RÉMY DE GOURMONT
Love, la minuscule chienne, aboya, car l'océan invisible el prochain se mit à mugir plus. Et les idées de Clarisse changèrent. Elle les exprimait : <( Oh 1 . . . la petite Love ! la petite Love à sa mère ! , . Elle va voir la grande eau, oui, la grande eau, làbas, elle va insulter la grande eau, dis, Love?.,.»
Sur les frêles pattes postérieures le terrier se dressa. Celles de devant saluèrent, pareilles à des mains naines, gantées de poil feu à griffes noires. Clarisse ne put s'empêcher de s'accroupir dans sa robe violette, pour une caresse sur le dos lustré de la bête frétillante qui s'évada, comme sa maîtresse se relevait à l'aide de l'ombrelle. Ayant, après un galop et des cris forcenés, aperçu l'écroulement écumeux du flot, la chienne se rua vers la grande plainte et proféra contre elle les injures mêmes qu'elle adressait au tumulte des fiacres dans les rues de Paris.
Clarisse s'égaya de voir accourir, du ciel mauve, contre l'infime animal, la mer hideuse et forte. Entre la cavalerie des flots dodus, certaines vagues semblèrent des molosses sournois, guetteurs, aux
bonds silencieux ; d'autres filaient droit à la côte, ainsi que de longs, de rapides dragons à crête de neige glissant vers l'audace d'un saint Georges qui les eût provoqués du rivage par la flamme agitée de sa lance.
Y pensant, Clarisse se retourna afin d'apercevoir, peut-être, le chevalier légendaire. Alors, devant elle, un peu haletante, saisie par la beauté neuve du pays, les ondulations du sable, blondes et grises, se prolongèrent à l'infini vers le soleil déjà crépusculaire, regard rouge d'un dieu entre deux paupières de nuages mauves.
Pour son imagination, cela évoquait l'Egypte près du désert libyen, cette page du sol oii l'histoire des dynasties mystérieuses s'est inscrite siècle par siècle, où, dans les grands édifices angulaires, Cléopâtre, pour l'usage de son plaisir, posséda tant de militaires robustes dont un nègre, attentif derrière les tentures du lit, tranchait la tête si le rictus de la satisfaction suprême se marquait à la figure de la reine. En même temps que la vie de l'amant, la tiédeur du sang l'inondait, heureuse que les contractions de la mort accrussent, avec l'angoisse de l'étreinte, la vigueur du soubresaut passionné... Clarisse souhaita des voluptés cruelles.
Tout à coup elle regretta son Lucien, non sans le blâmer de cette furieuse colère d'où la brouille était issue, nécessitant le départ de Paris.
Il renonçait donc à leur tendresse pour l'avoir surprise en délit de mensonge qu'attestait l'odeur tabagique mise aux cheveux par le passant tentatour d'une après-midi, le soleil étant gai et le suiveur drôle, et le fiacre propice, et une maison meu-
blée trop évidente sur le parcours. Peut-être Lucien bramait-il alors comme la mer amoureuse en désespoir de ne pas mieux étreindre que l'illusion de la dune molle et croulante.
Afin de tout fuir, Clarisse avait accepté l'engagement dans une troupe de province, et la voici, l'hiver à peine clos, en cette plage de Gascogne. Les monts violets joints à la mer offrent, entre leurs pieds, la rotonde du casino, la construction norvégienne de l'établissement de bains, deux jetées établies sur une série de rocs rougeâtres qui pointe au loin dans le grondement des eaux rejaillies.
« La mer sent comme une huître... » constata la jeune femme. L'envie lui vint d'en manger. Elle reprit le chemin de l'hôtel.
Love courut, flairant de ci, de là, les traces des pas enfoncées dans le sable. La chienne semblait un gros rat noir, artificiellement juché sur de très fines pattes. Au-dessous de la queue, une tache feu était comme une cible, vers laquelle Clarisse se défendait toujours de lancer des cailloux. La bête aboya contre un promeneur. Il claqua des doigts vers le petit museau que dépassait la langue. Il était de face rasée sous un feutre.
Clarisse sourit au camarade.
— Eh bien, Blignières ?
— Eh bien, Gabry... Vous côtoyez la mer éternelle?... L'air vous fait du bien, Gabry; vous avez une bonne petite figure rose... C'est l'iode qui charge le vent... Tenez... là, Siriusl... là, sur votre gauche, au bout de ma canne.
— Ah I Siriusl fit Clarisse.
Elle regardal'étoile qui clignotait... puis Blignières subitement en extase. Un ventre quadragénaire enflait la ligne des boutons sur sa gâteuse anglaise. Ses gros pieds chaussés de bottines en cuir de crocodile soutenaient la solide stature de l'acteur. Elle le revit en Auguste, dans Cinna, avec le laticlave à bande pourpre, et ses bras poilus hors des plis. Contemplant l'astre dans le ciel, il avait la même tête impériale et clémente de colosse fatigué.
— Un astre vert... Alors sa composition chimique serait surtout cuivreuse... Ah! voici Altaïr et Gamma de la Grande-Ourse... A droite, maintenant... Orion va briller...
Il ne s'arrêta plus. Les paroles coulaient de ses grosses lèvres un peu violàtres et tremblantes. Sa voix devint dévote. Malgré les bajoues épaisses, sanguines, râpeuses à cause du rasoir trop fréquent, malgré les poches de peau flasque sous ses gros yeux, il ne montrait pas une laideur pénible. Son feutre noir à vastes bords lui donnait une allure de pasteur yankee. Et vraiment son allure l'annonçait très bon, bon plutôt par fatigue d'avoir lutté vingt ans contre la malice des directeurs et des camarades, que par foi dans le bien, bon p^r fatigue, réellement bon.
Il aimait le ciel. Pour cette contemplation émue des astres, les autres de la troupe le jugeaient maniaque. A l'entendre, Clarisse se demanda si cette habitude mentale d'exalter le firmament nocturne lui était venue à force de quitter le théâtre passé onze heures, parce que sa corpulence le portait à tenir le menton haut et le nez vers le zénith, afin de dégager hors des épaules son cou fort, et de gar-
der intacte ainsi l'allure souveraine indispensable à ses rôles de don Diègue, d'Auguste, du vieil Horace, à ceux tenus par les basses chantantes dont il remplissait l'emploi, les soirs de spectacle lyrique. Elle ne put résoudre le problème. Cependant elle s'obstinait vers une solution.
En pleine fraîcheur, ils suivirent la plage.
Vert pâle, vert d'émeraude, l'élément se panachait d'écumes bleuissantes. Entre les caps distants et lointains, affinés jusqu'aux brumes rosesde l'horizon, c'était une marche infinie de forces ruisselantes, dressées, échevelées, épanchées en cascades, fondues dans l'énorme afflux déjà ténébreux. Cela bramait immensément.
— Voici, dit Blignières, toute la grande Ourse dehors I
Au bout des caps, les phares commencèrent à crever de rayons les brumes. Love trottait dans le froufrou des jupons. Clarisse, encore, regretta Lucien, qu'elle eût voulu près d'elle eii cette solennité de l'heure crépusculaire. Mais elle aperçut le chapeau de la chanteuse, mademoiselle Karst.
En bandeaux noirs sous les ailes éployées d'un corbeau mis à sa coiffure, basse sur le front, l'arrivante imposait la lumière de ses yeux énormes, évasés à la racine d'un nez viril.
Elle entraînait avec soi les pans d'un macferlane gris et les bouts volants d'un boa de plumes.
— Gabry, il y a trois lettres pour vous à l'hôtel, dans votre assiette. Moi, j'en ai une du Tyrol, de maman !
— Comme elle aime sa mère! admira plaisamment Stéphanie, l'ingénue.
Eu une ligne, et par rang de taille, s'avançaient avec cette mignonne Stéphanie Laroque, vêtue de noir comme une petite ouvrière, coiffée d'un chapeau paillasson fiché sur sa frimousse spirituelle alourdie de cheveux couleur de cuivre : la soubrette, Bourtienne, dont la forte poitrine gonflait une robe de drap rouge ; madame Lavaur, en complet amazone bleu, gantée de blanc, la trousse d'or cliquetant à la cuisse, le chignon rougi de henné.
— Bonsoir, Gabryl cria Stéphanie... On a fait une tarte aux fraises.
— Et encore, il y aura du saumon, ajouta Bourtienne, en gonflant d'un souffle ses joues brunes.
— Moi je suis sans voix, ce soir, gémit madame Lavaur. Dans notre scène, ne le prenez pas trop haut... je paraîtrais aphone... A-t-elle un joli sourire, cette Gabryl Voyez.
— Oui, oui, un sourire de fleur.
— Et des yeux, donc I Ma poitrine pour vos yeux, Gabry.
— Je ne demande pas mieux, Bourtienne... Elle fait envie, votre poitrine. Il y a là une redondance... une emphase. Et dans le drap rouge... Vous permettez?
D'une main arrondie, Clarisse enveloppa la gorg abondante de sa camarade.
— Hé quoi I fit mademoiselle Karst. Nous somm sur la plage, s'il vous plaît...
D'une volte de son grand corps, elle passa entre les deux.
Lavaur saisissait le bras de Blignières.
— Mon vieux, vous regardez toujours vos étoi- 1-p... Lesquelles? Dites!
— Aldébaran, Altaïr... Hein ! je te parais gâteux, à présent !
Ils rappelèrent des souvenirs, leurs débuts à l'Odéon, jadis, sous le deuxième Empire, et une rosserie faite à Frederick Lemaitre par Madeleine Brohan. Bourtienne et Stéphanie coururent sur les roches entre les crachats du flot. Love les poursuivait,
« Veux-tu laisser les demoiselles I >> commandait Clarisse. La bête sautait aux jupes, en criant ses abois enroués. Clarisse s'ennuya. Mademoi elle Karst lui énumérait la valeur de ses prairies, de ses troupeaux, de ses fermes, dans le Tyrol où son mari l'attendait en soignant leur fillette, lui fier des succès de sa femme, et en pleine confiance.
— Je viens de rester deux ans à la maison. La lune de miel, comme vous dites. Mais, ce printemps, j'ai eu envie du théâtre... Quand je joue, je me crois tout à fait Kundry, et Parsifal va m'adorer, et je pleure des larmes réelles quelquefois, à cause de mon infortune imaginaire...
— C'est comme moi, dit Clarisse, je ne puis jouer Agnès sans ressentir une pudeur extraordinaire devant l'amoureux, et cependant, à la ville, je vous assure, je ne suis pas toujours une sagesse... Oui, oui, une pudeur de fille ignorante, une pudeur extraordinaire, et je m'aime alors, je m'aime, je m'embrasserais... et ça me navre, pendant toute la pièce de ne pas être sage, à la ville ni à la vie... J'ai rompu avec un amant qui voulait des choses dans ma loge, pendant l'entr'acte, un amant de
mon cœur, un garçon délicieux... Eh bien! j'ai rompu..., tant pis !
— Moi, je n'ai connu que mon mari...
— Ah !
Clarisse n'osa rien répondre. La multitude des figures qui, sur son corps, avaient sangloté de plaisir, se pressa vers sa mémoire : de vieilles tôtes ridées et chauves aux yeux sanglants; des faces mures, satisfaites, aux barbes piquantes, aux procédés savants ; de jeunes aux moustaches douces et aux baisers maladroits; celles des payeurs attentifs à prolonger leur joie; celles des séducteurs tendres ou brusques; celles des satyres parées d'ironie cruelle. Tous, six mois, ou une heure, elle les avait gentiment chéris soit pour le bonheur qu'elle leur valait et la surprise de les transformer ainsi, soit pour celui qu'elle recevait et l'étonnement de tressaillir avec un émoi mystérieux, profond, sans cause autre que cette fonction un peu ridicule des sexes.
De cela il ne lui restait ni remords, ni dégoût, ni rancune, ni regret, ni amour. Sa belle santé de petite personne fraîche avait admis de bonne heure l'acte charnel, comme un geste prolongeant la poignée de mains des rencontres, et tout naturel entre gens de sexes divers ou même, quelquefois, pareils. Elle ne retirait pas son corsage sans la même curiosité de l'émotion qui allait suivre le contact des corps. Elle s'amusait beaucoup de la lueur sur un crâne nu, sur l'obésité du quadragénaire velu, ou de la fougue bête qui enfiévrait un maigre lycéen. Elle s'attendrissait pour l'attente anxieuse du vieillard qui espère son triomphe. Bonne, compatissante, elle se prêtait â toute fantaisie ca-
pable de faire renaître le sens de la jeunesse dans l'homme au déclin de vivre ; et, au con-traire, ravie d'un assaut robuste la terrassant, des morsures entamant sa bouche, des mains crispées sur ses chairs; ou conquise par une tendresse déhcate effleurant de lèvres légères le frisson de l'épiderme, et insinuant le plaisir comme un secret de petite fille dit à l'oreille.
Sa bonne humeur sensuelle la contentait de chaque apparence. Fillette, en route pour le cours, quand elle descendait, le cartable au bras, la natte au dos, vers l'Opéra, depuis la place des Abbesses où son père, comptable, habitait misérablementj elle avait, comme ses petites camarades, reçu des gâteaux offerts par des messieurs accorts qui les conduisaient ensuite jusqu'au lycée, en fiacre. Baisers humides, audaces de mains timides parmi les jupes froissées contre les mollets gigottants, cela semblait aux écolières non moins drôle que si Polichinelle ou Guignol continuaient avec elles la farce des théâtres de marionnettes. Des nez gros, des bajoues lourdes, des ventres, des chapeaux hauts de forme, des barbes ridicules. Elles s'amusaient fort ; et, au cours, pendant la leçon de géographie, elles retenaient mal leur hilarité à se souvenir d'un bouton sur une joue de suiveur.
Clarisse évoqua la série de ses années d'adolescence. Que de flirts périlleux I A la lecture des physionomies, elle s'était instruite sur les désirs qu'on n'exprime pas. La multitude de ces hommes assaillit sa mémoire, lui apporta la gratitude de leurs yeux en lueurs bridés par la patte d'oie du rire.
Ainsi elle avait pris coutume d'être pour cha-
Clin une émotion heureuse. Plus tard, au théâtre, la même convoitise la tint de ravir les cœurs el les sens. Là elle devint une source plus universelle de félicité. Elle liait à soi les âmes amoureuses et douloureuses de la foule réunies par zones de visages anxieux sur les rangs de la salle rouge et or, où se verse la lumière du lustre. C'était un seul corps à mille têtes qu'elle enchantait 'savamment par la volupté de la voix et des attitudes.
Et Clarisse ne comprenait plus mademoiselle Karst qui, pour émouvoir, ne ressentait pas ce besoin de soulager le désir des autres.
A table, ses lettres lues, d'ailleurs indifférentes, elle ne trouva point de son goût Hervisse,le Clitandre et l'Antony, gaillard sec de quarante ans. Il grognait contre tout, gémissait sur la rosserie des camarades, la sottise du public, l'avarice du directeur et la modicité des appointements; il taquinait le régisseur dont le visage blême avait la nuance et le poli d'un ventre de grenouille, puis les autres artistes soit malingres, soit adipeux, jeunes infatués, et vieux que gêne la perpétuelle migraine de leurs rancœurs. En aucun de ces gens, Clarisse ne prévit à son égard, la sincérité du désir. Or, la prévision d'une nonchalance à la vouloir était le seul sentiment qui lui donnât un réel motif de refus pour éloigner le candidat à l'investiture de ses faveurs. Ceux dépourvus d'élégance ne parvenaient pas non plus à la séduire.
Elle soigna spécialement Love qu'une graisse fâcheuse déformait un peu. De sa viande, Clarisse choisit le maigre désossé. Avec de la mie de pain, elle mêla les parties nutritives, coupées menu afiu
que la gloutonnerie de la bestiole ne pût nuire en étranglant. Droite sur ses pattes postérieures, la chienne gémissait par les narines avec retenue.
— On va lui donner sa petite pâtée, la petite pâtée faite par sa maman... par la maman à la petite Love... par la maman...
— « Par la maman », imita Bourtienne, penché comiquement vers Love.
— « Par la maman », répéta Stéphanie. A-t-elle de la veine, celte Love, d'avoir la pâtée de sa « maman ! » ,
— La pâtée de sa « maman », renforça Hervisse... Mange la pâtée de maman...
— Avez-vous fini ?
Clarisse siffla son interrogation d'une manière si furieuse que le régisseur se cacha derrière sa serviette pour mimer la terreur...
— Sept heures trente-cinq... annonça Blignières qui voulut mettre fin à la taquinerie.
— Vite, mes enfants ! conseilla mademoiselle Karst. Qui veut encore des flageolets?
— On n'a pas le temps d'avaler... Moi, s'il vous plaît, mademoiselle.
La bouche pleine, Bourtienne tendait l'assiette vers le plat. Le souci de se repaître calma les plaisants. Mais Clarisse ne pardonnait point leur incartade. A ses yeux, elle sentit le picotement de larmes proches; et, soudain, s'estima fort isolée parmi les artistes de cette troupe qui, pour unique raison de politesse envers elle, connaissaient les accessits de tragédie et de comédie obtenus a:i Conservatoire, et ses jolis succès à l'Odéon dans
les pièces de Molière ou les adaptations de Shakespeare, au cours d'un hiver dramatique.
Malgré ses nombreuses aventures, Clarisse n'avait prêté les lèvres qu'à des gens dont les manicresexquises, le choix du langage et les raffinemcnls de la toilette indiquaient le souci de plaire, indice d'altruisme et de bonté. La conversation des nouveaux camarades, âpres à la critique, la déroutait beaucoup. Tous s'abîmaient obstinément. Comme elle n'usait pas de ce moyen d'esprit, elle avait cru qu'on l'épargnerait ; et cette première attaque, le surlendemain des présentations, lui enlevait le moindre espoir de repos.
Quand on se leva de table, elle confia sa peine à mademoiselle Karst, dont la placidité germanique convenait mieux au calme d'allures distinguées.
— Aimez-vous aussi, mademoiselle, parler mal des gens?... Moi je trouve cela barbare et vulgaire. On semble des domestiques en rivalité dans l'office. Les avez-vous entendus autour des assiettes ! Ah ! les sauvages !... Et ces rires!
— Nous nous dénigrons, interrompit Blignières, pour faire tomber en discrédit ceux qui occupent des situations supérieures, et nous espérons ainsi les supplanter. C'est vilain, mais nécessaire et même naturel.
— Comment? Les camarades, le directeur, la critique aperçoivent trop bien la grossièreté de la manigance... Personne ne s'y trompe.
— Eh I hé! A force d'insister sur le défaut de tel ou telle, ce défaut grossit, atteint à l'énorme, cache toutes les qualités, et la personne devient fatigante comme la rengaine même de son imperfection dans
la bouche des détracteurs. Alors elle est perdue. Tenez I Comme Aldébaran est net ce soir !
— Moi, soutint précipitamment Clarisse, je ne pourrais me résoudre à user de cette manœuvre. J'ai horreur de parler des choses laides, des gens hideux, des maladresses. Ça me gêne d'y penser, car j'ai peur d'avoir le môme défaut. Au contraire, les qualités des autres me plaisent comme si je vantais les miennes. Cela me repose, m'égaie, m'attendrit... et je ne veux pas dénigrer pour ne pas me donner l'ennui de haïr.
— Vous êtes optimiste, alors ! dit mademoiselle Karst.
Et elle haussa les épaules.
On atteignit le sombre couloir de l'entrée des artistes. Sous le grillage, l'affiche du jour portait les Précieuses ridicules. Mignon. Du fond de sa niche, le concierge avertit qu'on était en retard. Chacun gravit très vite la vis de l'escalier et gagna sa loge.
Celle de Clarisse était tendue de papier vert illustré de chardons blancs. De Paris, elle avait apporté le rouleau ainsi que la frise rose, dans ses malles. Vêtu de mousseline à petites fleurs, le cadre de la glace longue occupait un panneau de la pièce en corridor, par dessus une tablette très étroite aussi afin de laisser la place des deux chaises et le passage de l'habilleuse.
Prestement Clarisse dégrafa sa robe d'alpaga violet sur un cou clair dont la pente se gonflait aussitôt de seins libres dans la dentelle de la chemise serrée, en ceinture, par la moire blanche d'un corset très bas.
Son doigt enduisit de cold-cream les joues rosées, contourna les yeux larges à lumière brune, évita les cils noirs, n'appuya point trop sur les paupières un peu fatiguées déjà par le fard quotidien du soir.
