‹ L'ANNÉE ARTISTIQUE (volume 2)Chapitre 115 sur 218 · mai · texte numérisé non relu

mai

Cette vente a été l'honneur de la saison. Depuis longtemps rhôtel Drouot n'avait pas vu une telle réunion de chefs-d'œuvre incontestés, choisis avec un goût supérieur dans notre école moderne ; depuis longtemps les collectionneurs, habitués de Thôtel des ventes, n'avaient eu l'occasion de se disputer avec plus d'acharnement les trésors tout à coup livrés aux enchères. Le catalogue, comprenant 112 numéros, était abondamment pourvu d'eaux-fortes plus brillantes par le nombre que par la qualité, et était précédé de deux préfaces, l'une de

M/Gharles Blanc, l'autre de M. Emile Bergerat. Nous emprunterons à celle de M. Bergerat les passages suivants:

« La première fois que j'eus le plaisir de visiter, à Neuilly, la collection réputée de M. Laurent-Richard, j'éprouvai un sentiment assez singulier que l'on peut traduire ainsi : « Que dirait, si on le transportait ici, un grand seigneur amateur de la cour de Louis XIV par exemple?...

(( Nul ne connaît bien Rousseau s'il n'a pas vu la petite chapelle que M. Laurent-Richard lui avait réservée dans sa maison de l'avenue de Madrid. Les dévots de ce génie venaient l'adorer sous toutes les espèces : en sortant de là, on connaissait'le premier et le dernier mot du m'aître. Mais les chiffres ont leur éloquence, et je puis demander, sans escompter l'effet de mon admiration, s'il y a beaucoup de musées qui possèdent à l'heure qu'il est dix-neuf pièces de l'auteur du Givre.

« Quel chef-d'œuvre que ce Givre ! Le vieux Ruysdael n'a rien laissé de plus poignant et rien d'aussi lyrique. C'est à dessein que j'emploie le mot. En effet, si le site du Givre a été pris des hauteurs de Valmondois, il peut servir de scène à l'évocation shakespearienne la plus ardente. Je rêve Hamlet dans cette solitude, lugubre jusqu'au grandiose, et vraie comme Ja poésie, c'est-à-dire plus vraie que nature. Théodore Rousseau seul a su rendre ces effets concrets qui produisent sur le spectateur une sensation immédiate et durable. Pour ma part, je n'oublierai plus jamais, dût le tableau s'en aller bien loin, ce coteau sinistre, vitreux, sous son manteau de brouillard gelé, comme le regard même de la mort, et dont une tache de sang d'une intensité effrayante re-

hausse encore les lividités verdâtres. J'avoue d'ailleurs ne pas m'être préoccupé un seul instant des moyens de peinture par lesquels le puissant artiste s'est ainsi emparé de mon âme, et je plains ceux qui s'arrêteraient à cette inquiétude puérile. — Les Bords ds l'Oise font au Givre une opposition délicieuse et dont ils surmontent le danger. Après le Rousseau dramatique, voici le Rousseau radieux, épris des ors clairs, des émeraudes transparentes et de fines tui:quoises qui parent le front de la nature au printemps. On sait comme le maître traite les vastes panoramas et avec queUe richesse il déploie les nappes flottantes de l'étendue, irisées des poudroiements de la lumière. — Le Matin relève du même ordre de recherches, mais il nous en donne un«»note différente. Le charme en est plus concentré, le sourire plus résorbé peut-être, moins étalé dans tous les cas. Le tableau est à bon droit appelé le Matin, car Rousseau y a synthétisé une foule d'observations faites sur les phénomènes matutinaux : la géorgîque a vingt épisodes, mais elle est écrite d'un style homogène, limpide et frais. Si les oiseaux rêvent dans leurs nids ouatés, ce sont des paysages comme ce Matin qu'ils voient en songe...

