‹ L'Angleterre en EgyptChapitre 25 sur 73 · MOUSTAFA KAMEL · texte numérisé non relu

MOUSTAFA KAMEL

Le régénérateur du patriotisme égyptien est Moustafa Kamel Pacha.

Il s'est consacré depuis l'âge de seize ans à la défense de la liberté de son pays.

En 1891, son baccalauréat terminé, il publia des articles dans les journaux et fonda des sociétés intellectuelles. Il fit paraître une Revue mensuelle pour les écoles.

Encore étudiant, il entra en relations avec le Khédive Abbas II, en 1892.

En 1894, après avoir obtenu la licence en droit de la Faculté de Toulouse, il rentra en Egypte et devint avocat, non pour plaider les affaires individuelles, mais pour défendre les droits de sa patrie égyptienne.

Dès cette date, il combattit par la plume, par la parole, par un patriotisme ardent, la criante injustice de l'occupation anglaise.

Il fonda avec le concours de plusieurs grandes individualités égyptiennes, le Parti National et fût nommé son mandataire en Europe.

Il partit pour la France vers la fin du mois d'Avril 1895. Sa première œuvre de propagande fût un tableau représentant la France libératrice des peuples opprimés. Auprès d'elle, l'Amérique, la Belgique, l'Italie et la Serbie ; plus bas l'Egypte enchaînée

brutalement par l'Anglais qui occupe le Nil. Ce Nil est représenté sous la ligure d'un grand >ieillard.

Moustafa présenta ce tableau avec un appel émouvant des Egyptiens au Président de la Chambre Française, le 5 Juin 1895.

Ce fut à cette date que Moustafa Kamel commença l'œuvre de libération de son pays.

Moustafa partit pour Toulouse où il prononça son premier discours politique, le 4 Juillet 1895,

De Toulouse il m'écrivit une première lettre dont voici le texte :

^ Toulouse, le 12 Septembre 1895.

Madame,

Je suis encore petit, mais j'ai des ambitiocs îiautes. Je veux, dans la vieille Egypte, réveiller la jeune. Ma patrie, dit-on n'existe pas. Elle vit. Madame, je la sens vivre en moi avec un amour tel qu'il dominera tous les autres et que je veux lui consacrer ma jeunesse, mes forces, ma vie. jl^gi 21 ans, je viens de conquérir ma licence en droit à Toulouse.

Je veux écrire, parler, répandre l'enthousiasme et le dévouement que je sens en moi pour mon paj-s. On me répète que je veux tenter l'impossible. L'impossible me tente en effet.

Aidez moi, Madame, vous êtes à tel point patriote que vous seule pouvez me comprendre, m'encourager, m'aider.

Agréez, Madame, mes recpectueux hommages.

Moustafa Kamel.

P. S. — En même temps que cette lettre vous recevrez une petite brochure sur le Péril Egyptien, qui, je l'espère vous intéressera...

Je répondis à Moustafa pour l'assurer de mon concours. Je reçus de lui de chaleureux remerciements. Il m'envoya plus tard une autre lettre datée de Paris, me demandant une entrevue, que je lui accordai immédiatement.

Je vis arriver un très jeune homme qui me parut avoir au plus 18 ans.

— Vous m'avez trompé, lui dis-je, en riant, vous n'avez pas 21 ans.

— Je les ai Madame, et bien sonnés.

Après quelques paroles échangées, je devinai combien était précoce la maturité de ce jeune esprit, combien déjà il avait soupesé la possibilité d'être ce qu'il appelait : le tribun de l'Egypte.

Ses projets très hardis me semblèrent à la fois irréalisables et réalisables.

A tout autre peut-être, ce jeune homme eût paru destiné à se nourrir de son propre enthousiasme, mais sa toute petite brochure était déjà une réalisation.

Amie de l'Egypte, j'attendais depuis bien des années quelque « surgissant » dans la vallée du Nil. J'ai toujours cru au lanceur de grandes paroles, que Dieu suscite à son heure pour semer le bon grain dans les âmes trop longtemps incultes.

