‹ L'angoisse de Pascal. Édition suivie d'une étude sur Les deux maisons de Pascal à Clermont-FerrandChapitre 1 sur 4 · MAURICE BARRÉS · texte numérisé non relu

MAURICE BARRÉS

Cette conférence a été donnée le 3 et le 8 mars 1909, à V Université des Annales et répétée, peu après, dans la salle de la Société de Géographie, au profit de la Ligue des Patriotes.

Messieurs,

IL y a certains auteurs, Corneille et Pascal, au premier rang, ([ue nous étudions non pas seulement })Our nous y plaire, mais pour devenir meilleurs. Cela tient à la i;ran-

deur de leur âme. Mais, précisément à cause de cette haute qualité, je suis inquiet, je crains de vous fournir une image de Pascal inférieure à celle que vous tireriez ^ous-même de sa lecture, je crains de diminuer la vertu de son œuvre par une interprétation médiocre. Aussi veux-je mettre, au début de cette leçon, une sorte d'acte de modestie, ne rien dire qu'en me déclarant tout prêt à me rectifier si l'on m'aide à mieux voir. Je suis tout prêt à m'excuser, si j'ai fait tort, pai' mes raisons, à ce grand homme, le plus vénérable assurément dans toute la suite des héros français. Je vou-

(Irais employer, au seuil de cette causerie, la formule religieuse :

« Que ce (jui n'est pas utile à la gloire de Pascal soit efï'acé, je le rétracte. »

D'abord, posons nettement que je ne cherche pas ici à vous donner une idée complète de Pascal. Je veux seulemenl vous indiquer ce ([ue, pour ma pari, je suis capable d'y prendre. Et, cela même, comment vous le communiquer ? 11 nous faudrait un certain nombre de méditations en commun que vous prolonge-

riez chez vous. Il faudrait beaucoup de silence après mes commentaires et laisser Pascal s'éveiller dans vos consciences. Ce n'est pas en trois (juarts d'heure qu'on peut donner rintellii^ence d'une œuvre qui est une conception globale de la vie.

Mais peut-être qu'en trois quarts d'heure, on peut susciter, chez quelques auditeurs, le désir de Pascal, les orienter vers sahaute religion.

Il s'agit, messieurs, devons mettre sur le chemin de Pascal, de vous permettre, non pas de l'accompagner (grands dieux ! il ne s'agit pas de

cela), mais de le voir passer et de le suivre, tant bien que mai, du regard.

Je vais donc ramasser toutes mes remarques sur un même point, sur un texte très bref, mais le plus sigui licatif, afin de vous amener aussi près que possiljle de cette grande âme. J'essaierai de vous conduire où palpitent les minutes sublimes, et cette leçon va porter tout entière sur l'interprétation de quelques lignes seulement, — à mon avis, les plus importantes pour l'illumination de Pascal.

Toutefois, avant d'en venir à ce

commentaire, apprenons un peu à connaître l'homme que, tout à l'heure, nous allons voir dans sa plus grande crise morale.

Il y a beaucoup d'endroits où l'on peut aller songer à Pascal, où l'idée que nous nous faisons de lui prend de la chair, redevient humaine, vivante.

« Qui veut comprendre le poète, dit Gœthe, doit aller dans le pays du poète. »

Vous éprouveriez ime grande émo-

lion si, après avoir lu, par exemple, le livre très sûr et très charmant d'André Hallays, vous vous promeniez quelques heures, paisiblement, dans les fonds de Port-Royal. Mais c'est à Glermont que Ton peut le mieux se rendre compte des assises humaines de ce grand chrétien, distinguer ce qu'il y a de commun entre lui et nous, voir sa part française, bourgeoise et provinciale.

Tous les ans, j'ai l'occasion de passer plusieurs semaines auprès de Glermont et de parcourir la terre natale de Pascal. J'ai vu et décrit les

derniers vestiges de sa maison natale, au moment où l'on achevait de la démolir. Régulièrement, chaque été. je visite le château de Bien- Assis, qui appartenait aux Périer, parents et amis de sa famille. Je vais saluer, dans la salle des Actes de l'Hôpital général, le portrait de sa sœur Gilberte, Madame Périer. Que ne puis-je, enfin, vous raconter la promenade que j'ai faite avec le savant M. Elie Jaloustre, dans la Limagne, au petit village de Gerzat, patrie de la mère de Pascal, née Bégon. Nous avons examiné le vieux domaine de Donas-Vignas, que possédaient les

Bégoii, qui passa aux mains de la nièce de Pascal, Marguerite Périer, la miraculée, qui fut vendu par elle, en 1714. aux hospices de Clermont et qui leur appartient encore. Ah!

combien j'aimerais vous mener sur tous les points de cet horizon où Pascal se forma. Ces réalités pittoresques nous aideraient, je crois à mieux fixer notre esprit sur cette bourgeoisie de Clermont, sur ces familles Pascal et Périer, sur les sentiments que Biaise Pascal a reçus de naissance. "S'oilà les lieux où ce grand homme a hérité de sa religion et de son Credo ; c'est là que lui et les

siens, sur une longue durée, ont reçu l'empreinte ; c'est là qu'avant l'âge de la réflexion critique, la foi se déposa pour toujours dans sa conscience. A Tombre de ces fortes églises bâties en lave, selon le style roman-auvergnat, qui est tout de sincérité et de force, ses parents ont, pour la vie, joint les mains de ce petit enfant. Ici, bien des générations ont préparé patiemment le rêve intérieur qu'il a exprimé d'un coup de génie : il a été la passion de celte patience. On s'imagine respirer encore, à Glermont, cette atmosphère de grande dignité bourgeoise que l'on

respirait dans la maison de Pascal.

Ce n'est pas une pure imagination.

Écoutez plutôt ce petit billet que m'écrivait im vieux Clermontois :

«< (^uand j'étais jeune, me disaitil, les Péghoux, qui étaient les voisins des Pascal au temps de la naissance de Biaise, habitaient toujours leur vieille maison de famille. Je me rappelle qu'en 1852, il y avait là une vieille demoiselle. Ma mère lui rendait souvent visite, et, quand j'étais sage, — j'avais alors six ans, — elle m'emmenait avec elle. Je garde une impression profonde du respect dont

était entourée Mademoiselle Péghoux. C'est ainsi que devait recevoir son monde Mademoiselle Périer, qui a habité la maison de la rue des Gras et le château de Bien-Assis. »

Sur l'éducation que Pascal reçut dans cette maison de Glermont, nous avons le témoignage le plus précieux : celui de sa sœur.

