LES ULEMAS
Les ulémas (chefs religieux musulmans) qui ne s'étaient à aucune époque mêlés à la politique, ont adressé une lettre au Sultan d'Egypte, au Premier Ministre Youssof Wahba Pacha et au représentant de l'Angleterre en Egypte, dont voici la traduction:
Les Ulémas de l'Université d'Al Azhar, et les membres de son conseil supérieur croient dans les malheurs actuels parvenus au degré le plus violent, de leur devoir sacré dont Dieu les a chargés, de ne pas retarder à donner les conseils qui assurent la paix sur la terre et solidifient les relations
des nations et des peuples sur les bases de la paix et de la justice. Tout ceci conformément aux ordres de Dieu dans toutes les religions, inspirées par lui et surtout dans la religion musulmane.
La nation égyptienne a le droit le plus légitime à une indépendance complète. Elle est résolue à la réclamer par tous les moyens légaux. Mais le Gouvernement anglais semble ne pas vouloir prendre la moindre considération pour la reconnaissance de ce droit. Un tel parti pris a créé un état de doute» d'inquiétude intolérable.
Le résultat en a été la continuation du désordre et l'immobilité absolue dans toutes les administrations publiques et privées.
En cet état de choses» les soussignés : Ulémas et membres dp Conseil supérieur de l'Université d'Al Azhar ne trouvent qu'un moyen par lequel on peut établir la paix entre les deux pays, c'est que l'Angleterre tienne ses engagements solennels en reconnaissant l'indépendance complète du pays privilégié par son héritage glorieux et par la place spéciale qu'il occupe et qui lui donne une haute situation dans tous les Pays d'Orient.
Par ce moyen, aussi sage que juste, les violences qui ont à plusieurs reprises provoqué les plus grands regrets pren„ dront fin. La nation retrouvera le calme et l'ordre, n'ayant ni haine ni inimitié contre l'Angleterre. Elle sera alors gardienne de ses intérêts en même temps que de ceux des autres Puissances.
Signé : Mohamed Aboul Fadl El Guizaoui.
Grand Chcilt de l'Azhar, Mohamed BAkhit, le Mufti, MoHAMRD Cmakrr> cx sous-dircctcur d'Al Azhnr, etc. etc.
Un appel fut publié par le Parti National Egyptien, le 29 novembre 1919, en ces termes:
« Le Comité exécutif du Parti National s'est réuni à la suite de la publication de l'appel du comité britaninque, présidé par Lord Milner, et a pris la décision suivante:
1* La publication sera, faite d'un appel aux membres du parti en particulier, et à la nation égyptienne toute entière, publication dont voici les termes:
Le Parti National n'a, à l'égard de l'appel que le comité Milner vient de publier, aucune politique spéciale. Il garde invariablement l'attitude politique dont il a plusieurs fois spécifié les termes. Attitude qu'il a précisée dans le discours prononcé par le Vice-Président du Parti, dans la réunion pour la commémoration de la mort de son président, le vendredi, 19 décembre courant et dont voici la conclusion :
« La nation égyptienne n'accepte que l'indépendance complète de l'Egypte avec son Soudan et ses dépendances, non soumise à aucun protectorat ou tutelle, ou souveraineté étrangère, ni aucune condition qui puisse enchaîner cette indépendance.
« Le Parti National ne consent à prendre parti dans aucune négociation avec le gouvernement anglais avant qu'il n'ait reconnu officiellement l'indépendance complète de l'Egypte et se soit engagé à maintenir cette indépendance par l'évacuation de ses troupes de la vallée du Nil.
« Si l'Angleterre accepte officiellement le programme national égyptien avec bonne foi dans les termes où Lord Milner en a parlé par son appel à
la nation égyptienne, celle-ci sentira alors que l'Angleterre tient sa parole donnée, qu'elle est devenue sincère et acceptera tout entier le dit programme. Alors les représentants des deux pays pourront être d'accord dans les négociations qui ne mettront pas en cause l'indépendance complète mentionnée, ni à l'intérieur, ni à l'extérieur.