Aider un jeune patriote à combattre, à remplir une mission supérieure n'était-ce pas l'un des buts que je poursuivais depuis la fondation de la « Nouvelle Revue », depuis que je cherchais sous toutes les formes politiques, et littéraires un relèvement pour notre France.

A partir de ce jour, des articles furent publiés par Moustafa Kamel dans la « Nouvelle Revue ». J'ai vraiment commencé à remplir mon rôle maternel vis-à-vis de ce très jeune champion d'une grande cause. Je lui ai fait connaître tous les hommes de valeur qui pouvaient s'intéresser à l'Egypte. Je lui

ai donné une à une l'amitié de ses aînés, parmi lesquels ses plus intimes ont été Pierre Loti et le Général Marchand. Je lui ai créé des relations précieuses dans la Presse française, relations qu'il a su très habilement intéresser à sa noble cause. Il a plus tard merveilleusement utilisé la situation d'autres pays, en Angleterre même.

Et cela au moment où les Anglais croyaient avoir définitivement arrêté tout élan du patriotisme égyptien, réduit à néant toute velléité d'indépendance au pays des Pharaons.

Par la défaite des troupes d'Arabi, due à l'incapacité de leur chef militaire, un jeune chef civil surgissait, instruit à l'européenne, ayant pris contact avec les éléments de la politique contemporaine, sentant grandir en lui la résolution de défendre son pays par les moyens légaux, avec les armes de la raison, et cela par les forces d'une opposition, appuyée sur le sentiment de la justice et de la puissance des arguments logiques.

Moustafa Kamel n'avait en l'esprit rien de chimérique, son sens pratique était parfois stupéfiant, car il y mêlait la plus claire perception de l'avenir.

Le jeune tribun, déjà grand par son patriotisme, était resté à Paris sur mon conseil et il avait fait à la Société de géographie une conférence très intéressante que je publiais le 15 Décembre dans la « Nouvelle Revue » et qui avait pour titre « l'Absorption par l'Angleterre » .

J'ai connu un à un tous ses projets, il m'a confié toutes les étapes de l'organisation de son parti. J'ai sans cesse admiré sa pénétration de l'âme égyip-

tienne, véritable miracle accompli en quelques années.

Moustafa Kamel n'a cessé de se passionner pour son œuvre. Il a parcouru toute l'Europe, entrant en relations avec toutes les personnalités les plus influentes de la politique ou du journalisme. Son ardeur, ses convictions intéressaient et obligeaient à réfléchir.

Dans des interviews toujours remarquées, il exposait la question de l'occupation anglaise avec une clarté, disons une habileté qui pénétrait l'esprit de ses auditeurs ou de ses lecteurs ; il leur montrait l'intérêt qu'eux-mêmes et leurs pays pouvaient avoir à la défense des intérêts égyptiens.

Jamais Egyptien n'a eu plus de succès oratoires et par conséquent plus d'envieux que Moustafa Kamel.

Il demandait, à haute voix, la liberté de son peuple et l'indépendance de son pays, L'un de ses principes les plus absolus était l'entente entre l'Egypte et la Turquie à propos de l'occupation anglaise. Il était évident que, si la Turquie, dans le passé, avait accepté les visées de l'Angleterre en Egypte, celleci aurait été sans partisan international.

Malgré sa jeunesse, Moustafa Kamel atteignait dans tout l'Orient et dans tous les Pays de l'Islam la popularité la plus grande et la situation la plus honorée. On peut dire que ses correligionnaires admiraient en lui, non seulement l'art de la parole qui impressionne si vivement les orientaux, mais cette flamme patriotique qui animait d'un mot la leur et qui l'embrasait, au point que ni le martyr de son frère Aly, condamné à la dégradation pour

des actes de patriotisme, ni Fachoda, ni la trahison de plus d'un de ses anciens amis et alliés, ni le traité anglo-français, ni aucun des faits qui eussent découragé tout autre, n'avaient pu éteindre son ardeur et sa foi dans l'avenir.

