Blue Book, G-4715, p. 32 et suiv
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s'adressaient à nous. L'Amérique et la Russie nous demandaient des centaines de milliers de revolvers et de fusils, et nous armions les chasseurs de tout l'univers. Aujourd'hui, la plupart des gouvernements se sont mis à fabriquer, et l'Amérique a popularisé ses armes de Springfield et de Winchester : c'est à elle que sont allées les commandes de la guerre carliste et de la guerre turque. Pour les fusils de chasse, la clientèle riche nous reste fidèle, et nous fournissons toujours les armes de luxe. Mais la Belgique nous a enlevé tout le reste. Même en Angleterre, les canons de fusils ordinaires sont achetés aux Belges, qui ne font pas aussi bien, mais qui vendent moins cher et qui enjolivent la marchandise, d'où leur succès chez les nations qui préfèrent l'apparence, la légèreté et la fantaisie; tous les Latins se fournissent aujourd'hui en Belgique.
Nous avions le monopole des vis et des clous. Les tarifs protecteurs nous ont fermé les marchés civilisés. La concurrence anglaise nous a enlevé les colonies et les nouveaux marchés : Cardiff ou Middlesborough n'ont pas nos frais de transport. Puis les industries étrangères sont venues nous donner le coup de grâce. A l'abri des tarifs, l'Allemagne et l'Amérique ont développé leurs usines et, faisant leurs bénéfices avec ce qu'ils vendent chez eux, les Allemands ont jeté le surplus, à vil prix, sur nos marchés. Jadis tout l'Orient asiatique et océanien achetait nos clous. Aujourd'hui les clous allemands nous font concurrence sur la place même de Birmingham. Les boutons, que nous vendions à toute l'Europe, nous arrivent aujourd'hui d'Allemagne. Le fil de fer allemand se vend dans nos boutiques de Birmingham. Le méchant verre de Belgique remplace partout notre cristal. Nos marchands de lampes ont leurs maisons pleines et ne trouvent acheteurs à aucun prix. Nous avions une grande fabrique de ruolz et d'objets argentés; nous avions fait venir des artistes français et nous travaillions sur leurs dessins. Les Allemands ont copié nos modèles. Les Américains en ont inventé d'autres, qui sont d'un goût déplorable mais qui réussissent, ne coûtant presque rien... Pour les machines, pompes, tours, machines à vapeur, etc., comment lutter avec les villes
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maritimes qui ont le même charbon, le même fer, le même cuivre que nous et qui n*ont pjis le transport par voie ferrée? Certaines de nos grandes maisons ont songé à émigrer. Nos grands fabricants de vis, MM. Netllefold et C»«, parlent de se rapprocher de la mer. La plus forte manufacture de métal anglais, MM. Elliot et G^**, ont fait le calcul qu'à Newport ou Cardiff, la lutte redevient possible avoc leurs concurrents américains. En somme, de toutes nos industries, la seule bijouterie reste prospère, n'ayant presque pas à compter avec ces frais de transport.
— Et quel remède entrevoyez-vous à cet état de choses?
— Un seul : l'union commerciale avec les colonies. Il faudrait établir entre elles toutes et la métropole une sorte d'union douanière comparable au Zollverein allemand : on supprimerait toutes les douanes intérieures d'une colonie à l'autre, ou des colonies à la métropole, et l'on rétablirait une douane extérieure contre les produits étrangers. Nous donnerions ainsi aux colonies le monopole de notre marché pour leurs matières premières. Elles nous donneraient le monopole de leurs marchés pour nos manufactures et nos produits ouvrés*.
Aux délégués de Birmingham, succèdent les gens de Sheffield, et les enquêteurs demandent à leur président :
— Le commerce de votre ville est-il en baisse?
