DORS, MON ENFANT
En regardant tes lèvres roses,
Ton front charmant, Lorsque dans mes bras tu reposes
Si doucement.
Mon coeur s'inonde de tendresse;
Heureux moment Où, contre mon coeur je te presse . . .
Dors, mon enfant!
En voyant ta blanche paupière Ton oeil voilant,
Ange, je sens mon coeur de mère
Tout palpitant. . .
Pour toi, je chante une berceuse;
Aussi, ce chant, G est le cri d'une mère heureuse ...
Dors, mon enfant!
Ahl que jamais tu ne connaisses
Ni le tourment, Ni réprouve, ni les détresses.
Un seul instant!
Mon amour te garde, chérie.
Fidèlement. . .
Que douce soit, pour toi, la vie! . . .
Dors, mon enfant!
"Merci et encore merci, Mlle Lecour!" s'écria Gastello. Elle est vraiment jolie cette berceuse! La musique est ravissante et les paroles débordent d'amour maternel."
— "Pauvre maman!" murmura Eliane.
— "Mlle Eliane," reprit Gastello, "vous avez deviné, sans doute sur quel sujet je désire vous entretenir, ce soir?
— "Mais non, M. Gastello," répondit Eliane. "Je ne. . ."
— ^"Sûrement, sûrement, Mlle Eliane," reprit Gastello, "vous avez dû lire dans mon coeur déjà!... Je vous aime, Eliane! Je vous aime!... Voulez-vous devenir la Gomtesse del Vecchic-Gastello?. . . Je vous comblerai de richesse, vous habiterez un palais, vous commanderez à une armée de domestiques, vous. . . Eliane, Eliane, voulez-vous être ma femme?"
La surprise d'Eliane fut tellement grande qu'elle faillit crier; même, une exclamation d'horreur vint à ses lèvres. . . Cependant, elle pensa à temps à ceux qu'elle avait résolu de sauver: le Docteur Stonc et son petit domestique, puis le captif. . . Non; il fallait ruser avec ce Gastello, afin de lui inspirer confiance. . . Il fallait lui jeter de la poudre aux yeux, si elle voulait réussir dans sa grande entreprise.
Eliane baissa les yeux soudain, pour cacher à ce bandit tout le mépris qu'elle ressentait pour lui. . . La ruse, la ruse seule pouvait tout sauver!
"Vous ne répondez rien, Eliane, chère Eliane?" reprit Castello. "Assurément, ma demande ne vous a pas surprise?. . . Mon coeur appartient à l'Ange de la caverne, depuis le premier soir ou il m'est apparu, sur le sommet de ce rocher." Et du doigt il désigna le piédestal de l'Ange de la Caverne. "Je pars dans quelques jours et je serai près de deux mois absent; mais auparavant, j'ai voulu vous parler de mon amour. . . Ne puis-je, dorénavant, Eliane," ajouta Castello, "dans ma pensée, vous nommer ma fiancée?"
Qu'allait répondre Eliane?. . . Le profond mépris qu'elle ressentait pour l'homme qui lui parlait ainsi devait se refléter sur son visage. . . Elle se contenta de baisser les yeux, de nouveau et Castello crut à de la timidité de la part de la jeune fille.
"Est-ce "oui" Eliane?" demanda-t-il, en lui pressant la main. "Me permettez-vous de baiser cette main en signe de nos fiançailles?"
Eliane inclina la tête... mais, quand Castello posa ses lèvres sur la main de la jeune fille, elle frissonna de la tête aux pieds, tant cet homme lui inspirait d'horreur.
"Oh! merci, merci!" s'écria Castello. "Vous serez heureuse, je vous le promets, Eliane, ma chérie!. . . Nous quitterons la caverne pour aller demeurer à Bowling Green, dans ma maison, que les gens de l'endroit nomment "le château". Quelle charmante Contesse del Vecchio-Castello vous ferez, mon Eliane!. . . Aussitôt que je serai de retour, notre mariage sera célébré, n'est-ce pas, ma bicn-aimée?"
— "Anselmo," interrompit Lucia, "je n'aime pas te voir partir. . . Je suis plus malade que tu le crois et. . . j'ai peur!"
— "Allons! Allons!" s'écria Castello. "Je t'en prie, Lucia... Vas-tu faire des scènes pour un simple rhume maintenant?"
— "C'est vrai. . . J'ai tort. . . et tu as raison, mon frère. . . Ce n'est qu'un simple rluime et Eliane me soignerait, je présume, si je tombais vraiment malade."