Mais tant que l'attitude du comité anglais de Lord Milner ne se distinguera pas de celle de Lord Curson et de celle de M. Balfour passant outre à l'indépendance complète de l'Egypte,, tant que le pays sera occupé par deux armées, l'une militaire et l'autre civile, tant que l'état de siège militaire permettra de condamner chaque jour les enfants de la Patrie égyptienne, à la détention, à de multiples punitions contre les étudiants, tant que les libertés de la parole et de la plume seront supprimées, le pays restera en anarchie.
Enfin, tant que des injustices seront commises contre toutes manifestations politiques pacifiques, tant que toute négociation avec n'importe quel pouvoir anglais n'obtiendra que des concessions du peuple égyptien sur ses revendications, sa dignité, sa fierté, son indépendance complète, le Parti National égyptien continuera sa résistance aux fausses promesses et boycottera le pouvoir britannique.
Tout égyptien a, en même temps que l'amour de sa patrie, le sentiment de sa dignité dans le monde! Il refuse d'être traité en esclave.
Le comité a décidé que l'appel ci-joint serait communicjué h tous les représentants des Puissances en ICgypte, h tous les comités du parti résidant en Eu-
rope et qui luttent pour l'indépendance complète de la vallée du Nil.
Aly F. Kamel.
Le Caire, le 29 décembre 1919.
Devant ce boycottage politique consenti et approuvé par toute la nation égyptienne, le comité Milner décida de retourner à Londres. Il quitta le Caire le 15 mars.
Le 15 avril 1920, Lord Allenby, qui représentait l'Angleterre en Egypte comme Haut Commissaire, remit au Sultan Ahmed Fouad la lettre suivante :
« Le Caire, le 15 avril 1920.
« Hautesse,
« L'heureux événement récent de la naissance d'un fils à votre Hautesse a amené le gouvernement de Sa Majesté à considérer l'ordre de succession au Sultanat d'Egypte.
« J'ai en conséquence reçu de Sa Majesté l'ordre d'informer votre Hautesse de la reconnaissance du fils de votre Hautesse, le prince Farouk et de ses descendants mâles dans la ligne masculine par ordre de primogéniture, ou à défaut, de tous autres fils qui naîtraient à votre Hautesse et de leurs descendants mâles dans la ligne masculine par ordre de primogéniture, comme héritiers de V. H. qui détiendront légitimement la dignité du Sultanat d'E-
gypte.
« En félicitant votre Hautesse en cette heureuse circonstance, je me permets de saisir cette occasion pour exprimer ma sincère conviction que le maintien des relations cordiales indispensables aux intérêts de la Grande-Bretagne et de l'Egypte sera toujours le but de votre Hautesse et de ses successeurs.
« J'ai l'honneur de demeurer, de votre Hautesse, bien respectueusement et sincèrement,
Allenby, F. M. »
Aucun pouvoir national en Egypte n'a protesté contre ce fait, excepté le Parti National égyptien, qui s'est élevé contre l'intervention de l'Angleterre dans cette question purement nationale.
Le Comité Milner, après être rentré à Londres, a fait l'impossible pour se mettre en contact avec la délégation égyptienne, présidée par Zaghloul Pacha, qui avait élu domicile à Paris.
Il réussit à convaincre cette délégation de partir pour Londres- Zaghloul Pacha et ses cillègues y sont allés et les négociations commencèrent.
Le Comité Milner termina ces négociations en présentant un projet d'entente entre les deux pays, projet inacceptable que la nation égyptienne repoussa tout entier.
La préface <le la réponse du Parti National à ce projet est ainsi conçue:
« Le 18 décembre 1914, l'Angleterre déclara son protectorat sur la vallée du Nil, destitua le Khédive
Abbas II et nomma à sa place l'oncle même du Khédive, le prince Hussein Kamel, auquel elle donna le titre de Sultan d'Egypte. A la mort de celui-ci, la Grande-Bretagne nomma le Sultan Ahmed Fouad, son frère, et établit l'ordre de succession au trône égyptien.