Mais, autour de la bouche mince et grande qu'elle croyait pareille à deux couleuvres de corail enlacées, elle força la dose à cause d'un très fin duvet brun. Elle l'eût bien épilé déjà, si les amants n'eussent toujours eu des lèvres friandes pour en saisir les brins.
Silencieux et les manchettes sales, le coiffeur, aux très courts cheveux de Clarisse ajoutait une perruque importante que surmontèrent les cornes rigides du cache-peigne à la mode vers le temps de 1659.
— Hein t j'ai des cheveux de garçon, moil C'est triste.
— Madame devrait user de la lotion viennoise, matin et soir, ou d'une application de la pommade Georges.
— Non, non... plus je mets de drogues, moins ils poussent I...
— Madame se trompe... Les tissus épidermiques de la région capillaire sèchent vite, et alors...
— On commence les Précieuses, Gabry ! cria le régisseur à travers la porte. Je frappe...
— La robe !
Elle se glissa dans le brocart vert à damassure d'argent, que l'habilleuse bien plus grande tenait amassé dans ses mains, comme un cerceau, audessus de la tête de l'actrice. Les soies bruirent,. frémirent, tombèrent sur la statuette que Clarisse se voyait être dans le vaste miroir incliné pour"'la
contenir depuis les bouts carrés des chaussures jusque les cimes de son peigne. Sur ses seins remontés en globe par la pression, elle ferma l'ouverture droite du corsage rigide et décolleté. Ses coudes sortirent des dentelles cousues aux froncis des manches.
— En bas ! Gabry I cria-t-on encore du couloir. La porte ouverte par le coiffeur, Magdelon se
précipitait, murmurant sa première réplique : « Et quelle estime, mon père, voulez-vous que nous fassions du procédé irrégulier de ces gens-là? «Le bruit de soie la suivit par le raide escalier de bois cru menant au bout d'un corridor de plâtre jusque la scène. Là, Hervisse, en Mascarille, couvert do sa perruque, inondé de rubans, flanqué de canons de dentelle... garait les plumes extravagantes de son chapeau contre les machinistes qui traînaient jusque lui sa chaise à porteurs.
— Allons, bon, voilà Gabry, maintenant, avec la chaise. Où voulez-vous que je me mette, moi ? Dans la toile d'araignée? Ne marchez pas sur le caoutchouc du gaz. Gabry; ces imbéciles l'ont laissé sous nos pieds... A vous I... C'est ça, éraflez mes plumes.
La voix de Blignières donna la réplique d'entrée : « Elles ont usé, depuis que nous sommes ici, le lard d'une douzaine décochons, pour le moins ; et quatre valets vivraient tous les jours des pieds de mouton qu'elles emploient à leur pommade. »
Stéphanie, enCathos, poussa Clarisse à la lumière de la scène.
Sous la veste, sous les mèches grises maintenue:^ par le serre-tête de Gorgibus, Blignières leur cria :
« Il est bien nécessaire vraiment de faire tant de dépense pour vous graisser le museau 1 Dites-moi un peu ce que vous avez fait à ces messieurs I »
Le camarade étendait l'indignation de ses bras. Les bajoues grasses affirmées par des rides au crayon, par un fard terreux tremblaient. La réplique dite, Clarisse regarda les figures comblant la salle. L'orchestre était plein d'officiers d'artillerie en uniformes qui l'envisagèrent avec luxure. Aux loges, des femmes d'armateurs montraient la richesse de leurs diamants, de leurs perles, et les corolles brillantes de leurs robes. Les lorgnettes se braquèrent sur Magdelon de toutes parts... Mais alors vint l'appel à la réplique de Blignières :
« Et qu'y trouvez- vous à redire? »
Clarisse leva l'éventail au bout de son bras qui s'en allait comme à la dérive dans l'air, à cause de l'évidente lassitude de son étonnement. Puis, elle se tourna du buste vers Cathos, sa sœur, et la regarda de façon si navrée, en écarquillant ses larges yeux bruns, dans une mine malgré tout farceuse que son espoir se réalisa d'être vue en fillette irrévérencieuse, perverse et gentiment convaincue de son énorme supériorité sur le papa Gorgibus, Le murmure de plaisir plus flatteur que l'applaudissement passa dans le frisson de l'assistance, avant même qu'elle prononçât :
« La belle galanterie que la leur! Quoi!... débuter d'abord par le ma-ri-a-ge ! »
Sa moue dégoûtée, où parurent inscrites toutes les horreurs commises au lit, enleva tout de suite le bravo. Elle pensait chaque fois, en émettant ce mot « mariage », à la seule minute du dégoiit
amoureux qu'elle eût jamais ressenti lorsqu'un saint-eyrien, après l'avoir séduite par sa jeunesse audacieuse, avait ôté, à la minute de la prendre, le linge malpropre d'un corps peu habitué au tub. Et ce souvenir lui demeurant à l'esprit, elle lançait avec une même moue de répugnance, près de la nausée, la série des autres répliques... « Ah ! mon père ! ce que vous dites là est du dernier bourgeois... » Puis : « La belle chose que ce serait si d'abord Cyrus épousait Mandane etqu'Aronce,de plain-pied, fût marié àClélie... » Enfin : « Il faut qu'un amant, pour être agréable, sache débiter les beaux sentiments... » Là-dessus elle pensait au linge propre de certain rastaquouère admirable, aux cheveux bleus, et d'une vigueur étonnante : « ... Pousser le doux,... et le tendre... et le passionné...» Là son inflexion de voix pudique, timide comme les yeux baissés vers la bottine, suggérait au public toute une science voluptueuse très experte, à trois degrés : celui du contact de sa chair, à elle, Clarisse, puis du baiser persévérant, enfin de la possession fougueuse qu'il lui plairait de subir et que préparerait longtemps à l'avance le mensonge fleuri du sentiment.
A mesure qu'elle jouait ce rôle de Magdelon, elle ne laissait pas d'admettre comme excellentes les raisons de la précieuse. C'était contre la barbarie d'un siècle où, selon les chroniqueurs, Louis le Grand puait fort de la bouche, où on se lavait peu, où Villeroy venait rire de ses maux vénériens en pleine cour de Versailles, où Coudé, selon ses besoins d'argent et ses soucis de vanité stupide, passait du camp espagnol à celui du roy; ou l'une et
l'autre des plus grandes dames se prostituaient aux marauds riches pour pallier ses pertes de jeu, c'était contre la hussardisede Roquelaure, de Lauzun, la sodomie grossière de Monsieur, et l'ignoble empoisonnement de Madame, contre toute cette sauvagerie de soudards, l'opposition d'une âme désireuse d'un peu moins d'immédiate bestialité.
Facilement Clarisse revivait l'esprit de l'hôtel de Rambouillet. Elle aima pendant cette pièce mademoiselle de Scudéry et son grand Gyrus et, la carte du Tendre, et tout ce raffinement puéril des précieuses; puéril, mais courageux contre la grossièreté des mœurs admises. Des âmes composant la « guirlande à Julie » était venu tout notre goût moderne pour l'analyse des sentiments, puis des pensées, puis de l'idée même, substituée au contraste simpliste de la passion heurtée au devoir, la passion sans motifs, sans conscience, la passion-instinct des militaires mise en scène par le génie de Corneille. Srâce aux précieuses, l'esprit français avait entrepris l'enfantement de cette admirable étude du cœur humain, qui devait produire à la lumière du monde les chefs-d'œuvre de Balzac, de Flaubert, de Tolstoï, où la plus haute vision philosophique de la fatalité ne se dissocie point de nos humbles aventures humaines. Quel trajet mental depuis la Princesse de Clèves et le Grand Cijrus jusqu'à VEve future! Et c'était avec une franchise convaincue, que Clarisse, d'une voix admirative pour elle-même, signe vivant du siècle nouveau, déclarait au vieux Gorgibus, ahuri, au faite de ses bas amarante et tripotant les aiguillettes de son haut-de-ehausses : « Mon Dieu I que vous êtes vul-
gaire I Pour moi, un de mes étounemenls, c'est que vous ayez pu faire une fille si spirituelle que moi !...)>
Aussitôt les spectateurs de s'offrir la gaieté de leurs gros instincts. Eux tenaient pour Gorgibus, pour la stupidité du bon sens, la sordide économie, l'espoir de manger chaud, de boire frais, de dormir sans rêves, de s'accoupler brusquement, sans art de volupté ni conquête d'esprit, de par la propriété dévolue au mari sur l'épouse. Bien qu'elle tournât presque le dos à la salle, Clarisse se voyait, dans la perception de chaque auditeur, petite et gracieuse, en sa robe rigide de damas vert, et affirmant avec douceur l'admiration pour son intelligence, devant la masse de chairs empâtées par le bien-être que Blignières avait réussi à représenter. Vraiment il incarnait la bourgeoisie certaine de soi. Son roulis d'épaules valait tout le dédain des sots pour la nouvelle idée. Et ils restèrent là, en face l'un de l'autre, elle fière de ses doigts fins, de sa gorge harmonieuse qui gonflait. la toile de dentelle sur l'étroit et haut corsage' ouvert en carré, fière de son mince nez grec qui imposait un type de ligne pure entre les lueurs brunes de ses vastes yeux battus par les papillons noirs des paupières. D'ailleurs, elle insista sur le silence suivant son défi, pour que la commissure de ses lèvres écartées à demi contre les dents pointues se retroussât do la manière la plus narquoise.
Si victorieuse semblait sa mine et si jolielacambrure de son attitude que le public frémit encore, avec le bruit de la mer calme qui se retire sur un lit de galets.
Sûre d'avoir donné du bonheur, Clarisse se dé-
tourna de Gorgibus. Elle conduisit ses regards vers les zones de visages attentifs rangés dans l'hémicycle rouge, crème et or ; elle leur demanda : « A-t-on jamais parlé dans le beau style de Cathos ni de Magdelon, et ne m'avouerez-vous pas que ce serait assez d'un de ces noms pour décrier le plus beau roman du monde ? »
Il la fâchait toutefois que Molière eût fait dire à Magdelon tant de grosses sottises. Elle apercevait bien autre chose en ce personnage qu'elle eût voulu rendre très spirituel et très érudit. Autant qu'il demeurait possible, elle écarta pendant tout le reste de la représentation les gros effets de ridicule chers à ses professeurs du Conservatoire ; et ce fut sur le ton rapide, un peu énervé, d'une demoiselle du monde devant qui la lourde servante commet un impair qu'elle recommanda : « Apprenez, sotte, à vous énoncer moins vulgairement. Dites : Voilà un nécessaire qui demande si vous êtes en commodité d'être visible ! » Au lieu de l'emphase extravagante admise par la tradition pour cette réplique, elle prêtait à sa voix l'inflexion usitée par ceux qui expliquent une chose parue toute naturelle.
Comme aucun rire ne saluait cette phrase, Stéphanie en parut chagrine pour Clarisse qui, entendit encore le frisson d'aise passer sur les messieurs des fauteuils et dans les loges, fut contente.
Une deuxième fois cette marque de jouissance intellectuelle se révélait d'abord, au même coin gauche de l'orchestre. Elle y regarda. Entre les officiers, les hobereaux dont l'attention expressive ou les signes de tête mutuels indiquaient l'état heu-
reux, un lieutenant d'artillerie roux et trapa l'attira par l'insistance de sa physionomie à vouloir que l'actrice remarquât la sincérité de sa gratitude.
Clarisse vit tout de suite de jolies lèvres sanguines sous la moustache hérissée, un teint pâle, des mains étroites gantées de blanc. Elle le prévit robuste et d'esprit fol. Surtout il comprenait cet effort de transformer le personnage de Magdelon. Le reste du soir, elle joua pour lui. Quand elle le put, certains regards, à la dérobée, encouragèrent le soldat dans son œuvre de communiquer l'émotion aux voisins des fauteuils.
Lors de la scène avec Mascarille, devant Hervisse outrant, à l'exemple des comédiens de Paris, la fadaise du faux marquis, elle affirmait un ton de persiflage qui laissait sentir au public combien les phrases ainsi dites valaient, pour Magdelon, le prix d'un exercice de rhétorique fine.
D'une seule réplique, dès le début de la scène, elle marquait dans une révérence ironique, un sourire de malice délicieuse, pour combien peu elle tenait le visiteur : « Votre complaisance pousse un peu trop avant la libéralité de ses louanges ; nous n'avons garde, ma cousine et moi, de donner de notre sérieux dans le doux de votre flatterie ! » et, toute riante : « Voiturez-nous ici les commodités de la conversation ! » sans mettre à cette parade de langage, le sérieux d'une sotte.
Stéphanie, par contre, joua la scène en Cathos admiratrice de Mascarille. Entre ces deux grossissant leurs effets, et chargeant le ridicule, Clarisse se dessina vite comme l'artiste première. Et, pe-
litc personne statuaire, elle se dressait dans son damas, l'éventail au coin de l'œil, du mépris à la lèvre. Plus forte que Mascarille dont elle ne semblait pas du tout priser la jactance, elle donnait à l'exagération des flatteries un ton sceptique propre à les démentir.
Au reste, Clarisse comprenait mal l'invraisemblance de cette fable. Comment des laquais, prenant le costume de leurs maîtres, avaient- ils pu endosser aussi l'érudition d'un langage aux formes compliquées, leur connaissance du madrigal, de l'impromptu, en un siècle où les valets, venus de la campagne parmi les bagages, étaient proprement des lourdauds affublés au hasard de livrées voyantes, à moins qu'ils ne fussent d'astucieux et crapuleux escogriffes, à l'image de Scapin?
Mais elle ne pensait pas à ce fâcheux agencement au point de manquer l'occasion de remercier le militaire si audacieux pour propager le goût favorable à la délicatesse de son jeu nouveau. Cathos, ayant dit avec une inclinaison de sa jolie tète dorée et de son cou frêle : « Pour moi, j'ai un furieux tendre pour les hommes d'épée », Clarisse ne répondit pas sans le ton le plus mélodieux : « Je les aime aussi; mais je veux que l'esprit assaisonne la bravoure I » Elle insista du regard vers le lieutenant d'artillerie, dont elle aperçut les narines battre d'émoi et les mains se crisper à la garde du sabre. Une pâleur de joie blanchit encore la figure de l'officier; cela réjouit fort Clarisse. Car la certitude de valoir du bonheur la mettait en aise.
Cependant son esprit sauta vers d'autres sujets Q allention. On venait àk scène de la danse. Soua
le damas bleu, Stéphanie, l'éventail déclos, sa petite main dans celle de Jodelet, parut à Clarisse toute semblable à une sonnette de table en porcelaine de Saxe, de celles qui représentent ainsi des dames d'autrefois, cependant qu'un grelot, si on les agite, tintinnabule dans la robe rigide. Et sa voix était bien comme le son discret de ces grelots, son clair, encore qu'atténué par la paroi ronde.
x\près, il l'étonna qu'on n'approuvât point aussi fort qu'à Paris, des bravos et du rire la scène des gentilshommes rossant leurs valets parmi les indignations de Gorgibus. Les hautes galeries s'exaltèrent seules. Dans les loges et aux fauteuils, on ne s'intéressa point. .Là, c'étaient des propos, des discussions. Clarisse ne douta plus que son jeu eut porté. Et en belles allures de mépris pour la grossièreté du père et des prétendants éconduits, auteurs de la farce, elle lança le : « Je crève de dépit I » avec une stridence de rire et une révérence si farceuses à leur égard qu'elle laissait comprendre la parfaite indifférence de Magdelon pour cette goujaterie.
— Vous avez tué tous nos effets, Gabry 1 reprocha Stéphanie dans la coulisse.
— Elle refait Molière, cette Gabry, voyez-vous?
— Ça démolit la tradition ; ça piétine le grand art, affirmait Bourtien ne, dont la grosse poitrine, sous le fichu, débordait le corsage rouge de la servante Marotte.
Dépouillé de ses plumes et de ses rubans, Hervisse ricanait :
— Alors vous prétendez mettre les camarades dans votre poche 1
— Je joue comme je sens, voilà... déclara-t-elle, très dure; et de fuir vers sa loge entre les récriminations, les rires d'ironie.
Elle y trouva le directeur lui-même, Roussel, fluet petit vieillard chauve, qui parlait à voix très basse :
— Mademoiselle Gabry, dit-il, vous êtes une audacieuse , ah ! ah I ah ! J'aime les artistes personnels, moi, je les aime... Seulement il faut réussir... Allons ! allons ! vous réussirez... Finesse et distinction... mais de la témérité, de la témérité, hein?Ah ! ah!... Ça va devenir amusant... Sentez-vous que vous détruisez par un jeu trop original l'ensemble de la pièce? Voilà le hic I... Vous détruisez l'ensemble... Maintenant, si vous emballez le public... Tout est là... Un public intelligent, ici... très, très intelligent. Des officiers d'artillerie, des commandants de paquebots, des magistrats, des armateurs, des fabricants millionnaires de boîtes de sardines, des familles de noblesse gasconne. Soixante-dixhuit mille âmes sans compter celles de passage... Voilà...
Et sa main cauteleuse, très soignée, esquissa une caresse lointaine vers la gorge de sa pensionnaire.
— Vous m'amusez, mademoiselle Gabry... Prenez garde. En innovant, on risque l'auréole ou le désastre... Périlleux 1 oui... périlleux !...
Il assura son binocle d'une petite tape, puis mil ses mains derrière le dos.
Clarisse se défendit contre les insinuations, contre les craintes qu'elle imaginait en puissance dansée petit vieillard à mine sèche de bureaucrate,
ancien commis d'ailleurs au ministère des beauxarts, et à qui la retraite venue en même temps que plusieurs héritages, médiocres chacun, mais importants par leur somme, avait, rêve de sa vie, conquis une direction dramatique dans une grande et belle ville de province assainie par le vent de mer. Honnêtement vêtu d'une jaquette noire, d'un pantalon et de guêtres à damier noir et blanc, la Légion d'honneur à la boutonnière, il écoutait, méditatif, sans interrompre...
— Il faudra conquérir notre pubHc, ah I ah !... le conquérir, mademoiselle, et sans nuire aux ensembles... Voilà le hic, hé ?... Ces réserves faites, je suis pour vous, moi. Comptez-y. Mais nous ne devons pas mécontenter le monde de la mairie. Il y a toujours — véritable épée de Damoclès suspendue par un cheveu sur ma tête — le retrait possible de la subvention... Et alors?... Néanmoins, ça ira. Vous devriez vous expliquer avec nos journalistes... tenter une petite visite auprès de M. Augustus Viète, de M. Maréchal... l'un pour le Journal de l' Adoiir, et l'autre pour V Alcyon.
■ — Je veux bien, moi! Au reste je ne pense pas nuire à la vérité en faisant de xMagdelon une personne assez convaincue de ses qualités d'esprit pour ne pas les mettre en évidence avec une pompe grotesque, comme si elle en doutait tant qu'elle crût nécessaire de les affirmer par les oripeaux maladroits de ses intonations et par un geste affecté.
— Dites-le à ces messieurs !
Il présenta le /oMma/(/e l'Adourei l'Alcyon, l'un, personnage à moustache fière, officier d'Académie ; l'autre, jeune homme glabre et triste, muet. Le
plus âgé multiplia les galanteries, les compliments. Le jeune se contenta de dire : « C'est une jolie tentative, mademoiselle, » et puis écouta les galanteries du vieux, les réserves du directeur, sans lever sur elle des yeux de désir, ainsi que les autres hommes.
— Vous avez enthousiasmé, mademoiselle, nos jeunes officiers! s'exclamait l'autre, mais indigné les professeurs. Pensez donc, vous défaites Molière. Ah! diable! et si vous ne le refaisiez de si jolies mains ou avec le corail pur de votre bouche exquise, ah! ah! quelles tempêtes! Mais on pardonne à la beauté... et notre intelligence y gagnera. Je vais dire cela dans mon article.
— Moi je pense, affirma Clarisse, qu'au fond MoHère tenait pour les Précieuses... Il leur a construit de trop jolies phrases.
— Heu ! fit le jeune, le tapissier du roi n'était pas suffisamment intellectuel pour les aimer... Bonsoir, mademoiselle, et merci!... Vous venez, monsieur Viète?
Il les entraîna hors de la loge, comme si la présence de l'actrice l'ennuyait... Clarisse crut qu'il l'éreinteraitdans sa critique, pour se faire craindre, afin de l'avoir, dans la suite, à sa merci; et elle murmura : « Les sales hommes 1 »
Il n'en fut rien. Au lendemain, V Alcyon, gazette da jeune monsieur triste, la félicitait beaucoup en une chronique de première page. Au contraire, le galantin Augustus Viète, lui consacrait, à la rubrique du théâtre, l'indulgence d'un simple entrefilet.