— C'est un désastre. Nous avons perdu le commerce de l'acier, et les autres sont en train de tomber : les grandes maisons qui fabriquaient des rails ont fermé leurs portes et les fabricants de verre à vitres parlent d'en faire autant. Les Allemands apportent leurs vitres jusque chez nous, et leurs rails d'acier, leurs essieux, leurs roues de wagons, etc., chassent nos produits d'Italie et d'Espagne... Dans le royaume, on peut dire que l'intérêt de Sheffield est lié aux intérêts de la classe agricole : c'est elle qui achète nos outils, fourches, bêches, boyaux, etc., et nos machines
1. Dépositions de MM. W. Lord et H. MûUer, délégués de la Chambre de commerce de Birmingham.
agricoles, et notre coutellerie. Quand le paysan ne gagne plus rien et quand le nombre des paysans diûiinue, nous n'avons plus de clients en ce pays. Or, la ruine de notre agriculture par les importations de TAmérique, de Tlnde, de la Russie et des autres pays, n'est que trop évidente. Je la connais par mes voyageurs qui, en Ecosse comme en Angleterre, parcourent les districts agricoles, et qui me rapportent les plaintes de tous. Les statistiques officielles, d'ailleurs, nous la montrent : chaque année, dans ce pays, la superficie ensemencée diminue; depuis 1870, plus de quinze cent mille acres, jadis semés de céréales, ont été donnés à la pâture; les fermages ne sont plus payés; le paysan vivant sur son capital restreint sa consommation... Au dehors, les États-Unis étaient notre gros consommateur. Mais, de puissance agricole, ils ont voulu devenir industriels, et leur tarif protecteur a permis à leurs fabriques de s'établir. Ce marché nous est fermé aujourd'hui. Il y a vingt ans, j'avais là-bas un commerce magnifique, a magnificent trade. J'avais un agent que je payais 400 livres par an (10 000 francs), pour tenir un dépôt, et qui me faisait d'énormes affaires. Aujourd'hui, c'est fini : je ne vends plus pour dix sous par an aux Américains... J'avais un commerce très étendu avec le Canada : il y a cinq ou six ans, j'y faisais encore des milliers de livres sterling. Le Canada a mis des droits, lui aussi, et je n'y fais plus mille livres par an... La France a doublé ses tarifs, et, dans le village de Wadsley, que j'habile, près de Shetfîeld, la misère est venue : nous fabriquions, en quantités énormes, un couteau que nous appelons flat back (dos plat), et qui se vendait en France. Je suis parti lundi matin de bonne heure ; au moment de partir, ma femme me disait : « Beaucoup de familles sont dans une telle misère! voulez-vous me permettre de faire de la soupe pour tout le village? »... Les Russes nous ont aussi fermé leurs marchés : mon frère leur vendait, certaines années, pour quatre cent mille livres (dix millions de francs) de rails d'acier; aujourd'hui, ils fabriquent eux-mêmes... Dans nos colonies, la concurrence étrangère, les douanes et les mauvaises récoltes agissent de même contre nous.
En Nouvelle-Galles du Sud, je vendais cinq ou six cents douzaines de couverts argentés par mois; je n'en ai pas vendu une douzaine cette année.
— Vous avez parlé de la concurrence allemande ; voyezvous quelques causes à leur succès?
— Un grand nombre. Les bateaux allemands prennent 7 shillings par tonne pour la côte ouest de l'Amérique du Sud : les gens de Londres nous demandent 20 shillings* Nous avons donc eu meilleur compte à passer par Hambourg. L'Allemagne a pris le chemin de nos marchés, l'adresse de nos clients et, voyant nos bénéfices, elle a falsifié nos marques. Elle a envoyé ses couteaux partout avec la marque Sheffield, Elle a même « piraté » les noms de nos fabricants et voici des couteaux allemands vendus aux États-Unis avec les noms de nos meilleures maisons : Martin Brothers^ Cook Brothers, Elmwood cuttlery company, Irwine company, etc. Quelquefois, elle a employé la simple contrefaçon : la croix de Malte et l'étoile, avec le nom Rodgers, sont une des marques les plus demandées par nos clients d'outre-mer; voici des couteaux allemands avec deux croix de Malte et le nom Rotgens... Les Allemands de Westphalie ont sur nous l'avantage du transport par eau, sur le Rhin jusqu'à la mer. Les tarifs de chemins de fer nous ruinent. Celles de nos usines qui fabriquaient de lourds produits, rails, essieux, plaques de blindage, etc., ont dû quitter les Midlands et se rapprocher de la côte. Certaines de nos maisons se sont transportées à Middlesborough, sur la mer du Nord, ou à Workington, sur la mer d'Irlande. Les autres se sont tournées vers la fabrication d'articles plus légers, vers la coutellerie surtout. Mais alors il y a eu surproduction, puis manque d'ouvrage. Nos ouvriers ont émigré vers les États-Unis en très grand nombre, et c'est par notre main-d'œuvre que la coutellerie américaine a été perfectionnée. Les Américains, ayant le même fer, le même charbon et les mêmes ouvriers que nous, ont pu nous battre sans peine, grâce aux tarifs protecteurs... Autre cause : les Allemands ont sur nous l'énorme avantage de l'éducation technique. En outre, ils sont sobres et ils courent le monde. Ils se sont abattus par
bandes sur ce pays. Ils nous ont inondé de leurs produits contrefaits. A Londres, dans la Cité, je connais des maisons qui fournissaient, il y a dix ans, les colonies et l'étranger de produits anglais et qui n'expédient plus aujourd'hui que de la camelote allemande. Cette camelote arrivé avec la marque Sheffield. Le consommateur trompé sur la qualité s'en aperçoit bientôt; mais c'est nous qu'il accuse et, quand il a fait deux ou trois expériences pareilles, il ne veut plus rien de nous ; il s'adresse directement aux Allemands ou aux Américains qui lui offrent alors de bons produits.