En même temps qu'il poursuivait par la parole et par la plume sa lutte contre l'occupation, il fondait une école au Caire en 1898, école portant son nom. Son but était de donner à la jeunesse égyptienne une éducation nationale et de fournir aux Egyptiens riches un exemple d'ailleurs bientôt imité.

Cette école est devenue après sa mort un grand collège qui donne les deux enseignements primaire et secondaire. Elle a ceci de particuier, qu'en même temps que les fils des classes aisées reçoivent une instruction solide, la même instruction est reçue par les enfants des classes pauvres, la moitié des élèves gratuits étant admise.

Faire surgir des valeurs dans les milieux inférieurs où elles sont enfouies, consacrer la fraternité qu'enseigne le Prophète, aider les petits à conquérir un rang social, alors que les Anglais repoussent tous ceux qui n'appartiennent pas à des milieux élevés, telle était la généreuse ambition de Moustafa Kamel.

J'ai assisté en 1904, au Caire, à une distribution des prix de son école, je l'ai entendu parler à ces enfants riches et pauvres, à leurs parents, à une assemblée de quatre mille personnes, par le plus beau des jours ensoleillés de la lumineuse Egypte.

La parole et l'école ne suffisaient pas à Moustafa Kamel pour servir la cause nationale à laquelle il avait voué sa vie. Il fonda en 1900 un journal quoti-

dien, « Al-Lewa » (L'Etendard) dont le succès fût immédiat et dont la renommée et l'influence sont toujours universelles en Orient,

« Al-Lewa » fût l'arme la plus puissante contre le joug anglais en Egj^te. Malgré un labeur incessant, Moustafa Kamel ne manquait jamais une occasion d'écrire des brochures, des livres qui faisaient germer ses idées patriotiques. Ses discours sont traduits en français dans un gi-and volume et jusqu'en 1905. Les lettres que M. W. E. Gladstone, le Premier anglais, lui a adressées, y sont publiées.

Dans une lettre, M. Gladstone déclare que le moment de l'évacuation a sonné depuis quelques années. Cette lettre est datée du 14 Janvier 1896.

Moustafa Kamel faisait sous toutes les formes la guerre au découragement, à l'indifférence, au manque de patriotisme, trois fléaux qui menaçaient, qui menacent encore l'Egypte et qui sont plus dangereux que l'envahisseur. Les mêmes conseils à ses patriotes se répétaient souvent dans ses discours et leur répétition allait grandissant en un crescendo constant. Toutes les formules du patriotisme ont leur uniformité héroïque. Rappelons-nous le : « Il faut détruire Carthage ».

Ce qu'il y a de grand dans les conceptions de Moustafa Kamel quant au progrès de l'Egypte nouvelle, c'est qu'il cherchait à les greffer sur les traditions anciennes, sur la vieille science arabe qui a dominé le monde pendant des siècles, la science moderne, sauvegardant ainsi la fierté de sa race, qui n'accepte à cette heure qu'un rendu de ce qu'elle a prêté à l'Europe en d'autres temps.

L'AFFAIRE « DENCHAWAÏ »

Moustafa Kamel ne laissait jamais le silence se faire sur une erreur des occupants de son pays sans en profiter. L'accident de Denchawaï en est la preuve.

Cet accident arrivé en 1906 et qui a préoccupé le monde entier se résume dans l'article que Moustafa Kamel a publié dans le « Figaro » du 11 Juillet 1906 et dont voici le texte :

A la Nation anglaise et an Monde civilisé

Une douloureuse affaire, éclatant dans un village du Delta, à Denchawaï, en Egypte, vient d'émouvoir \es sentiments d'humanité du monde entier. Des hommes libres d'esprit et indépendants de caractère ont élevé la voix en Angleterre et demandé s'il sied à son prestige, à son honneur et à son iijtérêt de laisser commettre, en son nom, un acte injuste et cruel.

Tous ceux qui sont réellement épris d'humanité et de justice doivent examiner et juger cette aiïaire qui passionne toute une nation.