Clarisse voulut faire une visite de gratitude au jeune Maréchal. Dans les bureaux de V Alcyon,
il la reçut entre ses paperasses, derrière une table de bois noirci. On voyait, à travers un vitrage, les typographes composant dans la salle voisine. Clarisse regretta d'avoir mis en vain son corset clair de lime et ses jarretières blanches. M. Maréchal ne manifesta point l'envie de les connaître. Morose, il lui parla de la ville, des tramways à vapeur qui suivent la côte, du choix d'une rue pour se loger. Etait-il timide, impuissant ounaïf? Elle n'enput rien savoir. Il se passait avec satisfaction les mains sur ses joues brunes légèrement bleuies par le rasoir. Son complet sombre enfermait un corps lent à se mouvoir, rigide de gestes. Il attaqua Molière en ce qu'il exaltait toujours les appétits du corps au détriment de l'intelligence et de l'honnêteté bafouée par sa verve. Lui était pour les jansénistes, les femmes savantes et les cocus. Il détestait les séducteurs, et ces ingénues rivées aux chausses des Clitandre dès le premier salut, afin d'assouvir de sales instincts d'écolières à la puberté.
La tirade qu'il murmurait avec un dégoût manifeste inscrit à la moue de sa lèvre vivante, sans moustache, sembla même s'adressera Clarisse. Elle eut l'intuition de lui déplaire par son parfum, l'élégance cependant sévère de sa robe violette, de ses gants blancs, de son chapeau plat que recouvraient des liserons et des roses-thé.
— Vous êtes donc marié? demanda-t-elle, un peu malicieuse.
— Non, mademoiselle.
— Je croyais.
Comprenant qu'elle imputait au seul mariage, à une rancune de trahi ou à la petitesse d'une vie uni-
forme cette fureur contre l'amour, il sourit à la façon de ceux qui méprisent, et n'en continua pas moins de prétendre que toute littérature est besogne d'entremetteurs, que les écrivains excitent à Timmondice, soit qu'ils la blâment, soit qu'ils l'approuvent, que les œuvres sont composées afin de justifier les retours d'instinct, sous prétexte d'éloges à la passion, 'à la vie, ou d'acceptation hypocritement attendrie de la faiblesse humaine. Les auteurs prostituent leur esprit, comme les courtisanes leurs corps. Ce sont les deux métiers infâmes.
— Aussi vous écrivez, lança Clarisse, hors d'elle.
— Ohîmoi, je reste bureaucrate! J'enregistre au fond d'une province les faits. Je suis le marqueur du jeu de massacre. Je compte les mauvais coups, les coups de Bourse, les coups de couteau, les coups de passion et les coups de vin...
Il prit une lettre sur la table et commença de la parcourir. Clarisse se leva. Il la reconduisit en silence.
Dans le soleil de la rue, elle se retrouvait seule, avec l'angoisse du doute. Son existence de petite créature saine, amante des beaux jours, touchée sans cesse par le désir des faunes, valait-elle moins en noblesse que celle annoncée, véritablement ou faussement, par l'attitude de Maréchal? Prêter à autrui d'heureuses émotions tant que ce prêt ne la contrariait pas au point de devenir maussade auprès du favori, et, par suite, de lui gâter la joie, c'était sa philosophie. Non, elle n'admit pas qu'on voulût le bonheur des hommes en leur enjoignant
de sacrifier d'abord les seules possibilités de plaisirs immédiats et certains.
Elle alla prendre Love à l'hôtel. Le vent soufflait une poussière blanche à travers les rues larges des quartiers neufs. Aux façades de pierre, le chêne verni des grandes portes monumentales marquait le luxe réel des armateurs. Love éternua contre la poussière.
Dans l'appartement retenu près du théâtre pour son logis de la saison, les fenêtres ouvraient sur un square, qu'une verdure tendre duvetait déjà le long des branches dépassant la jolie grille du pourtour à lances dorées. De l'animation parait lavdïe. Un petit tramway jaune courait derrière les cabrioles de chevaux nains aux traits lâches. Des femmes brunes en corsage de toile claire criaient des fleurs et du poisson mis en étal à leurs pieds sur le trottoir sec. Les voix gaillardes des acheteuses montaient jusqu'aux chambres que les tapissiers achevèrent cet après-midi- là sous les yeux de Clarisse.
Elle fut contente d'avoir ordonné qu'on repeignît fraîchement à la couleur blanche les plinthes, les boiseries des fenêtres et des portes, qu'on revêtît les murs de papiers unis encadrés par des frises anglaises à teintes plates. Elles représentaient les fables de l'Oiseau bleu, de la Belle et de la Bête, de Celle au Bois Dormant, pour éclairer de jonquille la salle japonaise, de rose blême la chambre à coucher, d'azur vert le cabinet de toilette. L'actrice constata si le large lit de fer, dressé en sa housse de cretonne beige à semis imprimé de pavots noirs, était au milieu de la plus vaste pièce, également loin du di-
van pourpre et de la bibliothèque en palissandre où s'alignaient cent volumes d'art dramatique.
Clarisse s'enchanta delà fraîcheur des choses. Là, elle ne s'ennuierait point. Partout Love flaira mcticuleusement, la queue point frétillante, ni les pattes gaies, mais sérieuse dans son inspection du lieu nouveau.
« Tu te rends compte, petite fille. Elle se rend compte, la petite fille! Hein! ça sent la peinture , ici... Allons nous promener vers la grande eau, avec sa maman, Lovel Love! avec sa maman ! »
En effet elles s'en furent le long de la plage. Le cadran du casino marquait cinq heures. A ces premières beautés du renouveau, la population de la ville assistait, en atours, devant la mer. Clarisse ouvrit son ombrelle, se sentit à l'aise et bien portante, toute joyeuse encore des couleurs de sa maison. Les voiles se multiplièrent à l'horizon bleu du ciel et de l'océan. Delà pêche les bateaux rentraient. Les enfants remuèrent le sable sous la surveillance des nourrices campées contre des parasols, devant les guérites en jonc des jeunes mères pâles.
Après quelques tours parmi la foule des bébés et des bonnes, Clarisse trouva pénible d'enfoncer les talons dans le sable. La mer immuablement bleue et le ciel plus clair l'impatientaient par leur calme infini. Love se lassa de courir contre le flot. Alors l'actrice remonta vers la construction ottomane du casino et ses minarets. Mademoiselle Karst avait promis de s'y rendre avec l'amateur des étoiles. On devait se rejoindre entre les pelouses du jardin public étalé autour d'un kiosque à musique militaire.
Gomme elle y parvenait, elle reconnut, malgré son costume civil, l'officier roux qui, la veille, l'avait applaudie si fervemment. Par convenance, d'abord, elle continua sa route sans paraître le remarquer, et fut s'asseoir à l'endroit du rendez-vous, sur une chaise de fer peint. Aussitôt, en elle, un antagonisme d'idées se précisa. Demeurerait-elle indifférente à la poursuite du lieutenant, qui, après un tour hypocrite dans les allées courbes, allait revenir jusque vers elle, ou bien renoncerait- elle à espérer un retour de Lucien et, simple, accueillerait-elle le désir manifeste du suiveur.
Surtout, elle eût voulu savoir comment s'interpréterait chez le spectateur, l'espoir de posséder l'intelligente précieuse Magdelon, Trapu et robuste, il promettait de la vigueur. La déception de ne pas avoir conquis le journaliste Maréchal énervait aussi Clarisse jusqu'à vouloir s'assurer que son charme pouvait toujours séduire... Le cœur de la jeune femme palpita quand le lieutenant discret, s'assit sur une autre chaise de fer peint en face d'elle. Une pelouse et une corbeille récemment piquée en marguerites, en giroflées autour d'un cactus épineux, les séparaient cependant.
Il n'en résulta pas moins que les regards de l'un et de l'autre se convainquirent. Depuis trois semaines, jour de sa brouille avec Lucien, Clarisse portait en soi la convoitise de sentir l'étreindre une caresse robuste.
L'envie de s'étirer la prit. Ses articulations lui firent mal. Il lui parut que ses nerfs se nouaient aux jointures des membres. Des fourmillements travaillèrent ses jambes. Le soleil taquina son nez en
dépit de l'ombrelle. Des images d'embrassements passèrent de sa mémoire dans ses espoirs. Elle se leva, furieuse contre elle-même. Ce Maréchal avait raison. Quelle misère que l'échange de ces regards demandant la brusque jonction des corps î En faveur de cette pauvre chose, les arts s'évertuent, les crimes rougissent le sol, les âmes s'étiolent ou s'exaltent.
Au visage du soldat elle venait de reconnaître la même expression de désir sensuel observée sur celui de n'importe quel passant, la même, banale, pareille à celle du gourmand qui examine un fruit mur. Pour cet homme aussi, elle était une sorte de fruit bon à mordre, encore que la connivence des idées eût lié d'abord, de la scène à la salle, leurs illusions réciproques.
Ainsi, dès les jours d'adolescence, tous les passants, à son égard avaient eu cette envie. Sans réfléchir bien profondément, amusée par le plaisir que provoquait sa chair aux morsures des bouches goulues, orgueilleuse d'apporter ce plaisir, elle s'était complu à le faire naître. Plus tard, elle s'était muni la raison d'une excuse. Séduite par les opinions de romans, elle se répétait que seules les sottes et les laides gardent leur vertu, celles qu'on ne courtise pas. A la vie médiocre d'une petite bourgeoise compensée par les aventures hypocrites de J'adultère, elle préférait la franchise d'une existence libre. Son art lui garantissait l'indépendance stricte. Que des donateurs chéris la pussent enrichir, en outre de cadeaux, elle l'acceptait. Au reste, cela ne fixait point le but réel de ses galanteries. Elle se donnait par passion de voir le bonheur éblouir
un instant l'allure des hommes, ou par espérance de ressentir une secousse de volupté brisante, sensuellement, sincèrement.
Elle entendit craquer plus près de sa bottine les cailloux écrasés par la marche du suiveur. Elle se prévit en ses mains chercheuses, et sous la caresse rude de sa moustache... « Ce sera encore la même chose, pensa-t-elle... Oui, mais la très bonne chose... » Un frisson lui parcourut le dos. Alors les paroles de Maréchal et son dédain lui revinrent à l'esprit. Si elle changeait ? Pour Lucien, elle avait ressenti un attachement véritable, et voilà tout perdu, à la suite d'une absurde escapade, en somme, avec le promeneur de rencontre. « Pourquoi?... J'ai la folie de vouloir donner du plaisir au premier venu... et cela me possède et je suis sans courage... Celui-ci me tente encore. Si Lucien arrive de Paris, à l'improviste, il apprendra, il saura, ou même il me surprendra ; et les chances de réconciliation seront détruites... Non, ma petite Clarisse. il faut rester sage. Dans cette province, les camarades ne tarderont pas à savoir la facilité de mon abord, si je cède. La direction l'apprendra. Cet Hervisse est si méchant ; et Bourtienne, donc, et la ïyroliennequi a laissé un mari, là-bas... Non, Clarisse, il faut rester sage. Tu écriras ce soir à Lucien. Il me rejoindra. Oui, il me rejoindra. Il m'aime tant I II verra que je me repens. Il pardonnera. Je passerais heureusement l'existence auprès de lui!... Dont voilà le militaire qui approche... Je sens son souffle dans mon dos... Non, Clarisse, non !... »
Love trottinait en avant, broutait l'herbe des
pelouses. Afin de vaincre à l'obsession du désir, Clarisse se contraignit de penser au travail du lendemain, et récita mentalement son rôle de Bérénice. L'ombrelle rabattue derrière sa nuque interdit à son visage de se tourner vers le suiveur :
Le temps n'est plus, Phénice, où je pouvais tpcmbler.
Titus : 'aime; il peut tout; il n'a plus qu'à parler.
Il verra le Sénat m'apporter ses hommages,
Et le peuple de fleurs couronner ses images.
De cette nuit, Phénice, as-tu vu la splendeur?
Tes yeux ne sont-ils pas tout pleins de sa grandeur?
Ces flambeaux, ce bûcher...
— Pardonnez-moi, mademoiselle, si je me présente à vous aussi sottement... Je vous ai tant admirée hier, pour cette interprétation de la Précieuse.
Très pâle, le chapeau levé, les lèvres blanches, il balbutiait... Si malheureux, qu'elle ne put ne pas sourire... Lui de se remettre aussitôt.
— Voulez-vous m'autoriser à vous dire combien je vous aimais durant cette heure-là?
Elle continua sa marche, ayant réprimé le sourire, après une inclinaison de la tête... Ce trouble la gagnait. Trapu, pâle de visage, les cheveux roux partagés de la nuque au milieu du front par une raie droite, la moustache hérissée vers les bouts, il semblait un personnage d'ivoire et d'or... très irréel, dans la gaîne du complet bleu reposant sur de fines bottines jaunes.
— Je sais bien, reprit-il ; les hommages ne doivent pas vous manquer, et je vous ennuie sans doute... Je ne sais comment me présenter... le lieutenant Paul de Nérisse...
Clarisse toisa l'homme. Sa belle musculature de cavalier parvint à saillir sous le drap léger du costume. Comme elle aimerait subir sa fougue!
— Voulez- vous me permettre d'unir quelques minutes ma promenade à la vôtre?.... Je voudrais apprendre si d'autres artistes, avant vous, eurent l'idée de cette interprétation de la Précieuse.
Ce mensonge mal arrangé enchanta Clarisse, qui répondit en s'arrêtant...
— Ohl je crois bien, monsieur, que cette queslionlà vous est indifférente, et qu'elle vous sert uniquement de prétexte...
Malicieuse, ravie de le décontenancer, elle plongea les yeux dans les siens, en riant...
— Ah bien oui !.. . répondit-il. . . On ne peut ruser avec vous...
— Alors? fit-elle.
— Alors...
11 resta interloqué, ne sachant plus si elle voulait ainsi l'écarter de manière dcfmitive, ou si, au contraire, elle allait accueillir son envie.
Clarisse se décida. Elle le vit jeûna, un peu niais, content de son costume, de ses bottines, et la mémoire pleine d'anecdotes de garnison. Il serait drôle... De plus sa musculature promettait une sérieuse étreinte. Le désir intense lui donnait les oreilles très rouges et le nez pincé, comme mort. L'envie de valoir du bonheur la conquit entière Les résolutions chavirèrent dans sa cervelle soudain éblouie par le soleil, la voix du flot, la fraicheul de la brise inclinant au loin les voiles blanches sur la surface des eaux solaires... Non, il fallait nul
cette sensation de langueur universelle et radieuse à son cœur, en aimant. Il fallait mettre le monde en son cœur, le soleil et la mer, en aimant. Et ce désir la pressa, effaça tout, les paroles de Maréchal, l'espoir de Lucien, la crainte des médisances.
11 lui fallait cet homme, bientôt,, tout de suite.
— D'abord, remarqua-t-elle, je ne puis rester en public ainsi avec vous. Mes amis du théâtre pourraient survenir...
Elle regarda vers la station des voitures.
— Il y a un coupé, dit-il. Si vous vouliez consentir à une promenade jusqu'au phare du Nord, nous causerions.
— Ça vous ferait beaucoup de plaisir ?
— Beaucoup.
— Allons !...
Elle se jugea très heureuse. Elle ramassa Love et la mit sous son bras. La palpitation lumineuse de la mer lui battait dans le sang. Au signe du jeune homme, la voiture accourut, se rangea. En montant, Clarisse murmura: «Tant pis I » et puis, assise, les yeux aussitôt fermés, tendit les lèvres. Ce fut un baiser plein, très long. Quand il voulut dire sa reconnaissance, elle l'arrêta : « ChutI » car elle le prévoyait bête. « Restons en silence... » II comprit. La voiture roulait loin du bruit de la mer. Soudain : « On est mal, là-dedans I » Il cita une discrète auberge de banlieue.
— Oui, oui... vite. Nous serons plus à l'aise. Sans pudeur, elle se caressait aux muscles durs
du soldat, à la moustache rèche, s'étirait. Elle lui apprit plusieurs délicatesses avant que la voiture
eût atteint un bois de chênes cachant une maison basse. Le corsage à demi déboutonné, elle descendit, empoigna la chienne, et, dépourvue de toute honte, passa sous le respect gouailleur des servantes. La seule imminence de l'élan charnel l'hallucinait. Elle aurait franchi un péril de mort, pour se livrer, aveugle, folle, brute, et jouissant de se comprendre telle.
— Voilà, nous dînerons chez Néros, ici. Voulezvous? demanda Paul, au retour de l'auberge suburbaine. J'ai faim,
— Moi aussi. Seulement j'aimerais bien qu'on ne me vît pas trop avec vous, en public. Cela, peut-être, m'attirerait les plaisanleries des camarades et ensuite les remontrances de l'administration.
— Nous prendrons un cabinet !
Clarisse ne put retenir sa joie, car elle surprit, à l'exquise négligence de ton ornant cette phrase, toute la fatuité d'un éphèbe qui se flatte de faire très bien les choses et, par leur parade, signifie qu'il appartient à une race férue de traditions nobles.
— Pourquoi rire ? Pourquoi rire, donc ?
— Mon petit Paul, vouf) êtes parfait... Que je vous embrasse I
X<égèrement, elle retroussa, jusqu'au-dessus de ses chevilles, sa robe pour gravir les marches de l'escalier dérobé, pierre blanche et tapis rouge,
qui menaient entre les roches, les fleurs et l'eau bruyante, jusqu'aux salons secrets de Néros.
Bientôt le maître d'iiôtel leur apporta, dans une vaste chambre décorée à l'anglaise de boiseries blanches, de miroirs à biseaux, de peluche unie feuille-morte, les huîtres, le homard et la pintade aux truffes usités en ces sortes de repas. Les lilas encombraient la table de leurs clochetlcs fraîches.
— Mon Dieu ! dit Paul une fois l'appétit apaisé, jene saurais comment vous exprimer, Clarisse, mon bonheur.
— Il n'y a pas de quoi.
— Mais si... Vous avez' si gentiment cédé à ma passion, sans y mettre les réticences, sans m'inposer l'obligation d'une cour vaine et toujours ridicule...
— Puisque vous me plaisiez...
— Merci... J'espère que nous passerons bien des journées pareilles.
— N'espérez pas...
— Gomment ?
— Non, n'espérez pas, c'est inutile... Seulement, donnez-moi de la pintade...
Elle rit de bon cœur, en l'admirant ahuri et tout pâle dans sa coiffure rousse.
— Voici de la pintade, reprit-il, cachant le dépit sous un sourire. Mais il me semblait que là-bas, pendant notre... halte, mon... action n'avait point semblé vous déplaire...
— Certes non. Regardez, mon petit Paul, si j'ai les yeux battus et les joues blêmes...
— Eh bien?
*— Eh bien!
— Comprends plus...
— Ne comprenez pas, ça ne fait rien... Love, tu veux un petit os? Elle demande un petit os à sa maman! un petit os... Voilà, untoutpetit, et tâchez de ne pas vous étrangler, ma fille... Entendez-vous comme elle croque ?
— Je n'entends rien, plus rien.
Clarisse haussa les épaules et lui tendit ses lèvres qu'elle savait délicieuses et fondantes à être happées...
— Clarisse!... supplia-t-il. Vous m'aimerez en core ?
— Non, murmura-t-elle fermement.
— Ah ! tant pis !
Ils se rassirent en silence de chaque côté de la table. Elle lui souriait toujours ; elle le consolait des yeux.
~ Aimez-vous les chevaux? demanda-t-il.
— Oui, c'est beau.
— Vous montez ?
— Non.
— Voulez-vous apprendre ?
— Je n'y tiens pas.
— Une femme élégante comme vous devrait monter à cheval.
— Devrait! Devrait! Pourquoi, devrait?...
— Parce que c'est chic, c'est bien...
— En voilà une raison! c'est chic! Tenez, vous me demandiez tout à l'heure ce qui m'invitait à ne plus vous revoir... Rien que des aphorismes pareils à celui-là et qui se succèdent depuis les six heures de notre première entrevue. Vous ne me parlez que de « chic » ou de « pas chic »; de « propre » ou
de « pas propre ». Vous m'avez désirée, non pour moi, mais pour redire au mess que vous aviez « levé » d'un seul coup, l'après-midi, Clarisse Gabry, la vedette du théâtre dans la comédie et le drame, et que je n'ai pu vous résister. Et vous m'avez amenée ici en vue d'un constat ; car vous vous arrangerez sûrement de manière à ce qu'on nous aperçoive ensemble. Toute la journée vous m'avez entretenue, pendant les répits de l'amour, de votre fortune, de votre famille, de vos châteaux, de vos relations, et du roi de Serbie qui a dîné chez madame votre tante, et de votre sœur qui était au mariage d'Hélène d'Orléans, et du match que votre frère a couru avec Max Lebaudy, en bicyclette, et de ci et de çà, et de tous vos sentiments de domesticité envers les riches, ou les rois, ou les ambassadeurs, et de tous vos sentiments de mépris envers ceux qui ne possèdent pas de situation supérieure à la vôtre. Et vous m'avez crue assez bête... laissez-moi achever... assez bête pour m'éblouir de cela. Eh bien, je ne vous en veux pas, parce que vous semblez un petit bonhomme bien naïf. Mais je reste vexée de chacune de vos paroles... Voilà.
