APRIL
AVANT-PRÔPOS
L'entrée de l'Angleterre dans la coalition de la Triple- Alliance, pour n'avoir jamais été officielle, n'en est pas moins un fait accompli, et nul ne l'ignore. Les conditions sous lesquelles s'est fait cet accord sont plus mystérieuses, mais les derniers événements du Maroc et surtout de TÊgypte, où les Anglais viennent, au mépris des engagements les plus solennels, d^envoyer de nouvelles troupes, contribueront peut-être à fixer l'opinion.
L'extension indéfinie de ses possessions dans la Méditerranée et sur le littoral semble d'ailleurs être le plan de la Grande-Bretagne, à laquelle sa position géographique et la supériorité de sa Marine permettent toutes les audaces.
La sécurité des puissances méditerranéennes souffre particulièrement de cet état de' choses : ennemie de tout peuple qui possède une flotte, l'Angleterre sera toujours celle de la France, à laquelle elle ne peut pardonner ni sa situation maritime, ni son accroissement colonial.
Il peut arriver que son intérêt l'engage momentanément à se rapprocher d'elle; mais cette entente passagère ne sera jamais un gage d'amitié. Même en dehors de toute action commune, au cours d'un état de paix où l'horizon semble pur de tout nuage, l'Angleterre ne désarme jamais. C'est ce que le comte d'Haussonville constatait en 1862, dans son livre M. de Cavour :
« Entre les cabinets de Paris et de Londres, il y a toujours eu, il y aura toujours, malheureusement, quelle que soit la cordialité réelle ou simulée de l'alliance générale des deux gouvernements, une petite rivalité de détails quotidienne, une lutte souterraine et mesquine qui, à peu près partout en Europe, divise sur place, comme en deux camps opposés, les représentants de la France et de
l'Angleterre. Cette division, au milieu môme de l'accord, compose toute l'histoire de la diplomatie contemporaine. C'est elle qui tient en suspens les destinées de l'Orient, c'est elle qui a si souvent entravé la marche du gouvernement constitutionnel de l'Espagne, c'est elle qui a suscité tant de crises dans le petit royaume de Grèce. Elle deviendra de plus en plus flagrante en Italie, où déjà elle a porté des fruits amers. »
Vers la même époque, Prosper Mérimée se prononçait franchement sur la cause de cette rivalité : « Je crois, écrivait-il à Panizzi, le 27 février 1861, que la jalousie est telle, en Angleterre, qu'on en perd la raison. »
Soixante-dix ans avant lui (décembre 1789), le prince.de Ligne n'avait pas été moins catégorique quand il avait écrit au maréchal de Lacy : « Le Tefterdar que j'ai eu chez moi en otage m'a dit, l'autre jour, quel était l'acharnement des ministres de Prusse et d'Angleterre pour faire continuer la guerre. Ces deux puissances, par une politique infernale et mal entendue, veulent faire perdre les Pays-Bas à la Maison d'Autriche, et V Angleterre veut faire perdre la France à la France 1 . »
Pour nous donner le change, l'Angleterre juge parfois bon de nous accorder de prétendus témoignages de sympathie : c'est ainsi qu'en 1891, elle invitait l'escadre française às'arrêteràPortsmouth,à son retour de Russie. Quelques personnes, et non des moins éclairées, se sont laissé prendre à ces dehors. Un de nos plus éminents publicistes ne craignait point, alors, de tracer les lignes suivantes :
« Pour lutter contre la Triple-Alliance, soit sur le terrain diplomatique, soit, le cas échéant, sur le terrain militaire, l'alliance russe ne suffit pas. Nous l'avons dit ; nous ne cesserons de le redire : la Russie est loin, l'Angleterre est près. Si nous avons l'Angleterre pour nous, nos côtes sont à l'abri de tout danger; nous n'avons plus besoin d'immobiliser pour leur garde des forces considérables. Le but de la politique française devrait être d'opposer à l'alliance des
1. Cette ligne, significative dans son laconisme, semble expliquer la mystérieuse connivence du cabinet de Londres avec nos pires anarchistes. Nous eh dirons plus loin quelques mots; nous ne saurions trop insister sur le rapport de l'agent secret Méhée de la Touche, lorsqu'il soutira plus tard des subsides anglais pour une prétendue société jacobine offrant de faire sauter tous les magasins à poudre de France.
trois puissances centrales une autre Triple-Alliance qui, suivant nous, serait bien plus forte, la Triple-Alliance de la Russie, de l'Angleterre et de la France. ».