(c Maisle fanatisme de M. Laurent-Richard pour Théodore Rousseau pourrait le rendre partial et, comme il arrive, injuste pour d'autres maîtres. Il n'en est rien, et vous allez voir quel cortège il donne à son peintre favori. D'abord Eugène Delacroix I La collection ne compte pas moins de huit tableaux signés de cie nom illustre entre tous ; le Combat du giaour est le plus important et n'est pas le moins beau. On comprend à le voir l'émotion qu'il produisit à son apparition en 1850 et quel enthousiasme il excita

parmi les romantiques. La Mise au tombeau et le Christ en croix sont des scènes de ce drame surhumain du Calvaire qu'aux siècles de foi on n'eût contemplé qu'à genoux dans la pénombre mystérieuse des chapelles. Les Chevaux sortant de Veau montrent en Delacroix un décorateur d'une fantaisie sans égale, le Tigre couche met en évidence son génie observateur de grand réaliste. Barye eût rendu les armes à ce Tigre rampant, contracté et prêt à bondir, comme aussi au Lion en arrêt et au lion guettant sa proie, et encore peut-être à ce centaure Chiron, moitié homme et moitié cheval, qui exerce Achille au maniement de l'arc. »

Après avoir cité le superbe Meissonier de la galerie Laurent-Richard, les deux Van de Velde, et les puissants Millet, la Mort et le Bûcheron, la Veillée, les Couturières, le Vanneur, après avoir montré avec quel bonheur l'habile collectionneur a su réunir les œuvres typiques des maîtres français, M. Bergerat ajoute : u La Vallée de la Toucque est une pièce capital dans l'œuyre de Troyon : elle est aussi la plus populaire. Il n'y eut qu'un cri d'admiration en Europe quand elle parut à l'Exposition universelle de 1855. Albert Guyp était retrouvé. On sait que la peinture de Troyon est de celles qui gagnent avec les ans : le temps a merveilleusement doré les étonnants modelés en lumière et le ciel fameux de la Vallée de la Toucque. Le Retour à la ferme n'est peut^tre pas inférieur au précédent, s'il est moins réputé ; tous les experts en loueront la facture ample et souple. Berger ramenant son troupeau et Berger gardant ses moutons complètent avec le Pâturage aux environs d*Honfleur ce petit ensemble qui résume le grand. Posséder tout Troyon en cinq toiles,

cela était déjà difffcile, mais résumer rœuvre multiple de Diaz en douze tableaux expressifs et réunir cinq spécimens concluants du génie robuste de Jules Dupré, voilà qui demandait beaucoup d'argent, plus de temps encore et infiniment de goût, j^imagine. »

La vente de M. Laurent-Richard, faite par le ministère de M» Charles Pillet, assisté de MM. Durand-Ruel et Georges Petit, experts, a duré trois vacations, du 23 au 25 mai, et a excité, chez tous les coUectionneurs fidèles des grandes enchères de Drouot, les émotions dont nous parlions en commençant ce chapitre. Parmi les acheteurs les plus intrépides, on a remarqué surtout M. le baron de Beurnonville, jusqu'alors connu à Thôtel des Ventes comme amateur de tableaux anciens plutôt que de modernes, et qui a su enlever les plus beaux morceaux de la galerie Laurent-Richard, notamment le Givre, de Théodore Rousseau. Il faut ajouter que les enchères, quoique assez brillantes, sont restées loin des espérances que pouvaient faire concevoir les extraordinaires bénéfices que M. Laurent-Richard avait réalisés quelques années auparavant dans une vente analogue. Ceci dit, donnons les prix des principaux tableaux.

Première vacation. — Le Pêcheur, par Corot, 2,700 fr., à M. Brame; Lisière de bois, par le même, 1,820 fr., à M. Gauchez; Intérieur de bergerie, par Jacque, 4,500 fr.; une Mare près Auvers, par DauMgny, 4,700 fr., à M. Donon; un Laboratoire d'alchimiste, par Isabey, 4,600 fr.; une Clairière, par Diaz, 3,500 fr. ; la Mare, par le même, 2,200 fr., à M. Donon; Souvenir d'Italie, par Corot, 8,100 fr., à M. Mame; Souvenir de Marissel, par le même, 16,850 fr., à M, Mame; Paysanne venant de puiser de l'eau.