— Pardonnez-moi, chère amie, pardonnez-moi... Si je voulais vous offrir une bonne opinion de moi, c'est que je tenais à vous, à votre amour...
— A mon amour ! Alors, mon cher, parce que j'ai couché avec vous, vous croyez que je vous aime. .? Le coup de foudre, pas ? Stendhal?
— Mais enfin...
Et il mit la main au gousset.
— Non, non, je ne vous réclame pas d'arge:U! Pas ça. Je possède deux mille francs de rente lais-
SCS par ma grand'mère et je gagne six mille au llicàtre. Ça me suffit. Je mets de côté. Je n'ai besoin de rien. D'abord, mon cher, ce serait à moi de vous payer.
— Par exemple ! ça me flatte.
— Pas tant que ça. Vous pensez m'avoir levée, n'est-ce pas ? Erreur. C'est moi qui vous ai levé. Depuis trois semaines, je restais sage.
— Parbleu !
— La largeur de vos épaules m'a induite à penser du bien de votre vigueur, et comme vos allures annonçaient un personnage plutôt ami du linge propre et de l'hydrothérapie, je vous ai préféré à un débardeur crasseux du port. Voilà tout... Il n'y a pas de quoi être fier, vous savez!
— Très chic, la petite bonne femme !... Pas banale pour un sou !
Et Paul de Né risse se cacha dans les méandres bleuâtres échappés de sa cigarette. Il regardait en souriant la nappe. Avec les brins de. lilas, il jouait de ses mains patriciennes, dont un annulaire se dorait d'une bague héraldique à double écu. La colère un moment avait blanchi ses lèvres, mais Clarisse débitait cela sans fureur, sur un ton de caquetage imprécis et murmuré, en décortiquant des figues fraîches.
— Très roublard, de parler ainsi aux hommes, vous savez, Clarisse. Je me sens capable de vous adorer maintenant.
— Hé bien I merci I Non, n'insistez pas ! Vous ne vous déferiez pas du jour au lendemain de votre personnalité présente, et je ne pourrais pas vous souffrir. Ce serait la bataille.
— J'aime ça, la lutte.
— Pas moi.
— Si je vous faisais la cour à présent? Ecoutez, Clarisse : vous me remuez... J'ai envie déposséder, après votre corps, votre cœur.
— Peine perdue d'avance! N'essayez pas...
— Ça me tente.
— D'abord, moi, je n'ai pas de cœur. Rien ne m'émeut. Je n'ai nul cœur... pas un soupçon de cœur... Alors vos dévouements, vos assiduités, vos fureurs ou vos tristesses, cela vaudrait au juste rien du tout, mon cher. Demandez le café !
— Oui... Vous me trouvez trop bête?
— Pas précisément, vous ne me désirez pas avec sincérité. Voilà mon grief. A mots couverts vous m'offriez tout à l'heure de m'entretenir. Pourquoi? Parce que, auprès des camarades du régiment, pour vos amis, pour votre famille même, il siérait de garder à gages une actrice de l'Odéon en congé et lauréate du Conservatoire. Cela vous mettrait audessus des lieutenants qui font venir une fois par mois des cocottes de Bordeaux ou commettent des adultères avec des bourgeoises ridicules, sans orgueil, et peu coûteuses, ou nourrissent de tristes liaisons avec des couturières. Mais moi, parmi tous ces mobiles, compté-je pour quelque chose? Oui, vous afficheriez ma figure en témoignage de vos rentes. Tenez, ce soir, vous montiez ici, avec l'allure majestueuse d'un monsieur qui a envie de crier au monde: « Je puis et je veux, de par mon bon plaisir, payer à cette femme un diner de cinq louis. » Voilà pourquoi j'ai tant ri quand vous avez offert de prendre un cabinet. Etiez- vous grotesque, mon pauvre Paul ?
— Pour VOUS seule, peut-être.
— Heu! Beaucoup de femmes, aujourd'hui, pensent comme moi... Nous ne tenons plus guère à èlrc des objets de luxe, mais nous essayons de devenir nous-mêmes, devant les hommes,
— Viriles, alors?
— Oui...
— De la chartreuse ou du kummel?
— Rien... Je n'aime ni le Champagne ni les liqueurs...
— Vous m'étonnez, Clarisse, vous m'étonnez. — Voyons. Demain dans l'après-midi, je ferai atteler mon phaéton. Acceptez une promenade.
— Non ... Je ne veux pas que des impressions moins bonnes déparent notre fiévreuse aventure d'aujourd'hui.
— Clarisse I...
— Voilà...
— Enfin, je ne vous déplais pas physiquement. Vous venez de mêle prouver. Je ne me crois pas, tout de même un complet imbécile. N'ai-je pas hier, saisi très vite l'intention de votre jeu dans les Pi'écieuses^ et je suis sorti dans un bon rang de Polytechnique...
— Oh ! cela ! On vous a seriné des choses, votre mémoire les a élaborées. Vous avez rendu aux examens la matière, comme la machine rend la vapeur en échange du charbon et de l'eau dont la bourra le mécanicien. Mais l'initiative de l'intelligence, ce qui juge, discerne, élit ou repousse... la faculté de création, s'indique-t-elle en vous? Vous acceptez les idées reçues, dans les formes reçues. Vous ne songez qu'à devenir l'égal, par le chic, de quelques
sols illustres; et parce que je me suis servie de vous comme d'un instrument de plaisir, vous vous estimez supérieur et conquérant... Tenez, je vois -maintenant que la colère va vous venir. Je veux vous épargner une telle misère... Adieu et merci... pour le corps... Love! venez, petite fille... Venez vite!
Il la laissa partir en ricanant très haut.
Ce soir-là elle ne se devait point au théâtre. On jouait Fâ:î<5^, et mademoiselle Karst avec Hervisse, doué d'une assez bon«e voix de baryton, tenait l'affiche.
Clarisse s'en fut par le bois sous les cent regards alignés des globes blancs suspendus derrière les aiguilles de sapins. Elle se félicitait d'avoir mis à mal la présomption du militaire. Quelles idées saugrenues émouvaient ce dîneur seul devant les flacons et les lilas?
Elle s'avoua bien que l'envie de procurer de la surprise avait conduit ses discours plus que la sincérité. Mais, à reprendre tous ces paradoxes, il ne lui déplurent point. Et, vraiment, aimer ce soldat lui parut impossible, ni même s'accorder avec lui. Du garçon timide au premier abord, il était devenu un bavard désireux d'éloges.
Au reste elle se savait incapable de passion. Ceux chéris davantage au cours de ses innombrables expériences n'avaient obtenu d'elle ni dévouement ni renonciation. Elle ne s'en blâmait pas... Lucien était le seul à l'égard de qui elle eût ressenti la crainte de ne le plus voir, un jour. Jamais, cependant, à l'occasion de goûter une heure voluptueuse avec un autre, la crainte ne l'arrêta de la
douleur terrible qu'il ressentirait si le hasard le mettait en présence du couple imprévu. « Evidemment je ne l'aimais pas, se dit-elle, jusqu'à me priver d'une tarte exquise, au cas où il me l'eût défendu, ni d'un homme agréable. Je ne l'aimais pas. Mais je regrette fort qu'il ait découvert mon aventure. Avec lui, j'aurais pu vivre toute la vie, tandis qu'avec les autres, avec ce soldat, par exemple, non. D'ailleurs j'ai bien cru l'adorer, Lucien, pendant un grand mois... Aucun mâle ne me plaisait plus... Tout de même il a suffi que, par le beau soleil, un gaillard me sollicitât avec hardiesse. Voilà, c'est le mystère. Je ne comprends rien à moi-même. Comme il demeure fâcheux que les amants exigent de la fidélité. L'envie impérieuse d'une étreinte anonyme diffère tant de l'affection que je vouais à Lucien, pour ses manières, sa douceur, ses conversations, son intelhgence, sa toilette et sa volupté sagace I
Mais les amants ne veulent pas admettre cette différence absolue entre le désir instinctif et la ferveur de l'affection. »
Elle soupira.
De l'animation emplissait les rues du soir. La saison d'eaux commençait déjà. A la lueur électrique, les femmes en jupes de soie mauve, de soie -beige, de soie verte, et les épaules sous des collets de velours rouge ou noir, allaient vers le casino, contre sa marche.
Près de la maison, elle rencontra Blignières avec Lavaur qui descendaient aussi, le long des boutiques en lumière, du côté de la plage. Ils lui dirent de les accompagner. Elle hésita d'abord.
Elle souhaitait les eaux du lub, les éponges, le gant de crin, commeaprèschaquepremicreétreinte avec un inconnu. Sa peau lui scmbliiit enduite de la personnalité du passant et de toute une gêne nouvelle. Lavaur, en frémissant de ses narines blondes, renifla l'odeur de Clarisse.
— Ma chère, on a fumé dans vos cheveux...
— Et c'est du khédive, ajouta Blignières...
— 0ht fit Clarisse.
— Vous sentez l'homme, Gabry... je dirais même que vous sentez le lieutenant.
— Penh \
— Bourtienne vous a vue entrer chez Néros, tout à l'heure !
De son doigt ganté en blanc, Lavaur menaça :
— Belle demoiselle, vous manquez de prudence I
— Marchons, dit Blignières, une promenade remet des émotions.
— Vous vous trompez !
Pour le soutenir, Clarisse prit un air naïf et, désirant ne pas donner, par son départ, l'impression d'une honte, ne les quitta plus le long des magasins. Elle partagea leurs opinions sur les photographies de corridas espagnoles et de matadors illustres, sur les dentelles de soie des mantilles exposées, sur les tambourins à scènes tauromachiques peintes...
— Il a vingt-neuf ans, il est né le 16 mars, de parents riches mais honnêtes... il a deux chevaux, un buggy et une bicyclette...
C'était Bourtienne en drap rouge, surmontée, au chapeau, d'un panache de catafalque et de rubans
multicolores. Stéphanie, toute noire, augmentait encore la désolation :
— 11 a 1 mètre 6i de taille... et une molaire en moins dans la mâchoire supérieure, à gauche.
— Eh bien ! après ?
Clarisse se força de rire. Ces manières la choquaient.
— La voiture du flagrant délit avait le numéro 9 sur les lanternes.
— Hein ! nous sommes renseignés I Nous avons lu l'annuaire, avec un de ses amis.
— Et il y eut arrêt du fiacre dans l'auberge des Grandes-Dames.
— Pendant une heure un quart t
Les deux gamines se haussaient, grimaçaient, poussaient des cris de pudeur...
— Hein! c'était bon, Gabry ?
— Assez donc, petites misérables I
Clarisse les eût souffletées de bon cœur ; mais elles étaient toutes gentilles dans leur animation de rieuses. Love aboya frénétiquement. Elles lui parlèrent. Ce fut une diversion. Blignières reprit :
— Il est né le 16 mars, sous l'influence du Bélier; il a vingt-neuf ans. C'est un igné; sympathique, mais probablement soumis à des colères subites. A cette date, Mars astrologique est en maison principale. Dans votre liaison, Gabry, qui commence juste à son anniversaire, il montrera l'exagération de ses qualités et de ses défauts. Si vous êtes encore bien vers décembre, au temps du Capricorne, sa planète sera en exaltation, et vous connaîtrez alors l'apogée de son amour vigoureux;
mais en juin, sous le signe du Cancer, vous risquez de rompre par lassitude et par ennui, car sa planète viendra en chute... Demain, si j'ai le temps, je construirai sa maison du ciel et j'établirai l'horoscope en détail.
— Inutile, dit Clarisse, car jusqu'à présent il n> a rien de fait. Vous y perdriez votre astrologie.
— Hé ! hét Sait-on? Vous naquîtes en septem. bre, Gabry, sous la Balance, en maison seconde at votre planète Vénus. Vous êtes aérienne, chaude et bénéfique, mais sans folies ni abattements. Vous ne vous dévouerez point et ne nuirez pas. Vous apporterez à autrui du bonheur passager; et vos bonheurs seront toujours rapides, successifs, divers. V^otre planète vient en exaltation sous les Poissons de février; c'était au mois dernier.
— Comme c'est curieux! J'ai changé toute ma vie alors... et je suis arrivée ici.
— Ah 1 ah! Au contraire, en août, sous le signe de la Vierge, votre planète viendra en chute. A ce moment-là, quelqu'un pourrait prendre une grande influence sur vous et déterminer votre sort. Méfiez-vous du mois d'août, Gabry. Mais avril et le signe du taureau aideront votre destin. La planète, alors, est en maison principale... Vous surmonterez les obstacles, vous détruirez la chance de vos ennemis... Vous régnerez sur vous-même, dans vingt jours. Il faut réserver pour avril les entreprises graves et qui demandent de la réflexion.
— Bon...
— Tenez, Jupiter, là... Voyez comme il luit doucement vers nous à travers les lueurs du Cancer,
et voici encore l'œil si exquisement orangé d'Arcturus...
— Et Vénus ? demanda Bourtienne.
— On la voit au matin, ainsi que Mars, avant le lever du soleil, derrière nous, dans l'est, à cette époque ci.
Clarisse ne croyait point aux imaginations du vieux camarade. Pourtant il l'inquiéta qu'en février même, date d'exaltation de sa planète, elle eût, sans motif, trompé Lucien, puis rompu avec lui, la preuve admise. L'astrologue, d'ailleurs, ne devinait pas que la rencontre avec Paul de Nérisse eût été aussi brève. 11 sembla prédire une longue liaison. Des propos qui se prolongèrent, il résulta que ni lui, niLavaur, ni Bourtienne, ni Stéphanie, ne pouvaient croire le premier rôle de comédie capable de subir une passade amoureuse d'aprèsmidi. Elle leur laissa ce sentiment, afin d'en garder l'estime; puis de nouveau, contre sa raison, se jugea mal.
Depuis la place où chevauche Henri IV, dans un élan figé par le bronze, sur le haut d'un socle granitique, jusque la plage nue que dévorent la bave et l'ombre grondante de la mer, des girandoles de globes blancs signalaient les feuillages des tamaris et des sapins assombris. Une allée vaste traversait le petit bois pour aboutir au jardin du Casino. Les voix des chanteurs se précisaient sur les scènes en plein vent des alcazars. Au-dessus d'une cascade répandue comme une chevelure de géante à la corniche d'un large roc, le restaurant Néros, plein des feux de ses lustres, semblait la demeure de cristal que des légendes attribuent aux génies.
Ils eiilrèrent au Casino. La foule y frétillait sous la coupole peinte à la fresque. Tout un Olympe circulaire y présidait aux galops mécaniques des petits chevaux de plomb en course sur piste de drap.
Renouvelée de trimestre en trimestre, la population cosmopolite de la ville portait au visage l'aise produite par l'abondance sanitaire des sapins, l'influence des eaux ferrugineuses bonnes pour l'arthrite et la neurasthénie, par la perpétuelle douceur climatérique. Des quadragénaires solides, poivre et sel, venaient choisir entre les courtisanes cossues dont le troupeau muni de grands yeux, de toilettes bruyantes, de chapeaux panachés et coûteux, piétinait doucement vers la table de baccara sans cesse traversée par des essaims de numéraires aux diverses effigies connues des souverains et des républiques.
Digne, parfumée, Lavaur évita le contact de ces personnes douteuses, tandis que Bourtienne plongea dans le troupeau, créa un remous d'épaules derrière le monument de plumes édifié sur son chapeau.
Un peu confuse, à cause de sa toilette noire ' Stéphanie, au lieu de suivre sa camarade, écouta Blignières qui engageait Lavaur et Clarisse à contempler les mains des joueurs sur le tapis vert. 11 leur en signala de maigres et de crispées, d'autres veineuses, tremblantes, celles-ci lourdes et rouges qui gagnaient, celles-là, quelconques, jetant au hasard des mises minimes. Clarisse reçut une singulière impression de certaines, où la lumière, en glissant, révélait un épiderme comme micacé, pointillé de violâtre et dont les àou^^r tentaculaires semblaient
guetteurs. Vers les jetons, les billets de banque, ils s'avançaient sans précipitation, pareils à des crabes en stratégie contre une proie peu siire. Cependant, cela leur appartenait.
— Oh! répondit Stéphanie à cette remarque, comme tous l'ont plus ou moins dérobé par les fraudes de la spéculation et du commerce, ils gardent, malgré tout, l'incertitude du cambrioleur usant de la monnaie mal acquise pour payer au comptoir un verre de vin. Ils s'attendent toujours à ce que la justice intervienne.
— Oui, ajouta Blignières ; et regardez, quand ils l'étaient devant eux ; ils défient le sort et l'équité immanente de venir leur reprendre le butin, mais sans confiance en eux-mêmes...
— Non, dit Lavaur. Nous parlons ainsi parce que nous sommes pauvres. A leur place, nous penserions comme eux, nous agirions comme eux, nous serions convaincus de notre honnêteté, de notre cœur, de notre facilité à vivre avec des sentiments splendides ; et nous ne soupçonnerions pas, une seconde, que de braves cabotins, au lieu de nous admirer, nous accusent de vol.
— Mais regardez donc les mains, Lavaur, les mains !
— Mon vieux Blignières, tu dérailles, tu joues même à la ville. Tu ne peux plus être nature. Tu fais ton Macbeth au Casino.
— Tiens, fit Clarisse, elle voit peut-être juste, la dame... Nous ne pouvons plus guère rester nature.
— Ce qui était artificiel autrefois, quand nous
52 l'année DK CLARISSE
commencions la vie, est devenu naturel à mesure que nous vieillissions. Prenez garde à cela, Gabryl
— Oui, Blignières, je m'aperçois bien déjà que cette transformation commence.
Elle pensait au souci qu'elle avait eu, risquant qu'il la jugeât très mal, d'étonner ce Paul de Nérisse. Bien de l'artificiel avait empreint son petit discours du diner. Et cependant elle ne désirait point qu'il perpétuât sa présence* auprès de ses jupes.
Elle avait mis de l'affectation à paraître telle qu'elle était. Cette affectation dépendait du théâtre. Blignières raisonnait juste. On pouvait dire inversement, qu'à l'usage, chez eux, les cabotins, le réel de la nature devient un artifice où ils se plaisent de paraître, comme aux feux de la rampe.
Les musiques devinrent tumultueuses. Les couples tournaient au bout des perspectives, derrière les plantes vertes. La voix du croupier, discrète . murmura ses « huit », ses « sept », ses « neuf», ses « les jeux sont faits? » En smoking, les messieurs glissant sur leurs escarpins se nommaient les actrices à l'oreille.
— Vous savez, on le dit très riche, ce monsieur de Nérisse, murmura Stéphanie. Je comprends qu'on vous aime, Gabry, qu'un homme du monde préfère votre élégance si loin des choses tapageuses, sobre sans être médiocre, et votre réserve de langage, et votre jolie mine saine. Si je n'étais pas jalouse et envieuse, je vous aimerais beaucoup; seulement vous tuez nos effets à la scène. Là, je vous déteste, et Hervisse aussi... Oui, oui, je vous déteste, Gabryl
— Mais non, Stéphanie... mais non, il ne faut pas...
Clarisse tout à coup aima cette petite fille grêle, blême, aux si beaux cheveux de cuivre jaune, et que la peine avait dû laminer longtemps. En reparaissant sur la houle des chapeaux de fleurs, le panache blanc de Bourtienne rompit cette émotion La gamine arrivait, joua des bras.
— Comment! Gabry, vous laissez M. de Nériss seul à son désespoir ? Il s'ennuie là, devant l'orchestre, au fond d'un fauteuil de paille. Dis donc, Stéphanie... Et l'hôtel des Grandes-Dames, alors?... Rien !
— Ma petite, vous êtes indiscrète, jugea sévèrement Lavaur.
Et elle porta le face à main contre ses yeux faits, montrant à Stéphanie les bagues d'une jou- . euse.
-— Et le fiacre, alors? Rien! reprit la terrible soubrette.
