Dundee, 14 février
populaires, que nul ne songe plus à nier, en face des privilèges que nul ne songe à supprimer en bloc. Car la loi n'est pas l'exposé rationnel et éternel des droits et des devoirs de chacun. Elle n'est que la conciliation, expérimentale et temporaire, des privilèges aristocratiques et des revendications populaires, des droits naturels et des droits légaux1. Elle doit limiter ces deux forces opposées et pourtant indissolubles, empêcher surtout que Tune soit jamais écrasée sous la brutale expansion de l'autre : la loi est avant tout « la garantie du faible contre le fort, la sauvegarde des minorités contre la majorité2 ». L'homme d'État radical, serviteur du peuple, doit sans doute travailler à la poussée constante du programme populaire, à la reconnaissance journalière de quelque revendication nouvelle, à la suppression journalière, au désétablissement, de quelque vieux privilège ; il doit ne pas craindre d'agiter le pays, tant que la prospérité et le bonheur du peuple ne seront pas assurés. Mais, serviteur aussi de la loi, ennemi-né de la force quelle qu'en soit l'origine, — Force is no remedy, — le radical doit, comme la loi elle-même, passer toujours du côté de l'opprimé contre l'oppresseur; il doit défendre le privilège encore établi contre la violence de l'anarchie révolutionnaire, aussi bien que le droit déjà reconnu contre le retour ou la compression du despotisme conservateur...
1. Liverpool, 2o octobre 1881 : // is now the law. It is to-day in actual opération. It may not be perfeet. I am not hère to say that expérience may not show that it also in tum may be capable of and require amendment. But I say we hâve a right to demand that that expérience should be given to us.
2. Birmingham, 29 janvier 1887 : What is the law? The law is the security of the weak against the strong..., the safeguard of the few against the many.
Voilà, d'après J. Chamberlain, quelle est la vraie doctrine radicale. C'est pour avoir constamment appliqué ces principes, en apparence du moins, qu'il fut traité de Judas par les Irlandais. Tant que les conquérants de l'Irlande, les landlords privilégiés, cherchèrent à étouffer les cris du peuple sous la coercition de leurs amis les Tories, il fut du côté des Irlandais, car il hait la coercition : — / hâte the coercton, fut toujours son adage. Il chercha, d'accord avec les Irlandais, les moyens légaux pour réformer constitutionnellement cet état de choses : il devint le confident et le conseiller intime de Parnell. Mais quand, — c'est ainsi du moins qu'il expliqua la chose à ses électeurs, — quand, impatients des lenteurs légales et des nécessités constitutionnelles, Parnell et les Irlandais recoururent aux moyens révolution naires du Plan de campagne, puis quand ils réclamèrent le droit de briser l'union constitutionnelle, traditionnelle, indissoluble des trois royaumes, il resta du côté de la loi et de la constitution : faisant, comme toujours, passer son devoir de radical, disaitil, avant ses préférences ou ses obligations d'ami, il devint le plus grand adversaire de Parnell et de l'indépendance irlandaise.
De même, à l'égard des partis anglais, c'est pour avoir constamment tenu la conduite apparente d'un vrai radical qu'il est aujourd'hui traité et qu'il sera toujours traité de lâcheur et de traître. Car il faut s'entendre : whig et tory, les deux partis de la vieille Angleterre peuvent avoir leurs règles, leurs traditions, leurs formules, et leur foi en la parole d'un maître, d'un leader. Les citoyens de la vieille Angleterre peuvent se dévouer, corps et âme, depuis leur naissance jusqu'à leur mort, au service de l'un ou
l'autre de ces frères rivaux. Mais la nouvelle Angleterre, prétend J. Chamberlain, n'a pas à s'occuper de ces querelles : ce sont affaires du voisin. Elle ne doit avoir en vue que son propre intérêt et son propre triomphe. Elle ne peut les assurer à elle seule, n'étant pas de force à lutter contre les deux mainteneurs de la vieille Angleterre à la fois. Mais il se trouve que, de ces deux frères ennemis, l'un ou l'autre est toujours disposé à lui tendre la main : entre eux. elle peut être l'arbitre, qui fait pencher la balance et qui empoche le prix de la pesée. Au gré donc de ses intérêts présents, le parti radical fera alliance tantôt avec les whigs et tantôt avec les tories, et il restera fidèle à cette alliance temporaire, tant qu'il en percevra le profit. Mais il changera d'ami, le jour même où, de l'autre côté, le bénéfice lui semblera plus grand ou plus sûr. C'est par ce jeu de bascule qu'il a toujours avancé sa cause. Ce sont les whigs quj lui ont fait les grandes réformes électorales (1832- 1867-1884». Mais ce sont les tories qui lui ont donné le Libre-Échange et les grandes réformes administratives.
A la mesure de ces principes, la voltige politique de J. Chamberlain devient une courbe parfaitement calculable. Quand il arriva au Parlement en 1876, les radicaux étaient unis aux whigs pour former le parti libéral. Il entra dans ce parti, mais, dès l'abord, il prévint de ses intentions : « Je ne suis pas un whig, ni certainement un tory, mais un radical... et je crois qu'un parti est l'union plus ou moins temporaire de gens ayant un but commun, important, à atteindre ». »
1. Fortnightly Reiiew. XXIV. p. 726. Warrington, S septembre 18S5.
Il ne considérait cette union que « comme un moyen, une occasion — an opportunity — d'avancer la législation radicale * ». 11 accepta donc l'autorité du leader, mais à la condition que ce leader lût de son choix, et il lit rétablir Gladstone, que les whigs avaient écarté comme trop enclin au radicalisme. Il accepta de même l'organisation du parti, mais à condition qu'elle fût retaillée sur le patron radical. Jusqu'alors le leader et ses intimes, tèles pensantes, décidaient de tout; J. Chamberlain n'a jamais pu avoir confiance dans l'intelligence d'autrui, « quelque colossale qu'elle pût être * ». Il mit donc le leader sous le contrôle du peuple, en syndiquant tous les comités libéraux du royaume et en convoquant, à Birmingham, une sorte d'assemblée du peuple libéral; devant ce caucus dénomination empruntée par ses adversaires à la langue de la démagogie américaine), le chef libéral dut venir exposer ses projets et ses actes : le parti libéral passait ainsi sous le contrôle des Deux Mille de Birmingham, c'est-à-dire sous le contrôle de J. Chamberlain lui-même3... A ces conditions il accepta le mot d'ordre et les formules du parti. Il s'en alla prêcher le programme autorisé. Mais, sur les mêmes plates-formes libérales, il donnait aussi, sans l'autorisation du leader, son propre mot d'ordre et son programme brummagem. Il ne s'inféoda jamais au
!. Birmingham, '2 juillet