« Mon frère, dit Madame Périer, voulait savoir la raison de toutes choses, et, comme elles ne sont pas toutes connues, lorsque mon père ne les disait pas, ou qu'il disait celles qu'on allègue d'ordinaire, qui ne sont

pi'opreinciiL que des défaites, cela ne le eonlenlait pas, car il a toujours eu une netteté d'esprit admirable pour discerner le faux. Et on peut dire que toujours, et en toutes choses, la vérité a été le seul objet de son esprit. »

La principale maxime d'Etienne Pascal, dans cette éducation, était de tenir toujours le jeune Biaise audessus de son ouvrage, c'est-à-dire de ne le mettre à rien dont il ne pût entendre la raison. 11 s'appliquait à lui donner une véritable éducation du jugement. Ainsi, avant de lui apprendre les langues, il lui montrait

comment on les avait réduites en grammaire, sous de certaines règles.

Il en allait de même pour ce qui fait l'objet des sciences naturelles. Le résultat de cette éducation et du génie qui était en Pascal fut que, dès son enfance, il ne pouvait se rendre qu'à ce qui lui paraissait vrai avec évidence. Quand on ne lui disait pas de bonnes raisons, il en cherchait lui-même, et il s'attachait à cette recherche jusqu'à ce qu'il eût trouvé une raison capable de le satisfaire.

Et, maintenant, comprenez, sur

une anecdote, à quel degré Biaise Pascal en vint à pousser l'amour de la vérité :

« Un jour, MM. Arnauld, Nicole, de Sainte-Marthe et quelques autres, s'étaient assemblés chez M. Pascal pour y examiner une question religieuse. Chacun expliqua son sentitiment et le soutint. Tous ceux qui étaient présents se rendirent au sentiment de MM. Arnauld et Nicole.

M. Pascal, qui aimait la vérité pardessus toutes choses..., et qui avait parlé très vivement pour mieux faire sentir ce qu'il sentait lui-même, fut

si pénétré de douleur qu'il se trouva mal et perdit la parole et la connaissance... »

Après Glermont, il serait intéressant de le suivre à Rouen, où lui et les siens vécurent dans la familiarité de Fauteur du Cid. On voit, en lisant les Pensées, que de beaux passages de Corneille revenaient aisément à l'esprit de Pascal. Lun et l'autre sont dans la lignée catholique et chevaleresque, dans la même tradition française. On aime à se figurer le jeune Biaise Pascal dans une sorte de veillée d'armes, recevant de

Corneille rentraîncment héroïque de ràmc.

Au risque de trop simplifier, laissez-moi dire que Biaise Pascal esl l'élève de la grande bourgeoisie française, mûrie dans les études juridiques et théologiques, et de la poésie cornélienne.

Cet homme, ainsi formé, était malheureux, vivait dans l'angoisse. Eh bien ! messieurs, qu'est-ce donc que la douleur de Pascal ?

On a mêlé de raisons bien médiocres les explications qu'on nous fournissait sur l'angoisse de Pascal, angoisse poussée jusqu'à la douleur. On a dit que, durant sa « période mondaine » , il souffrait de la médiocrité de son nom et du manque de ses ressources, qui ne lui permettaient pas de traiter en égal les jeunes grands seigneurs qu'il fréquentait.

C'est prêter à Pascal des froissements d'honnête fonctionnaire en province.

Pascal souffrir du manque d'argent, du manque d'égards ! Ces médio-

crités peuvent-elles loucher une âme si forte! Elles valent pour expliquer un Julien Sorel. Mais quoi de commun, je vous prie, entre le personnage de Stendhal, jeune bcte de proie, et Pascal, qui a la noblesse ardente des archanges ? Un Pascal se fait de l'univers une vue qui ne lui permet pas de connaître ces pointes et ces insolences de caste sur lesquelles un Julien Sorel ou bien encore une jeune Madame Roland vont s'ulcérer. Il ne peut pas voir les dédains des gens du monde. Les natures vulgaires s'écartent instinctivement de lui avant même qu'il ait

enregistré leur existence. Ce n'est pas donné à n'importe qui de prendre rano- dans la vie intérieure de Pascal. D'ailleurs où qu'il pénètre, il est bientôt, d'une certaine manière, non pas l'égal, mais le plus noble. D'une noblesse qui ne se marque point par la place que l'on occupe à tal)le. Il se fait reconnaître comme une supériorité dans l'ordre de l'esprit et du cœur ; il devient l'objet de l'attachement et du respect partout où il y a de l'humanité.

Je sais bien que Gœthe (grand homme qui fut l'antithèse exacte de

Pascal, cl celui qui sentirait ces deux êtres aurait senti loute l'humanilé supérieure), je sais bien que Gœthe nous montre un Werther attristé par la morgue des grands. Et l'on se rappelle que Napoléon, à Erfurt, lit reproche au romancier d'avoii' donné à son personnage cette suscepLibililé mesquine. Mais Werther, au milieu de ses effusions poétiques, demeure un pied plat allemand. Sa sensibilité à la nature, si belle, si touchante, est d'un déprimé. ^^ crther n'est pas un héros...

Croire qu'un Pascal pouvait être

humilié faute d'argent et faute de naissance, c'est méconnaître la puissance rayonnante, aussi bien que le ressort intérieur du héros.

Au reste, faites attention qu'un Pascal, s'il avait été froissé par l'ordre social de son temps, il l'aurait témoigné par de terribles coups.

L'auteur des Provinciales eût tout pulvérisé.

La douleur de Pascal ne vient pas du dehors. Elle ne peut naître que de son génie. C'est une grande tragédie intérieure, qui n'emprunte

aucuii ressort à la comcclie bourgeoise. Celte âme forte et frémissante, quand elle se dirige vers la solitude des sommets, ne fait qu'accomplir sa destinée, obéir à sa loi.

Il faut d'abord considérer que Pascal a été torturé de douleurs physiques, malade depuis sa plus tendre enfance jusqu'à sa mort. C'était une maladie mobile : il se disait sujet au changement. A l'âge d'un an, il tomba en langueur et présenta des phobies.

Il ne pouvait voir de l'eau sans se livrer à des emportements très grands. Il ne pouvait voir son père

et sa mère l'un auprès de l'autre, sans crier et se débattre violemment.

Il faillit mourir. Sa sœur nous dit qu'à partir de l'âge de dix-huit ans, il n'eut pas un jour sans souffrance.

Il ne supportait de boire que du liquide chaud, et goutte à goutte ; il ne cessait de ressentir de violentes douleurs de tête et d'entrailles. A vingt-quatre ans, il se trouva dans une espèce de paralysie depuis la ceinture jusqu'en bas ; il était réduit à marcher avec des potences ; ses membres inférieurs, ses pieds surtout, étaient toujours froids comme du marbre. On raconte, mais ce n'est

pas certain, ([u'à partir de 1654, il croyait toujours avoir à sa gauche un abîme, et ([ue, pour se rassurer, il faisait mettre de ce côté une chaise.