— Voyons, Bourtienne, pria BHgnières, n'insiste pas. Tu fâches Gabry.
— Oh non! pas du tout. Je suis lasse. Je rentre. Bonsoir, mesdemoiselles; bonsoir, Blignières.
Brusque, Clarisse se détourna, et fut au vestiaire reprendre Love endormie dans l'une des niches closes où les ouvreuses renfermaient les chiens de dames.
Elle rentra fort rapidement chez elle. Tous les deux pas elle murmurait : « Petite Love, petite Love à sa mère ! Elle est contente de rentrer dans une maison à soi... hein, petite Love! Elle ne sera plus avec toutes ces vilaines gens 1... plus jamais!.. »
La crainte que Bourlienne et les autres ne fissent des gorges chaudes sur son aventure la tourmenta fort. Avec son flegme bureaucratique et sa tenue officielle, Roussel n'admettrait point que sa principale artiste eût accepté une heure d'amour à la première requête du passant. A Paris, on ignore toujours ces histoires-là. Mais en province, même en une ville d'importance, la course d'un fiacre fermé par les ruef émotionne le pays. Certes le stupide Nérisse avait dû avertir au préalable, sur ses plans de galanterie, tels camarades qui, de loin, avaient suivi les péripéties du marivaudage. En voyant le fiacre s'engager sur la route des Grandes-Dames, ils avaient prévu la rapidité du dénouement, et tout conté au café devant Bourtienne, qui aimait à y boire du grenache, auprès d'Hervisse, toujours avide de lire les journaux. Que l'un ensuite des lieutenants eût poussé un raid à cheval jusque l'auberge, afin de constater le délit, rien de plus probable comme emploi d'un aprèsmidi de garnison.
« Et me voici réduite à souhaiter que cet imbécile me fasse à présent la cour! pensa Clarisse. S'il ne revient pas, je suis perdue dans l'estime de la troupe et dans celle de l'administration. C'est gai! » . Par chance elle trouva, chez elle, le linge déballé, les malles ouvertes, la fillette à ses gages rangeant au mieux sur les planches des armoires. Cinq chapeaux arrivés de Paris, par les soins de la modiste, étaient en parterre le long du divan. Elle redressa les fleurs avec un soin délicat. Ses robes furent pendues par ordre dans une chambre sombre, en femmes de Barbe-Bleue. Grâce à cela.
Clarisse acquit de la distraction. Mais, quand, pour sa toilette de nuit, il lui fallut se mettre dans le tub entre le broc d'eau chaude et celui d'eau froide, une vive rancune lui saisit le cœur. Elle abomina le lieutenant d'invectives pensées. Avec le gant de crin elle frottait sa peau savonneuse comme pour gratter le relent du militaire. Et elle grognait : « Tiens, sale fille, arrache donc aussi avec la peau, ton instinct stupide; ma petite Clarisse, tu rateras ta vie, par ces coups-là. Je dois tenir ça de maman. Elle a lâché mon père de si bonne heure, après quatre ans de mariage, pour suivre un gaillard! Le pauvre homme pleure-t-il encore, tous les soirs, en rentrant du bureau, au milieu de ses quatre journaux, achetés chaque jour et qu'il n'a jamais pu lire, depuis ? Il me répétait sans cesse que je deviendrais une garce, comme ma mère. Et ça m'amusait tant qu'il me le dit! Et j'ai trouvé si drôle qu'il me poussât au Conservatoire en assurant qu'au moins, cabotine, je me vendrais plus cher... Pauvre vieil homme, val En voilà un qui souffre! J'aurais du rester auprès de lui, sage. Je lui écrirai demain matin. Je lui enverrai des fruits confits... De l'eau froide maintenant, ma petite crapule... Vlan 1 ça te lavera peut-être de ta cochonnerie, Clarisse... Hue! Hue I Encore I Et les serviettes à présent. Je ne m'écorcherai jamais la peau jusqu'à me défaire de ma sale nature... moi! »
Ainsi grognante, elle allait à la fraicheur des draps de lit, et, pelotonnée dans le vaste oreiller, tout de suite, se sentait assoupie. De la veilleuse bleuâtre, la lumière finissait par s'épaissir dans
l'ombre; et rien n'était plus pour elle avant le bruit de la servante qui grattait à la porte, le matin. Clarisse tirait, encore aveugle de sommeil, les verrous.
Or, ce lendemain-là, sur le plateau japonais, entre la tasse, la soucoupe aux œufs durs et la ravière, une gracieuse touffe de lilas blancs la réveillait de son odeur vivifiante, aux mains de la fillette entrée.
Clarisse reconnut les fleurs pareilles à celles qui ornaient, la veille, )a table de chez Néros ! Elle ne douta plus qu'elles fussent envoyées par le lieutenant. Les rideaux ouverts, elle déchira l'enveloppe jointe aux fleurs et lut : « Paul de Nérisse, lieutenant au 14* régiment d'artillerie, présente à mademoiselle Clarisse Gabry ses vœux de félicité. Il la prie de penser qu'il ne cesse pas d'espérer un mouvement de compassion nouvelle. »
— Tant mieux pour lui I... Puisqu'il y tient, on essaiera. Il a de la chance que j'aie peur de l'administration! Du sel, Amélie! vous oubliez le sel, mon enfant !
— Oui, madame.
Et le soir, après la représentation de // ne faut jurer de riefi, elle accepta qu'il la reconduisît jusque sa porte.
~ Et vous allez me faire la cour en règle, vous savez! Pour aujourd'hui, je vous autorise à me baiser le gant. Bonsoir.
Gentille, mais ferme, elle lui poussa la porte sur le nez; puis de sa chambre, où elle n'alluma point, s'amusa de le voir, une heure durant, battre le trottoir, avec la vaine espérance d'être appelé.
Quand elle se coucha, prise de son gros sommeil quotidien, les ablutions finies, il demeurait encore au coin de la rue, silhouette ridicule d'amoureux véritable.
Elle n'en rêva point. Au cours de la semaine, elle réussit à s'accommoder de sa présence. Elle le soumit à sa volonté. Ilfutobligeant pour la conduire en excursions.
Contre l'effort des souffles, la ville était garantie par un cirque de montagnes violettes tout ruisselant de cascades argentines et rendu hirsute par les sapins éternels. Maints gaves sonnaient sous les ponts de bois à rampes faites de simples branches. En gazouillant, des eaux vives se creusaient des rigoles le long des chemins. La neige des cimes illuminait le ciel, et les rayons toujours tièdes du soleil chauffaient les maisons assises au spectacle des eaux mobiles.
Sa vergogne, malgré les remontrances de Clarisse, n'abandoixnait point le lieutenant. 11 aima parader avec elle, le monocle à l'œil, l'uniforme sanglé, le képi mou bien établi au haut de sa raie de nuque divisant les cheveux rouges. Chaque matin, il la conduisit en dog-cart, par le montagne. Avec des gants blancs, il menait une ponnettetrès vite, trapue, robuste comme lui, et de même couleur que ses cheveux. Encore qu'elle se moquât, Clarisse ne tarda point à chérir l'ensemble de la voiture et de l'homme, l'un et l'autre bien vernis. Daris la campagne déserte, inondée par l'or clair des ajoncs en fleurs, Paul vint à lui paraître une sorte de joyau agrafant la splendide étoffe des champs radieux à la soie mobile de la mer.
Ils découvrirent ainsi des points de vue. Au loin, vers leur droite, les caps montueux, roses de soleil, s'accroupissaient sur l'azur limpide de l'Océan. Derrière eux se perpétuait le murmure énorme des eaux et du vent embrassés. Le vent se couchait sur les flots. La mer frissonnait de le sentir. L'immense caresse faisait se roidir les crêtes des vagues. « Ecoutez, Paul, comme ils s'aiment ! » disait Clarisse.
— Oh! la méchante! Ne me parlez pas ainsi puisque vous ne me laissez que le souvenir d'une heure vertigineuse.
— Ah! ah I il faut conquérir mes inclinations maintenant. C'est moins commode que d'avoir mon corps. Allons ! ne faites pas le triste. Baisez ma joue. Doucement. Du bout des lèvres. Du bout des lèvres ! Assez.
— Mon Dieu 1 voilà que je vous aime, que je vous aime ! C'est à en pleurer, Clarisse.
— Ehbien, aimez-moi. Que vous ai-je refusé... amant triomphateur ?
— La récidive...
— Gagnez-la,.. Au reste, que vous importe! Ce sera moins bon la seconde fois vous verrez...
— Oh non!
— ... Si. Mais puisque vous m'avez eue, pourquoi ne pas quérir ailleurs une occasion de voluptés ?
— Ma passion ne désire pas une femme avant de l'avoir possédée. Ainsi, d'abord, je peux bien le dire, je vous ai voulue par vanité. Vous l'avez senti, d'ailleurs. Après la halte aux Grandes-Dames, en venant chez Néros, je vous désirais surtout par imagination sensuelle. Les plaisirs connus m'é-
oervaient. J'en prévis de plus longs, de multiples. Après notre conversation du dessert, ma colère d'amour-propre étouffée, j'ai voulu votre esprit, de toute mon âme naïve, l'iadépendance de votre esprit. Aujourd'hui je vous désire par imagination sensuelle, et je vous aime par raisonnement, alors que la vanité de la première forme de mon désir subsiste toujours. Voilà comme je vous aime, et aussi parce que je me sens inférieur devant vous.
— Très bien, mon petit Paul, vous allez dans la bonne voie. Exercez-vous à me chérir comme il faut. Vous finirez par me séduire... avec le temps.
— Avec le temps 1...
De rage, il fouettait la ponnette , aussitôt ardente, et s'enlevant pour galoper droit à la montagne. Clarisse affectait de rire. Elle conservait, s'en étonnant, le rire à la fois fort et clair de la fillette. Ce la charmait beaucoup de se paraître à soi-même et à lui, une écolière par la grâce corporelle, avec l'intelligence d'une personne de vie déjà longue. D'avoir soumis à son caprice mental ce garçon muni de vertus recherchées et de force active, elle commençait à s'enorgueillir. Ce la surprenait surtout que, docile, il admît cette condition de ne la posséder plus. Car cela coûtait à son puéril amour-propre I
Ainsi qu'il guidait la ponnette à travers la fraîcheur de l'espace, Clarisse le guidait lui. Peu à peu, si la promenade matinale se prolongeait, Paul cessait d'être, pour elle, pensant à ses jupes, à ses rôles, à Pyrrhus, qu'Hermione elle aimerait le soir, à la Phrygie, à l'Epire, à la guerre de Troie, aux galanteries versaillaises de tous ces Grecs
GO l'année de CLARISSE
de petit-lever, h Racine à ces feux dont brûlent, de vers en vers, les héros si pareils à ceux de mademoiselle de Scudéry, à tout ce sens du mensonge qu'exprime si bien la tragédie d' And r orna que , où chacun cache, sous des allures de passion bavarde et simpliste, le fort instinct dont Louis XIV favorisa les demoiselles d'honneur, grâce à la petite porte que leur gouvernante ouvrait.
Ni plus ni moins que le cheval au galop, que le dog-cart volant sur la route, l'automédon n'intéressait Clarisse. Au bout des rênes, il était un mécanisme net et luisant, silencieux comme les moyeux des roues, sanglé de brandebourgs comme le cheval l'était de cuirs divers, roux du poil comme la bêt'^. Le tout emportait Clarisse vers la perspective de la montagne, afin qu'elle perçut la sensation parfaite de méditer, immobile, sans perdre celle d'une promptitude modifiant sans cesse, pour le bonheur du regard, les péripéties du décor.
Entre l'écart de leurs pieds monstrueux, les montagnes gardaient des combes lointaines, de blanches maisons brillant parmi les touffes des jardins. Sur le toit des clochers le soleil mettait l'éblouissement même de son image aux miroirs ; et tout le pays se courbait, jauni d'ajoncs, or et vert, depuis les contreforts des Pyrénéesjusque les gueules des caps allongés contre la surface de la mer. Descendus à la tête des bœufs blonds, les Basques, graves et sveltes, dirigeaient les attelages par du nobles gestes. Royaux, ils maniaient l'aiguillon comme un sceptre. A leurs visages hautains, maigres, bruns, rien ne paraissait de la fatigue blémissnta les faces ouvrières, ni de celle qui animalise
les têtes des rustres. La veste à l'épaule, ils avançaient droits, souples, dédaigneux et lents, fils d'une race perdue, si volontaire que le labeur physique ne marquait d'aucun sceau vil la gaine charnelle des âmes.
Ils parurent à Clarisse bien plus vivants que Paul.
Vers la fin de la première semaine, elle s'aperçut cependant que le soldat mettait à la conquérir une obstination autrement farouche qu'elle n'eut pensé d'abord. Au lieu d'être sincère, la docilité du galant ne servait que de masque à l'orgueil de son désir. Il n'admettait plus que Clarisse gardât la supériorité. Le retour, au lendemain du diner chez Néros, il fallut bientôt l'attribuer à une envie de revanche où Clarisse succomberait, amoureuse enfin de la prestance, de la richesse et de la race dévolues à Monsieur de Nérisse, par le droit divin du hasard.
Clarisse flaira le péril. Quelquefois Paul se taisait, m mordant ses lèvres blanchies par la colère, lorsque l'insidieuse parole de l'artiste l'avait contraint à se dire tel qu'elle voulait qu'il s'avouât. Le front blanc s'inclinait alors, le menton se collait au dolman; et il prenait l'allure du bélier fonçant sur la brebis récalcitrante. Du moins, à* se souvenir des prédictions astrologiques affirmées par Blignières, Clarisse préféra le voir comme cet animal qui préside aux destins du mois de mars.
Mais elle ne céda point. A plusieurs reprises, l'envie de s'offrir la posséda, soit durant les promenades en dog-cart le matin, soit après les émois du théâtre, lorsque toute vibrante encore des accès
d'iïcrmione, elle eût souhaité l'clreiiite d'un réel Pyrrhus, autre que le fielleux Her visse, soit après les soirs du Casino, oii la procession des femmes vénales, les parfums forts, les œillades précises des hommes en smoking lui mettaient en l'imagination l'idée de leurs embrassements certains; soit encore, si des alternatives de gains et de pertes avaient secoué ses nerfs de toutes les angoisses d'une ruine passagère et de toutes les espérances d'une richesse émancipatrice; car elle désirait alors une autre secousse capable de détendre ses fibres contractées.
En vain il la conduisit autour des tables pourvues de Champagne, de fruits, de fleurs, et dans les chemins solitaires de dunes, et le long de la mer que le vent rebroussait par toute l'étendue frémissante. Sous la fenêtre de Clarisse, il passait à cheval, comme dans les estampes. Une nuit, il la réveilla en chantant, d'une assez belle voix de baryton, du Schumann. Clarisse se réjouissait trop de voir la fureur bouillir sous le flegme astucieux dti galant pour qu'il parvint à réussir.
— Là I là! làl mon cher. Vous ne me désirez pas sincèrement. Votre orgueil se butte au projet
'de m'obtenir amoureuse et rendue ; mais vous ne m'aimez pas assez pour moi, pas du tout pour moi, répétait-elle. Ne faites pas le bélier, ne baissez pas le front ainsi. C'est à croire que vous allez donner de la tête contre la barrière fermant le pâturage... Inutile, mon petit Paul ; la barrière est solide...
— Mais non, Clarisse... Je suis heureux, très heureux. Je ne veux que ce que vous m'accordez... Oui, je veux plus. Ne doutez pas de ma patience., je vous en prie.
— - Du tout ; vous vous pensez deshonoré, parce que je ne me déshabille pas en votre faveur. Je m'en aperçois bien. On nous voit ensemble. Vous me reconduisez chaque soir... jusqu'à la porte, et cela vous vexe de mentir en laissant croire que vous connaissez mon lit.
— Je ne laisse rien croire...
— Mais, si... mon petit Paul... Je ne vous en fais pas un crime. C'est gentil, c'est gamin... c'est potache ; et pour ce que ça me peine...
— Clarisse I... Pourquoi m'abîmer ainsi, voyons. Je ne vous fais pas de mal! Vous prétendiez que vous ne pourriez me souffrir auprès de vous... Depuis cinq jours, nous passons trois heures de la matinée ensemble. Je vous ai conduite au Casino, deux soirs, et ramenée chaque nuit du théâtre Donc vous me supportez; et comme la crainte de ne le pouvoir faire était la raison pour laquelle vous me refusiez la joie de vous prendre encore...
— Je vous supporte... Je vous supporte justement parce que, n'ayant rien obtenu de moi, vous demeurez déférent et gracieux ; mais, de la minute où je céderai, votre arrogance éclatera. Et puis, cinq jours, ce n'est pas un record!...
— Non... Je vous assure, Clarisse, que le fait de vous posséder encore ne me donnerait pas la moindre arrogance... Gela me rendrait plus passionnément épris, voilà tout. Je vous aime mieux que vous ne pensez.
— Non.
— Si. Jamais je n'avais ressenti cette sorte d'affection qui, à toute heure, parmi les camarades,
G4 l'année de CLARISSE
au polygone, dans mon appartement, à la caserne, en marche ou au tir, me donne presque envie <^<^ pleurer parce que je ne me trouve pas auprès ao vous. Avant, je désirais une femme. Je la prenais ou j'y renonçais. Je retournais la voir afin de satisfaire mon goût pour son corps, ou écouter ses facéties, oum'égayer de ses gestes. Avec vous, Claris, , le bonheur intense est de rester en silence, san; vous regarder, mais sachant que vous êtes proche, que vous consentez à être proche de moi, devant la beauté du pays ou le bruit de la mer. Je ne peux pas m'expliquer mieux. C'est une chose nouvelle, que je ne puis analyser ni décrire. Autrefois je me suis tant moqué d'un ami, Karl d Ca"ïanon, qui faillit mourir parce que Maria Pia, votra ilmstre rivale en tragédie, le trompait à son aise ; et je tournais en dérision mon cousin Dessling-Héricourt qui s'est jeté dans la politique, dans l'action gros sière, comme d'autres se jettent à l'eau, afin d'où blier une petite dentellière de Flandre, traîtresse elle aussi. Aujourd'hui je comprends leur douleur je comprends Héricourt, vivant, lugubre et à demi fou, dans une masure de la montagne que la famille lui louB par ici afin que je le surveille et l'écarte du suicide. Je vous le ferai connaître. Ni une fiancée dont il se détacha, ni la politique où il faillit triompher, ni d'autres amours singulières ne l'ont distrait de sa peine. Cavanon a plus de bonheur. Il vient d'épouser ma cousine, la petite Cassénat, éprise de lui en le voyant si passionné. Un miUion de dot, Valentine Gassénat! Dix-huit ans! Lui a dépassé trente-trois...
— C'est une jolie fin !
— Oh ! il se remettra. Héricourt ne se remettra jamais. Le sort l'a trois fois accablé. Sa fiancée, une parente, peu de semaines avant la noce, le lâcha pour en épouser un autre. Alors il a tout quitté, même le nom d'Héricourt, pour prendre celui de d'Essling, que sa famille portait seulement sur les actes de l'état civil. Avec le nom, il espéra changer le sort. Rien du tout. En Lorraine, il aima l'adoptive de notre oncle, l'évêque in partibiis de Palmyre, une intrigante extraordinaire qui amena la mobilisation d'il y a quatre ans sur la frontière allemande, pour une affaire de chemins de fer poméraniens où le légendaire Ludovicus Bax avait un intérêt. Ah ! ce pauvre Edouard I II porte une sorte de jettature qui rend infidèles envers lui celles qu'il aime. Cela le tue. Je comprends aujourd'hui...
— Ce bélier! il est gentil, mais comédien!
— Non, Clarisse, non...
— Allons, bélier, relevez le front !...
— Je voudrais que vous ne m'abandonniez pas, demain. Je suis obligé de recevoir. Tout le monde accourt ici. La municipalité vient de faire, le mois dernier, pour huit cent mille francs de réclame dans les grands journaux de Paris, de Londres, de Berlin, de Vienne, en faveur de ses eaux ferrugineuses et de la constance du thermomètre. On a engagé aux Thermes le docteur Stival, celui qui prétendait avoir découvert le vaccin du choléra. C'est un homme triste que m'a recommandé son beau-frère, un vieil ami, Albert Dhamelincourt, drôle de type qui vit en Hollande, parce qu'il a déserté pour se marier avec une vieille veuve. La réclame, et aussi ma présence, attirent ici les Cavanon, accompa-
gnés d'une tante, madame Gresloup... joli nom, hein I Alors, comme j'ai loué en prévision de ces hôtes la villa des Mouettes, je vais être contraint de me mettre à leur disposition demain après-midi. Il me faudrait ne pas vous voir, de tout le jour.