— "Vous n'en doutez pas, j'espère, Lucia," répondit Eliane.
— "Maintenant," dit Castello, "vous n'avez pas peur de passer la nuit seule, n'est-ce pas, Eliane?... Lucia et moi avons affaire à sortir. Nous n'emmenons que Goliath. Samson surveillera les alentours de la caverne, puis, vous ne serez pas seule ici; il y a le chef de cuisine et les deux marmitons. D'ailleurs, nous serons de retour, Lucia et moi, le plus tôt possible."
— "C'est bien," répondit Eliane, que le départ de Castello et de Lucia comblait de joie. "Non, je n'aurai pas du tout peur car je vais être très-occupée. . . Je suis à composer une sonate," ajouta-t-elle en souriant; "de plus, il y a, à la bibliothèque, des livres en quantité."
— "Je laisse la caverne entière à votre disposition," dit Castello à Eliane. "Amusez-vous bien!... D'ailleurs, je sais qu'avec des livres et un piano, vous ne vous ennuyez jamais... Mais, avant de partir," ajouta Castello, "je voudrais vous offrir un petit cadeau en souvenir de nos fiançailles, Eliane; l'accepterez-vous ?"
— "Non, merci, M. Castello," répondit Eliane. "Je préfère..."
— "Veuillez m'excuser; je reviens," dit Castello, en quittant le salon.
Eliane eut préféré ne rien accepter de Castello. D'ailleurs, elle le savait d'avance, il allait lui faire cadeau de quelqu'objct de valeur, passé en contrebande, jadis. . . Une bague, sans doute, ou un collier, ou un bracelet qu'il s'était procuré, alors qu'il était contrebandier, en volant le gouvernement. . . Ah! bah!... Cependant, il lui faudrait jouer son rôle jusqu'au bout. . . Oui, elle simulerait la joie en recevant le cadeau de Castello, tout-à-l'heure; il ne fallait rien négliger, rien, si elle voulait réussir dans ses projets.
A ce moment, Castello entrait dans le salon. "Veuillez accepter ce petit souvenir de nos fiançailles, Eliane," dit-il; "je crois qu'il vous plaira."
Un cri de joie s'échappa des lèvres d'Eliane, mais non de joie feinte; car, Castello tenait dans ses bras un mignon petit chien, tout blanc, de la race dite Pomcnarienne.
"Oh! le cher cher mignon!" s'écria la jeune fille. Et il est à moi?. . . Vous me le donnez, vraiment?"
— "Certainement. J'ai vu combien vous aimiez les chiens Jors de notre excursion à Bowling Green et. . ."
— "Oh! merci, merci!" dit Eliane, en prenant le chien des bras de Castello. "Et je pourrai lui faire un lit dans ma chambre, n'est-ce pas et le garder toujours avec moi?. . . Je lui montrerai à jDrésenter sa patte, comme Tristan, le chien deM. Mirvillc!"
— "Vous aurez soin, cependant, de voir à ce que votre chien ne s'approche pas de inoi, Eliane" — ceci de Lucia — "J'ai peur des chiens, tout petits soient-ils."
— "Je n'oublierai pas, Lucia," assura Eliane.
— "Quel nom allez-vous donner à votre petit chien, ma chérie?" demanda Castello.
— ^"Je vais le nommer... "Rayon", car il m'apporte de vrais rayons dans cette caverne; de plus" ajouta-t-elle en riant, "il sera le plus beau rayon de la bibliothèque, où il me tiendra constamment compagnie.'*
— "Combien je suis heureux de vous avoir fait tant plaisir, Eliane!" s'écria Castello... "Mais, il nous faut partir Lucia et moi. . . Viens-tu, Lucia?"
— ^"Je te suis, mon frère," répondit Lucia, d'une voix fatiguée.
Enfin, tous deux partirent. Eliane avait la caverne entière à sa disposition. Il ne restait que le chef de cuisine et les petits marmitons Paul et René... Il fallait profiter de cette sorte de liberté pour essayer de secourir le Docteur Stone... Comment faire?... Instinctivement, ses yeux se portèrent sur le piédestal de VAiigc de la Caverne. . . Hélas! ce piédestal était infranchissable!!!
"Mon Dieu," i)ria Eliane, "inspirez-moi!... Faites-moi trouver un moyen de la sauver!... Mon Dieu! Mon Dieu! Vous qui pouvez tout, aidez-moi!!"