Après trente-cin([ ans, ses quatre dernières années ne furent qu'une perpétuelle langueur. Il soulfrait de telles douleurs qu'il ne pouvait ni converser, ni lire, ni travailler. Ce renouvellement de ses maux avait commencé par un mal de dents qui lui ôtait tout sommeil. 11 fut pris de dégoûts qui l'empêchèrent de se nourrir, et d'une douleur de tête qu'il disait extraordinaire. Des convulsions le secouèrent et ne le (juittèrent

plus jusqu'à sa mort, qui survint en sa trente-neuvième année.

Au milieu de ces soullrances protéiformes, Descartes eut la bonté de venir le voir pour le soigner. Descartes n'était pas médecin, mais il connaissait très bien la physiologie.

Il conseilla le lit et des bouillons.

C'est, aujourd'hui, le traitement classique des neurasthéniques.

Ces infirmités ne sont rien auprès des sublimes tristesses dont Pascal était la proie. Son véritable mal, l'angoisse de Pascal, c'est la rigueur et l'intensité de la pensée. Entre mille

témoignages familiers aux lecteurs des Pensées, écoutons cette note que Port-Royal n'avait pas osé publier et que Faugère a mise au jour en 1844:

<< Le monde ordinaire, écrit Pascal, a le pouvoir de ne pas songer.

Ne pensez pas au passage du Messie, disait le Juif à son fils. Ainsi font les nôtres souvent. Ainsi se conservent les fausses religions et la vraie même, à l'égard de beaucoup de gens. Mais il y en a qui n'ont pas le pouvoir de s'empêcher ainsi de songer, et qui songent d'autant plus qu'on leur dé-

fend. Ceux-là se défendent des fausses religions, et de la vraie même, s'ils ne trouvent des discours (c'est-à-dire des raisonnements) solides. »

Pascal était de ceux qui ne peuvent s'empêcher de songer. Il voulait que toutes les choses sur lesquelles son attention s'arrêtait lui devinssent intellioibles. Il avait besoin de comprendre la cause de chaque phénomène particulier et la cause de toutes les causes, c'est-àdire Dieu.

Voilà un état d'esprit dont, vous et moi, messieurs, nous ne pouvons pas avoir im sentiment exact. Dans le cours ordinaire de la nature, l'action divine, la Cause se dérobe à nos regards. Vous et moi, nous en prenons notre parti. Mais non pas un Pascal. C'est que nous ne sommes pas des génies scientifiques. Et lui, ne l'oublions pas, il est avant tout l'homme qui a fait faire des progrès décisifs à la physique et aux mathématiques.

C'est un savant. Mais qui, des méditations, passe tout droit au résul-

tat pratique. Un songeur, mais qui, dans les songes, poursuit des instruments de vie. S'il voit son père accablé par des travaux de financier, il construit la machine k calculer ; s'il monte au puy de Dôme, il en rapporte le baromètre ; s'il vient à Paris, il invente l'omnibus, et, à la campagne, la brouette. Du jour qu'il entendra les querelles de ces Messieurs de Port- Royal, il leur fournira cette arme : les Provinciales. Admirons ce génie à la César, ce clair et rapide conquérant. En voilà un à qui ça ne suffit pas de reconnaître la vérité, comme un astronome avec sa

lunette constate la marche des astres, ou comme un chimiste, dans sa cornue, distingue les éléments qui compose les corps. Pour lui, rien ne demeure un problème abstrait, et chacune de ses songeries tourne droit sur une réalité. Que sera-ce donc s'il aborde une méditation qui intéresse notre salut ? A la poursuite de la vérité suprême, c'est un ébranlement de tout son être.

L'angoisse de Pascal, ce n'est pas la peur de l'enfer, comme l'a cru Barbey d'Aurevilly ; ce n'est pas.

non plus la mélancolie d'Hamlel

devant la tête de mort, et ce n'est pas davantage le vertige d'un philosophe qui se jette, par désespoir, dans la solution chrétienne. Pascal c'est un esprit scientifique qui cherche la vérité totale, la vérité qui discipline le monde de l'âme, comme elle gouverne les phénomènes physiques. Il voudrait recevoir de l'univers une règle de vie, mais il constate l'impuissance de la science à nous livrer ce secret essentiel. Ce qui l'effraye, l'effroi de Pascal, c'est « le silence éternel de ces espaces infinis ».

Pascal a fait la critique de nos facultés. Il a reconnu leurs limites et notre impuissance. Cet éternel ignornbimus, qui fait, encore aujourd'hui, souffrir les hommes prédisposés à la grande curiosité, c'est proprement le mal de Pascal.

Pour en avoir l'idée, il faudrait participer de la puissance intellectuelle et sentimentale de ce grand homme, il faudrait être capable de se former des images, égales en force et en netteté à celles que son génie se formait du clair-obscur de l'univers et de la vie. Il faudrait, comme lui, être, à la fois,

l'émule de Descartes et l'ami de Corneille. Cependant, une âme moyenne, pourvu que la sensibilité chrétienne soit vivace en elle, peut s'émouvoir auprès de Pascal, car le tourment de ce grand homme a les accents catholiques. L'auteur des Pensées ne fait qu'animer, avec sa prodigieuse imagination, des idées religieuses qui sont déposées au fond de chacun de nous. Quand nous croyons admirer son génie dans ce qu'il y a de plus personnel, nous admirons, en même temps, toute l'architecture chrétienne. S'il avait fallu que Pascal réinvenlât un sys-

tcme de vie intérieure, comme, enfant, il réin\ entait la i;éométrie d'Euclide, même avec son sens exceptionnel du divin, il ne serait pas allé très loin. Ce qui le porte, c'est tout le christianisme. Ce mystérieux Pascal n'est un être d'exception que par son intensité : c'est l'un de nous, mais sublime. C'est le héros catholique.

Ardente curiosité pour les problèmes des mathématiques et de la nature, aspirations à la Corneille, toutes les puissances de la poésie et de la science, toutes les grandeurs de l'homme, voilà ce cpii se mêle en

Pascal, mais tout cela dans un rythme catholique (1).

La Portia de Shakespeare parle, ({uelque part, d'une musique que tout homme porte en soi. « Malheur, ditelle, à qui ne l'entend pas. » Pascal aspire à vivre selon ses voix. De là, cette exaltation perpétuelle de l'hon-

(1) 11 suit de là que, pour comprendre Pascal, il faut s'adresser à des commentateurs chrétiens (de même, par exemple, que s'il s'agit de comprendre les prophètes d'Israël, nul ne peut être écouté avec plus de profit qu'un James Darmesteter). Le jour où le catéchisme ne serait plus appris par cœur, l'intelligence de l'œuvre de Pascal baisserait. Des âmes où la sensibilité chrétienne est éteinte, avec toutes les éruditions du monde, n'arriveront jamais au sentiment de Pascal.

neur, delà fierté, du sacrilice. De là, cet idéal de renoncement à tout ce qui n'est pas le plus noble. 11 rejette tout ce qui diminue, abaisse l'ûme. lia un préjugé contre tout ce qui est facile, aisé, agréable. Il est le modèle achevé de ceux qui résistent à tous les assauts par lesquels la nature, avant de nous anéantir, essaye, chaque jour, de nous entamer. Il veut se contraindre soi-même, s'imposer aux choses, résister à l'univers, ne pas se dissoudre, durer. « Je ne veux pas construire sur les fleuves », dit-il. Dans l'universel écoulement, il n'entrevoit de paix et de sécurité, de refuge qu'en Dieu.