par Millet, 3,500 fr., à M. Brame; Jeune Paysanne en forêt par le même, 4,870 fr., à M. Marne; la Plaine de Barbizon, par Th. Rousseau, 4,500 fr.; Lisière de petit bois, par le même, 6,880 fr., ; Barbizon, par le même, 9,900 fr., à M. A. Steyens ; Orme penché sur V Oise, par Jules Dupré, 7,000 fr., à M. Lange; toif6nc^nne,par le même, 20,1700 fr.; les ^OMfwnèrcs, par Millet, 10,700 fr.; toFei//éc,parle même 8,600 fr., à M. Legrand ; un Village en Picardie, par Th. Rousseau, 6,500 fr.; le Matin, par le même, 27,000 fr., à M. Potier ; les Deux Van de Velde,pSiT Meissonier, 57,100 fr., à M. Garlebock; Animaux en pâturage, par Troyon, 46,000 fr., à M. Isaac Pereîre ; Berger gardant ses moutons, par le même, 30,000 fr., à M. Gauchez ; Chevaux sortant de l'eau, par Eugène Delacroix, 16,100 fr., à M. Mame; Tigre couché, par le même, 11,800 fr.; le Dormoir,i^ar Th. Rousseau, 13,000 fr., à M. Brault ; Sentier montant dans les rochers, par le même, 12,100 fr.; la Descente des Bohémiens, par Diaz, 14,800 fr., à M. Edouard André ; Sousbois, par le même, 9,800 fr.; la Mort et le Bûcheron, par Millet, 12,600 fr.; Entrée de village, par Th. Rousseau, 9,700 fr., à M. Garl Jacobsen ; les Échevins de Paris, aquareUe, par Meissonier, 5,750 fr; Terrains boisés, par Diaz, 5,100 fr., Diane et Aciéon, par Tassaert, 6,000 fr., à M. Lange ; Mort de la Madeleine, par le même, 7,000 fr., à M. Brame; k Monticule de Jean-de-Paris, par Th. Rousseau, 6,300 fr.; M /bré«, effet d'automne, pat leniême, 5,900 fr.,à M. Ferté; Lion en arrêt, par Eugène Delacroix, 2,905 fr., à M. Hecht ; Lion guettant sa proie, par le même, 3,260 fr., à M. Dolfus ; le Chariot de Wessés, par Pettenkofen, 5,000 fr., à M. Potier ; une Barque de pêcheur, par Dùpré, 3, 650 fr . ; le Soir, par Corot, 3,000 fr., à M. Vernon; Crépuscule, par Ziem,

2,500 fr., à M. Goupil ; un Canal en Hollande, par Jongkind, 1,920 fr., à M. Wolsey Borland ; Apres la pluie, par Diaz, 2,800 francs.

Cette vacation, qui comprenait 45 tableaux seulement, a produit 453,605 francs.

Deuxième vacation. — Fleurs, ^diV Diaz, 1,280 fr.; Chiens griffons, par le même, 1,000 fr. ; le Rêve, par le même, 1,720 fr.; la Toilette, par Millet, 1,000 fr„ à M, Galien, d'Anvers ; Forêt de Fontainebleau (grisaille), par Th. Rousseau, 2,900 fr., à M. Éverard ; Déversoir du moulin de Batignies, par le même, 2,400 fr. ; VÈducation d'Achille, par Eug. Delacroix, 1,580 fr.; un Porte-Étendard, par Roybet 3,700 fr., à M. Jacobsen ; le Rat retiré du monde, par Decamps, 3,950 fr.; un Chenil, par le même, 5,120 fr., à M. Provence ; Marche d'Arabes, par Fromentin, 8,100 fr., à M. Straus ; un Campement dans le Sahara, par le même, 7,000 fr., à M. Éverard ; le Retour à la ferme, par Millet, 6,000 fr., à M. Kulp ; le Retour du marché, par Jules Dupré, 3,100 fr., à M. Straus; POrage, par Diaz, 7,400 fr., â M. de Beurnonville ; Baigneuse, pdiT le même, 8,900 fr.; la Baratteuse,ipdiT Millet, 9,800 fr., à M. Kulp ; le Ruisseau du PMîte-JVoir, par Courbet, 13,100 fr.; le Château d'Omans, par le même, 7,600 fr., à M. Van der Heyden ; Animaux au bord dune rivière, par Th. Rousseau, 5,100 fr.; une Chaumière dans le 5ern/, par le même, 10,000 fr., à M. de Beumouville ; VÈtan^ (coucher de soleil), par le même, 9,100 fr., à M. de Beumouville; le Vanneur, par Millet, 16,605 fr., à M. Brame; fe 5otV,par le même, 15,500 fr., à M. Petit ; les Landes, par Jules Dupré, 11,200 fr.; Chasse au faucon, par Fromentin, 34,100 fr., à M. Isaac Pereire; Berger ramenant son troupeau, ]fSir Troyon, 17,900 fr.;te

