Londres, 9 juin
2. Sheffield^s Chamber of Commerce^ Annual Meeting^ 30 janvier i896.
Il faut l'Afrique d*abord, puisque l'Europe devient allemande, l'Asie russe et japonaise, TAmérique yankee. Il faut TAfrique, du Cap au Caire, pour allonger les millions et les millions de tonnes de rails que Ton ne peut plus vendre ailleurs, pour loger les milliers de locomotives et de wagons, et pour placer les tôles, plaques, poutrelles et charpentes de milliers de ponts et de milliers de gares. Du Cap au Caire, 8 ou 9 000 kilomètres en ligne droite, 15 ou 20000 en réalité! comptez les haltes et les stations, les magasins et les baraquements, les traverses et les rails, les passerelles et les barrières, les serrures aux portes, les vitres aux fenêtres, les charnières, les espagnolettes, les poignées, les gonds, les fils de fer, les boulons, les clous, les vis, les machines, les outils, et les cuivrerietj et les ferrures!... Ceux qui ont traversé le Soudan et le Pays des Fleuves disent que ces déserts et ces marais ne vaudront jamais rien, que c'est folie d'aller les prendre! Marchons! désert ou marais, tout est bon pour recevoir les rails de Sheffield et les rivets de Birmingham. Si Tafifaire en fin de compte se trouve mauvaise pour la communauté, les Midlands auront d'abord empoché le bénéfice ! Marchons sur Khartoum ! n'est-ce pas une honte qu'après douze ans Gordon ne soit pas vengé?... Et Khartoum est pris. A l'autre bout du continent, le Napoléon de l'Afrique Australe — ce grand Cecil Rhodes qui partage avec Joe toutes les faveurs du peuple anglais — s'agite et prépare la trouée vers le nord. Les deux armées de la colonie et de la métropole vont se donner la main. Mais les Français barrent la route : Fachoda vient d'être occupé par eux.
Les Français! enfin! voilà si longtemps qu'on les guettait I Songez que, depuis dix ans, partout, on a
lVnglbtebrb et l*impértalisme. 7
rencontré ces gêneurs. A Terre-Neuve, sous prétexte de traités bi-séculaires, en Egypte, sous couleur de serments échangés, au Siam, avec des raisons de mauvais voisins, partout, ils ont entravé Tœuvre d'Empire. En Europe, ils ont trahi la cause sainte du progrès et de la liberté : ils ont mis leurs mains de civilisés et de démocrates dans la main du Cosaque et du Tsar. Et ce faisant, ils ont grandement nui aux intérêts de Sheffield et de Birmingham. Car c'est l'argent français qui livrera l'Asie au Russe, c'est l'argent français qui a conduit le Russe à Pékin et qui va le conduire à Hérat. Et ce même argent français est en train de bouleverser la Russie d'Europe pour le plus grand dommage de l'Angleterre noire : dans cette bonne Russie agricole, productrice de blés, consommatrice d'aciers et de fers, l'argent français vient d'allumer les fournaises industrielles et de créer tout un Pays Noir aux bords de la Volga, de la Khama, du Donetz et du Don. Là, sur des champs de houille et de fer, à quelques cents kilomètres à peine de cette Méditerranée restée anglaise, près des grands fleuves qui descendent vers l'Asie et porteront les bateaux, au milieu de terres peuplées, — où la main-d'œuvre abondante, docile et pauvre, se contente de ce que l'on veut bien lui donner et jamais ne fait de grève, et jamais ne pourra se syndiquer, — là, les Français ou les Belges, leurs commandités, viennent de dresser une centaine d'usines, qui en trois ans ont décuplé leurs produits et qui, pour le monde asiatique, vont être ce que Pittsburg est devenu pour le monde américain *. Déjà le journal du Board of Trade ^ donne les statistiques suivantes :