— Et voyez-vous un remède possible?
— Pour remplacer le marché américain, qui jadis nous faisait vivre, il nous faudrait le marché colonial. Je crois que le seul moyen de nous venir en aide serait de fonder avec la métropole et nos colonies une Fédération, qui vivrait sur le régime du libre-échange entre tous ses membres, et sur le régime de la réciprocité avec le reste du monde. C'est peut-être une entreprise difficile; je ne sais pas si elle est réalisable ; mais elle nous paraît nécessaire *.
^ C'est à la fin de Tannée 1885 que les gens de Sheffield et de Birmingham faisaient à la Commission d'enquête ces déclarations. En 1886, J. Chamberlain, encore membre du parti libéral, commençait en sourdine son opposition aux projets du leader Gladstone, pour cette affaire irlandaise, qui n'importait en rien aux Midlands. Le sentiment de la tâche nécessaire, l'impérialisme, s'emparait de lui. Il avait toujours été l'ami du premier lanceur de la Greater Britain, Ch. Dilke. Toujours associé de la maison Nettlefold, il pouvait jour par jour suivre la décadence du commerce... Les libéraux s'en tétant à la chasse du Home Rule, J. Chamberlain leur faussa
1. Dépositions de MM. Ch. Belk, J. D. Ellis, R. Holmshaw, S. Osborne, etc., maîtres-couteliers, présidents ou membres de la Chambre de commerce de Sheffield, Blue Book, C-4715, pp. 5, 74 88, 102, etc.
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compagnie et fonda le nouveau parti unioniste, pour défendre Tunion des trois royaumes sans doute, mais aussi pour entreprendre l'union de TEmpire. En 1887, il était envoyé en Amérique par ses nouveaux amis les tories, alors au ministère, afin de régler les éternels différends entre pêcheurs américains et pêcheurs canadiens. Pendant un long séjour là-bas, il prêcha de ville en ville la nouvelle doctrine des Midlands :
Vos tarifs, disait-il aux Canadiens et aux Américains, sont beaucoup trop élevés. Croyez-moi : tôt ou tard il faudra renverser la muraille de Chine que vous avez élevée entre vous et le commerce du monde, et rétablir le vrai régime de bonne entente, la réciprocité sans limite entre tous les peuples de langue anglaise. Vous avez tort de nous traiter comme une nation étrangère et rivale. Pour mon compte, je refuse en Amérique le titre d'étranger, et je partage l'avis de ce diplomate qui, devant le prince de Galles, divisait un jour l'humanité en trois classes : les Anglais, les Américains et les étrangers. Je confesse ma stupéfaction d'entendre certains mots dans la bouche de gens qui vantent la pureté de leur descendance et de leur langue anglaises, et qui attribuent à la politique anglaise une méchanceté, une duplicité, un amour de l'arbitraire, n'existant que dans leur imagination maladive*.
Il ne semble pas que cette prédication parmi les gentils ait fait beaucoup d'adeptes : ni le Canada, ni lès États-Unis n'ont encore abaissé leurs tarifs douaniers. Mais, revenu en Angleterre, il poursuivit son œuvre , et sur ce terrain mieux préparé , la semence monta. La crise des Midlands ne faisait qu'empirer. Malgré quelques retours de fortune, les beaux jours de 1870-1873 semblaient et semblent encore à jamais perdus. Le Royaume-Uni, de 1850