Retour à la ferme, par le même, 23,000 fr., à M. de Beurnonville ; Coucher de soleil après forage, par Th. Rousseau, 19,500 fr., à M. de Beurnonville ; Bords de l'Oise, par le même, 19,500 fr., à M. Brame; le Givre, par le même, 46,500 fr., à M. de Beurnonville ; le Giaouret le Pac/ia, par Eug. Delacroix, 27,000 fr., à M. le baron Gérard; /a Mise au tombeau, par le même, 9,800 fr. ; Christ en croix, par le même, 8,500 fr.; le Retour de l'enfant prodigua, i^diV Marilhat, 11,000 fr., à M. Éverard; la Sainte Famille, par Diaz, 11,100 fr.; Pierrot malade, ]fdir Couture, 8,000 fr.; rOrgie, par le même, 6,300 fr., à M. Petit; Pâturage aux environs de Honfleur,par Troyon, 7,600 fr., à M. Éverard; une Alerte, par Protais, 12,000 fr. ; les Grès de Fontainebleau, par Th. Rousseau, 3,800 fr., à M. Van der Heyden; Charles /«*■ insulté, par Roybet, 1 1 , 005 fr. ; un Joueur d échecs, par le même, 6,300 fr.; Bacchante,peiT Tassaert, 7,150 fr., à M. Michel Lévy ; ^e Rêve, par le même, 3,900 fr.

Cette seconde vacation, qui ne comprenait, comme la première, que 46 tableaux, a produit 457,110 francs. Le total des deux vacations consacrées à la vente des tableaux modernes, seulement, s'est élevé à 910,715 fr.

Troisième vacation. — Celle-ci a été consacrée aux tableaux anciens. Voici les plus remarquables :

Chardin, le Gobelet d'argent, 2,000 fr., à M. Fichel; Crôme le jeune. Près de Norwich, la nuit, 9,700 fr., au même; Debucourt, la Consultation redouté^ 1,950 fr.; Dumesnil, le Jeune dessinateur, 5,400 fr.; Fragonard, k Pacha,l,22Q fr. ; J. Van Goyen, l'Hiver en Hollande,5, 020 fr.; Greuze, la Petite Fille blonde, 15,600 fr.; Guardi, Ruines dans les environs de Paris, 1,820 fr.; — Monuments à Pola, 1,728 fr. ; Héda, le Déjeuner, 2,000 fr., à M. Gauchèz; Héem,

la Corbeille de fruits, 2,000 fr.; M"* Mayer, PEnlèvement de Psyché, 2,050 fr.", à M. Gauchez; Moucheron, le Torrent 550 fr.; Vander Neer, Clair de lune, 2,080 fr.; Van der Poel, les Dunes de Scheveningen, 725 fr. ; Prud'hon, Andromaque, 6,000 fr., à M, le baron Gérard ;,Bœburn, Portrait d'invalide, 2,020 fr.; S. Ruysdael, la Meuse, 4,950 fr., à M. Gauchez; Teniers, le Joueur de flûte, 4,050 francs; Weenix, Oiseaux morts, 1,550 fr.; — École française : le Petit Voleur de pâtés, 2,350 fr., à M. Péral ; VOiseau mort, .3,700 fr. à M. Brame.

Le produit total de la vente s'est élevé à la somme de 989,250 francs.

VENTE ANTIGNA.

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