Par le traité de Versailles et de Saint-Germain, l'Allemagne et l'Autriche reconnurent le protectorat anglais.
Le Gouyernement de Constantinople en fit de même pour le traité de Sèvres, acceptant le transfert à l'Angleterre de la suzeraineté qu'il détenait jusqu'alors. Mais ce traité ne fut pas ratifié.
Nous avt)ns dit que l'Angleterre n'a cessé de chercher un titre véritablement conforme au droit international et nous répétons que depuis le premier jour de l'occupation jusqu'à présent, elle ne l'a point obtenu.
Ni la déclaration du protectorat, ni la détermination de l'ordre du trônei ni les traités de paix avec les diverses puissances» ni la pseudo-reconnaissance du Gouvernement turc, ne procurèrent à l'Angleterre le titre légal recherché.
Qu'est-ce, en effet, que le protectorat, sinon un accord entre deux puissances indépendantes, par lequel la puissance protégée aliène» au bénéfice de l'autre» tout ou partie de sa souveraineté ? Le consentement de l'Etat protégé est donc une condition essentielle pour la conclusion d'un protectorat. En dehors de cette adhésion, le protectorat demeure nul, eût-il obtenu la reconnaissance unanime des Puissances.
Le protectorat est un contrat tout semblable à celui de la vente ; disons mieux, il est la vente de tout ou partie d'une souveraineté, et n'est valable que lorsqu'il a été conclu avec le propriétaire.
En d'autres termes, tout titre émanant d'un non-propriétaire est radicalement nul ; il ne peut donc être invoqué comme preuve de vente...
L'Angleterre n'ignore rien de tout cela 1
Elle sait» en conséquence, que le consentement de la na-
tion égyptienne reste la condition essentielle de l'existence du protectorat britannique, et que la reconnaissance des Puissances est dénuée de toute valeur, en droit international» tant que le contrat légal instituant le protectorat n'est pas signé. La reconnaissance des Puissances ne constitue pour la Grande-Bretagne, qu'un engagement virtuel de leur part de respecter le protectorat dans le cas où le contrat serait effectivement conclu.
L'Angleterre n'ignore pas davantage qu'elle ne peut assimiler le silence de la Nation Egyptienne à un consentement tacite en ce qui touche le protectorat. Le mouvement national Egyptien, avant, et après la Guerre, est universellement connu et opposerait le plus formel démenti à une telle allégation.
C'est pourquoi le gouvernement britannique eût désiré aboutir à un accord destiné à masquer la reconnaissance du protectorat.
La mission de Lord Milner, qui a été ministre des Colonies et qui réussit (en 1898 et années suivantes) à annexer le Transvaal et l'Orange à l'Empire britannique, était, il y a deux ans encore, à la recherche du consentement de la nation égyptienne pour rendre légale la situation de l'Angleterre dans la vallée du Nil.
Cette mission vint en Egypte pour négocier avec nous « La forme de constitution qui s'adapte le mieux au protectorat . Ses membres se répandirent dans les moindres coins de l'Egypte. La nation égyptienne, comprenant la maœuvre anglaise, s'interdit de négocier, et boycotta la mission Milner.
Quant à la mission même, elle termina sa tâche en présentant un projet d'entente entre les deux pays, projet que la nation égyptienne repoussa tout entier, malgré une reconnaisancc fictive de l'indépendance.
En réalité <- c'était l'organisation du protectorat. »
Le Parti National a publié sa réponse en toute langues, acompagiiéc de In décision suivante :
... Le Comité directeur du Parti National, réuni le 20 septembre 1920, pour entendre et discuter le rapport élaboré par la Commission chargée d'étudier les régies de l'accord, arrête ce qui suit :
1" Approuve dans son texte définitif» qui sera publié ciaprès, le rapport de la Commission chargée d'étudier les règles de l'accord.
2° Considère les règles de l'accord telles qu'elles sont proposées, non seulemelnt dépourvues de tout intérêt pour l'Egypte, mais validant le protectorat proclamé le 18 décembre 1914, le réorganisant d'une manière qui ravit à l'Egypte sa souveraineté extérieure et sa souveraineté intérieure tout en confirmant d'une façon déguisée l'accord du Soudan.