Le 13 juin dernier des officiers anglais quittaient leur camp et passaient près de Denchawaï, dans la province de Menoufieh, pour chasser des pigeons dans les propriétés privées Un vieux paysan avertit l'interprète qui les accompagnait que» l'an dernier, les habitants avaient été exaspérés de voir leurs pigeons tués par les officiers anglais et que ceux-ci pourraient les irriter davantage en recommençant la chasse.

Malgré cet avertissement, la chasse commence. Des coups de feu sont tirés ; une femme est blessée et une ferme incendiée. Les fellahs accourent de tous côtés ; une bagarre a lieu où trois Egj'ptiens sont blessés par les Anglais et trois officiers anglais blessés par les Egyptiens, L'un des blessés) le capitaine Bull, s'échappe de la mêlée et parcourt à toute vitesse une distance de cinq kilomètres par une

ehaleur de 42 degrés et tombe mort d'insolation. Les soldats anglais apprenant ce qui arrive à leurs officiers» envahissent Sersena. un village voisin de Denchawaï, et tuent un fellah en lui brisant le crâne.

Voilà les faits : à peine connus, les dirigeants anglais perdent la tète et se révoltent de voir les Egyptiens défendre leurs propriétés et se défendre eux-mêmes Au lieu de considérer l'affaire, avec sang-froid, comme toutes les rixes, ils exagèrent, et bien avant le jugement les journaux dévoués àl'occupation annoncent que les peines à infliger et l'exemple seront terribles. Ce n'était pas de la justice qu'il fallait, mais de la vengeance atroce I

Le ministère de l'intérieur, sur l'ordre de M. Matchell, le conseiller anglais, a publié une semaine avant le jugement une note officielle où il écrasait les accusés sous les charges et pesait ouvertement sur les juges et sur l'opinion publique. Un journal au service de l'occupation a poussé le mépris de la justice jusqu'à publier la nouvelle que les potences étaient parties pour Denchavi^aï. Le peuple, terrifié, se demandait quel ugement allait suivre une pareille démonstuation.

Or, c'est dans ces circonstances que le tribunal se réunit le 24 juin. Et quel tribunal ! Un tribunal exceptionnel qui n'a ni code, ni loi et dont les juges peuvent condamner à toutes les peines imaginables ; un tribunal dont la majorité appartient aux Anglais et qui n'admet ni appel ni grâce ! Le décret qui l'a créé en 1895 — sous la pression de lord Cromer, pression qui ne tolère jamais chez le gouvernement khédivial la moindre résistance — ce décret, dis-je. donne à celui qui le lit l'impression que l'armée anglaise — à qui l'Angleterre a confié la mission de rétablir l'ordre en Egypte — est elle-même en danger perpétuel pour avoir besoin d'un pareil tribunal, ou plutôt d'un pareil instrument de terreur I

Ce tribunal passe trois jours à étudier l'affaire. Il apparaît clairement que ce sont les officiers anglais qui ont provoqué les fellahs en chassant dans leurs propriétés et en blessant une femme, et que les fellahs ont attaqué les Anglais comme chasseurs braconniers et non pas comme officiers britanniques. Des médecins anglais, entre autres

le docteur Nolin. le médecin officiel des tribunaux, ont reconnu devant le tribunal que le capitaine Bull est mort d'insolation et que ses blessures seules n'auraient pas suffi à occasionner sa mort.

Le tribunal ne donne que trente minutes à plus de cinquante accusés pour faire leurs défwsitions. Il refuse d'en, tendre un agent de la police qui affirme que les officiers anglais ont tiré sur les fellahs et base son jugement sur les seules affirmations des officiers qui ont provoqué la bagarre !

Le 27 juin le jugement est rendu : 4 Egyptiens sont condamnés à la pendaison, 2 aux travaux forcés à perpétuité, 1 aux travaux forcés à quinze ans, 6 aux travaux forcés à sept ans, 3 à l'emprisonnement pendant un an et à la flagellation publique, et enfin 5 à la flagellation sans emprisonnement, qui a consisté pour chacun d'eux en cinquante coups de courbache (fouet à cinq lanières !)