— Ça me reposera.
— Mauvaise! Non, ne m'abandonnez pas. Venez dire Bérénice ou Hermione au lunch, je vous présenterai à toute la famille. Oh t ils sont dans le train... Pas bégueules. Seulement, si Hervisse, ou Blignières ou un autre artiste vous donnait la réplique, cela sauverait mieux les apparences... Venez, vous verrez ce pauvre Héricourt et ses amis, les Lyrisse, qui passeront l'été ici ; des gens fort riches. Je crois que Lyrisse nourrit pour mon cousin une sorte de passion socratique. Vous suivrez ça. Très curieux ; socratique et platonique. Tl y aura cette canaille de Senci, procureur de la République et son squelette de petite femme, une demoiselle d'Aufflers, noblesse bretonne, lointainement alliée, à nous, une rosse... ohl De plus, vous connaîtrez le célèbre Vogt, l'armateur de Bordeaux qui fait naître les guerres civiles dans l'Amérique du Sud pour vendre des vieux bateaux, des vieux fusils et de mauvaises munitions aux belligérants. Les dictateurs le paient en concessions. Sa banque cosmopolite possède ainsi la valeur en terrains d'une moitié d'Europe. On trace des chemins de fer, des lignes télégraphiques, et ça se pousse en actions à la Bourse pour drainer les écus des bas de laine et l'économie française. Oh ! mes bêtes vous distrairont I C'est cette canaille de Senci qui m'amène Vogt et son associé, un M. Humphry que je ne cou-
nais pas encore mais qui possède des chantiers en Angleterre. On y construit les bateaux dont Vogt revend les plus mauvais à la Chine. Il parait qu'ils dirigent, en sous main, avec le syndicat des sucriers américains, l'insurrection cubaine. Ils doivent donner des pots-de-vins formidables à Senci pour qu'il mette au panier les plaintes de la petite épargne, naïvement confiante dans la justice du parquet... Voilà notre ménagerie 1
— Vous avez de belles connaissances, mon petit Paul?
— Il y a les canailles et les autres. Cavanon est honnête, lui, et les Cassénat aussi, et Lyrisse, et Stival... mais Vogt, Senci, ne valent pas la corde; quant à mon cousin Héricourt... euh... euh...
— Et les femmes de ces messieurs?
— Quelconques... A demain, aux Mouettes, n'estce pas... Trois heures...
— Eh bieni oui... j'ai une idée... pour distraire votre noble famille.
— Dites.
— Non, je réserve la surprise...
— Vrai?
— Vrai...
— Vous viendrez?
— Puisque je vous le dis... Je suis plus contente de vous aujourd'hui. Vous n'essayez pas de m'éblouir par les mérites, la fortune et la noblesse de vos invités. Vous devenez plus franc. Un bon point...
— Merci, Clarisse!
— Ah! s'il arrive une caisse aux Mouettes, avant midi, de ma part, recevez-la. Ce seront des costumes pour la représentation...
L'ANNtE DE GLAIllSSE
— Ainsi!... Ainsi I... suppliait M. Lyrisse.
Il étonna par l'angoisse extraordinaire venue à sa figure abîmée de mille rides très fines. Clarisse A'it la sueur luire à son front, parce qu'il redoutait que les jeunes filles ne se missent à rire avant que M. Cavanon eut achevé de prendre leur apparence dans l'objectif photographique.
Seul un frelon assiégeant une rose du jardin émouvait le silence.
Quatre, liées par les bras, les poseuses ne remuèrent plus. Elles étaient en robes pâles serrées de ceintures étroites, couleur de feu, d'aube rose, de crépuscule vert, de nacre irisée. Leur svelte force, en s'érigeant pour hausser la lumière des visages vers celle du ciel, donna, tant l'harmonie en était grande, de l'apaisement à tous, dont les membres se détendirent, dont les lèvres s'entr'ouvrirent. Clarisse sentit ce bonheur amollir aussi sa contrainte. Pour la première fois elle se trouvait en contact avec des personnes du monde correct, en contact presque amical. Naguère, élève du Conservatoire, et lors de son brillant passage à l'Odéon, elle avait, pour l'or d'un cachet, paru quelquefois, en certaines fêtes parisiennes du quartier Monceau, de la rue de Lille. A ces occasions, la cohue anonyme des invités l'intimidait moins qu'un public ordi-
naire; et les éloges de la maîtresse du logis lui répétant l'opinion apprise des journaux, elle les attendait comme les coupures de V Argus qui an- -v.ncent l'avis prévu des critiques de troisième main.
Au contraire, ce jour-ci, le petit nombre des personnes présentes, liées entre elles par des cousinages ou de longues amitiés, la mit en mesaise. Puis Clarisse redouta l'équivoque de ses relations avec Paul, sans doute plus ou moins pressenties par les épouses, et surtout l'opinion de ces femmes qui, les unes, mesdames de Senci, de Cavanon, Slival, se préservaient évidemment de l'actrice, tandis que l'admirable madame Humphry et Odette Lyrisse la choyaient avec le désir de se frotter à son vice sûr. L'arrogante vieille dame, la tante Gresloup, poudrée, cavalière, vêtue d'un complet gris, l'examinait avec indulgence derrière les verres du face-à-main, sans bonté pourtant, ainsi qu'on regarde un jeune chien dévoret une bottine neuve.
Oui, c'était cela. Clarisse jurait madame Gresloup en proie aux impatiences mêmes que Love avait values à sa maîtresse en se laissant surprendre à déchiqueter les boutonnières d'une chaussure vernie. D'y songer, la jeune femme eût ri si tout le monde n'avait maintenu le silence devant l'immobile beauté des quatre sœurs de M. Vogt.
Enfin l'opérateur se dégagea du voile noir. Les quatre sourires des demoiselles signifièrent qu'elles étaient heureuses d'avoir ravi, et satisfaites, et bonnes et prêtes, si on le désirait, à subir encore une pose.
Essuyant d'un mouchoir la moiteur de ses mains, M. Lyrisse courut à Cavanon et au cliché qu'il emporta, dans son cadre de chêne, vers la maison.
Alors la famille se répandit par le jardin. A cause du vent de mer, les arbres étaient sans hauteur, menus sapins agriffés sur la dune. Des fleurs cependant illustraient le terreau plaqué sur le sable par couches épaisses. Des jeunes filles, derrière les courtes haies de tamaris, parurent des idées imaginaires, attristantes même comme si leur réalité n'eût pas été véritable, et qu'un réveil les dût éteindre.
Clarisse monta jusque l'étage, où, pour loge, Paul lui avait réservé une vaste chambre.
Nus, les couloirs de la maison propageaient l'écho des pas, des voix, des bruissements de robes. A peine commençait-elle à se dévêtir devant la glace, qu'on gratta contre la porte, et madame Lyrisse entra.
— Vous permettez... Il ne vous manque rien, mademoiselle?
Elle avança une figure en bouquet, un peu blômie, pareille à une touffe de roses-thé que l'on pressent à l'heure de la flétrissure. La gerçure de ses lèvres craquait au sourire.
— Madame, oserai-je vous prier... nos costupies étant une surprise. Ou bien, alors, vous ne le direz pas... L'eff'et raterait...
Déjà madame Lyrisse déposait sa forte croupe, et soi-même, sur un fauteuil d'osier qui cria.
— Je ne dirai rien. Mais vous êtes si gracieuse... J'aimerais voir...
Elle n'acheva pas, très calme. Clarisse ne répon-
dit que par un sourire. La dame voulant l'apercevoir en corset ne la surprenait que par son audace de quitter tout le monde afin de se passer cette fantaisie libertine. L'artiste redouta l'apparition de ce mari si malade, en sueur, et que la plus mince émotion semblait mettre à la mort; puis, de ce drame possible, elle s'amusa par avance.
Mais le désir de triompher l'occupa toute.
Elle reconstitua sur son corps la toilette traditionnelle de mademoiselle de La Vallière, et la coiffure.
— Je pensais que vous aviez choisi Andromaque^ mademoiselle? dit madame Lyrisse.
— Oui.
Et, sans cesser défaire de soi une œuvre, un personnage de tableau historique, pétri à la taille, lissé aux cheveux par un geste tour à tour sculpteur et peintre, Clarisse expliqua comment il siérait de rompre avec la coutume de vêtir à l'antique les Grecs et les Romains des classiques ' français. Ils appartiennent si peu par l'âme, les phrases ou l'action aux époques helléniques ; ils sont tant de Versailles, des fêtes de Fouquet, des intrigues de l'OEilde-Bœuf, avec de gros instincts butors travestis sous la pompeuse et merveilleuse rhétorique de sentimentalités mensongères.
— Avez-vous lu Saint-Simon, madame?
— Oui... c'est-à-dire parcouru...
— Lisez-le, je vous en prie... vous comprendrez qu'il sied de traduire l'œuvre de Corneille et de Racine en costumes de leur temps. Moi, je pense à madame de La Fayette et à la princesse de Clèves en jouant Bérénice \ lorsque je prends la bouche
d'IIermione, j'écoute madame de Montespan qui venait de l'emporter sur La Vallière vers le temps où Racine composa cette Andromaqiie; mais rien alors ne me conseille d'introduire en ma mémoire les personnages de Sophocle.
Aucun rapport, prétendit-elle, ne mêle la vie des anciens à ces parades métaphoriques, artilicier.es et majestueuses comme la nature des jardins de Versailles, rectilignes comme elle, mais peu empreintes de vérité. Courtisans perspicaces. Racine et Corneille aimèrent magnifier les escapades de leurs maîtres en pourvoyant d'alexandrins et de passion emphatiques les brutalités très simples des aventures princières. L'on met leur art dans le seul ca dre juste en s' habillant à la mode de 1663, pour réciter leurs tirades vides de pensée, mais splendides de rythmes et de vigueur, fleuries de concetti, de figures, de traits importés de la grammairienne Byzance par la déroute grecque fuyant vers l'Italie, lors de la conquête turque, puis passés avec la Renaissance et les Médicis dans la langue de la cour française. Louis XIV vécut avec son entourage selon les mœurs des Comnènes, comme Charlemagne, selon celles d'Irène, et s'il convenait de se vêtir en Grecs pour interpréter les tragédies de cette époque, ce serait en robes byzantines du xiii^ siècle, et en apparat de Sébastocrator, de Protovestiaire, de Despoina, de Cunicleios ou de préfet de diocèse.
« L'art classique, c'est une chose d'apparat, de mode... une façade; c'est merveilleux et à part; c'est une maison sans personne dedans, une belle reliure sur un livre de feuilles blanches ; quand on
pense au mystère humain d'iiamlet, aux passions formidables et sombres des filles du roi Lear, de lady Macbeth, à la philosophie panthéiste de Faust, aux horreurs grandioses d'Œdipe, au sens delà fatalité qui eiccita les créateurs de ces figures où tout le problème de l'Inconnaissable s'imprime si épouvantablement, notre théâtre classique procure la sensation offerte par la lecture d'un manuel pour maître à danser. On s'y salue, sans y vivre par l'intelligence. L'esprit n'y souffle pas.
« Tenez, je vais vous dire les fureurs d'Hermione; et dans quel style admirable.
» Ecoutez bien. Ce sont des opinions de servante lâchée par un domestique, lequel déclare tout le temps à Andromaque : « Cédez-moi, ou je fais tuer votre gosse I » Si vous retranchez la rhétorique, que reste-t-il? une aventure qui se passerait à la Villette, derrière les abattoirs, avec des sentiments de souteneur et de bonne sans place,, ceux d'ailleurs que Saint-Simon prête à ses contemporains. Ce monde-là est victime de sales instincts, dépourvu de pensée, violent sans délire, meurtrier par idiotie.
)) Une fois le crime commis, ils demeurent stupides, ayant agi sans motif, sur les instigations de femmes qui ne sont que des femelles. Ils regrettent et ils pleurent. Ce sont des conversations entre sexes. Entendez au contraire l'héroïne d'Ibsen qui veut « mourir en beauté! » Et cette Hilde, de Solness le constructeur, avec quels autres arguments elle pousse à la mort, pour tâter le mystère; le mystère, que toute femme sent en elle plus que l'homme, puisqu'elle ne parvient pas à se connaître
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ni à connaître les motil's de ses actions; parce que l'évidence de la fatalité lui est plus intime. Moi, jamais je ne sus pourquoi je pris un amant, un autre, celui-ci, celui-là; mais je sais que je ne sais pas pourquoi, et cette perception de l'inconscience vaut une beauté. Voir Pascal!
)) Où rencontrer dans Corneille, dans Racine, un Méphistophélès pareil â celui de Goethe, et dont chaque parole, douloureusement gaie, pleine de mentalité, semble issue du sourire que le Vinci fixa sur le visage indulgent de son cruel saint Jean- Baptiste.
» Me voilà prête. Vous allez entendre la bêtise et l'instinct grogner en phrases délicieuses, se duper de politesses grammaticales. Il faut donc jouer Andromaque en costumes de menteurs, de courtisans... Bon, je m'emballe, je vais, je vais... Pardon, madame... Vous devez méjuger inconvenante... j'ai besoin de ça pour la scène. 11 faut que je me monte, que je m'entraîne... Pardon... »
Et, devant la figure ironique de la dame, Clarisse, après une révérence, s'esquiva, frémissant de colères abstraites.
Bientôt parvenue sur le plancher mis entre les arbres, devant quinze spectateurs, elle couvrait de sa voix rageuse le timide murmure du petit jet d'eau en pleurs dans la vasque de pierre.
C'est cet amour payé de trop d'ingratitude Qui me rend en ces lieux sa présence si rude, Quelle honte pour moi, quel triomphe pour lui, De voir mon infortune égaler son ennui ! Est-ce là, dira-t-il, celte fière Hermione?
Oui, une honte, pour elle qui aimait tant les dra
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mes de pensée, qui, à l'Œuvre, au Théâtre-Libre, avait joué Ibsen et un Siiakespeare non dénaturé par les vers anodins de poètes officiels, de venir là dire ces phrases en façade, énoncer en pompe des sentiments si vulgaires.
Oreste était le pubhc, de fatale sottise, et la poursuivant, par ses bravos, d'une affection absurde pour des quahtés extérieures, pour le jeu de provoquer la stupide émotion, d'attendrir. Pyrrhus était l'impossible, un peuple d'intelligence épris de l'àme universelle que traduisirent Gœthe, Eschyle ; l'impossible : ceux qu'elle parviendrait à convaincre de la sincérité de sa fièvre... De l'absurde Oreste, au contraire, il lui fallait se réjouir.
Rageuse toujours, avec des accents qui sifflaient, elle se précipita vers Stéphanie -Gléone, dont la mine puérile et déplorable démontrait la folie d'une telle passion.
Tout cela n'a donc pu vous le roudre odieux? Après ce qu'il a fait, que pourrait-il donc faire ? 11 vous aurait déplu s'il pouvait vous déplaire.
Herjiione Pourquoi veux-tu, cruelle, irriter mes ennuis? Je crains de me connaître en l'état où je suis. De tout ce que tu vois, tâche de ne rien croire... Crois que je n'aime plus, vante-moi ma victoire. Crois que dans son répit mon cœur est endurci Hélas ! et, s'il se peut, fais-le moi croire aussi !
Parmi les larmes de sa voix, tant de désastre sonna soudain, tant de lamentation, que les jeunes femmes assises sous la tente se regardèrent avec des sourires de tristesse. Même la blonde madame Sli-
val chercha son mari des yeux, comme si les paroles de la tragédienne devaient pour eux prescrire une signification particulière. Et il revint à la mémoire de Clarisse le sens de l'histoire contée sur eux par Paul. Ne s'aimant pas de passion, ils se l'avouaient et se forçaient à se chérir par estime, par bonté, par courage pour le destin de leur petit enfant. La jeune femme avait eu des amours adolescentes avec un cousin jamais revu... Ce fut pour elle que Clarisse, affirmant d'abord la résignation d'Hermione, avec l'énergique : « Fuyons!... » reprit aussitôt ce ton d'une prière timide :
... Mais si l'ingrat rentrait dans le devoir! Si la foi dans son cœur retrouvait quelque place 1 S'il venait à mes pieds me demander sa grâce ! Si sous mes lois, Amour, tu pouvais l'engager ! S'il voulait!...
Une larme vraiment se suspendit aux cils de madame Stival; et l'artiste goûta, comme une beauté sienne, la peine de l'amoureuse délaissée. Palpitante, Clarisse se baissa une seconde sur les mains de Cléone dont ses regards supplièrent l'indulgence...
Mais l'ingrat ne veut que m'outrager !
Et du sanglot amené par cette évidence, elle se redressait, hargneuse, féconde en mauvais desseins, prête au meurtre déjà, les yeux forts, la main griffant son mouchoir, le sein haletant dans le corsage de moire ouvert à la Sévigné par une ample collerette en point de Venise.
Rendons-lui ces tourments qu'elle me fait souffrir. Qu'elle le perde, ou bien qu'il la fasse périr!...
De long en large elle marcha sans entendre Cléone, mais aperçut l'expression de haine agitant la maigre madame de Senci, petit squelette à cheveux blonds, dont les maxillaires en saillie sous le teint blême le rendaient encore plus tendu et luisant. (( C'est une mauvaise gale, » pensa Clarisse. L'attention de cette dame, jusqu'alors en indifférence affectée, admit le personnage d'Herniione, et elle ne cessa de murmurer des impertinences à l'oreille de sa voisine, madame de Gavanon. Encore fillette, avec ses yeux bruns quelconques, ses taches de rousseur autour d'un petit nez définitif, une moue naïve et navrée sous un vaste chapeau Trianon de soie blanche, celle-ci fut conquise par la plainte que Clarisse jeta :
Hélas ! pour mon malheur, je l'ai trop écouté ! Je n'ai point en silence affecté le mystère, Je croyais sans péril, pouvoir être sincère.
Selon Paul de Nérisse, la jeune femme naïve regrettait son mariage avec Gavanon, homme à la barbe florentine et aux cheveux en bandeaux, qu'elle n'intéressait pas. Il la traitait comme une insignifiance. Toujours en vain elle s'efforçait à le séduire.
Maintenant les figures des trois dames ne déviaient plus de la direction suivie par leurs regards vers la scène. Madame Lyrisse épia les gestes du bras ou les mouvements penchés du corps afin de prévoir les beautés secrètes de l'actrice, comme épiaient les hommes debout derrière les jounes filles.
Ainsi sembla-t-il à Clarisse réunir les âmes des
auditeurs en la sienne. Telle une ventouse, elle aspirait jusque son émoi l'émoi de toutes les peines cacliées. L'esprit d II M-mione absorba les sentiments des femmes malheureuses.
Toutes l'étaient.
La représentation continua parmi les craintes et les audaces d'Oreste qu'interprétait un Hervisse desséché de passion. Ses lèvres exprimèrent des ironies tournées contre soi et constatant sa déchéance. Dans un habit de soie violette où passait une lourde épée de guerre, il apparut devant Hermione. Il fut l'ombre d'un qui aurait été Lui, autrefois, et rappelé par un pouvoir indicible autour des mortels afin de goûter encore la volupté de souffrir. Comme le fil d'armes faisant blessure, les concetti ouvraient sa bouche mince. Ses yeux noirs trouaient sa face anguleuse, noble, sous la charge de la perruque brune. Son intonation disait toute l'indulgence de l'homme pour l'énormité du destin ridicule acharné contre ses forces, ses espoirs infîmes.
Clarisse avait acquis le sentiment des femmes et le désir des spectateurs. Lui saisit la compassion des jeunes filles et les sympathies des hommes qui virent reflétées là leurs désespérances. Gavanon, Paul de Nérisse, Deslingg-Héricourt formèrent un seul faisceau de désolations, tendues vers cette image de leur détresse morale, si terriblement que Clarisse finit par s'attendrir sur le chagrin du soldat et se promit de lui céder encore.
Elle s'étonna de ne point émouvoir le couple Humphry, dont la femme merveilleuse et riante se balançait sur la tige de ses hanches, au rythme
des alexandrins, sans paraître touchée de leur sens. Ilumphry baissait vers elle sa tète argentée, contemplant avec soin les physionomies de ses quatre belles-sœurs, les demoiselles Vogt, et le passage des impressions sur la lumière de leurs figures. Vogt et le procureur de Senci, aux côtés de la tante Gresloup, l'agacèrent de plaisanteries à voix basse ; tandis que la vieille dame cavalière paraissait en rancune contre l'actrice. Au jeu des lèvres, Hermione devina qu'elle l'invectivait, l'assimilant peut-être à l'illustre Maria-Pia dont Cavanon, son pupille, autrefois très amoureux, avait failli mourir.