3° Conseille à la Nation Egyptienne de ne pas accepter ces règles comme bases d'un accord entre l'Egypte et l'Angleterre.
4" Rejette, devant le peuple, les générations futures, l'histoire et devant Dieu, la responsabilité sur ceux qui travaillent à la réalisation de ce projet.
5° Décide la continuation des efforts nationaux par tous les moyens légaux.
Le Vice-Président du Parti.
Aly Fahmy Kamel.
Le gouvernement britannique demanda alors au Sultan d'Egypte de nommer une délégation officielle pour entrer en négociations, dans le but de remplacer le protectorat par telle autre convention qui pourrait fournir les garanties que désire l'Angleterre, en même temps qu'elle réaliserait les aspirations égyptiennes.
Voici la traduction du communiqué officiel :
Le Caire, le 26 février 1921.
A Sa Hantesse le Sultan, Au Palais d'Abdine.
Hautesse,
Je n'ai pas manqué de communiquer au Gouvernement de Sa Majesté britannique, l'opinion que Votre Hautesse a
émise plusieurs fois sur la nécessité qu* il prenne une décision sur les propositions de Lord Milner. Décision qui s'acorde avec les aspirations de l'Egypte et de la nation Egyptienne, aspirations pour lesquelles Votre Hautesse a beaucoup de sympathie.
C'est avec un grand plaisir que je communique à Votre Hautesse. la décision de mon Gouvernement, laquelle ,j'en suis certain, sera conforme à l'opinion de Votre Hautesse et facilitera la haute mission qui lui est envoyée pour la nomination d'une délégation officielle afin d'entrer en négociation avec le Gouverement de S. M. en ce qui concerne l'entente qu'on pourra établir entre les deux pays.
Je désire spécialement d'appeler l'attention de Votre Hautesse sur l'esprit de bonne foi que mon Gouvernement vient de démontrer en acceptant d'offrir toute facilité pour abolir le protectorat avant les négociations officielles.
Votre Hautesse va estimer que cette grande souplesse de la part de mon Gouvernement n'est qu'une preuve de son désir d'établir ses relations avec le peuple égyptien sur une base cordiale et durable.
Voici le texte de la décision de mon Gouvernement, qui m'a chargé de le communiquer à Votre Hautesse :
Le Gouvernement de S. M. le Roi, après avoir étudié les propositions que Lord Milner vient de lui présenter, a conclu que le régime du Protectorat ne peut assurer de bonnes relations entre l'Egypte et la Grande-Bretagne.
Bien que le Gouvernement de S. M. n'ait pu prendre encore aucune décision déflnitive en ce qui concerne les propositions de Lord 'Milner. il désire commencer par l'échange d'idées avec une délégation qui sera nommée par Sa Hautesse le Sultan, afln d'arriver, s'il est possible, k remplacer le Protectorat par des relations qui pourraient garantir les intérêts spéciaux de^Ia Grande-Bretagne et qui offriraient des garautics suffisantes aux Puissances étrangères, en même temps qu'elles seraient en conformité avec les vœux légitimes de l'Egypte et de la Nation égyptienne.
Profitant de cette occasion, je répète à Votre Hautesse l'assurance de ma linute considération.
AI.LLBNBY, F. M.
Le Sultan choisit Ahmed Mazloum Pacha, Président de l'Assemblée Législative, pour former un Cabinet chargé de réaliser ce projet; mais les intrigues des Partis le forcèrent de renoncer au dit projet.
Adly Yeken Pacha, ministre de l'instruction publique pendant la guerre et parent de la famille régnante, est parvenu à réunir les membres de ce ministère introuvable, en publiant son programme, basé sur le respect des aspirations du peuple, aspirations qui sont les siennes et ont pour principe l'indépendance irréductible du pays.
Le Ministère Adly a trouvé, un mois après sa formation, l'opposition d'une grande partie du peuple et surtout du groupe de Saad Zaghloul Pacha qui embitionnait d'être le Président de la délégation oflicielle, comme il était le Président de la délégation nationale.
