DISTRIBUTION DES RÉCOMPENSES POUR LE SALON DE
Le dimanche 27 juillet, à deux heures de raprès-midi, a eu Heu, à rÉcoIe des beaux-arts, la 'distribution solennelle des récompenses pour le Salon.
M. Jules Ferry, ministre de Tinstruction publvque et des beaux-arts, présidait. Il était assisté de M. Turquet, sous-secrètaire d'État aux beauxarts, et de M. le directeur de Técole. Les membres du conseil supérieur et des commissions des beaux-arts, les membres du conseil d*administratîon de récole, de hautes notabilités du monde artistique avaient pris place sur Testrade. Dans la salle, aux premiers rangs de fassistance, on remarquait es lauréats du Salon et les nouveaux légionnaires dont on allait proclamer les noms.
M. Jules Ferry a déclaré la séance ouverte et a prononcé le discours suivant :
Mesdames et messieurs,
C*est un usage constant que le ministre des beaux-arts se^rende à cette solennité annuelle, qu*il vienne vous entretenir pendant quelques instants* avant la distribution des récompenses, de ce que le gouvernement a fait ^ ou veut faire pour le bien do Tart français, mettant ainsi en présence ces deux puissances d*ordre divers, le gouvernement représenté par le ministre, et les beaux-arts représentés par Télite des exposants de Vannée*
Je me conforme avec une grande joie à eet usage traditionnel, et pourtant je ressens, à cette heure, quelque embarras. J*ai là à côté de moi mon collaborateur, le sous-secrétaire d*État des beaux-arts, dont vous appréciez chaque jour Tactivité ingénieuse, la bonne grâce et la parfaite conoaissance des choses de Fart et du milieu parisien, (Approbation générale.) Il me semblait juste, en vérité, qu'a3rant été depuis six mois è. la peine^U fût aujourd'hui à Thonneur. Sa modestie ne s*y est pas prêtée.
J'ai rintention de vous dire, mesdames et messieurs^ le plus brièvement qu'il me sera possible, de quelle façon je comprends les rapports du gouvernement républicain, que j'ai l'honneur de représenter ici, avec les beaux-arts. Et d'abord j'estime que le gouvernement, selon le point de vue auquel il se place, peut beaucoup pour les arts, et aussi qu'il ne peut rien. Il no peut rien, s'il se flatte de les gouverner; je le dis à votre honneur, messieurs les artistes qui m'écoutes, vous êtes al^solument ingouvernables. (Rires et applaudissements.) Et je vous en félicite de tout mon y cœur : les gouvernements sérieux ne cherchent pas à ajouter aux difficultés réelles de leur mission les difficultés et les responsabilités de t&ches pour lesquelles ils ne sont pas faits. Les destinées de l'art sont entre les mains
des artistes, et elles y sont bien. On vous les a laissé conduire depuis trente ans ; nous ferons, à cet égard, comme ont fait nos devanciers. Je crois fermement que, si Ton voulait gouverner les arts, on ferait fausse route, et que Tentreprise aboutirait à un échec éclatant. Il y a, dans un passé qui n*est pas très loin de nous, des exemples bien décisifs.
Il y a quarante ans, messieurs, on voulait gouverner Part, et Ton se flattait de le discipliner. Un grand corps savant, représenté ici méme^ à mes côtés, par des hommes éminents, mais qui me permettront sans doute de parler librement de leurs illustres devanciers, Plnstitut, avait conçu le dessein de soumettre à sa discipline la France artistique et de lui dicter des règles. A cet effet, la docte compagnie s'était constituée le gardien vigilant des portes du Salon. Les hommes qui vous ont précédés dans la vie n*ont pas perdu le souvenir de ses incroyables rigueurs. On pouvait voir, il y a quelques jours, chez un des principaux experts en peinture do la ville de Paris, une toile admirable : un grand paysage, véritable chefd'œuvre, autant par la recherche merveilleuse du détail que par la grandeur harmonieuse de Tensemble. C'est un tableau de Théodore Rousseau . Eh bien, il y a quarante ans, ce tableau était consigné à la porte du Salon. (Mouvement.) Les hommes qui ont forcé cette consigne, après en avoir soafTert, ont presque tous disparu; nous les avons vus se coucher les uns après les autres, ces astres glorieux de Tart moderne, les Delacroix, le» Daubigny, les Rousseau, les Corot ; de cette génération de lutteurs, bien peu survivent : j*en vois un à ma droite, et non le moindre de ces combattants illustres, de ces grands révolutionnaires de la peinture moderne, M. Robert-FIeury. (Applaudissements.) Oui, révolutionnaires — l'expression semble étrange aujourd'hui. — Révolutionnaire, l'auteur du Colloque de Poitsy, un de ceux qui ont serré de plus près la nature et l'histoire, U* mieux conservé le beau style dans leurs œuvres. Mais ainsi le voulaient les idées du temps. Telle éUit l'École, et tel éUit Tlnstitut d'alors, bien différent de celui d'aujourd'hui...
