FILLES, LES INVITÉS, ETC
CATHERINE
Eh bien?... comment est-elle, ma fille?...
ARY, tremblant.
Comme vous êtes pâle, ma mère!...
CATHERINE
Ce n’est rien... occupe-toi de ta fiancée... (Montrant Marguerite.) C’est d’elle maintenant que tu as besoin pour être heureux... vite! vite!... ranime-la!... je t’aiderai... (La statue est revenue derrière le canapé.)
MARGUERITE, d’une voix éteinte.
Ary, tu vivras pour ta mère... moi, je... je t’aimais trop... Adieu!...
ARY, avec désespoir.
Ali!..- (La statue se penche vers Marguerite; il pousse un cri.) Non!... (Elle montre la mère.) Non!... (S’écrie-t-il encore) non! non!... luisse-les vivre toutes deux pour s’aimer dans mon souvenir, pour me pleurer ensemble... Prends-moi!...
CATHERINE, avec terreur, en regardant autour d'elle.
Ary! ta raison s’égare!... Oh! mon Dieu!...
ARY, a la statue, sans écouter sa mère.
Prends— moi donc!... (La statue détourne la tète. Ary, comme fou de douleur.) Choisir! il faut choisir !... c’est une torture inouïe! Eh bien!... ô rage!... eh bien!... je dois la vie à ma mère, je dois lui rendre la vie... laisse-vivre ma mère, et... (Tombant au* pieds de Marguerite.) et prends-la... elle !... prends-la!... (La statue se penche sur Marguerite, renversée, pour, mettre sur son front le baiser mortel. Il se redresse d'un bond furieux et la couvre de ses deux mains.) Non! non! je ne peux pas!... Pitié!... pitié I... (La statue reste impassible.)
CATHERINE
Ary, si tu doutes de ta science, ne doute pas de l’aide de Dieu !
ARY, avec délire.
De Dieu ! d’un Dieu farouche, implacable comme les hommes ! D’un Dieu qu’on dit clément... et qui m’écrase... et que je suis tenté ae maudire!
CATHERINE, relevant la tête.
Ary, tu blasphèmes!
l’ange de minuit.
ARY
Ah ! vous ne voyez pas, vous ne voyez pas, vous, ma mère 1 Vous ne savez pas* ce qui m'attend, si je veux la sauver. (Appelant.) Marguerite!... ma femme! Ah! désespoir l elle ne m'entend même pas !... (Depuis quelques instants, toutes les portes se soûl rouvertes; on a vu reparaître le comte, puis Karl, puis les amis, puis Rutter, Ranspacb, les invités, etc.)
ARY
Que faites-vous, monsieur le comte?
LE COMTE, pliant les genoux.
' Ce que vous ne songez jamais à faire : je prie.
Il y a quelque chose au-dessus de la science, A 17. (n s’incline aussi; tout le monde suit son exemple.)
ARY, en regardant la statue, toujours impassible.
Ils espèrent encore !... mais je la vois, moi, je la vois !...
CATHERINE, à genoux près de Marguerite.
Je suis bien épuisée, Seigneur... mais la force pour prier nous reste la dernière. .. Pour la bien-aimée de mon enfant, Seigneur, je fais un vœu; rendez-la-lui, et je retournerai dans ma pauvre maison... servir les malheureux ; je reprendrai mes pauvres habits, ma vie de misère, et je n’en changerai plus... Exaucez-moi, Seigueur!
ARY, reste seul debout avec la statue, qui semble être de pierre. — Regardant autour de lui.
Ils prient... ils prient tous, les jeunes et les vieillards! Je ne sais pas prier, moi, savant; j’ai tant appris, que j’ai oublié les saintes paroles... Je ne puis plus même pleurer, tant j’aipartagé de douleurs!... Mais c’est mon àmequi pleure, c’est mon cœur qui prie... Laisse-moi cette enfant, Dieu bon, Dieu père !... On ne l’aimera pas plus que moi dans ton ciel! Moi, mon Dieu 1 je l’adore, jel’adore. (avcc rage.) Plus qu’on ne t’adore, toi! Non, non ! pardon, je suis fou !... Aujourd’hui, seulement aujourd’hui, elle m’a dit : « Je t’aime! » et je ne l’entendrais plus? jamais plus?... Si, si, 11’est-ce pas, Dieu d’amour? Songez qu’elle est bien innocente, cette enfant! C’est une enfant, regardez-la !... Et toi, mon Dieu, toi qui peux tout, tu ne voudrais pas nous laisser l’un à l’autre?... Est-ce possible?... Mais c’est ma femme, ma femme ! — r N’est-ce pas, Marguerite? — Si elle meurt, j’expire! Oui, son dernier souffle sera mon dernier soupir !... Et qui donc soignera tes pauvres, alors, mon Dieu !... Ah ! tu m’entends, tu m’exauces ! je le crois, je le sens!... Mais... laisse-moi ma mèreaussi! J’ai beau être un homme, ma vie tient encore à ses entrailles; c’est ma mère ! Soyez bon, mon Dieu! soyez bon comme elle, ma mère!... Tenez, regardez! je 11e me révolte plus, je suis bien humble, bien courbé, bien petit!... Et qu’est-ce que cela vous fait de me laisser Marguerite?... Plus tard, un jour, vous nous appellerez ensemble... mais me la prendre aujourd’hui!... me