Malgré cette opposition obstinée, Adly Pacha partit pour Londres à la tête d'une délégation d'un grand nombre d'employés, d'experts, etc..
Adly Pacha avait négligé les précautions indispensables pour le succès des négociations, en laissant susbsister l'état de siège condamné par le pays; car la violence de la lutte contre les adversaires politiques de son cabinet ont causé à l'Egypte un grand dommage moral par le fait des accidents d'Alexandrie et de leurs résultats.
Les 22 et 23 mai de l'année dernière, il y eut des massacres à Alexandrie.
Un grand nombre d'égyptiens furent tués, ou blessés, ainsi que des grecs et des italiens.
On a parlé avec excès dans les milieux politiques de ces tueries. Les diplomates impartiaux n'ont point trouvé dans ce fait une chose rare; les luttes pour la liberté des peuples suscitant presque toujours des faits semblables.
Le peuple égyptien est un peuple doux et juste. Il a un grand respect pour les européens en particuliers, et pour tous les étrangers en général.
Il est indéniable cette fois que la main anglaise se retrouve dans cet acte et qu'elle a la responsabilité entière des massacres.
Si les égyptiens étaient hostiles aux européens, pourquoi cette hostilité ne s'est-elle affirmée dans les accidents de 1919 que contre les anglais? Et pourquoi les apaches arméniens ont-ils tiré sur les égyptiens pendant leur manifestation?
L'un de mes amis égyptiens m'a écrit le 30 mars 1010, une lettre ainsi conçue :
Madame,
...Les français nous prouvent chaque jour qu'ils sont parmi les peuples les plus civilisés et les amis intimes de l'Egypte. Ils nous viennent en aide.
La Nation égyptienne a été, il y a vingt jours, en révolution sanglante.
Les Anglais ont été atroces. Il ne leur suffit pas d'opprimer un peuple, ils poussent leurs créatures, parmi les Arméniens» à tirer sur les égyptiens.
Je suis certain qu'il y a, parmi les Arméniens, des hommes de grand cœur et qui sont des amis fidèles du Pays des Pharaons ; d'est pourquoi les crimes arméniens nous ont étonnés et nous avons en vain cherché la cause de ce fanatisme aveugle ; qui ne servait que la cause du terrorisme anglais 1
Un étranger chez vous peut-il tirer des balles, dans une manifestation nationale, sur la foule? Chez nous cela n'arrive que si les Anglais ont un intérêt aux troubles qu'ils déchaînent.
Nous n'étions, nous ne sommes, nous ne serons jamais hostiles aux étrangers. Radamès, Commandant en Chef des troupes égyptiennes pendant les Pharaons, il y a 26 siècles, était Grec.
L'Egypte a ouvert ses portes au monde entier depuis l'ère humaine. Elie est et sera toujours hospitalière.
Nous sommes les ennemis acharnés des spoliateurs de notre liberté, des occupants de notre pays, mais les amis des autres peuples- Pendant la guerre, nous avons admiré la France héroïque, convaincus que Dieu soutient toujours les opprimés.
Durant cette guerre, nous avons inscrit les déclarations des dirigeants de la Grande-Bretagne et nous avons attendu d'elle après l'armistice la déclaration de notre indépendance.
Nous, les spoliés, les usurpés, les opprimés, nous avons eu confiance en la parole des spoliateurs, des usurpateurs, des oppresseurs.
Une Nation sans laquelle l'Angleterre n'aurait jamais obtenu la victoire en Orient est traitée aujourd'hui en vaincue par cette Angleterre.
Combien je suis heureux d'avoir pu vous écrire cette
lettre que mon ami L... va vous remettre personnellemeut. La censure anglaise ici est insupportable, Maltais, Arméniens, Syriens» presque toutes les races y sont attacliées pour surveiller les correspondances d'Egypte. Ils rassurent la tranquillité anglaise sur notre compte !
Dans cette lettre je vous envoie les détails des atrocités anglaises commises pendant la guerre, afin que vous sachiez comment les Anglais étaient devenus pour nous des tortionnaires.