Ces hommes de grand talent, de grand génie, ont renversé toutea les barrières, et ils vous ont légué, messieurs, une très grande chose, la liberté de l'art. Oui, vous l'avez tout entière, vous la possédez dans sa plénitude. L'art actuel, c'est à la fois un art très puissant et absolument individuel. On y trouverait difficilement des groupements d'école, des influences de traditions analogues à celles d'autrefois. On peut dire qu'à cette heure l'individualisme coule à pleins bords. Et en vérité, messieurs, peut-on s'en plaindre, quand, dans la même Exposition il nous a été donné d'admirer, d'un côté, le maître qui a retrouvé, rajeuni, reconstitué (car il n'y a pas ici d'imitation, il y a seulement un génie moderne qui retrouve la route d'un génie ancien), qui fait revivre, en quelque sorte, parmi nous les grands maîtres de la Renaissance, et le plus mystérieux de tous, le
grand Léonard de Vinci dont il semble avoir surpris les secrets, la science, la profondeur... N*avez-vou6 pas tous, aux simples mots que je viens de dire, reconnu Henner 7 (Applaudissements répétés.)
Et à côté de cette restauration du grand style, de cette nouvelle floraison d'un grand passé, nous assistons, dans le même moment, à la recherche la plus patiente, la plus acharnée de la vérité naturelle qu'on ait jamais tentée à aucune époque de Tart. Nous avons toute une école nouvelle, dont j*ai tenu à récompenser, si Jeune qu*il fût, un des représentants les plus brillants... (Applaudissements), toute une génération d'artistes, qui, non contente de rechercher la vérité comme on l'entendait autrefois, la vérité dans l'atelier, poursuit une vérité pins fugitive, mais aussi plus intime» plus difficile à saisir, mais par là même plus saisissante, ce qu'on appelle aujourd'hui la vérité du plein air. (Nouveaux applaudissements.)
Lorsque l'individualisme, qui caractérise notre peinture contemporaine, a produit deux efflorescences aussi diverses et aussi puissantes du génie de nos artistes, on peut être rassuré sur les destinées de la peinture française.
Messieurs, une époque artistique ne peut être mise en péril que de deux manières : ou bien parce que l'idéal décline, ou bien parce que le procédé d'exécutioit baisse. Que l'un ou l'autre de ces phénomènes se produise, l'art est en décadence parce qu'il tombe dans la convention. Eh bien, Je le dis avec confiance, nous sommes à l'abri de ce double danger, car aujourd'hui les maîtres de l'idéal sont astreints à être en même temps les maîtres de la couleur et du procédé, et le naturalisme obligé, qui est entré dans les habitudes du public et dans les traditions des artistes, nous garantit par ses salutaires exigences contre tout retour aux formules
conventionnelles. Aussi, messieurs, vous avez affronté et vous pouvez, en toute occasion, affronter toutes les épreuves et toutes les comparaisons. Vous avez pris une part glorieuse à l'Exposition universelle, et c'était là une grande épreuve. Vous avez pu voir que, pendant les quinze demièreff années, les écoles étrangères n'avaient pas perdu leur temps. Vous avez vu, aussi bien dans l'École austro-hongroise que dans l'École espagnole, de la bonne et sérieuse peinture ; vous avez vu dans l'École anglaise un effort ti'ès original, une recherche curieuse de la vérité et un sentiment exquis.