La ligne soulignée ci-dessus méconnaît la politique de l'Angleterre depuis une centaine d'années. Un simple coup d'œilsur l'histoire de la Révolution suffit, en effet, à démontrer que les côtes de France peuvent être menacées, mais que l'Angleterre n'y risque jamais sérieusement une armée. Enfin, parler d'une alliance entre la Russie et l'Angleterre est tout bonnement parler d'une chose impossible. Ceux qui disent le contraire se trompent ou veulent nous tromper.
C'est là un des points que notre brochure mettra en lumière.
La suite de l'article que nous venons de citer comme un spécimen des théories professées par les partisans de l'alliance anglaise, nous apprend que l'arrivée au pouvoir du cabinet Gladstone serait « une chance heureuse pour nous... qui faciliterait un changement de politique ». Or, M. Gladstone vient d'être placé à la tête du cabinet anglais : un de ses premiers actes a été d'envoyer des troupes fraîches en
On dit que sa décision résulte d'une entente préalable avec la Triple-Alliance : le rappel de certains faits qui appartiennent à l'histoire de 1793 à 1814 va nous permettre de montrer ce que coûte aux peuples une entente cordiale avec l'Angleterre.
Remontons à l'année 1793. On voit alors l'amiral Hood profiter de la situation inextricable de la ville de Toulon, pour lui faire des propositions séduisantes : il éloignera la famine qui est à ses portes, et la défendra contre les Conventionnels dont elle redoute la vengeance; il ne lui demande, en échange, que d'ouvrir son port aux vaisseaux anglais qui croisent sur la côte, s'engageant à restituer, aussitôt la guerre terminée, la ville et le port, dans l'état où ils se seront trouvés au moment de son entrée.
L'offre est acceptée; les Anglais prennent possession de Toulon, au nom de Louis XVII. Mais, après avoir chargé tout ce qu'ils peuvent enlever à l'arsenal, ils délaissent, par une fuite honteuse, les imprudents Toulonnais, non sans avoir
les magasins de la Marine et les vaisseaux qu'ils ' »nt emmener.
94, après la bataille de Fleurus, on voit les Anglais ;r les mêmes procédés à l'égard des Anversois : ils nt les magasins militaires, et emmènent les navires lerce en station dans le port. De plus, ils ruinent le rompant une digue de l'Escaut, mois après, au moment où les Hollandais, leurs lerchent à passer le Wahal pour éviter la rencon- Français qui viennent de prendre Nimègue, les
tirent sur eux afin de les empêcher de traverser le
9b, ils abandonnent les émigrés au désastre de n, et cela dans des conditions telles qu'un membre ment anglais, le célèbre orateur Sheridan, indigné, publiquement la conduite du gouvernement de
'■me année, à la Guadeloupe, le général anglais , défait et contraint de capituler, livre au commissaire nvention Victor Hughes, 500 émigrés.
18 à 1800, les agissements des Anglais en Egypte sont rfides à l'égard des Turcs, leurs alliés, que vis-à-vis îçais : ils ne fournissent au Sultan que des secours ;s, font tuer 4 000 de ses soldats â la seconde bataille Àr et tirent sur ceux qui ont été mis en déroute. (On se d'une infamie pareille, à l'égard des émigrés de n.) Deux fois la population du Caire, soulevée par bit de sanglantes représailles. Enfin, la convention sch a déjà désarmé les Français, quand le cabinet croyant l'armée de Kléber plus facile ainsi à réduire,
le traité. Résultat : la bataille d'Héliopolis, qui a destruction de l'armée du Grand Vizir.
ne pouvons, non plus, passer sous silence ni les es de Naples, dont la reine Marie-Caroline porte la ibilité devant l'histoire, mais qui n'auraient jamais nnés si la flotte de Nelson n'avait été la pour appuyer isins; ni les horreurs delà captivité et de la mort ze mille Français sur les pontons de Cadix et sur iers de Cabrera, après la capitulation de Baylen, omme celle d'El-Arisch. Là encore, c'est la flotte
anglaise qui a la vraie responsabilité de cette immense hécatombe, car elle reste impassible gardienne de ses victimes expirantes.
Telle est la donnée de notre brochure. Elle recevra les développements qu'elle comporte, dans un livre actuellement en préparation. Il est temps de rappeler, une fois pour toutes, les bienfaits de l'alliance anglaise.