. Je sais que vous êtes patriote et que vous ne pouvez à cettfe heure avoir de la haine contre les Anglais qui ont combattu l'Allemand avec vous, mais l'Egypte que vous aimez, Madame, depuis tant d'années, vous l'amie de M. de Lesseps, vous qui n'avez cessé de défendre notre Patrie tyrannisée, nous comprenons hélas que nous n'avons pas le droit de vous demander de nous défendre» comme vous le feriez si l'Anglais n'était pas votre allié. Mais l'Angleterre, demain, même vis-à-vis de vous, ne redeviendra-t-elle pas la perfide Albion ? Alors Madame, prenez dès maintenant l'avance, défendez-nous, quand il en est temps encore.
C'est le pays de Moustafa Kamel, votre cher fils, le pays dont vous admirez l'histoire» dont vous avez aimé la terre et l'inoubliable Nil, le pays qui gardera à jamais votre souvenir. C'est ce pays qui vous demande d'élever la voix pour le défendre et, s'il se peut, l'aider à se libérer.
Ici tous les Egyptiens et tous mes collègues, les juges en particulier, attendent de votre part un mot qui rappelle aux Anglais leur parole donnée avant la guerre, pendant la guerre et après la guerre. On attend que votre plume loyale dise et répète aux Anglais que la France saura les louer et les honorer lorsqu'ils cesseront de torturer l'Egypte et qu'ils lu laisseront libre et indépendante...
Pourquoi les Cours martiales anglaises se chargent-elles de faire des enquêtes contre les égyptiens,
qui n'ont commis aucune faute? Pourquoi ces Cours ont-elles condamné les égyptiens seuls? Pourquoi ces G)urs ont-elle ajouté au nombre des égyptiens morts à Alexandrie du fait d'événements organisés par eux? Pourquoi ont-elles fait pendre des égyptiens? Pourquoi accuse-t-on l'armée et les divisions de police égyptiennes qui sont commandées par des officiers anglais de n'être pas capables de maintenir la sécurité dans le pays? Peuvent-ils nous dire, ces anglais, qui a blessé, qui a tué les égyptiens, dans l'émeute d'Alexandrie?
Je répondrai que ce sont les apaches de nationalité étrangère qui ont tué et blessé des égyptiens en tirant sur eux par les fenêtres et par les portes des maisons!
Ces anglais n'ont-ils pas manqué à leur parole et employé en Egypte tous les moyens les plus traîtres, pour arracher cruellement aux patriotes égyptiens le moyen de défendre leur pays? Y a-t-il au monde quelqu'un qui peut prétendre que les manifestations d'Alexandrie avaient pour motif la xénophobie ?
Qui a tué au Caire, le vieux musicien italien lors des événements de 1919 ? Ne sont-ce pas les soldats anglais ? Et si l'égyptien excècre les étrangers, pourquoi les français, par exemple, ont-ils osé déposer en Egypte leurs milliards dans les banques, dans le commerce, dans les instituts, dans le canal de Suez, etc.?
N'a-t-on pas constaté que, dans toutes les manifestations nationales de tous les pays les plus civilisés, les excès semblables à ceux d'Alexandrie sont inévi-
tables ? Et, si l'existence de l'armée d'occupation anglaise en Egypte était nécessaire pour y protéger les étrangers et leurs biens, pourquoi cette armée ne pouvait-elle empêcher ces massacres, dont on accuse les égyptiens, d'avoir lieu?
Les diplomates anglais ne cessent de répéter que les égyptiens sont toujours hostiles aux étrangers. Or l'Egypte est le premier pays du monde qui a accueilli ces étrangers, depuis les siècles des siècles, avec une hospitalité invariable !
Pour supprimer les accidents, il faut supprimer les causes ! Un peuple fier de sa liberté et qui ne cesse de la voir violée peut-il rester calme?
L'Egypte n'est pas le pays des étrangers, répètent les occupants! L'Egypte, certes, est avant tout le pays des égyptiens !