Mais enfin, nous pouvons le dire sans vanité, vous avez vu que dans cette grande lice, ouverte à toutes les nations, la France a maintenu son rang qui a toujours été et qui est encore le premier. (Nombreuses marques d'assentiment.)
Nous croyons donc qu'il est bon pour l'art, qu'il est bon pour l'École moderne, d'accepter, toutes les fois qu'elles se présentent, ces luttes pacifiques avec les autres nations. Aussi avons-nous demandé des crédits pour envoyer des peintures et des sculptures à l'Exposition de Sydney, qui sera fort belle, croyons-nous. Nous avons envoyé des œuvres à l'Exposition de
Manich, et |e n^hèsite pas à vous prédire un grand succès. Nous sommes représentés là-bas par plus de soixante tableaux de TÉcole moderne, par un grand nombre de sculptures, et je suis sûr que , sur le terrain des expositions d'outre-Rhin, nous trouverons un nouveau témoignage de la supériorité astistique de la France. (Applaudissements.)
Messieurs, en proclamant tout à Theure la parfaite indépendance de Tari en lui-même et Timpossibilité' absolue (le le gouverner, en constatant que Tart est une chose et que le gouvernement en est une autre, en affirmant que l'art se développe en dépit de tout, je ne conteste pas qu*il y a des gouvernements qui encouragent l'art et que Tart en profite : mais alors son développement n'en est pas moins spontané et autonome. A ce sujet, je puis invoquer un exemple qui est de notre temps et sur lequel on ne saurait trop insister, c'est le développement toujours croissant de Tart de la sculpture.
Voilà an art dont le gouvernement est le principal client; malheureusement c'est un client qui dispose de ressources bien limitées, et l'on peut dire que si l'art de la sculpture fait vivre les sculpteurs les plus émérites, il en laisse végéter un bien grand nombre dans la gêne et la misère. Et cependant expliquez-moi pourquoi nous voyons chaque année plus de sculpteurs, pourquoi le nombre va toujours s'augmentant de ceux qui s'adonnent à cet art improductif, pourquoi tant d'hommes s'y attachent avec persistance 7 C'est qu'au fond de toute vocation artistique il y a une force qui Tempèche de s'arrêter, qui la pousse au travail, qui fait que Partiste lutte avec la misère parce qu'il regarde en haut, la face tournée vers un idéal qu'il peut chercher toute sa vie sans l'atteindre, mais dont la pensée, dont le rêve, seuls, le font vivre et lui donnent la force de se débattre contre les difficultés de l'existence et de résister aux dures étreintes de la misère. (Vifs applaudissements.)
Il y a des vocations artistiques et c'est ce qui fait que votre métier, messieurs, est le métier le plus noble de .tous ; et ce mot de métier, messieurs, je l'emploie avec intention, pour le relever. Oui, votre profession est la plus grande des professions, parce que, pour s'y livrer tout entier, il faut posséder une merveilleuse gr&ce d'état ; il faut pouvoir marcher, comme a dit le poète, dans son rêve étoile, l'œil fixé sur cette lumière, qui, pour vous, jeunes gens qui m'écoutez, est l'espérance } qui, à l'homme mûr, redonne sans cesse la force nécessaire pour soutenir la bataille de la vie et qui, pour la vieillesse, est encore une consolation. (Nouveaux et vifs applaudissements.)
Ainsi, nous ne pouvons rien ou presque rien pour diriger, mais, mes* sieurs, nous pouvons beaucoup pour propager, — et c'est là que commencent le rôle et la véritable fonction d'un gouvernement ; — l'art se propage de deux façons, par -l'enseignement et par les musées.
L'éducation de rœil, éducation vivante, matérielle, saisissante, ne s'adresse pas seulement aux artistes, mais à la foule, à la nation toat entière. Dans ce double domaine de l'enseignement du dessin et des musées, nous pouvons beaucoup, et si nous pouvons, nous devons.