Poursuite angoissante de la vérité suprême ! Nous ne saurions en refaire, comme autant d'étapes, tous les raisonnements. Du moins sommes-nous capables de saisir l'état d'esprit de Pascal. Nous ne pouvons pas entendre la musique sublime qui emplissait cette âme, mais nous pouvons retrouver le thème, le livret de ce drame éternel aux couleurs chrétiennes.

Ce livret, sans simplifier outre

mesure, il nous est permis de dire que c'est le Psaume 118, un longpsaume que Pascal méditait chaque jour et pour lequel, nous dit sa sœur Gilberte, il avait un amour sensible.

Il y voyait tant de choses admirables, qu'il trouvait de la délectation à le réciter, et quand il s'entretenait avec ses amis de la beauté de ce psaume, il se transportait d'une telle manière qu'il paraissait hors de lui-même.

Gomme il sérail intéressant de suivre, strophe par strophe, ce chemin que parcourait quotidiennement la pensée de Pascal ! Ce Psaume

118 — Beati immaculati in via, (( Heureux ceux qui sont intègres dans leur ^'oie et qui marchent dans la loi de T Éternel » — est, dans chacun de ses versets, une invitation pressante et répétée, la sollicitation d'une âme qui demande le chemin pour rejoindre Dieu. Il commence et finit en parlant des Voies du Seigneur, du Chemin de rÉternel. C'est cette idée indéfiniment reprise qui fait l'unité de ce psaume, le plus long de tous. David y répète, cent soixante-seize fois, la voie du Seigneur, la loi du Seigneur, son commandement, son décret, son en-

seignemenl, sa science. A chaque instant, réapparaissent les mots :justifîcatioiu se justifier , être justifié, être blanchi. Ce ne sont que reprises, métaphores orientales : une exubérante [profession de foi, un perpétuel jaillissement. On n'y trouve pasl'unité classique, mais l'unité tout de même, en ce qu'il est tout entier une adjuration à bien vivre. Il s'accorde avec l'appel de Pascal dans son angoisse :

« Où trouverai-je ma voie ? »

Cette préoccupation de trouver sa voie, qui relie le roi David à Biaise Pascal, n'est étrangère à aucun esprit supérieur. Elle prend, chez Pascal,

une forme chrétienne et catholique ; mais voulez-vous me permettre de vous montrer, par une belle histoire, quelle forme elle peut prendre chez un Gœthe ?

Ce n'est pas m'écarter de mon sujet, mais vous aider, je crois, à mieux apprécier, par un saisissant contraste, le génie pascalien.

En 1822, il V avait, à Weimar, un jeune homme de dix-sept ans, qui é tait rempli d'admirat ion pour Gœthe . Il désirait vivement le voir. Il réussit à pénétrer dans im jardin qui dominait celui de son grand homme, et de là, caché derrière un buisson, il

suivait les mouvements du vieillard.

On possède une lettre de ce jeune i^arçon.

«■ Dans toute la personne de Goethe, dit-il, éclate sa grandeur. Sa démarche majestueuse, son front, la belle forme de sa tête, son œil de feu, tout cela rappelle Faust, Marguerite, Goetz, Iphigénie, le Tasse.

Je n'ai jamais vu un homme si grand, si robuste, et si beau, à un âge si avancé. Je le vois, maintenant, tous les jours, dans son jardin, et j'éprouve autant de plaisir que d'autres en trouveraient à considérer des bustes ou

à étudier de beaux portraits et de belles gravures. Il marche, d'ordinaire, à pas lents, ça et là, dans les allées du jardin, sans s'asseoir; mais souvent, debout devant quelque produit du règne minéral, il se livre à des réflexions qui durent une demiheure. Si je pouvais deviner sa pensée et son langage avec lui-même, dans de pareils moments î II joue avec les jolis enfants de son fds, après avoir quitté les fleurs et les plantes. Au fond, c'est mieux que si je l'avais approché et entretenu. Supposons qu'il s'engage dans une conversation véritable avec moi, que serait-ce pour

lui \m garçon de dix-sept ans? Mais je me félicite beaucoup d'être au printemps, où les boutons s'épanouissent, car j'épierai assidûment les conversations de Gœthe avec les fleurs et les oiseaux, et je vous écrirai tout ce que j'en saurai, ou, du moins, tout ce que j'en pourrai deviner. »

Nous ne savons pas si ce jeune enthousiaste a deviné la conversation de Gœthe avec les plantes, les bêtes et les cailloux du jardin ; mais, cette conversation, nous la connaissons.

En eiïet, un Anglais, de passage à

Weimar, vers 1830, parlait au grand poète de l'émancipation des catholiques en Angleterre, et celui-ci lui déclara :

— Ces questions religieuses ne m'intéressent pas.

L'Anglais, fort choqué, répliqua que toute vérité vient de Dieu et par la voie de l'Église. Goethe tenait, à ce moment, une fleur dans la main, et un papillon voltigeait dans la chamhre.

— Sans doute, fit le vieillard, toute vérité vient de Dieu, mais l'Église

n'a rien à y voir. Dieu nous parle par celle fleur, parce pai)illon, seulement ces gaillards-là ne rculendenl pas.

Vous le voyez, un Gœthe^un Pascal, tous en reviennenl au problème essenliel : par quelle voie trouver la vérité? Pour ini Gœlhe, un homme peut se perfectionner en jouissant de tout ce qu'il y a de noble dans la vie. Pour lui l-*ascal, non. Et, pourtant, son âme, a été tentée par son génie, qui lui montrait la volupté, la gloire et la curiosité scientifique plus belles, plus tentantes qu'aucun homme ne les a vues, car, u à mesure ([u'on a

plus d'esprit, les passions sont plus grandes ». Il a été sollicité par tous les grands divertissements ; il a connu la grandeur de tout ce qu'il décidait de rejeter, la grandeur des plaisirs empestés, comme il appelle la gloire et les autres délices. Ah I qui pourrait écrire la tentation de Pascal !