Ce jugement décrétait l'exécution pour le lendemain même. De sorte que quinze jours seulement s'étaient passés entre les faits et la condamnation !

A quatre heures du matin, mercredi 27 juin, les quatre condamnés à mort et les huit condamnés à la flagellation sont amenés de Chibin, chef-lieu de la province de Menoufieh, au village de Chouhada, à quatre kilomètres de Denchawaï. Là. durant neuf heures, ils ont attendu la terrible vengeance. A une heure de l'après-midi du jeudi 28 juin on les conduits à Denchawaï. Les dirigeants anglais avaient tenu à ce que l'exécution eût lieu à la même heure et à l'endroit même de la bagarre.

Dans un cercle de deux mille mètres, entouré de cordes, les potences et les piloris furent dressés. Les condamnés étaient entourés par les soldats anglais (des dragons), et ceux-ci protégés par des cavaliers égyptiens. M. Matchell et le gouverneur de la province dirigent l'exécution. Le fils du premier condamné à mort s'approche d'eux et leur demande de le Laisser recevoir de son père ses dernière» recommandations, lis repoussent cette suprême prière I

A une heure et demie, les soldats anglais montent à cheral et tirent Jeurs épées; une minute après, la pendaison commence.

Un homme est pendu ; les membres de sa famille, ses parents et toute la population, massés à distance, remplissent l'air de leurs cris déchirants. Deux autres sont flagellés en présence du cadavre.

La même scène se répète ensuite trois fois. Quatre hommes sont pendus et huit flagellés. L'horrible scène dure une heure ! Scène sauvage, révoltante, s'il en fut jamais, durant laquelle des assistants européens pleurèrent des larmes de pitié et d'horreur 1 Et chacun s'en alla répétant ce mot de l'un des pendus : Maudits soient les tyrai^s ! maudits soient les tyrans I

Cette journée du 28 juin 1906 restera une date fatale dans l'histoire. Elle est digne de figurer dans les annales des débauches de la barbarie.

La violence de l'indigantion a gagné l'Egypte entière au récit de ces exécutions. Tous les ennemis de l'Angleterre n'auraient jamais pu produire un tel résultat après cinquante ans de lutte. Et ce sont des agents anglais qui ont fait cette besogne I

Les poètes égyptiens ont écrit sur l'exécution de Dencha, waï des vers qui perpétueront le souvenir des scènes où la civilisation et l'humanité ont été outragées de la façon la plus révoltante.

Et je viens aujourd'hui demander à la nation anglaise elle-même et au monde entier si un manquement aussi absolu aux principes de la justice et aux lois de l'humanité peut être toléré.

Je demande aux Anglais, jaloux de la renommée et du prestige de leur pays, de nous dire s'ils entendent grandir l'influence morale et matérielle de l'Angleterre par la tyrannie et la barbarie.

Je demande à ceux qui parlent si haut d'humanité et qui emplissent le monde de leur indignation contre des scandales mille fois moins révoltants chez les autres peuples que celui de Denchawaï, de prouver leur sincérité en protestant énergiquement contre un acte monstrueux qui suffit à

perdre, à tout jamais» la civilisation européenne aux yeux des peuples orientaux.

Je demande enfin à la nation anglaise s'il est digne d'elle de laisser ses représentants recourir après vingt-quatre ans» À des lois d'exception et à des procédés plus que barbares pour gouverner l'Egypte et apprendre aux Egyptiens les lois de la justice humaine!

J'admire sincèrement et avec reconnaissance, les députés et les écrivains anglais qui ont crié leur horreur de la sinistre tragédie jouée en Egypte. Mkis, voyant que l'opinion était soulevée par eux et qu'elle condamnait la politique de lord Cromer, sir Eward Grey a parlé à la Chambre des communes du prétendu fanatisme musulman en Egypte. Il a adjuré les députés de ne pas se mêler des affaires égyptiennes, pour ne pas affaiblir devant un danger, que je déclare hautement chimérique, le gouvernement égyptien, ou plutôt le tout-puissant lord Cromer.