Vers ce coin de parc, il persistait une froideur que Clarisse ne parvint pas à tiédir. En vain elle se fit féline et trahissante pour asservir Oreste ; puis, à sa vue, férocement heureuse du retour de Pyrrhus à l'amour ; et si gelée en ses excuses de femme tout indifférente pour la vie de qui ne la séduit pas. Elle jeta un grand feu d'enthousiasme lors de sa victoire, eut un majestueux dédain pour la supplication d'Andromaque récitée de la coulisse. Seuls, les couples Cavanon, Stival, madame de Senci, les jeunes filles s'énervèrent avec Dessling-Héricourt et le lieutenant.
Si de ceux-là, grappe vendangée par ses gestes, les attitudes la suivaient, les autres ne se donnèrent pas à l'admiration. Pendant les répliques, elle se persuada que leur vie n'avait pas contenu des revirements pareils aux sauvages essors d'àme qu'Hermione exprime.
Elle les jugea plus maîtres du sort. Tout à coup, pensant qu'elle oubliait Nérisse, depuis un temps
elle se tourna vers lui, pour moduler, eu une tendresse insidieuse et charmante :
Je veux savoir, seigneur, si vous m'aimez...
Cavanon geignit doucement. Elle le vit plus blême ; et sa jeune femme, aux yeux navrés, pâlit encore. Clarisse comprit avoir rendu l'art de l'illustre Maria-Pia, pour ce perpétuel amant d'une folie morte. Très enorgueillie de ce triomphe, elle récitait, à la grande épouvante d'Oreste, l'exposé de ses desseins, non d'une voix de furie, au goût de la tradition, mais d'un murmure musical et nonchalant, où sa parole de tentatrice empruntait la perfidie de l'eau, la voix secrète du ruisseau sous les herbes :
Je veux qu'à mon départ toute l'Epire pleure;
Mais si vous me vengez, vengez-moi dans une heure.
La volupté de ses yeux la promit entière, et bonne pour frémir aux bras du passionné, en énervements harmonieux.
Avec le ton de dire : « Ne refusez donc pas ma bouche », elle insinua, câline :
Courez au temple. Il faut immoler...
— Qui?
— Pyrrhus.
Ce nom fut soufflé en un lent soupir, où toute la ténèbre de son âme s'exhala, lugubre et désespérée, mais si tendre, à la fois.
Douce supplication d'amante docile, puérile, en quête d'une faveur obtenue d'avance.
Ainsi, pas une seconde, le sens ne cessait d'être
double, par l'intonation, parles mots. Cavanon réprimait des cris.
Sa femme était une cire blanche. De la seule inflexion de sa voix, Clarisse signifiait toute cette force tentatrice où la beauté conseille le mal, pour voir. Le serpent Nakash, aussi, dans l'Eden, dressé de* vant Aischa, la faculté volitive de l'individu planétaire, la persuadait de mordre au fruit de la Science, de connaître la raison des origines, d'apprendre, crime à crime, le secret des causes et la conscience des normes. Et, depuis, l'humanité s'évertue dans la douleur, dans le sang, pour entrevoir. Fruit doux à la bouche, amer au ventre, dit l'Apocalypse.
L'actrice sentit en soi cette puissance de tenter. D'ailleurs Ilervisse, excellent, ne démentit pas ce jeu. Aux premiers mots, il avait compris cette demande de mort. Son : « Pyrrhus, Madame ! » il le donnait, avec l'ironie d'un sourire confirmant son attente de ce qu'elle avouait, aussi bien que sa certitude de consentir. Il ne marquait aucune surprise.
Alors la scène entre eux développa des splendeurs. Loin de tous cris de fureur bestiale, de jalousie vulgaire, ils parurent deux courtisans animés de passions violentes, mais si contenues que leur verbe précisait à peine l'amertume de se sourire, alors, galamment. Lui semblait, en chacune de ses révérences, confesser le mépris de soi et la gaieté de se voir si vil. Clarisse, coquette, ployait et déployait son éventail, marqua une impatience vexée de voir Oreste hésitant, c'est-à-dire moins enthousiaste pour tuer, afin de l'avoir.
Simple, elle énumérait les chances favorables au
meurtre, l'apercevait réussir, là-bas, au fond du parc, après les charmilles des platanes bas, les bosquets de tamaris, les pelouses caves, et contre les blancheurs du mur ceignant les sapins. Les Grecs, elle les montrait surgis le long du ruisseau qui allait vers la mer. Tout s'arrangeait. Tout se présentait bien. Tout était commode et ordinaire. Oreste gagnerait-il le courage d'expérimenter son âme jusqu'à ce point? Il protestait. Clarisse laissa jaillir sa fureur jusqu'alors tenue au fond de soi, couvrit de ses éclats la confusion d'Oreste... et l'admiration tremblante de l'assistance.
Sa rage menait la main meurtrière, reprochait à Pyrrhus la barbarie ignoble d'une vie conquerante dont saignèrent les corps.
Proie de sa colère, ensuite, elle grandissait l'émoi des cœurs ; elle les entraînait dans son délire, associait à sa détresse et à son éloquence, roulait les âmes dans le flot du discours douloureux. Suppliant Cléone d'avertir Oreste qu'il ne tuât point l'Epirote sans proclamer quel esprit menait sa main meurtrière, elle gagna le bravo de madame de Senci, dont le petit squelette aigu, à demi levé de sa chaise, eût, en toute évidence, voulu participer au geste du drame. Cavanon, Dessling-Héricourt. Nérisse souff'rirent et s'extasièrent sous les mots qu'elle jetait à Oreste. Clarisse les voyait comme ces vagues queXerxès flagella. Leurs âmes bondissaient sous les verges de ses alexandrins.
Ainsi Clarisse les rassembla, haines, désespoirs, amours, en un bouquet pour sa gloire de l'heure. De la scène, elle aspirait leurs détresses, les respirait, parfums. Un vers de tendresse ressaisissait
les demoiselles Vogt, un autre de violence repoussait aucentrede l'émoi général la tante Gresloup, Vogt et le procureur tentant de se dérober. D'un hémistiche, elle consolait madame de Cavanon, assise sur une chaise trop haute, dans une robe de bébé en mousseline rose. Vraiment l'actrice se croyait labouquetière qui pince ses plus belles fleurs, les accole autour de la corolle centrale, les lie, les tourne, les ficelle, les incarcère dans la verdure des feuilles, les enveloppe d'une même agilité inexorable. Autour de madame Lyrisse, rose-thé luxurieuse pour qui Clarisse inclinait son décolletage et faisait saillir la hanche, elle groi^oait les hommes de passion, roses rouges, les âmes aux cœurs désolés, la haineuse épouse du procureur, lys et jonquille, liés par le fil de son éloquence qui saisissait aussi le scepticisme défensif de l'armateur, de la tante, du procureur, narcisses et fleurs d'eau, dont l'âme en fin s'exalta lorsque Clarisse reprocha la mort de Pyrrhus à Oreste. Elle découvrit tout le mystère de la femme aux vœux ambigus, inconsciente de son forfait, et consciente de son inconscience, et furieuse que l'amant ne l'eût pas devinée telle, — énigme de soi-même à soi-même.
Voilà de ton amour le détestable fruit :
Tu m'apportais, cruel, le malheur qui te suit.
Féroce, elle étala sa défaite aux yeux du misérable comme un cadavre d'elle-même poignardé des coups d'Oreste. Elle lui montrait la folie du destin dérisoire ; et, pleurait :
Adieu ! tu peux partir. Je demeure en Epire, Je renonce à la Grèce h Sparte, à son empire,
A toute ma famille, et c'est assez pour moi, Traître, qu'elle ait produit un monstre comme toi.
Ces vers, elle les dit ainsi qu'une plainte que le sanglot allait éteindre, et finit non par la violence d'une injure, mais par un anéantissement aux bras de Gléone; cela excitait alors dans l'assistance une divine compassion pour ce mystère de la femme malheureuse.
Revenue dans sa loge, Clarisse gardait le frisson de ce sanglot suprême, oi^i elle avait exprimé sa peine de s'ignorer toujours. Non, elle ne cesserait pas de s'ignorer. Elle venait encore de le comprendre aux douleurs visibles dont elle avait cueilli le bouquet sur les visages de ces hommes, de ces femmes, élite humaine, mise tout à co\ip en son seul cœur, artificiellement, par l'unique prestige de souffrir.
Et pourquoi souffrir de ces choses. Elle n'eût point désiré Pyrrhus ainsi. L'amour ne lui paraissait pas valoir tout ce tumulte. Cependant elle avait ému les gens, comme avec de la sincérité.
Rien de la vie n'était qui la lui enseignât un peu.
Prestement défaite de son costume de théâtre, j>uis revêtue d'une simple robe d'alpaga violet, rue marqua de blancheur rigide la toile rabattue -/u col, des manchettes, Clarisse, rouvrit la porte de sa loge improvisée, trouva Paul et Odette Lyrisse qui discutaient à voix basse, là. De suite, la dame sourit et la pria de descendre au jardin, vers la collation. Elle renvoya le lieutenant.
— Allez voir les petites Vogt, monsieur, allez t. .. Elles veulent danser, je crois... Mon mari vous
cherche aussi, et Dessling-Héricourt... On veut photographier la mer... Il faut que vous arrangiez cela.
Il alla, penaud. Clarisse n'osa point lui sourire. Cela fit qu'il s'éloigna plus vite.
Odette Lyrisse passa le bras sous celui de l'artiste, en épanchant quelques éloges hyperboliques, comme l'exigeait la convenance; mais de son regard elle sondait les yeux de Clarisse afin de connaître si leurs perversions s'acoquineraient. Un sourire divinateur consentit. La dame l'emmena pour visiter la maison. Elles parcoururent en silence les grands corridors pâles, frais, lumkieux, ouverts à leurs extrémités sur les feuillages. Elles visitèrent les chambres tendues de cretonne anglaise et à lits de cuivre.
D'en bas, les voix appelèrent. Elles durent descendre.
Au bout des marches, Hermione salua son bouquet d'âmes qui l'encensait de compliments éperdus.
— Vous avez étudié avec Maria Pia, mademoiselle? demanda madame de Cavanon.
Son mari à côté d'elle vint à rougir. Triste, résignée à cette ancienne passion nourrissant le chagrin de son ménage, la jeune femme répéta la phrase. Clarisse cherchait sa réponse.
La question préparait-elle une scène conjugale? Elle dit seulement :
— J'ai suivi les conférences que la grande tragédienne venait faire au Conservatoire, et je l'ai, dans presque tous ses rôles applaudie. Je ne joue pas selon sa méthode.
— Vous possédez son élan et son initiative, reprit madame de Cavanon, avec une moue d'enfant prête à pleurer ; mais vous restez personnelle.
— Oh ! Mademoiselle Gabry est une personne très à part, une volonté, annonçait Paul de Nérisse qui se rapprocha.
— Oui, je tâche d'être une volonté...
— Vous n'y réussirez pas, mademoiselle^ dit en souriant Jacques Lyrisse dont la figure se plissa. La variété de vos expressions disperse votre force ; et si cela est admirable pour nous, cela doit nuire à votre vie.
— Vous m'avez fait un plaisir, un plaisir... assura madame de Senci encore blême de méchanceté.
Clarisse s'inclina- Ce lui donnait une joie extrême de sentir ces êtres si divers mis en ses mains et qui la remerciaient d'avoir exhaussé une heure les âmes vers le paroxysme de leur vie.
Autour de la collation, les demoiselles Vogt allaient, angéliques, splendides et blanches, préparant le thé, mêlant le Champagne aux tranches de fruits, à la poudre de glace, guidant les domestiques peu habiles et qu'elles reprenaient avec des rires en musique.
— A souffrir avec elles, pensait Clarisse, à renouveler leurs douleurs diverses, j'ai console la mémoire de ces personnes qui pâtirent d'aimer, moi qui n'ai point ressenti, qui ne ressentirai, sans doute, jamais, de passion. Et voici que do tous leurs yeux dirigés vers moi, avec des lueurs humides, une reconnaissance se dégage qui ne vise pas ma personne, mais le malheur passé dont ils
jouissent depuis que j'évoquai leurs angoisses Et tous les hommes me désirent par la chair, comptent regoùter dans le frisson de nos baisers l'illusion qui s'est démentie; et quelques-unes me désirent aussi, consciemment, et les autres inconsciemment. Or, moi^ si je n'avais à craindre les conséquences de l'opinion, je m'offrirais de bon cœur à tous et à toutes. Volontiers je serrerais contre ma gorge ce bouquet d'âmes cueilli de corps en corps par la dextérité de mon art. L'armateur suppute déjà, en me fixant de son regard obscène, ce que lui coûtera la faveur de mes lèvres; il songe à m'aimer avant l'échéance d'avril, et un peu après celle de mars, lorsque seront faites les rentrées; Karl de Cavanon, en mes bras, une nuit, estime qu'il reconnaîtra, les yeux clos, l'étreinte de Maria Pia, ou du moins ce parfum des fards qui imprègne trop nos épidermes d'actrices; et ce sauvage barbu, ce Dessling-Héricourt qui se dissimule derrière le docteur Slival, comme il voudrait me voir venir à lui pour le tirer de la solitude où l'on dit qu'il entend vivre, afin de subir encore, par moi^ toutes les peines values par ses amantes anciennes. Seuls l'Anglais et sa prodigieuse épouse sourient. à l'aise, sans émotion.
Paul cherche avec une insistance cassante mon regard. M. de Senci espère retrouver plus de chair sur mon squelette que sur celui de sa femme. Et je suis le centre de toutes ces âmes, maintenant, le C(Bur de ces cœurs... 0ht comme je me sens heureuse d'avoir donné du bonheur!...
Elle dégustait une glace à la framboise, te jardin, vers le soir, allait s'assombrir.
Parce que, depuis trois semaines, le soleil culminait à tous les points du ciel, le nez de Paul, après s'être halé, rougit.
Le général profitait du temps magnifique. Chaque jour, les batteries évoluèrent en rase campagne. Il les amenait à la cime des dunes dans le but de balayer la mer imaginairement envahie par des croiseurs hostiles et des chaloupes de débarquement. Cela fit que le nez militaire passa vite du blanc au mordoré, du mordoré à la teinte de la tourte bien cuite, et de celle-ci au sombre écarlate de la langouste bouillie.
Vers ce même temps, la moustache rousse, trop sèche, se hérissa, plus bizarre; et quand Paul venait après la manœuvre du matin chercher Clarisse vers les onze heures pour la promenade quotidienne en dog-: art, elle le trouvait trop semblable à un crabe vêtu de poils de carotte.
En outre, la colère s'exaspérait en lui. S'il ne s'était pas prescrit un exercice de volonté l'obligeant à l'attente docile d'une seconde complaisance con sentie par Clarisse, depuis des jours il s'en fut écarté.
Elle s'aperçut qu'à la vouloir trop longtemps il ne la désirait plus. A peine sortie de sa mauvaise période mensuelle, et les fatigues du théâtre incitant à la prudence, elle ne^e découvrai». aucune
envie de «ubir une sorte de défaite psychologique devant la vanité du soldat.
Par fureur, il ne parlait plus, en apparence tout occupé de ses gants blancs sur les rênes jaunes, et du trot allongé de la ponnelte.
Elle finit par le juger désagréable et impertinent.
Au troisième matin qui lui inspirait cette attitude plutôt sotte, elle lui dit:
— Bélier vous devenez tout à fait crabe. Votre visage sort de la marmite; et la carapace de votre humeur s'épaissit. Voyons, parlez-moi. Racontez des petites saloperies.
— A quoi bon?
— Pour me faire plaisir.
— Vous vous amusez déjà trop du ridicule que m'inflige votre vertu... soudaine.
— Vous ne seriez ridicule que devant vous-même, puisque tout le monde demeure assuré de notre complète liaison.
— Ridicule devant moi-même, oui... justement.
— Ça vous gêne?
— Beaucoup.
— Vous qui ne vivez que pour la parade I Pauvre garçon! Ah ça! commenceriez- vous à obtenir une conscience?
— Spirituelle!., très!
— Pas?.... Fâché?
Il haussa les épaules. Son regard ne quittait pas le développement de la route à travers les nappes d'or fluide que formaient les ajoncs dans les terres.
L'Océan étincelait, par plis de lumière, jusqu'au bleu du ciel. Comme Paul ne parlait plus, Clarisse
un instant caressa Love blottie contre sa robe. La bête geignit. « Tu t'ennuies, petite Love ; elle s'ennuie, la petite fille... Elle a chaud... chaud... » Mais le lieutenant ne se détourna point. Il demeurait droit; noir de costume; rouge de figure ; impassible ; ses maxillaires, sous la peau, se contractaient.
Clarisse remarqua la petite bosse de leur jointure. Elle en perçut la fureur da guerrier, et tout à coup craignit qu'il ne se fâchât vraiment. La peur la saisit de rester seule avec lui dans celte voiture étroite enlevée par la vitesse du cheval, pendant qu'il lui dirait à son aise des invectives. Elle estimait aussi cette attitude d'un goujat. Comment ! Pour ce gaillard elle avait été bonne ; elle avait joué gratis avec Hervisse devant la famille ; et il se permettait, vis-à-vis d'elle, le silence. Il manifestait ainsi sa stupide rancune de collégien éconduit.
En même temps elle se promit, s'il devenait aimable, de consentir à de nouvelles intimités ; car, malicieuse, elle songeait à la bonne reprise de leurs chairs, après un si long intervalle. Tout cela se succédait dans sa tête, avec promptitude. En outre elle devenait plus nerveuse, à mesure que se prolongeaient le temps et le mutisme de Paul. Sa respiration se coupa. Sa poitrine se gonfla dans le corsage. Elle ne trouvait plus de salive sur sa langue. L'air aspiré entre ses dents refroidit. L'impatience crispa ses doigts sur le manche de l'ombrelle. Par seul ennui physique et pour qu'il cessât, elle préparait une phrase brusque, après laquelle le souci de trop déplaire contraindrait le
soldat à des excuses, à de la tendresse, à une meilleure attitude. Doucement, et fermement, elle lui dit :
— Mon cher, si vous avez résolu de ne plus me parler, je vous prie de me déposer sur le chemin. J'aime mieux finir seule la promenade.
A l'immense stupéfaction de Clarisse, il tira sur les rênes, arrêta ; et ses yeux ne quittèrent point la direction de la route. L'amour-propre la fît se lever très vile, pousser Love du pied, descendre.
Paul de Nérisse éleva le manche du fouet à la visière de son haut képi flasque; puis inscrivant la ponnette dans la courbe de la mèche, lâcha labêto en plein galop.
Sur ses talons Clarisse pirouetta, marcha quelque peu, regarda l'éblouissement des eaux ; ce l'ahurissait.
« Love! Love t elle va voir la grande eau.., Lovel... »
Le bruit des roues et du galop se fondirent dans la rumeur de la mer. « Au reste, je l'ai bien mérité, pensa l'actrice. J'ai voulu jouer un rôle à la ville. Comme Blignières a raison I L'artificiel devient notre vraie nature. Bahl il était bête, ce Nérisse... Un de perdu, dix de trouvés... Tout de même, c'est rosse de laisser une femme en plein soleil, au milieu de la route, à onze heures et demie du matin, et à cinq kilomètres de la ville.. C'est rosse 11... C'est rosse II... »
Elle se mit en marche. Love tirait la langue.
Après un soir fiévreux et une nuit calme, le lendemain, Clarisse ne regrettait pas la rupture.
D'ailleurs, le temps changea. Des nuages ense-
92 L'ANNÉE UK CLARISSE
velirciU le ciel. L'océan verdit, grossit et bava. Les moucllcs descendirent au ras des flots.
Avec la première grosse plaie, battant les vitres et balayant les rues de tout promeneur, Bourtienne nrriva par le tramway chez Clarisse.
— Dieu I que c'est joli chez vous, Gabry ! Vous travaillez?
— Uamlet.
— Rouf sel espère de vous une Ophélie inconnue, mais il a peur que le public ne vous comprenne pas. Savez-vous que, depuis la représentation des Précieuses, les libraires de la ville mettent à la vitrine les livres des Symbolistes. Oui, ma chère t Roussel répète : « C'est un succès, cette Gabry, une influence... Il n'y a pas à dire, une influence... Seulement, elle détruit les ensembles. »
— Pas du tout !
