Review of Reviews, {•' février
l'empirisme anglais 379
indépendants, en un parti unique avec programme commun.
Admettons cependant que la victoire définitive, complète, de lord Roberts et l'écrasement des républiques boers et la confiscation des goidfields et les hurlements du jingoïme triomphant étouffent tout remords dans la conscience nationale et toute protestation de TAngleterre travailleuse. Celle-ci n'en pourra que mieux récolter et goûter à brève échéance les premiers fruits de Timpérialisme. Elle s'apercevra avant peu que les lords ou les bourgeois monopolist ne rêvent pas seulement l'exploitation impériale des autres humanités. Au sein de l'humanité anglaise, il leur faut le monopole du parasitisme : leur dixième commandement est la suppression du droit de grève; les organes impérialistes réclament cette suppression depuis longtemps : « les grèves sont également funestes au bien-être du travailleur et à la prospérité commune », et la grande lutte entre mineurs et patrons gallois a pu montrer quelle férocité d'égoïsme les accapareurs mettraient à la défense de leur monopole patronal. Que Manchester pousse donc aujourd'hui ou demain le cri de guerre à ce gouvernement de lords et de promoters : toute une armée réformiste et démocratique se lèvera sans doute, et la grande réforme de 1830 montre tout ce qui peut sortir d'un pareil mouvement...
Mais l'Angleterre de 1830 a peut-être donné tout ce que pouvait donner l'Angleterre. A voir d'un peu haut l'histoire commerciale aussi bien que politique, littéraire ou artistique, des quatre ou cinq derniers siècles,
380 L'ANGLETERRE ET L'LMPÉRIALISME
il semblerait que chaque communauté humaine, façonnée par les mille forces extérieures ou internes de la race, du tempérament, du milieu, de l'éducation surtout, arrive un jour à produire un ensemble de qualités qui, favorisées par les circonstances et par Tétat du monde étranger, s'épanouissent, et cet épanouissement donne la première place à la communauté espagnole, française, anglaise ou allemande. Puis les circonstances de Tétat du monde s'altèrent ou disparaissent. Telle qualité foncière devient un défaut radical. L'absolutisme espagnol, qui a imposé sa royauté catholique à toute la Péninsule, puis aux deux tiers de l'Europe chrétienne et aux trois quarts du monde américain, sombre brusquement avec l'Armada, à la lueur des bûchers sous l'abêtissante discipline des moines. L'autoritarisme français lui succède : par la puissance du sceptre bourbonien et de la raison cartésienne, il étend son domaine politique, intellectuel et commercial sur l'Europe presque entière, et, brusquement aussi, il succombe après la conquête militaire de cette Europe, dans le prodigieux flamboiement de l'autorité napoléonienne. L'empirisme anglais lui succède : pied à pied, il transforme le Royaume-Uni et les deux faces du monde ; tout s'incline devant son triomphe; dans l'univers entier, éblouies par les soixante années d'un règne sans revers, les nations vantent l'invincible supériorité de la force anglo-saxonne... Alors une bande de paysans, à coups de pierres ou de balles, crèvent cette royauté d'apothéose. Et, par derrière, l'humanité voit lentement surgir une grandeur nouvelle : en un siècle de travail et d'étude, le rationalisme allemand a germé, grandi, épanoui ses fleurs, et voici qu'au bout de chaque branche les fruits commencent à apparaître.
La suprématie britannique endommagée peut recoudre ses déchirures et, pour un instant, dans son impérial manteau rapiécé, « stoppé », Britannia fait encore grande figure. Mais Thumanité n*a plus confiance; elle se détourne de cette grandeur déchue : au son des canons et des fanfares, dans les cantiques et dans les toasts, TÂlIemagne de Kant, de Bismarck et de Wagner, TAUemagne rationnelle, puissante et créatrice, peut saluer Taurore du siècle qui vient. ^
Novembre 1898-avril 1900.