Ce danger n'est pour les dirigeants anglais en Egypte qu'un moyen de légitimer l'atrocité récente et d'autres atrocités dans l'avenir.

Or ce danger n'existe pas et de pareilles atrocités ont pour but de le faire naître.

Au nom de ce qu'il y a de plus sacré sur la terre, j'affirme que le fanatisme religieux n'existe pas en Egypte. L'islamisme y est dominant puisqu'il est la religion de la grande majorité. Mais islamisme ne dit point fanatisme.

Sir Edward Grey a été induit en erreur. Je le prie de réfléchir un instant à ceci : S'il y avait vraiment un sentiment fanatique en Egypte, est-ce que l'Angleterre aurait osé juger cinquante-deux musulmans devant un tribunal exceptionnel composé de quatre chrétiens et d'un seul musulman ?

Est-ce que la révoltante exécution de Denchawaï n'aurait pas suffi, s'il y avait fanatisme, à allumer son feu destructif et foudroyant ?

Est-ce que toutes ces provocations n'auraient pas exaspéré

le peuple égyptien et causé une explosion de ce prétendu fanatisme ?

Pourquoi ce sentiment fanatique, dont parle sir Eward Grey, n'a-t-il pas engendré des rixes comme celle de Denchawaï pendant l'affaire de Tabah où la grande majorité des Egyptiens donnait raison à la Turquie et où les soldats anglais ont toujours pu circuler partout en toute sécurité ?

Les débats de l'affaire de Denchawaï ont surabondamment nrouvé que l'islamisme n'était pour rien dans l'affaire et que les officiers anglais avaient même trouvé un concours utile et spontané parmi des fellahs musulmans.

Les Egyptiens sont en droit de demander une enquête sérieuse et complète sur la question. L'Egj'pte est à deux jours de l'Europe. Que les Anglais»épris de justice et désireux de ne pas souiller l'honneur de l'Angleterre, y viennent. Qu'ils aillent dans les villes et dans les campagnes. Qu'ils voient de leurs propres yeux comment les chrétiens de toutes les nationalités vivent avec les fellahs et avec tous les Egyptiens. Qu'ils se convainquent par eux-mêmes que le peuple égyptiens n'est point fanatique, mais qu'il est désireux de justice et d'égalité et qu'il veut, à tout pris, être traité comme un peuple et non pas comme un troupeau.

Oui, le peuple égyptien a le sentiment de sa dignité, on ne peut le nier aujoud'hui. Il demande que ses enfants soient traités sur le même pied d'égalité que les étrangers, ce qui n'est vraiment pas excessif.

Sir Eward Grey parle de protéger les Européens contre les Egyptiens ; mais qu'il nous montre le danger qui menace les Européens habitant l'Egypte ! Ne vivent-ils pas dans les meilleurs termes avec les Egyptiens ? n'ont-ils pas les capitulations pour les protéger ? Mais les Egyptiens, qui les protège ? Ne voyons-nous pas quelquefois des criminels étrangers — contre les actes desquels toutes les colonies européennes protestent — tuant et blessant des Egyptiens et échappant aux tribunaux égyptiens ? Et quelle peine va-t- ■.n infliger aux soldats anglais qui ont tué un fellah près de Denchawaï et aux officiers qui ont blessé une femme et trois hommes ?

Lord Cromer se défend dans son dernier rapport contre

ceux qui attaquent le pouvoir absolu qu'il exerce en Egypte en disant que ses actes sont contrôlés par le Parlement et l'opinion en Angleterre ainsi que par la presse en Egypte. Surveillance et contrôle illusoires, puisque quand le Parlement s'occupe des affaires égj-ptiennes et réprouve des actes barbares, lord Cromer dit à Sir Eward Grey que le fanatisme est menaçant sur les bords du Nil et que le Parlement doit se taire. De cette façon, rien ne peut empêcher lord Cromer de continuer à gouverner l'Egypte par les lois les plus iniques.

