SCÈNE III
LES MÊMES, LE BARON. Son costume doit rappeler celui du Mcphisto-
phélês de Faust, avec l’épée au côté. MAITRE LUTZ entre un peu après;
il porte le costume du Misanthrope.
LE COMTE, chancelant à la vue du costume du baron.
Oh!...
LE BARON
Monsieur le comte, je vous salue,* mais, qu’avez-vous donc à me regarder ainsi?... je n’ai pourtant pas l’air de tomber du ciel avec ce costume-là!... Oui. oui, vous ne vous trompez pas, c’est bien celui que vous portiez dans une fête pareille... j’ai eu l’idée de m’en revêtir ce soir... je ne sais trop pourquoi... Ah! à moins pourtant que ce ne soit... (D’un ton singulier.) pour donner plus de poids aux choses que j’ai à vous dire... (Mouvement du comte. — Haut.) Mais nous parlerons de cela tout à l’heure, (il s’éloigne.)
LE COMTE, à part.
Je devine... et Ton ne m’avait pas trompé... M. le baron de Lambech, joueur malheureux, a besoin aujourd’hui de la dot de Marguerite,* eh bien... (Comme prenant une détermination.) cette dot, on la lui comptera!..
LE BARON, s’inclinant devant Marguerite pour lui baiser la main.
Mademoiselle!... (Marguerite retire sa main avec effroi. Le baron souriant.) Qu’avez-vous, ravissante Mignon... mon personnage aurait-il le malheur de vous déplaire?... Ah! dame!... je ne pouvais pas vous apparaître en archange Gabriel, moi...
KARL, d’un ton un peu provoquant.
Certes, le capitaine Satan vous sied mieux.
LE BARON
N’est-ce pas?...
RANSPACH
Vous êtes tout à fait infernal, monsieur le baron.
LE BARON, se retournant.
Ab! bonsoir, dieu du jour; car... c’est vous Apollon?...
RANSPACH, flatté.
Ali! vous reconnaissez?...
LE BARON
Oui, on m’a prévenu ; vous en avez jusqu’à la lyre!... une sinécure que vous lui donnez là!...
RANSPACH, d'un ton pincé.
Je chanterai vos vertus...
LE BARON
Bravo, docteur!... vous pouvez vous en aller maintenant; ce serait même prudent.
RANSPACH
Eh bien, pourquoi donc ça?...
LE BARON
Parce que vous ne retrouverez pas, de toute la nuit, une saillie aussi piquante.
RANSPACH, piqué.
C’est ce qu’il faudra voir, monsieur.
LE BARON
Eli bien! nous verrons... (se retournant.) Eli! mais, c’est maître Lutz! vingtième x'etour du cousin prodigue, plein d’appétit pour le vingtième veau gras.
LUTZ, qui a salué le comte, au barou, avec humeur.
Monsieur le barou, ces paroles!... (S’adoucissant devant le regard du baron.) 11 est vrai que... daus un bal masqué...
LE BARON, riant.
Bal masqué, oui. Mais vous n’ètes pas déguisé, vous?... Sous cet habit couleur de bile, vous êtes bien toujours le misanthrope que nous connaissons. (Lutz, vexé, se détourne de lui.)
LE BARON, regardant autour de lui.
Mais... je ne vois pas notre illustre docteur Kœriier !
KARL, sèchement.
Mon ami Ary Kœrner est, à cette heure, au chevet d’un malade, monsieur le baron.
LE BARON
Eli ! qu’il l’expédie donc bien vite, alors, et qu’il revienne. (a Ranspach.) Vous seriez déjà revenu, vous?
RANSPACH
Monsieur le baron !
LE BARON
Allons, vite, un mol, Apollon : voilà une occasion. (Ranspach veut répondre et ue trouve rien.) Vous voyez bien ? (Ranspach lui tourne le dos.) Ce cher M. Kœrner, quel personnage aura-t-il choisi? Un de ceux des Mille cl uns Nuits , sans doute... Aladin, par exemple !... (Regardant Marguerite pendant qu'il parle.) Aladin! Cet
obscur enfant d’une pauvre veuve, qui, tout à coup, devient