la rachi-anesthésie pour opérer un hygroma du genou. Certes, l’anesthésie locale est moins dangereuse que la rachi et elle peut Suffire généralement pour opérer un hygroma, mais si la rachi-anesthésie n’est pas bonne pour un cas, elle n’est bonne pour aucun; et en poursuivant le raisonnement de l'expert on arriverait à lui faire dire que l’on est coupable chaque fois que l’on fait une rachi. Cest donc une erreur que de vouloir superposer des méthodes anesthésiques à des indications opératoirees. En réalité, c’est du malade, de ses conditions vasculaires (tension artérielle), nerveuses (réflexe oculo-cardiaque), psychiques, que doit être tirée l'indication d’une anesthésie particulière.

Il existe actuellement en France une véritable confusion dans la question des anesthésies. Le grand nombre des méthodes employées suffit à prouver l’incohérence de cette multiplicité. Pourquoi ne pas vouloir imiter les Américains et les Anglais qui Ont atteint ou presque la perfection en ne donnant que des anesthésies générales par inhalation? Eux aussi ont erré pendant longtemps; eux aussi se sont lancés à la conquête des méthodes

nouvelles. Ils nous ont toujours devancés et la question pour eux est maintenant mise au point.

Pierre Jourdan, revenant de Londres, écrit:

« J'avoue avoir trouvé un plaisir amer dans la contemplation de ce qu'est, outre-Manche, une anesthésie par inhalation. C'est proprement incroyable à nos yeux de Français. Le malade, endormi par un anesthésiste britannique, est au malheureux asphyxié par le masque d'Ombrédanne, ce que la Belle au Bois dormant est à un pendu. Non que le masque d’'Ombrédanne Soit un appareil mauvais. D'abord, il permet au chirurgien, je le ù de faire administrer la narcose par son chauffeur DM il opère une appendicite aiguë dans une ferme. Problème de

] Second ordre, on me permeitra de l’affirmer. Même à la ville, il donne entre les mains de qui sait le manier un pourcentage assez élevé de bonnes anesthésies, mais jamais du 100 %. Et cela sujfit à l’exclure, puisque d’autres appareils donnent une perfection quasi-constante. À vrai dire, le débat est plus vaste; il englobe la question des anesthésistes de métier, médecins responsables. En Angleterre, quand d'aventure le malade ne dort pas, l’anesthésiste ne dit pas: « Monsieur, je suis à 8», ül dit: « Awfully sorry sir». Je sais bien que depuis longtemps les chirurgiens français se sont émus et que l’on a demandé la formation d’anesthésistes professionnels. Je sais qu’il existe une Société d’Anesthésie. Malheureusement, l’état de choses persiste et la comparaison est douloureuse. Aux appareils perfectionnés qu'’utilisent les Britanniques, le Français moyen fait généralement le reproche d’être encombrants. Cette argumentation paraît correspondre à une manie latine. Peut-être la chirurgie de nos grands-pères sous chloroforme donné à la compresse, faite avec un bistouri pliant sorti de la poche de la redingote représente-t-elle encore pour nous, confusément, un idéal. Je pose seulement la question de savoir si l'important est d’obtenir des anesthésies de bonne qualité ou de les administrer avec un appareil susceptible de trouver place dans un sac

à main. Au-delà, il n’y a pas à discuter. »

Suivant l'exemple et les conseils de Jourdan, je me suis rendu en Angleterre, et c’est auprès des anesthésistes londoniens que j'ai conçu ce travail. Je tiens avant tout à signaler l’affabilité et la bonne grâce avec lesquelles j'ai été reçu en Angleterre. Que les chirurgiens et anesthésistes qui m'ont si aimablement accueilli dans leurs services trouvent ici l'expression de toute ma reconnaissance pour tout ce qu'ils m'ont enseigné que je ne SOupçonnais pas.

En particulier, je dois remercier les chirurgiens Roberts, Dodd, Tudor Edwards, les anesthésistes Hunter, Machray, Magill qui se sont empressés de me donner toutes les explications que je leur demandais, sans ménagement pour leur patience, qui ont organisé rour moi des séances opératoires et ont

mis entre mes mains encore inexpertes, leurs merveilleux appareils.

C'est ainsi que j'ai fait la connaissance du cyclopropane. Les anesthésistes anglais que je viens de citer, et dont j'aurais plusieurs fois encore l’occasion de parler, l'utilisent couramment, sinon exclusivement. Leurs appareils comportent toujours la possibilité de combiner plusieurs narcoses, et en particulier le cyclopropane et le protoxyde; mais le protoxyde ne fait que: profiter des contre-indications du cyclopropane.

J'ai rapporté de Londres l’appareil de Magill (dont on verra plus loin la description et l’image), dans l'intention de démontrer aux chirurgiens et aux anesthésistes français quelles merveilleuses narcoses on peut obtenir grace au cyclopropane, q'ü donne, dans 100 % des cas, un sommeil rapide, calme, profond. avec complet relâchement musculaire, sans le moindre inconvénient pour l'opérateur, et sans le moindre risque pour l’opéré.

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