Permettez-moi de vous dire ce que nous voulons faire dans le domaine de l'enseignement. Nous voulons que cette grande École des beaux-«rts, qui nous offre aujourd'hui l'hospitalité, s'étende et se développe; noas avons constaté qu'elle est insuffisante, que les élèves y sont à l'étroit et que leur éducation artistique en souffre. Nous voulons vous donner la maison qui vous touche, et nous pouvons vous dire que le projet a été étudié par le conseil supérieur des bâtiments civils et qu'il sera bientôt soumis aux délibérations du pouvoir législatif. Nous vous devons cela, à vous, messieurs, à l'École des beaux-arts, parce que vous êtes la première école de discipline artistique.
Quelques novateurs disent bien que vous êtes l'organe de la réaction, en matière d'art; je trouve cela bon, il faut que la tradition ait son organe ; il ne faut pas que l'esprit de progrès gouverne seul les destinées de l'art, et, lorsque ces traditions sont entre les mains d'un homme éminent qui, comme les grands artistes de la Renaissance, a réuni d'une manière si éminente la science de la sculpture à celle do la peinture, les destinées de l'art sont entre bonnes mains.
Mais, messieurs, l'art ne peut pas être seulement le patrimoine de ' quelques-uns, l'enseignement artistique ne doit pas avoir pour but unique de former des peintres et des sculpteurs. Nous vivons dans une ({société démocratique, l'enseignement artistique doit se répandre au delà des murs de cette enceinte; il doit pénétrer dans les couches les plus profondes de la société ; il doit imprimer sa marque sur tontes les branches de la production nationale. L'exemple de l'antiquité, l'exemple de la Grèce est bon à rappeler ici. Lorsqu'on fouille le sol hellénique, si l'on en extrait un débris de sa civilisation ancienne, cet objet, quelque grossier, quelque inférieur qu'il soit dans l'échelle des productions usuelles, vous êtes frappés du style qui le caractérise et du goût exquis qu'il révèle. Voilà ce qu'était la Grèce : tout y était imprégné du sentiment du beau. Il y avait des choses communes, il n'y en avait point de banales. (Assentiment.) La banalité, chose plus haïssable que le laid, était étrangère à cette société, amoureuse du beau, et les moindres artisans savaient donner à leors œuvres des formes où l'on sentait la tradition de Phidias et de son école ; — et, lorsqu'on a découvert en Béotie ces terres cuites dont la perfection classique a fait l'étonnement des Parisiens, on a reconnu qu'elles avaient été fabriquées pour le commerce et qu'elles étaient reproduites à des milliers d'exemplaires, et cependant la moindre de ces figurines est un chefd'œuvre d'élégance et de style. Eh bien, dans les temps modernes, quelle
race a donc une Tocation plus évidente à reprendre les traditions de l'art grec que la race française?
Le goût de nos ouvriers est incontestable et incontesté, mais nous somnies avertis que les États voisins s'apprêtent à nous disputer cette supériorité. Ceux qui ont été en Angleterre il y a quinze ou vingt ans et qui y sont retournés depuis, ont pu constater les progrès immenses accomplis dans ce pays an point de vue des applications de Tart à Tindustrie, — progrès qui sont dus assurément, en grande partie, à Tinfluence de ce musée de Kensington où les Anglais, après Texposition de 1851, ont réuni en fait d*arts industriels les modèles les plus parfaits de tous les temps et de tous les pays. €*est par là que 8*est faite Téducation de l'artisan et de l'ouvrier anglais.
Nous sommes avertis, il faut que nous fassions comme eux et c'est pour cela que le gouvernement s*est engagé dans une voie nouvelle : il a voulu que Tart industriel entrât en relations plus intimes avec Tart élevé que vous représentez ici ; il a voulu que renseignement du dessin s'élevât, qu'il devînt un enseignement sérieux, et reçût de l'État tous les encouragements qu'il peut recevoir. Nous avons fait deux choses : d'abord nous avons constaté qu'il y avait en province un très grand nombre d'écoles de dessin, destinées précisément à nous faciliter cette transformation, à opérer ce relèvement du goût artistique, à cet affinage, si j'ose m'exprimcr ainsi, à cet affinage de l'art industriel qui convient à une société de travail et de démocratie comme la nôtre. Ces écoles ont été organisées par des hommes dévoués aux intérêts artistiques, et nous n'avons qu'une chose à faire, c'est de donner des fonds, et ces fonds nous les aurons, car nous sommes menacés, mon cher collaborateur le sous-secrétaire d'État et moi, de voir nos crédits doublés par la Chambre des députés. Et c'est la grâce que je vous souhaite. (Applaudissements.)