Il était tenté par l'amour, en tout cas, touché tendrement par ses sœurs, et il se reprochait les amitiés particulières. Il était tenté par l'ambition. (( Une des choses, raconte Nicole, sur lesquelles feu M. Pascal avait plus de vues, était l'instruction d'un prince que l'on tâcherait d'éle-

ver de la manière la plus proportionnée à l'état où Dieu Tappcllc, et la plus propre pour le rendre capable d'en remplir tous les devoirs et d'en éviter tous les dangers. On lui a souvent ouï dire qu'il n'y avait rien à quoi il désirât plus contribuer, s'il y était engagé, et qu'il sacrifierait volontiers sa vie pour une chose si importante. »

Quand je regarde ce liévreux Pascal aux prises avec ces grandes sollicitations, il me revient à l'esprit le beau mot si triste et si lier qui soulève, exalte l'àme, le mol qui fait toute l'oraison funèbre d'un héros du Nord

^ oO ^

dans Shakespeare : « C'était un combattant. »

Pascal est malheureux; mais, aux yeux d'un chrétien, la douleur est précieuse. A condition, toutefois, qu'un mouvement d'amour vienne détendre, amollir celui qui la subit.

« Si l'amour ne se joint pas à la douleur, écrit l'abbesse de Sainte-Cécile de Solesmes, celle-ci nous entraîne dans les sombres demeures où habite l'esprit du mal. » Chez celui qui esl atteint par la douleur, encore faut-il que les sources de la tendresse, de la bonté, de l'amour, viennent à s'ouvrir. Et, pour vous rendre intelli-

<^iblc celle sulilime psyclioloi^ie des chrélicns. \'oici un Irail (jue je me rappelle a\ oir lu clans la règle de saint Benoît. Ce grand homme, après avoir ordonné d'excommunier et de mettre à l'écart tels frères qui ont commis de graves fautes, ajoute ceci, c[ui est très touclianl : « L'abbé enverra, comme sous-main, pour consoler l'excommunié, des frères âgés et sages, qui, comme à la dérobée, réconforteront ce frère chancelant et l'engageront à faire une humble satisfaction. Qu'ils le consolent surtout, de peur qu'il ne soit absorbé par l'excès de la tristesse. »

Evidemment, cela ne s'applique pas tout droit à Pascal, mais je vous le raconte pour vous aider à comprendre qu'il ne suffisait pas au perfectionnement de ce grand homme qu'il souffrît ; il fallait encore que sa souffrance fût attendrie par l'amour.

Qui donc a ouvert les sources de la tendresse et de la vie du cœur chez Pascal ? Qui donc a consolé ce héros malheureux ? C'est ici qu'interviennent ses sœurs, Jacqueline, devenue en religion sœur sainte Euphémie, et Gilberte, devenue Madame Périer.

Cette Jacqueline, dans sa première jeunesse, était un type charmant de

Précieuse. A Rouen, l'auteur du Cid s'élail amusé à lui enseigner l'art des vers. Au couvent, elle se consacra particulièrement aux petits enfants.

Elle écrivit un petit livre tendre et réser\é, un Règlement pour les Enfants, (( d'après ce qui s'est pratiqué à Port-Royal-des-Ghamps pendant de longues années ».

Elle avait été poussée dans les ordres par Pascal, et, maintenant, elle s'employait à le ramener à la religion stricte. Ce frère et cette sœur sont des jaloux sublimes. Il déplaisait à Pascal que sa sœur s'engageât dans le mariage, c'est-à-dire, à

son jugement, dans « la plus pénible et la plus basse des conditions du christianisme, condition vile et préjudiciable, car les maris, quoique riches et sages, sont de vrais païens devant Dieu ». Quant à Jacqueline, elle voulait que Pascal eût pour principal et unique objet Tidéal dans lequel elle-même s'emprisonnait. Pascal ne veut pas que Jacqueline appartienne au monde. 'Jacqueline ne veut pas c[ue son frère appartienne au monde.

Depuis une année que son angoisse avait pris cette intensité, Pascal allait fréquemment et de plus en plus vi-

siter sa sœur au parloir du Port- Royal (le Paris, et celle-ci a raconté toute celte crise dans les termes modérés et pleins qui sont le style et même la dignité de cette famille. Je veux vous rappeler cette lettre, pour ({uc l'état d'esprit de Pascal soit devant vous comme une chose sensible :

« Vers la fin de septembre dernier (1654), écrit Jacqueline à sa sœur Gilberte, il me vint voir ; et, à cette visite, il s'ouvrit à moi d'une manière qui me fit pitié, en avouant qu'au milieu de ses occupations qui étaient

grandes, et parmi toutes les choses qui pouvaient contribuer à lui faire aimer le monde et auxquelles on avait raison de le croire fort attaché^ il était de telle sorte sollicité à quitter tout cela, et par une aversion extrême qu'il avait des folies et des amusements du monde, et par le reproche continuel que lui faisait sa conscience , qu'il se trouvait détaché de toutes choses à un point où il ne Tavait jamais été ; mais que, d'ailleurs, il était dans un si grand abandonnement du côlé de DieUy qu'il n'éprouvait aucun attrait j mais qu'il sentait bien que c'était plus sa raison et son propre

esprit ({uircxcilait à ce qu'il connaissait de meilleur, ({ue non pas le mouvement de celui de Dieu...

« Cette confession me surprit autant qu'elle me donna de joie. Dès lors, je conçus des espérances ([ue je n'avais jamais eues, et je crus vous en devoir mander quelque chose, afin de vous obliger à prier Dieu. Si je racontais toutes les autres visites aussi en particulier, il faudrait en faire un volume, car, depuis ce temps, elles furent si fréquentes et si longues, que je pensais n'avoir plus d'autre ouvrage à faire. Je ne faisais que le suivre, sans user d'aucune

sorte de persécution, et je le voyais, peu à peu, croître de telle sorte que je ne le connaissais plus (je crois ([ue vous en ferez autant que moi, si Dieu continue son ouvrage), particulièrement en humilité, en soumission, en défiance, en mépris de soi-même et en désir d'être anéanti clans l'estime et la mémoire des hommes. Voilà ce qu'il est, à cette heure; il n'y a que Dieu qui sache ce qu'il sera un jour. »

Ainsi, les deux sœurs et le frère sont inspirés, tous les trois^ par le même esprit. Ils ont les mêmes traits

sur le visage el les mêmes sentiments dans le cœur. Jacqueline et Gilberte ont participé, en l'adoucissant, au développement de cette longue crise d'angoisse (cpie j'ai essayé de rendre intelligible I, par où Pascal s'acheminait vers cette soirée fameuse, vers cette veille remplie de toutes les ardeurs mystiques où il vit face à face la vérité sublime quil cherchait.

De cette veille, à laquelle nous arrivons, de ce haut moment, il

nous reste un documeni à la fois mystérieux et précis : c'est le papier^ je dirais le grimoire, dont vous avez une copie dans les mains.

Ce papier fut trouvé après la mort de Pascal dans des conditions singulières, qui semblent appartenir au roman, et que je veux vous rappeler.

