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Que certaines destinées sont étranges, et combien elles doivent dérouter par leur inexplicable incohérence les observateurs les plus sagaces 1 Voilà Paul Huet, certes un des meilleurs paygagistes de ce siècle, un des plus charmants et des plus délicats, qui a eu le même honneur que Lamartine en ouvrant aux peintres de sa génération la route âpre et touffue du romantisme. Huet a été dans son temps une lumière, une gloire. Depuis le Salon de 1830, après lequel il conquit définitivement la réputation de chef d'école, jusqu'à sa mort, en 1869, il
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ne fit que progresser. Ses tableaux, purs chefs-d'œuvre de poétique et vibrante tendresse, sont gravéç dans Tesprit de quiconque les a vus et compris. Pourtant la plupart de ces toiles si admirées et si vantées ne se sont point vendues ; les musées n'en possèdent presque aucune. Le public ne connaît pour ainsi dire plus le talent de cet artiste éminent, pour qui Delacroix, d'ordinaire avare d'éloges, s'en montrait prodigue. En sorte qu'en annonçante vente des œuvres laissées par le maître dans son atelier et conservées jusqu'ici pieusement par la famille, on pouvait dire qu'une véritable résurrection attendait cette renommée.
Le catalogue, orné d'excellentes eaux-fortes de MM. Boilvin, Paul Huet fils, Courtry, Milius et Beauvais, — ne comprenait pas moins de 234 numéros, dont 69 tableaux. Il était précédé d'une préface de M. Legouvé, qui n'avait pas besoin d'invoquer son titre d'ami de Paul Huet pour excuser les très nobles et très alertes pages de souvenirs qu'il a consacrés à l'artiste. « Je n'oublierai jamais, raconte-t-il, une conversation que j'eus avec lui dans son atelier. — Savez-vous ce qui m'arrive? me dit-il quand j'entrai. Il va falloir que je déménage, et savez-vous pourquoi ? Parce que mon atelier est trop petit pour les tableaux qui me restent sur les bras I Tenez ! regardez-les, ajouta-t-il en me montrant plusieurs rangées de toiles pressées et retournées contre la muraille, les voilà ! Voilà les produits de pjusieurs années de travail. Pas un de vendu. Les autres artistes quittent leur atelier parce qu'il ne peut plus suffire à leurs travaux à faire, moi j'abandonne les miens parce qu'il est encombré de mes travaux passés I »
Un tel découragement émut Técrivain, qui, se retournant vers Huet, avec une véhémence qui le troubla... « Mon cher ami, lui dit-il^ savez-vous ce que vous êtes ? Vous êtes un ingrat I — Moi I — Oui, vous! car vous comptez parmi les êtres les plus heureux de ce monde ! — Moi ! — Oui, vous ! Enumérez vos joies ! D'abord, pleine possession de votre art, sans une infirmité qui vous en sépare, sans un affaiblissement d'organes qui vous en éloigne ! Puis, Pestime sérieuse et réfléchie de tous les connaisseurs véritables. Delacroix vous cite toujours parmi les plus rares talents de notre époque ! Puis, l'admiration de tous vos amis I Puis, enfin, au sortir de votre atelier, que trouvez-vous? Une maison remplie de dévouement pour vous, de tendresse pour vous ! Une femme charmante qui vous adore! des enfants qui portent votre nom avec orgueil!... Rappelez-vous, ajoutat-il en terminant, l'entrée glorieuse de Delacroix à TExposition universelle. Je ne vous promets pas une revanche aussi éclatante, mais vous en aurez une : comptez sur le temps. »
M. Legouvé avait-il raison? La revanche est malheureusenient souvent boiteuse comme la Justice. Le Louvre possède, à côté des tableaux d'Ingres et de Delacroix, une œuvre admirable de Paul Huet, l'Inondation à Saint- Cloud. Sans les obstacles du règlement, ce musée aurait, en outre, le chef-d'œuvre intitulé Fraîcheur des bois, dans lequel l'artiste a trouvé les plus suaves et les plus solennels accents pour célébrer la poésie de la nature.
La vente qui a eu lieu, en montrant sous toutes ses faces le talent multiple et étonnamment varié de Paul
Huet, a permis d'apprécier la haute personnalité de Tartiste.
Nous avons vu dans Patelier de Paul Huet les œuvres qui ont paru à cette vente. Outre les tableaux qui ont été exposés aux divers Salons de 1830 à 1865, et parmi lesquels on compte de vrais chefs-d'œuvre, comme ce Soleil couchant à Seine-Port, tant admiré à TExposition universelle de 1855,^ il y avait une quantité considérable d'aquarelles, de dessins, d'études de tout genre, la plupart absolument inconnues, que l'artiste tenait en 'réserve avec un soin jaloux. Huet étudiait avec passion la figure humaine, et regrettait parfois de ne s'être adonné qu'au paysage. Son rêve était de montrer l'homme au milieu de la nature. C'est ce qui explique le nombre de croquis et d'aquarelles dans lesquels il a représenté avec un magistral talent les types les plus divers des pays visités par lui. •
Ce n'est pas ici notre rôle d'apprécier le talent de l'artiste ni de parler comme il faudrait des qualités de ce peintre mélancolique et doux « né triste, fin, délicat, a écrit Michelet, fait pour les nuances fuyantes, les pluies *par moments soleillées ». Esprit trës. cultivé, amoureux d'indépendance et doué d'une rigidité de caractère qui lui fut souvent nuisible, il a laissé quelques manuscrits restés jusqu'à ce jour inédjtS et qui doivent être publiés dans une revue artistique. Ce sont des notes sur l'histoire du paysage et sur l?art en général. Elles lui avaient été demandées par Théophile Sylvestre, qui devait écrire la biographie du peintre dans son Histoire des artistes vivants; mais celui-ci n'en fit pas usage. Ces manuscrits, que l'obligeance de
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M. René Paul Huet a mis entre nos mains, et dont quelques fragments ont été publiés dans le journal le Temps, montrent combien le peintre avait réfléchi, et quel yif sentiment il possédait de la nature. Leur publication, il n'en faut pas douter, contribuera à mettre dans sa véritable lumière la figure de ce maître, qui mérite une des pfemières places parmi les artistes de notre époque.
Après cela, faut-il dire que la vente a été pour les amis du peintre une véritable désillusion ? Par une inexplicable malchance, la fatalité qui a poursuivi Huet de son vivant continue après sa mort, et ses œuvres, dédaignées des. amateurs dont les prodigues engouements sont aujourd'hui reportés sur d'autres maîtres, ont été adjugées à des prix de beaucoup au-dessous de leur véritable valeur. Nous ne citerons que les principaux tableaux : Soleil couchant, Seine-Port, 3,620 francs ; le Parc, matinée de printemps, 2,000 francs; Marais salants aux environs de Saint-Valery-sur-Somms, 2,420 francs; Environs d'Antibes, 1,900 francs; Fontainebleau, 2,000 fr, ; Intérieur de forêt, 690 francs , à M. Clairin ; Brisants à Graville, 1,650 fr., au même.