Nous avons une seconde chose à faire, c'est de transformer l'enseignement du dessin dans les lycées et dans les collèges.
Mon honorable et clairvoyant pré(âk:e8seur, M. Bardoux, avait porté son attention sur ce point : il a posé des princifles et £ait entrer la question dans une voie que nous n'avons qu'à suivre; il nous faut maintenant arriver & la pratique générale ; il nous &ut introduire sérieusement l'enseignement du dessin dans les programmes de l'Université dont j'ai la garde et la direction, et développer les tendances qui se sont révélées dans l'enquête que nous avons faite. Car nous avons fait une enquête sur l'enseignement du dessin dans les lycées et dans les collèges, et je puis bien vous en dire les résultats. Savez-vous comment elle se résume? C'est une seule idée qui se reproduit sous des formes diverses, mais qui est au fond toujours la même. C'est que les élèves des collèges et des lycées, lorsqu'ils sont en rhétorique et en philosophie, sont arrivés à reproduire, avec une
certaine fidélité senrile, des académies, des estampes, mais il n*y ea a pas un qui soit capable de dessiner une chaise d*après nature. (Rires et applaudissements.)
Nous avons trouvé cette situation mauvaise; nous avons donc nommé une commission dans laquelle se trouvent les hommes les plus compétents : M. Guillaume, qui est à ma gauche; Thonorable M. Ravaisson, que je vois ici. Il y a divers systèmes en présence qui se contredisent et se combattent; ils sont à Tétude. Nous arriverons, je Tespére, à une entente, et nous formulerons un programme conçu dans un esprit pratique, qui recevra dans nos établissements d'instruction une application sérieuse, si Ton y consacre tout le temps nécessaire.
Nous arriverons aussi, ce qui n'est pas moins important, à former un corps de professeurs en instituant pour eux des diplômes, qui leur donneront des droits et des avantages, et, lorsque nous aurons des professeurs et des programmes, nous ferons, soyez-en sûrs, sortir renseignement du dessin dans les lycées et les collèges des limbes où il est encore plongé. (Applaudissements.)
Je vous disais tout à l'heure qu'après renseignement oral, renseignement proprement dit, il y avait les musées. Eh bien, nous avons trouvé que dans cette ville de Paris, si riche en musées, il y en a un qui manque, c'est le musée de la sculpture française.
La commission des monuments historiques, que vous connaisses tous, et qui, depuis trente ans, travaille à développer dans ce pays le sentiment du grand art architectural , le respect des monnments historiques, l'intelligence des différentes écoles nationales, cette commission des monnments artistiques, qu'un nom glorieux dans l'art personnifie, le nom de son président, M. Viollet-le-Duc... (applaudissements), cette commission, qui est la véritable et grande académie d'architecture de ce pays, nous a signalé la lacune qui existe, à ce point de vue, dans nos musées: Sur sa proposition, nous allons, d'ici à peu de temps, je l'espère, installer dans une des ailes du Trocadéro le musée de la sculpture française, Kulpture peu connue, qui est allée en se développant du xn* au xvi* siècle.
n sera difficile d'apporter beaucoup de monuments et de sculptures, mais, au moyen des moulages, nous pourrons détacher de ces admirables cathédrales, de ces palais et de ces hôtels de ville et de ces chefs-d'œuvra oubliés ou peu connus, des reproductions qui jetteront une lumière précieuse sur l'art français. Nous aurons alors un grand musée de moulage plein d'intérêt, musée qui existe en Angleterre, car il y a vingt-cinq ans que l'Angleterre obtint la permission de prendre chez nous des moulages. Nous en avions les doubles, ils se sont perdus, — sans doute parce que l'on n'avait pas d'espace pour les loger; — néanmoins nous aurons les moulages de tous les beaux morceaux de la sculpture française, qui sont répandus
du nord au midi, sur toute U surface de cette terre de France, si riche en merveilles d'architecture et de sculpture. Et alors, quand tous les verrez tous réunis, vous trouverez qu*ils font un ensemble aussi beau que Tosuvre de la Renaissance italienne, et vous constaterez que nous allons chercher hors de chez nous des richesses que nous avons 30us la main, richesses que nos glorieux ancêtres ont accumulées pendant des siècles et qu'ils ont léguées à l'ingratitude oublieuse de leurs descendants. (Applaudissements.)