Peu de jours après la mort de M. Pascal, un domestique de la maison s'aperçut, par hasard, que, dans la doublure du pourpoint de cet illustre défunt, il y avait quelque chose qui paraissait plus épais que le reste . Ayant d écousu cet endroit, pour voir ce que c'était, il y trouva un

petit parchemin plié et écrit tie la main de Pascal, et, dans ce parchemin un papier écrit de la même main :

Tun élait une copie lidèle de Tautrc.

Ces deux pièces lurent aussitôt mises entre les mains de Madame l^érier (la sœur de Pascal), qui les fît voir à plusieurs de ses amis particuliers.

Tous convinrent qu'on ne pouvait pas douter que ce parchemin, écrit avec tant de soin, et avec des caractères si remarquables, ne fût une espèce de Mémorial, qu'il gardait très soigneusement, pour conserver le souvenir d'une chose qu'il voulait avoir toujours présente à ses yeux

el à son esprit, puisque, depuis huit ans, il prenait soin de le coudre et le découdre, à mesure qu'il changeait d'habit. »

De ces deux originaux, celui sur parchemin a disparu ; l'autre, sur papier, est à la Bibliothèque Nationale de Paris. Il forme la première page du manuscrit autographe des Pensées. C'est une feuille in-folio, où l'écriture de Pascal est plus soignée, mieux lisible qu'à l'ordinaire. On y remarque encore la trace du pliage subi dans le pourpoint. Évidemment, s'il tenait ainsi cette feuille sur lui,

c'esl ([u'il \'c)iilail avoir loujours à l'cspril le l'ail qu'elle lui rappelait. Il voulait garder toujours présents la sensation, l'état d'àme, le sentiment qui avaient, décidément, transfiguré sa vie. Ce papier, cousu dans son pourpoint, à la portée de sa main, c'est cpielque chose d'analogue au nœud que l'on fait à son mouchoir.

A l'examen, cet écrit est tout pareil aux autres papiers ([ue l'on a trou^ es dans le tiroir de Pascal, et (jui composent le manuscrit des Pensées. Vous savez que Pascal jetait sur

le papier des petites phrases coupées on de simples mots. Tel mot isolé lui rappelait un ordre entier d'idées. Eh bien ! les idées qu'il a jetées sur le papier que vous avez dans les doigts, les retrouverons-nous ?

Qu'expriment ces phrases brisées, ces tournures elliptiques, ces métaphores bibliques, ces exclamations, ces invocations, ce mot Feu, qui les précède, ces croix latines?

Quelque temps après la mort de Madame Périer, vingt-cinq années environ après la mort de son frère, ses enfants, c'est-à-dire les neveux et

nièces de Pascal, communiquèrent cette pièce à im carme déchaussé, (jui était un de leurs plus intimes amis, homme très éclairé. Ce religieux tira une copie de l'écrit de Pascal et en donna une explication de vingt et une pages in-folio... A ce commentaire du carme, Marguerite Périer, la nièce de Pascal, joignit deux pages in-cpiarto, relatives seulement aux deux avant-dernières lignes du Mémorial. « Soumission totale... » Ces commentaires sont perdus.

Nous allons essayer d'y suppléer.

En tête du papier, vous voyez une croix. D'après la copie de Tabbé Pé-

rier, qui a été faite sur l'original disparu, cette croix était entourée de rayons de feu... Voilà déjà qui parle à l'imagination et qui nous invite à croire, ce que nous saurons plus loin, que la chambre où méditait Pascal fut éclairée par une lumière divine.

Uan de grâce i654, lundi 23 novembre...

Il n'est pas indifférent que cette soirée soit du mois de novembre, si grave. Les mystiques attachent beaucoup d'importance aux dates, à mille nuances, aux influences de la nature.

... jour de saint Clénienl, Pape et niartyr, et autres au martyrologey veille de saint Chrysogone martyr et autres...

Dans le milieu de Pascal, on connaissait parfaitement la vie des saints. Sa sœur Jacqueline raconte dans le Règlement pour les Enfants qu'elle faisait lire, durant les repas, aux petites tilles de Port-Royal, le martyrologe du jour. Certainement qu'aux yeux de Pascal ce n'est pas un hasard que ce grand événementlui soi t arrivé en quelque sorte sous la présidence de saint Clément, le second

pape, et de saint Ghrysogone, un des premiers martyrs. Ces primitifs sont au sommet de la hiérarchie sacrée.

Depuis environ dix heures et demi du soir jusques environ minuit et demi. Feu...

Nous sommes ici au centre du l)roblème. Le recueil d'Utrecht dit ({ue Dieu, comme gage de sa volonté et de ses desseins sur Pascal, lui envoya une vision. Nul ne peut l'affirmer. Ce qui se passa dans cette soirée mémorable est resté le secret de Pascal. A qui se serait-il confié ? A

son directeur, peiil-èlre. Le recueil d'Utrecht, qui le suppose, n'en peut rien savoir. C'est une alîaire personnelle entre Dieu et Pascal. Jeanne d'Arc, dans son procès, refuse de s'expliquer sur ses voix. Il faut donc que nous méditions sur ces deux lignes, sans plus.

Ceux qui se placent au point de vue physiologique appelleraient ces deux heures du 23 novembre une hallucination. Les croyants y verront une extase miraculeuse, un fait surnaturel. Ce débat ne nous arrêtera pas.

Je crois qu'il serait puéril, sans vigueur et même sans franchise, de

contester c[u'il y eut là une vision. A d'autres de l'expliquer par des raisons naturelles ou surnaturelles. Le certain, c'est ([ue les idées encore mal saisissables, que Pascal portait en lui el qui le tourmentaient, ont pris un corps et la vision a éclaté.

Dans la vie spirituelle, ces moments d'extrême abondance, de crise décisive sont connus. Descartes eut une sorte d'extase lumineuse, à la suite de laquelle il lit vœu d'un pèlerinage à Notre-Dame-de-Lorette. Et pour passer à des êtres plus humbles ou bien à des états moins extrêmes, songez à la nuit de Jouffroy et à ce

que Secrctan raconte d'une abondance d'amour divin qui transfigura soudain sa croyance.

Ces hauts états ne sont que le développement du christianisme dans sa plénitude. Les Pères de l'Église ont minutieusement décrit cette union parfaite avec Dieu, qui est le dernier mot de la contemplation. Ils en détaillent les caractères, et c'est toujours d'un enseignement accompagné de lumière qu'ils parlent, « Les paroles de la vision, écrit la grande prophétesse sainte Hildegarde, ne ressemblent pas à ce que profère la bouche des hommes ; elles

sont comme une flamme brillante. »

Nul doute qu'ici, avec Pascal, nous ne 'soyons montés sur le sommet de l'extase. Ici, Pascal se parle à lui-même. Il ne se met pas à notre portée, à la portée des esprits inférieurs. Il parle à son génie, à son âme ; il lui parle de ce qui lui est le plus important. Une telle page, cette vision lyrique, cette vision divine, la vision par excellence, il ne la destine à aucun correspondant. C'est son plus grand efTort d'approche devant Dieu.