C'est pourquoi il y va de l'honneur de la nation anglaise de peser les affirmations officielles et les nôtres, de faire une enquête sérieuse et d'examiner impartialment le problème qui se pose actuellement devant elle.

Lord Cromer a passé des années entières à affirmer que ce sont les princes et les grands personnages d'Egypte qui haïssent l'occupation, parce qu'elle les a dépouillés de leur pouvoir, mais que les fellahs l'adorent et bénissent le régime actuel.

Or, si les fellahs de Denchawaï n'ont attaqué les officiers anglais que parce qu'ils ont vu une de leurs femmes blessée, le jugement et l'exécution paraissent hideux et doivent indi« gner le monde entier. Si, au contraire, les fellahs ont obéi à un sentiment de haine religieuse ou nationale, lord Cromer doit avouer qu'ils maudissent l'occupation et que l'administration de Sa Seigneurerie aboutit au plus piteux avortement. Et M. Dillon peut, en ce cas. affirmer que le « le discours de sir Edward Grey est le plus triste commentaire de la situation et de la politique de l'Angleterre en Egypte ».

Tous ceux qui vivent en Egypte et qui ont l'amour de l'impartialité et de la vérité reconnaissent que l'affaire de Denchawaï n'a point été le fruit d'un mouvement antieuropéen et que les Egjptiens sont le peuple le plus tolérant de la terre I

Le programnie national de ceux qui ont une action sur l'opinion en Egj'pte est bien clair. Nous voulons, par l'instruction et la lumière du progrès, relever notre peuple.

lui donner la conscience de ses droits et de ses devoirs, et lui faire connaître la place qu'il doit occuper dans le monde. Depuis plus d'un siècle nous avons compris qu'il n'y a point d'existence possible pour les peuples s'ils ne prennent pas la voie de la civilisation occidentale et nous sommes le premier peuple oriental qui ait tendu la main à l'Europe. Nous continuons à marcher dans le chemin que nous avons pris.

C'est par l'instruction, le progrès, la tolérance et un esprit libéral que nous gagnerons l'estime du monde et la liberté de l'Egypte.

Notre but est l'indépendance de notre patrie. Rien ne pourra nous le faire oublier !

La sympathie que nous avons pour les autres peuples musulmans est bien légitime et n'a rien de fanatique. Il n'y a pas un seul musulman éclairé qui puisse croire une Tninute que les peuples de l'Islam peuvent se liguer contre l'Europe. Ceux qui parlent d'un pareil esprit sont ignorants ou désireux de creuser à dessein un fossé entre le monde européen et les musulmans.

C'est par une renaissance islamique prenant son essor dans la science et l'esprit libéral que les peuples de l'Islam peuvent se relever.

L'Egypte a une place à part en Orient. Elle a donné au monde le canal de Suez et ouvert le Soudan à la civilisation. Elle possède une élite d'esprits supérieurs et le progrès de la nation par la nation y marche à pas de géant. On ne peut pas la gouverner comme un pays lointain, caché du fond de l'Afrique, sans contact avec l'Europe. Ne voit-on pas des Anglais s'indigner de ce qui se passe au Congo et ailleurs? Comment ajors peuvent-ils permettre les crimes les plus atroces en Egypte?

L'Europe entière doit s'intéresser à l'Egypte. Elle y a des intérêts considérables et beaucoup de ses nationaux y ont fait de grandes fortunes.

Les lois d'exceptions et la tyrannie ne peuvent qu'irriter le peuple égyptien et lui suggérer des sentiments en opposition absolue avec ceux qu'il professe actuellement.

C'est la justice, l'égalité et la liberté que nous réclamons.

Nous voulons une Constitution qui nous délivrera du pouvoir absolu. Le monde civilisé et les vrais amis de la liberté et de la justice en Angleterre ne peuvent qu'être avec nous et exiger, comme nous, que l'Egypte, qui a donné au monde la plus belle et la plus haute civilisation, ne soit pas un champ de barbarie, mais un pays où la civilisation et la justice peuvent devenir aussi fécondes que sa terre bénie ï

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