Nous nous occuperons aussi de la province. Nous y avons constaté un grand mouvement artistique depuis six ans. Il s'y manifeste une véritable Yie locale, sur laquelle j'appelle toute votre attention et que, peutrêtre, avez-vous le tort de négliger un peu trop. Les artistes parisiens sont pourtant accueillis partout à bras ouverts, et, en apportant leurs concours, ils font une œuvre patriotique.
En dehors des expositions, il se produit un grand mouvement en vue de créer des musées locaux, et la plus petite ville veut avoir son musée. On y recueille les œuvres les plus remarquables et les monuments les plus curieux du passé provincial, et on demande à l'État de soutenir cette initiative. On crée là de petits noyaux intellectuels et un éveil artistique qu'il faut encourager ; nous le faisons dans la mesure de nos forces.
Il est une autre question dont M. le sous-secrétaire d'État s'est occupé d'une manière toute spéciale : c'est la décoration des édifices civils dans les départements; on a décoré à profusion les édifices religieux, je ne m'en plains pas, mais il est temps de décorer les édifices civils. (Applaudissements.)
Il y en a une vingtaine pour lesquels nous avons déjà donné des commandes : le tribunal d'Amiens, l'hôtel de ville de Beauvais...
En prenant possession du ministère, j'ai envoyé aux préfets une circulaire pour demander les besoins des localités; les réponses sont arrivées en si grand nombre que nous n'avons que l'embarras du choix. C'est ChAteaudun, c'est Montpellier, c'est Lyon, c'est Nancy, c'est Toul, qui demandent des embellissements. Je crois qu'il y a dans l'exécution de ces travaux une source nouvelle et féconde de commandes pour nos artistes. Nous leur donnerons ainsi ce qui manque souvent aux peintres, l'espace, l'espace qui, sur la composition, sur les tendances, sur le génie de l'artiste exerce, vous le savez, une influence considérable. Nous leur donnerons ainsi l'occasion de s'imprégner du sentiment local et véritablement national des régions où ils auront l'occasion d'exercer leurs talents. Chacune de nos villes a son histoire, chacune a ses héros, — et, quand je parle d'histoire et de héros, je ne remonte point aux légendes des siècles passés, — mais des héros et des légendes de l'histoire moderne, de l'histoire du dernier siècle, de l'histoire môme de cette Révolution, qui a enûmté
la société nouvelle. Vous y trouverez des sujets d'inspiration, que votre sentiment artistique saura imaginer et développer.
La patrie moderne, celle de 1789, a dans son histoire assez de grandeur, assez d'épreuves; elle a assez combattu et souffert pour inspirer Part moderne, car il n'y a rien de grand ni pour les individus ni pour les sociétés sans Tépreuve de la souffrance. Elle a assez vécu, elle a fait d'assez grandes choses pour entrer dans le domaine de l'histoire et dans celui de la légende.
Le patriotisme français a, lui aussi, sa Vie des Saints, sa légende dorée. Étudiez notre histoire, nourrissez-vous d'elle, et vous verrez comme elle est belle, féconde, et comme le penseur et l'artiste peuvent y puiser des inspirations fécondes et puissantes.
C'est ainsi, messieurs, que nous arriverons, comme ont fait les sociétés grecques, à faire de l'art la véritable glorification de la patrie,, ce gui est pour l'art et pour la patrie le dernier degré de la grandeur. (AppUudissements répétés et acclamations.)
Après le discours du ministre, M. Rivet, chef du cabinet du sous-secrétaire d'État, a donné lecture de la liste des récompenses et a fait remise des médailles.