Dieu d'Ahraham, Dieu d'Isaac,

Dieu de Jacob, non des philosophes et des savants...

Ce titre, donné à Celui qui lui apparaît dans sa vision, est très clair pour qui vient d'assisler comme nous aux angoisses de Pascal. Celui qu'il salue, ce n'est pas le Dieu que l'on ne pourrait atteindre que par l'intelligence, et que celle-ci, d'ailleurs, est impuissante à saisir, mais c'est un Dieu qui a rempli l'âme et le cœur des justes. Cela revient à dire que l'on n'entre dans la vérité que par l'amour, par les mouvements du cœur.

Le fait de cette soirée est que le cœur de Pascal a reconnu Dieu. La cause dernière, la vérité, est devenue sensible à Pascal.

Cette vision crée dans Pascal un état nouveau, qu'il exprime par une suite de mot elliptiques et redoublés :

certitude, certitude, sentiment, joie, paix.

Ici, messieurs, j'ai une observation à vous faire. Le texte que vous avez dans les mains, c'est le texte autographe de Pascal, conservé à la Bibliothèque Nationale en tête du ma-

nuscrit des Pensées. Je crois que c'est un papier écrit par Pascal dans la nuit où il eut sa vision. Peu après il en lit une copie remarquable par le grossissement donné à certains mots pour en accuser la valeur. Ce second autographe, nous ne l'avons plus, mais nous en possédons une copie qu'en a faite le Père Guerrier. Eh bien ! à la ligne qui nous occupe, elle contient une variante importante.

Au lieu de cerfilude, certitude, sentiliment, joie, paix, nous lisons certitude, joie, certitude, sentiment, vue, joie. Qu'est-ce à dire, messieurs?

Pascal a voulu appuyer sur le sen-

timent de joie qu'il éprouve par le redoublement du mot joie, et par le mot de vue, qu'il introduit dans son MémoriaL il a voulu préciser le caractère sensible de la connaissance qu'il vient d'avoir de la Vérité.

Ces mots isolés sont le thème sur lequel l'âme de Pascal entonne un chant de triomphe, que^, jusqu'à sa mort, il poursuivra. Il est un victorieux^ celui que nous avons vu lutter si douloureusement. Il possède le bien-être, la joie et la paix, parce qu'il est devant le Dieu de Jésus - Christ. Il se sentait si loin, si abandonné devant la cause des causes qui

nous échappe élernellement ! 11 lui fallait un appui. La hauteur de son esprit et la délicatesse de son sentiment exigeaient de Jésus-Christ, c'est-à-dire le médiateur entre Dieu et l'homme, celui qui réunit, réconcilie en lui les deux natures. Un Dieu fait homme ! Quelle fraternité si le Christ dit :

— Deiim meiim et Deum vestriim.

(Mon Dieu est votre Dieu.)

Comme on comprend l'élan avec lequel Pascal lui répond :

— Ton Dieu sera mon Dieu.

Mais, pour bien entendre toute cette première partie du Mémorial, nous disposons d'une magnifique leçon que Pascal lui-même avait faite à sa sœur Gilbertc :

Pascal avait remarqué que les hommes étaient dans un aveuglement dont ils ne pouvaient sortir que par Jésus-Christ, hors duquel toute communication avec Dieu nous est ôtée, parce qu'il est écrit que personne ne connaît le Père que le Fils et celui à qui il plaît au Fils de le révéler. La divinité des chrétiens ne consiste pas en un Dieu simplement auteur des

vérités géométriques et de l'ordre des éléments. Elle ne consiste pas dans un Dieu qui exerce sa providence sur la vie et sur les biens des hommes... Maisle Dieu d'Abraham et de Jacob, le Dieu des chrétiens, est un Dieu d'amour et de consolation.

C'est un Dieu qui emplit l'âme et le cœur de ceux qui le possèdent. C'est un Dieu qui leur fait sentir intérieurement leur misère et sa miséricorde infmie; qui s'unit au fond de leur âme ; qui les remplit d'humilité, de foi, de confiance et d'amour; ([ui les rend incapables d'autre fin que de lui-même. Le Dieu des chrétiens est

un Dieu qui fait sentir à l'ame qu'il est son unique bien, que tout son repos est en lui, qu'elle n'aura de joie qu'à l'aimer, et qui lui fait en même temps abhorrer les obstacles qui la retiennent et l'empêchent de l'aimer de toutes ses forces...

Maintenant, Pascal va prendre des résolutions. Il fera mieux que de surmonter les tentations. Désormais, ce

sera F

oubli du monde

et de tout, hoï^mis Dieu.

Lui qui a tant cherché sa voie, il sait maintenant, que Dieu

ne se trouve que par les voies enseiynées dans FEvângile.

Dieu ne se trouve pas par la mcditalion des preuves métaphysiques, non plus que par l'examen de l'univers. Il se trouve par la diminution des passions. En se taisant, celles-ci laissent parler l'àme, enfin libérée et d'esclave devenue une affranchie bondissant vers son Dieu.

Ici, Pascal s'interrompt pour faire

un retour sur l'humanité en général

et pour s'émerveiller de la grandeur

de Vâme humaine^ c'est-à-dire de la

pensée. Rappelez-vous les phrases fameuses :

(( L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant... Quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt, et l'avantage que l'univers a sur lui, l'univers n'en sait rien... Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C'est de là qu'il faut nous relever et non de l'espace et de la durée que nous ne saurions remplir. Ce n'est point de l'espace que je dois chercher ma dignité,

mais c'csl du rôglemenl de ma })cnsée. Par l'espace, ^uIli^'ers me compreml elm'cngloutil comme un point.

Par la pensée, je le comprends...

Bien plus, les hommes peiivenl dompter leurs passions. Quelle matière l'a pu faire ? »

Cette supériorité de l'Ame sur le monde, Pascal la trouve dans cette belle formule des Écritures : « Père juste, le monde ne Ca point connu, mais je t'ai connu. » D'où cette eliusion : Joie, joie, pleurs de joie! sorte de « magnificat» qu'il entame. Puis un retour, un remords : Je m'en suisse-

paré. Dereliquerunt me fontein aquœ vivœ. J'étais une source tarie. Pareil malheur m'arrivera-t-il encore ?

« Mon Dieu, me qiiitterez-vous?))

Que je n'en sois pas séparé éternellement.

Sur ce mot, éternellement, il fait sa profession de foi. La vie éternelle, c'est la possession de la vérité, c'est la connaissance de la cause dernière, et celui qui sert d'intermédiaire entre cette cause et les hommes, c'est celui, ne nous lassons pas de le répéter, qui peut toucher le cœur : c'est Jésus-

Chrisl. Avec quelle complaisance Pascal cite ces textes des Écritures, pleins d'une musique peut-être oubliée de nous, insaisissable pour nous, mais, pour lui, familière et qui multipliait la force de ses preuves :

« Cette est la vie éternelle, qu'ils te connaissent seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ. »

Jésus-Christ.

