FANATISME ET ISLAMISME
« Pendant que l'Egypte entière, indignée et outrée par l'horrible exécution de Denchawaï, se demande dans quel temps et sous quel régime elle vit, alors qu'elle s'attend à une justice supérieure et à l'impartialité qui, seule, peut honorer les civilisés ; on lance contre elle la plus imméritée, la plus fausse des accusations ; celle du fanatisme.
« Ainsi l'humiliation et la douleur de tout un pays, de toute une race, à Denchawaï, par un jugement inouï et une exécution plus que barbare n'ont pas suffi aux gouvernants de l'Egypte ; il leur a fallu encore autre chose ; jeter le discrédit sur la nation égyptienne et arracher au peuple anglais l'approbation d'une tyrannie sans frein.
« Non, mille fois non; l'Egypte n'est point fanatique et il faut être vraiment de mauvaise foi pour la comparer au Tchad, au Zinder et aux autres pays plongés dans les pires obscurités de l'ignorance.
« Si nous étions fanatiques, si toute une nation de douze millions d'habitants haïssait les chrétiens habitant chez elle, aucune force au monde ne pourrait arrêter, ni étouffer ce fanatisme. Il aurait prouvé son existence et sa vitalité par des démonstrations réelles. Il aurait éclaté aux récits de l'exécution de Denchawaï et aux provocations continuelles de ceux qui ne cessent d'attaquer notre foi et qui veulent nous imposer la leur.
« Quoi! L'Egj'pte serait fanatique après un siècle de civilisation et par la volonté de ceux que l'Europe
a nourris de sa science et de son esprit ! Mais c'est une accusation absolument inacceptable et rédicule,
« Je sais qu'on répète ici et ailleurs que l'affaire de Tabah a prouvé l'existence d'un prétendu fanatisme en Egj^pte, par le seul fait que les Eg;y'ptiens ont donné raison à la Turquie. Mais quelle preuve peuton apporter à la manifestation de ce fanatisme ? Y at-il eu une seule, je répète une seule, manifestation anti-chrétienne pendant la durée, avant ou après l'affaire de Tabah ! Non, il est impossible d'en citer aucune. Il y eut seulement des polémiques dans la presse et il est étonnant que l'Angleterre, si habituée à la divergence d'opinions en politique, se laisse tromper par ceux qui appellent « fanatisme » un sentiment naturel et une simple discussion.
« Non, Messieurs, les Musulmans d'Egypte ne sont point fanatiques, ils sont, je l'affirme, le peuple le plus tolérant de la terre. Et si vous appelez « fanatisme » le sentiment islamique, sans lequel on ne peut pas être musulman, pourquoi ne donneriezvous pas le même nom au sentiment qui a poussé la majorité des Anglais et le grand Gladstone à leur tête, à sympathiser avec les chrétiens d'Orient et à les soutenir plus d'une fois par les armes.
« Plusieurs raisons nous interdisent d'être fanatiques.
« En premier lieu les dogmes de l'islamisme qui sont, là-dessus, catégoriques, puisqu'ils nous ordonnent de traiter les chrétiens avec justice et équité. Notre prophète, lui-même, ne s'est-il pas marié à une chrétienne et n'a-t-il pas donné par là, la preuve de son extrême tolérance ?
« Les exemples de la tolérance musulmane sont nombreux dans l'histoire et s'ils n'ont pas toujours été suivis, la cause réside dans la fatalité des bouleversements que plusieurs peuples ont subis à des heures tristes de leur vie.
« Le peuple égyptien a compris l'islamisme dans son esprit le plus large et le plus libéral, et ses qualités naturelles lui ont permis de le pratiquer tel qu'il doit l'être.
« En second lieu, la civilisation et la lumière de la science ont donné aux Egj-^ptiens le discernement, le jugement et le bon sens. Ils savent que les Européens et les chrétiens habitant l'Egypte ne sont point responsables de la politique européenne et de ses erreurs et qu'ils ne peuvent pas les en accuser.
« Bien au contraire, beaucoup de ces colons et de ces Européens nous témoignent, à chaque occasion, leur sympathie, leur amitié et l'intérêt qu'ils prennent à notre relèvement.
« Comment pourrions-nous oublier leur concours spontané et généreux pour la création de nos écoles nationales ? Comment pourrions-nous haïr des travailleurs, qui ont tout demandé à leur énergie et à leur capacité, et qui ont pour l'Egypte une profonde reconnaissance ?
« Enfin, nous ne sommes point fanatiques parce que l'intérêt supérieur de notre patrie nous commande de vivre dans les meilleurs termes avec les Européens. Nous n'avons aucun intérêt de mettre l'Europe contre nous, et nous avons tout avantage à l'avoir pour nous.
<' Le Japon, et d'autres pays avant lui, nous ont
appris que la seule lutte capable de relever un pays est celle faite pour vaincre l'ignorance et conquérir la science, le progrès et l'estime du monde.
« Ce n'est donc pas par des sentiments de haine religieuse que nous travaillons à réveiller notre race et à lui donner une place digne d'elle parmi les nations ; mais par le progrès, la science et l'esprit libéral.