Annual Séries, n
LE LIBRE-ÉCHANGE 21 i
temps, elle manque de contremaîtres et de cadres inférieurs. Mais l'égoïsme des unionistes anglais les lui fournit bientôt pour le double dommage du Lancashire. Car Manchester avait au Levant des clients et commissionnaires qui, depuis un demi-siècle, prenaient ses 61s et les tissaient, prenaient ses tissus cl les caravanaient dans tout l'Empire turc, en Transcaucasie, en Perse, jusqu'à l'Océan Indien et jusqu'au Turkestan. Chez le Turc, l'Arabe, le Russe cl le Persan, ces courtiers arméniens faisaient les affaires anglaises avec une honnêteté et une fidélité jamais démenties. Ils comptaient en retour sur la protection efficace que l'Angleterre leur avait promise par la Convention de Chypre et que pendant vingt ans l'Angleterre libérale leur avait maintenue. Mais, quand le Sultan se mit en tète de massacrer les Arméniens, l'Angleterre impérialiste oublia sa promesse, pour ne pas du même coup réveiller certaines autres promesses touchant l'Egypte. Ce ne fut pas faute des avis et des récriminations du grand old libéralisme; mais comment les Midlands auraient-ils pu mettre en balance l'extermination d'un peuple et la construction future d'un grand railway du Cap au Caire? Le Lancashire perdil ses vendeurs :• ses marchandises engorgent aujourd'hui les douanes turques sans pouvoir pénétrer dan- le pays '. En même temps, les échappés du massacre arménien se réfugiaient en Amérique, et là, ces tisseurs de père en fils, ces artisans toujours assis aux auvents du bazar, sobres, économes el souples, devenaient pour la lilature et le tissage américains l'élément de suc-
I. Manchester Chamber of Commerce, MontJily Record, février 18'J9.
ces1... Il est des heures où l'on constate expérimen talement que la politique d'honnêteté est peut-être la plus profitable.
C'est ainsi que Manchester a perdu ou perdra la clientèle des Etats-Unis. Puis, le Mexique et le Brésil ont pris les mêmes mesures protectionnistes, et leur industrie cotonnière s'est fondée. Puis la concurrence allemande et italienne est survenue dans les républiques du Sud où l'élément italien et allemand est si nombreux5. Dans les deux Amériques, depuis 1872, Manchester a vu baisser de jour en jour sa clientèle. Son chiffre d'affaires y est toujours considérable. Mais sauf le Mexique et l'Argentine, elle sent ce domaine lui échapper :
Exportation vers les Amériques.
États-Unis 5,3 3,8 2.7 2.1 2,6
Mexique 0,3 0,8 0,5 0,7 0,5
Colombie 0,5 0,6 0,8 0,7
Chili, 1,2 0,6 1,4 1,1 0,8
Brésil 3,5 3 3,4 2,7 1,8
Argentine 1,3 1,3 1.9 1,9 1,2
Millions de livres sterling.
Evincée ou chassée du monde occidental, Manchester se tourne vers les royaumes du nord et vers les vieux empires de l'Orient. Elle fait de Copenhague l'un de ses entrepôts, et de la Baltique l'un de ses domaines. De 1870 à 1890,1e Danemark, les royaumes Scandinaves et la Russie augmentent peu à peu leurs commandes. Le Danemark surtout trouve son bénéfice à ce commerce : en paiement des filés et tissus qu'elle lui fournit, Manchester lui prend ses lards, ses