Jésus-Christ.

Par trois fois il répète ce grand

nom. Il se plaît k ébranler sa propre

P sensibilité, à faire jaillir de son cœur

les effusions, les tendresses, les vénérations, l'amour amassé en lui par des milliers de parents catholiques.

On dit que, dans les réunions publiques, au pays d'Angers, le mot Dieu ne peut être prononcé sans faire frémir l'auditoire, sans le soulever d'enthousiasme. Ces paysans se groupent au cri saisissant de : « Vive Dieu ! » C'est vive tout ce qu'il y a de sacré dans les profondeurs de chacun d'eux ; c'est le mot où ils accumulent toutes les richesses morales de leur race. Dans une émotion identique, Pascal dit et répète le nom de Jésus-Christ ; il y célèbre l'hu-

manité dont il vient de dire la grandeur, qui est la pensée et il y célèbre Dieu, l'auteur des vérités géométriques que sa curiosité scientifique a toujours poursuivies.

Puis, de nouveau, un remords et une crainte :

Je m en suis séparé, je l'ai fui, renoncé, crucifié. Que je n'en sois jamais séparé.

Gomment le garder ? Sachons qu'il ne se conserve que par les voies enseignées dans r Évangile, par le renoncement absolu qui, cette fois, ne

lui coûtera plus d'elîort, car il proclame : Renonciation totale et douce.

Cette renonciation sera facilitée par le directeur que Pascal choisira.

Gela, c'est le suprême effort pour dompter son amour de soi-même, pour dompter un reste d'indépendance caché dans le fond de son cœur. Soumission totale à Jésus- Christ et à mon directeur. Qu'importe, d'ailleurs, un peu de tribulation, quelques épreuves. Ne sera-t-il pas éternellement en joie pour un jour d'exercice sur la terre. Et il conclut en reprenant une phrase du Psaume 118 : Non obliviscar sermones tuos.

(Je n'oublierai pas tes enseignements. M 77?e aï.

Enfin, il dessine, au bas de son Mémorial ^ cette même croix flamboyante qu'il avait mise en tête, et qui a dû présider à ces deux heures d'illumination.

Messieurs,

Je crois que notre interprétation ne prête pas à la critique. Ce papier, c'est, évidemment, l'attestation de la lumière que Pascal a reçue, le mémorial de la réponse accordée à

son cri crangoisse, le bulletin de sa victoire sur les ténèbres, son action de grâce et son acte de ferme propos.

Messieurs, cette soirée du 23 novembre, c'est le plus haut sommet de la vie de Pascal, et d'où l'on embrasse toutes les époques de sa vie.

Jetons de là, avant de terminer cet entretien, un regard sur la suite delà vie de ce héros, où il n'est pas de notre programme de le suivre.

Un mois après cette grande scène, sa sœur Jacqueline écrivait à Madame Gilberte Périer : « Quoiqu'il se trouve plus mal qu'il n'ait fait depuis

longtemps..., je remarque en lai une humilité et une soumission, même envers moi, qui me surprennent. Enfin, je n'ai plus rien à vous dire, sinon qu'il paraît clairement que ce n'est plus son esprit naturel qui agit en lui. » Dans le môme moment, Pascal quittait son cachet habituel, pour en prendre un qui représentait un ciel enfermé dans une couronne d'épines avec cette devise : Scio cui credidi. (Je sais en qui j'ai cru).

Phrase d'immense importance. Ai-jc bien lu? Il semble déclarer que, maintenant, il possède la connaissance complète ; qu'il sait, alors qu'au-

^ 92 ^ paravant il ne faisait que croire.

Dorénavant, sa vision va commander sa vie. Il ne cessera pas de la méditer en esprit et d'y conformer sa conduite. Ces messieurs de Port- Royal, à qui il ne veut rien refuser^ pourront bien remployer dans leurs querelles. Pour les servir il écrira^ sur les notes qu'ils lui fourniront, les Provinciales : mais que lui font profondément ces polémiques ? Il repense toujours le papier cousu dans son pourpoint, mémorial du soir oiu dans un mouvement d'une intensité surhumaine, il a découvert que

^ 93 -^ le cœur est supérieiu' à la raison.

En écrivant ses Pensées, il écrira l'histoire de sa conversion, l'histoire des angoisses par lesquelles il est parvenu au repos et au bien-être de l'àme. Une fera plus que commenter indéfiniment son illumination de novembre 1654.

Dans les (jualre dernières années de sa vie, comme la maladie l'empêchait de travailler, il avait un almanach qui l'instruisait des églises où il y avait des cérémonies particulières, des reliques exposées ou quel-

que solennité, et il s'y rendait. Il y méditait indéfiniment (et sans en épuiser le sens) tous les sentiments qui Tavaicnt assailli dans sa vision.

Une âme religieuse dispose de deux sortes de prières. Elle peut répéter les prières liturgiques dont les formes ont été fixées par l'Eglise. Elle peut aussi laisser un filtre cours aux pensées de l'esprit et aux effusions du cœur. Dans les églises, où il suivait les plus humbles offices, Pascal lisait son Psaume 118 et puis il songeait.

Mais, maintenant, celui que nous avons vu songer avec angoisse songe avec amour. Et le recueil de ses son-

geries, nous le possédons : c'est le recueil de la Bibliothèque Nationale, que nous appelons les 7^e/ïsee.s\ Livre sublime où l'esprit des cloîtres réapparaît ai)rcsuu inlcr^'alle de plusieurs siècles.

En suivant, à travers les paroisses et selon les indications de son almanach, tous les exercices de dévotion, Pascal refaisait les gestes automati(pies pour mieux laisser les rêves remontera lasurface de sa conscience.

Il s'enivrait dans cet abîme de monotonie. C'est ici qu'il faudrait commenter son sublime (( abêtissezvous », puissante idée exprimée par

un trait d'humour et d'exagération pittoresque.

Puis, il rentrait chez lui, pour soigner le pauvre qu'il y avait installé.

On a raison de l'en admirer ; mais, dans les soins qu'il lui donnait, il a montré moins d'héroïsme que le jour où, pour devenir le frère de cet humble, il s'est éloigné du Dieu des philosophes et des savants.

Les deux chapitres qui suivent ont paru dans /'Écho de Paris, l'un le li et l'autre le 18 septembre 1900. Ils portaient alors pour titre: I. Peul-on conserver la maison de Pascal ? II. Faut-il sauver la maison de Pascal?

Le second chapitre a, déplus, été reproduit, en grande partie, dans Vouvrage suivant : Auvergne et Limousin, par Ad. van Bever, Paris, Devambez, s. d. [1912],

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