— Je viens de la part de Blignières et de Lavaur. Ils nous invitent à déjeuner. Après nous irons tous voir la tempête, pas celle de Shakespeare, non, celle d'ici. On annonce une tempête épatante. Il faut prendre des macferlanes, des snowbootsetdes chapeaux qui tiennent sur la tête. Moi, j'ai mis un béret basque. C'est gentil?... Vous venez ?
Clarisse laissa le bavardage de l'enfant se répandre. Il l'ennuyait de sortir à cause de la pluie et des bourrasques. Ophélie lui tenait l'intelligence depuis la colère finale du militaire. Elle se grisait du rôle, active à devenir le miroir réfléchissant le mystère du prince Hamlet.
Dans cette période d'exaltation, il ne lui paraissait pas impossible d'atteindre une sorte d'absolu de la beauté. Il vibrait en elle. Des triomphes cer-
fains sonnaient à son espoir. Elle ne détacha point son peignoir de cachemire bleu.
— Vite, Gabryl Partons. Lavaur fabrique pour vous dans la cuisine de Blignières une omelette aux confitures... Vous voyez Lavaur d'ici, avec ses airs d'impératrice, surveillant la petite bonne qui bat les œufs, et faisant mettre des torchons propres surles chaises pour daigner s'y asseoir... C'est tordant. Moi, on m'a envoyée vous prendre. Vous savez, Blignières et Lavaur... Ce que ça se colle, ma chère! Elle a loué l'appartement au-dessous du sien, et ils ont fait mettre un tube acoustique pour rejoindre leurs alcôves... Laissez-moi faire, Gabry.
De sa main vive, dégantée en un tour de doigts, Bourtienne dégrafait le ruban de cou fermant sur la nuque le peignoir de Clarisse. Elle appelait en même temps la bonne, puis ouvrait les armoires, choisissait une toque capable de se maintenir contre l'ouragan sur la tète d'Ophélie,' une robe sombre et un peu défraîchie, un caoutchouc argenté...
— Celui que vous portiez au Conservatoire, je parie I
— Oui, Bourtienne..., vous devinez.
— Comme vous êtes soigneuse, Gabry f... Moi, j'abîme mes frusques... Ce que je coûterais cher à un amant ! Aussi je n'en retiens pas un.
— Moi, je préfère ne pas les retenir.
— Dites donc, M. de Nérisse ?...
— Complètement fini.
— Il s'en plaint.
— Sa figure a pris la teinte des langoustes, et puis il (tillait que je travaille Ophélie...
— Je croyais à une passion, moi.
— Je l'ai avalé comme une médecine : vite. Je l'ai lassé de moi, afin d'obtenir la paix. Nos caractères ne se convenaient pas.
— Si une autre le recueillait, maintenant?...
— Tant mieux. Il mérite qu'on s'accoutume à lui.
— Alors vous n'en voudriez pas à une camarade qui...
— C'est vous, Bourtienne, qui en héritez?...
— Je ne dis pas ça...
— Oui... oui... Eh bien! ma chère, je m'en déclare très contente... Il lui faut quelqu'un de vivant, de gai. Moi, j'étais trop calme...
— Trop dame, princesse I Tandis que moi, bonne fille...
Elles rirent face à face. Clarisse ne ressentait aucune jalousie. « C'est curieux, pensa-t-elle, je ne m'attacherai donc point?... » En réalité, l'espoir de connaître les détails de la liaison entre Bourtienne et Nérisse excitait surtout son imagination sensuelle. Tout en s'habillant parmi les gestes empressés de la petite bonne et de sa camarade, elle poussait celle-ci à lui conter le menu de la rencontre. Bourtienne avait contraint assez habilement Paul de Nérisse, dès les premières démonstrations, à entamer une cour régulière. Ils avaient rendezvous, pour le soir, après le dernier acte de Carmen. Bourtienne, travestie en cigarière espagnole, y paaitrait au mieux de ses avantages physiques. Rien de définitif ne se précisait encore.
— Dites, Gabry, supplia la bonne fille, si je réussis à le garder, vous ne me l'enlèverez pas... ensuite''
— Vous l'enlever !
Clarisse raconta franchement le lâchage sur la route, devant la mer. Mais Bourtienne conclut :
— A la manière dont il parle de vous, on voit bien qu'il vous aimerait plus encore.
Cette crainte ne fut pas sans enorgueillir Clarisse; et elle eut un instant la tristesse d'avoir refusé, par jeu d'esprit, le bonheur attendu.
Ellefe se trouvèrent dehors. La pluie cessa. Engouffré par les rues, le vent levait les ordures légères au milieu de ses tourbillons.
Le tramway les déposa chez Blignières. Dans la trop petite salle, le couvert mis aux faces d'une table carrée, sur linge russe, étincelait de toute l'argenterie appartenant à Lavaur et portant son initiale. Aux murs il y avait des cartes du ciel, et des photographies, sous verre, de planètes, d'éclipsés, de nébuleuses.
Contre le plafond vêtu de papier bleu, s'étalai* le commencement d'un travail tel qu'avec de la craie et de la dorure l'astronome allait réussir à y étendre une figure du ciel décoré de ses constellations. Tout de suite, il montra du doigt les astres, les nomma. Les plus proches de la terre étaient ceux dessinés en or et les plus éloignés ceux en blanc. Dans l'intervalle, il s'en comptait de rouges, de vertsetd'argentés. Mademoiselle Karst, entrant, brisala démonstration. D'un macferlaneécarlate sur robe jaune, l'Autrichienne étonnait Lavaur.
— Voilà, je mêle demande. Irai-je sur la jetée avec vous ? Je chante Carmen ce soir, moi ! Si je m'enroue dans l'humidité, que dira le père Roussel?
El elle déroula les foulards enveloppant son précieux larynx.
Stéphanie lui enleva ses oripeaux. Sut la robe jaune clair, des guipures blanches en carré formaient col jusqu'au milieu du dos
— Ce n'est pas tout, mes enfants ; je chante encore cet après-midi, à cinq heures.
— Où ça ?
— Vous allez rire... Ici je retrouve une amie ; une Allemande du temps où je chantais à Varsovie et à Vienne. Elle a perdu sa voix. Elle donne des leçons de solfège... Une fille active!... Elle fait delà propagande pour l'émancipation des femmes. Elle fonde une ligue, ici... A cinq heure?, il y a réunion... Je ferai l'intermède entre les discours.
— Quoi 1 dit Lavaur, vous donnez,dans ces sottises.
— Vous, les Françaises, vous êtes toutes des esclaves. Instruments de volupté, et gardiennes du. pot-au-feu, vous ne comprenez pas le besoin d'indépendance. Vous aimez l'esclavage !...
Lavaur sourit comme à une plaisanterie de petite fille mal apprise et ordonna qu'on servît.
Cependant l'Autrichienne ne s'arrêta point, car Bourtienne l'exc'ta't, disant :
— Esclaves ! esclaves I Voyez donc Gabry I Elle vit de son art, elle. Quand un amant lui déplaît, elle le secoue... Une drôle de servitude ! De qui dépend-elle, s'il vous plaît, Karst ?
Emma Karst baissa le front sous ses bandeaux noirs. Ses vastes yeux, au fond des arcades sourcilières, prirent un éclat tragique; et, de ses grandes lèvres, eJ',e déclamait sa foi.
Les femmes slaves et les Anglaises avaient compris, les premières, le grand espoir de la Renaissance. Il fallait atteindre l'égalité des droits entre la femme et l'homme. Depuis vingt mille ans, l'épouse reste une chose conquise avec le bétail et les pièces d'or du pillage, un objet. Le mariage, accru de la tradition de la dot, perpétue cet état de barbarie dans les rapports sociaux. C'est encore une part de butin que le mari touche chez le notaire avec la charge de prendre la fiancée. D'ailleurs les gendarmes la ramèneront, si la compagnie de l'époux inconnu lui déplaît, jusqu'à la faire sortir du domicile commun.
Epouse d'un mari riche, Emma Karst ne consentait pas, elle, à quitter son art. Ainsi elle conservait une indépendance certaine, même sa personnalité entière sous son nom de jeune fille, d'artiste. Il fallait conquérir la rédemption de la femme. Aux artistes, aux institutrices, aux ouvrières incombait avant tout la tâche de cette rédemption...
Sage, Clarisse écouta, sans négliger un exquis merlan au gratin ouvert dans son assiette. Bourlienne projetait des plaisanteries équivoques. Blignières mangeait. De sa petite figure d'Armée du Salut, Stéphanie marquait toute une attention pour l'apôtre. Quant àLavaur, elle s'occupait surtout de lotir chacun d'une part de citron et de persil rôti.
Eperonnée par l'exaltation facile aux ^ Slaves, mademoiselle Karst déclama sans fin. Sa main appuya le discours de larges tapes sur la nappe ou le corsage jaune. Clarisse l'étudiait pour un rôle de passion. La pluie qui tout à coup gifla les fenô-
très éteignit pependant cette verve. On mastiqua posément les biftecks; on croqua les pommes de terre nouvelles bien rissolées ; on engloutit le pâté de foie gras avec la salade romaine. Stéphanie, qui gardait à sa charge une mère veuve et un jeune frère, interrogeait mademoiselle Karst sur le sort que réservait son utopie à celles dans son cas pénible;... et tout à coup, un peu geignante, elle confessait sa vie de pauvre petite qui, dès l'âge de douze ans, enseignait l'orthographe aux écolières du quartier pour vingt sous. On se nourrissait de riz. Une saucisse de dix centimes, on la partageait entre trois dîneurs. Pour le terme et les vêtements, elle allait voir, une fois par quinzaine, un vieil homme qu'on appelait « le marquis. » D'un louis, il récompensait toute visite faite à deux heures de l'après-midi, mais à deux heures juste. A deux heures un quart il ne recevait plus. Oji élait quelquefois cinq ou six enfants de treize à dix-huit ans, pour attendre sur la banquette de l'antichambre.
Il avait rassasié Stéphanie d'amour, le marquis, pendant trop de saisons. Maintenant elle se reposait, ayant aimé ensuite un seul homme, un comédien phtisique, mort depuis.
— Moi, ils m'amusent les vieux, assura le rire de Bourtienne. On dirait des dindons plumé.s. Ça glousse... Je me tords. Conviens-en, Stéphanie, si tu n'avais pas été si malheureuse à la maison, si ce louis avait servi à te payer des bonnes choses, des fiacres, tu aurais pris plaisir à les voir chauds, nos vieux.
— Peut-être.
L'a.N.NEE de CLARISSE 99
— Moi, confirma Clarisse, ils m'ont toujours réjouie.
Afin de les distraire, Lavaur passa la crèmo au chocolat. Elle avoua deux seuls amants pour toute sa vie. Le fils d'un ambassadeur portugais l'avait enlevée, à seize ans, du family-house tenu par sa mère aux Champs-Elysées. A vingt-huit ans, elle l'avait trompé avec le propriétaire du-Rob Ecmoyne, qui, mort, lui laissait quinze mille francs de renies viagères.
— C'était donc un vieux ! cria Bourticnne.
— Vieux, non; il ne dépassait pas la soixantaine.
— Un premier communiant, quoi I
— Allons I allonsl Bourticnne... je vous prie... Soyez raisonnable.
— Voyons, appuya Blignières. Je pense que les chastes oreilles de mademoiselle Karst souffrent.
— Non. Ça m'intéresse. Ça justifie l'émancipation. Je vous plains toutes. Voilà comme vous entendez, en France, la liberté de la femme. Si vous connaissiez mes Américaines qui établissent ici un refuge pour les émigrantes des paquebots, et s'occupent de leur trouver, là-bas, au débarqué, un emploi et un asile, elles changeraient vos manières de voir.
— Allons applaudir l'Océan, proposa l'astronome qui reposait, vide, son verre de chartreuse.
— Je m'estime suffisamment libre, avoua Clarisse.
— Et moi aussi, reprit Bourtienne.
— Et moi, donc, dit Lavaur en joignant ses mains enserrées de joyaux clairs.
— Mais vous n'êtes pas libres de vos toquades,
mesdames les folles I cria Blignîères. Vos astres vous mènent à des destins papillotants. Vous ne faites que scintiller au lieu de luire. En route I
Il enfonça sur sa tête, lui aussi, un béret basque. Celui de Bourtienne était blanc, le sien bleu.
Jusque la jetée, mademoiselle Karst parla malgré le vent.
Lorsqu'ils parvinrent au bout de l'avenue Christophe-Colomb, ils aperçurent la furie de la mer.
Du" ciel terne, elle bondissait vers les grèves, mouvement vert, au loin tumultueux entre les brumes et les rideaux de pluie violàtre. Vile accourue contre les rocs du phare, elle détonait en déferlant, et lançait alors, pareilles à des bouquets de feu d'artifice, d'immenses gerbes d'écume blanche par dessus les parapets. Cette éjaculation de neige retombait, tonnait, ruisselait, s'épanchait dans les bassins pour recouvrir les jets courbes des vagues.
Une personnalité soudaine, très proche de l'animal, vivifiait, sembla-t-il encore à Clarisse, chaque forme de l'eau. A toute seconde il naissait, sur l'étendue, le dos d'un monstre mythologique à crête blanche, qui se ruait aussitôt vers la plage. Chaque coup de rein le gonflait. Il grandissait de la masse et de la voix. Il développait ses anneaux, ses replis, son sillage. Il s'accroissait des enflures voisines, des tumeurs mouvantes, des bestioles embryonnaires, des ondulations vigoureuses, des franges d'écume. Il se faisait hydre, agitant ses crinières blanches, au haut d'un corps cave, large et musclé.
Droite, l'hydre galopait à l'assaut des rocs, des étançons et du mur, sans autre bruit d'abord que
le ruissellement de sa course. Enfin, d'un effort sublime, elle projetait par dessus l'altitude du môle sa force et sa forme multipliées en mille gerbes de neige, pour le mugissement d'une mort triomphale.
Ainsi de sa puissance entière l'Océan se ruait vers la ville, avec un grand cri incessant.
La ville, elle, impassible, tendait les deux bras de ses jetées, arborait au bout du poing, comme des armes, les mâts compliqués du sémaphore, et la tour du phare.
Derrière cette défense, le port gardait, au giron de ses murailles, le troupeau des steamers, des voiliers aux antennes hautes, la svelte multitude de ses bricks, de ses lougres, de ses corvettes, le fourmillement de ses barques. Puis les façades des entrepôts et des banques éclataient en blancheurs à travers la futaie des mâtures. Des plantations de lampadaires couraient le long des berges, aux flancs d'un boulevard gris.
Le cœur de Clarisse s'alourdit parce qu'elle voyait la blafardise des éléments couvrir aussi les maisons. Dans cet éclairage funéraire que donnait le regard double du ciel glauque et des eaux, Saint- Pierre -de- Luz apparut entier au ras des dunes avec les frontons blanchis de vastes hôtels que surmontaient les drapeaux divers des peuples riches. Â-Utour de la ville oblongue et inclinée, cent colonnes rougeâtres de cheminées industrielles fermaient le cercle des faubourgs. Le vent échevelait leur couronne de fumées par dessus le dôme du palais de justice, les verdures du Jardin zoologique, les tours jumelles de la cathédrale, les coupoles bleues de l'Exposition, les paratonnerres des
casernes et de la Maison centrale, les arcatures en fer de la gare. L'imagination de la comédienne comparait Saint-Pierre-de-Luz à un pâle visage échevelé, qui par les bras de ses môles, eût paré l'assaut de la tempête, en les assénant sur la mer.
L'orientation de la ville se présentait de telle sorte que les voies amenaient vers l'Océan la marche et le regard du peuple. Tout ce qui ne travaillait pas dans les docks, les bureaux ou les usines, par cet après-midi sinistre, vint à la colère des eaux. Elles mordaient la côte et la dune, assaillaient les murs de l'avant-port, assemblaient la rage de leurs monstres surgis contre le promontoire de rocs successifs où se prolonge jusque loin dans la mer, la jetée du Nord.
Clarisse, à la suite de Bourtienne, s'y engagea. Elle retenait contre son estomac les ailes claquantes du caoutchouc. Les actrices se moquèrent de ceux qui n'osaient pas courir jusqu'au bout du môle. Pour atteindre le phare et la pointe, elles glissèrent sous la griffure de la bise, malgré les bouquets d'écume sautant les parapets. Soudain une jjappe s'élança de leur gauche. Elles ne reculèrent pas, assez promptes, pour éviter l'avalanche de la vague.
Ruisselante, contrariée, Clarisse entendit alors, après le bruit de l'eau, une série de rires et de murmures farceurs. Elle leva les yeux et, par dessus Blignières, reconnut, perchée sur les saillies d'une haute roche, toute la famille de Nérisse. Cavanon braquait vers l'Océan l'objectif d'une photosphère. Sa jeune femme, assise sur une cime, les pieds ballants, surplombait l'abime.
Là, se courbait en conques profondes la fureur des grandes vagues retombées de la hauteur du môle. Elles reglissaient au tumulte du mouvement illimité par les brumes et les rideaux de pluie violâtre.
Avec toute sanavrance de fillette déçue, madame de Cavanon regardait, en même temps, l'espièglerie des actrices et la mer.
— Flûte I criait Bourtienne ; je suis lavée I
Stéphanie redouta le froid de l'eau qui marquait de grosses taches ses pauvres vêtements noirs. Lavaur lui fut maternelle et, d'un très joli mouchoir parfumé, elle essuya les frisures, puis les plis de l'étoffe.
Ayant secoué son caoutchouc, Clarisse admira la foule rangée sur la côte. La construction norvégienne de l'établissement balnéaire et celle, ottomane, du Casino, gardaient des parapluies tendus contre l'averse oblique. Sans cesse les petits tramways déversèrent des essaims de gens qui escaladaient aussitôt les roches. Jusqu'aux brumes, sur les gigantesques feuilles de schiste, il s'en aligna ; et ils semblèrent au loin une migration d'oiseaux noirs arrêtée par la tempête. Au long de la côte, sur les dunes, aussi, ils s'immobilisaient, regardant.
Bhgnières apprit que la flottille des barques parlies, depuis six jours, pour la pêche d'un banc de poisson, signalé en haute mer, était attendue. Dans cette ville maritime, une grosse prime restait promise à la première barque rentrant au port. Si les pêcheurs ne s'étaient pas réfugiés dans une crique espagnole ou à l'embouchure de la Bidassoa, ils
devaient revenir, sur le souffle de la tempête. On tenait des paris. Certains redoutèrent que l'espoir de cet argent ne restreignit la prudence des marins. En haute mer, leurs barques sveltes chevaucheraient la lame ; mais, à l'approche de la côte, les périls menaçaient.
La population arriva pour voir le courage légendaire des pêcheurs basques. Des havres espagnols et gascons, le télégraphe n'annonçait aucune relâche de leurs bâtiments. Ils avaient dû quitter le lieu de pêche avant la tempête, ouvrir les ailes de leurs voiles, et forcer la course vers Saint-Pierrede-Luz. La violence du vent aurait dû cependant, selon les calculs sûrs, les mettre déjà en vue du port. Et une inquiétude excitait les âmes.
Clarisse entendit la voix de Paul qui offrait un numéro de barque à la splendide madame Ilumphry, habillée comme la sainte Vierge d'un manteau bleu sur une robe de drap beige. Toute la famille se groupait à la cime du roc le plus haut, où une statue de la mère du Christ élevée sur un socle bénissait l'élément glauque.
— C'est le décor de la Fiancée de Ploërmely dit mademoiselle Karsl.
— Et le modeleur a copié les éponges de son herboriste pour donner l'illusion des roches.
— Il a soufflé dedans afin de les faire grossir.
— Tu oserais, Stéphanie, marcher sur ces éponges-là ! C'est pas du vrai
— Et cette mer, donc! Quel métal! Un bouillon de plomb sur le fourneau du gazier!
— La nature triche.
— On va allumer rélectricité. L'orchestre gi'oude. C'est du Wagner!
— Eh bien! il a du front, M. de Nérisse ! S'installer sur le portant... Va crouler, avec sa famille.
— Ça fait bien sur la ferme. Dites, Gabry, quelle est la dame qui joue la sainte Vierge?
— Madame Humphry.
. — Et ce noir qui vous coule de l'œil, Gabry! Le roi Assuérus?
— Non! l'armateur Vogt.
— Vogt!... Je crois avoir entendu dire qu'il avait acheté et payé la pêche d'avance pour décider les équipages à prendre la mer. On prévoyait le grain.
— Lui?...
— Parfaitement, il prépare un coup sur les poissons aux halles des grandes villes. Voici le carême! c'est lui qui a organisé la collecte du Casino.
— Dites donc! Envoyer de pauvres diables sur une mer pareille, pour gagner de l'argent!...
— Bourtienne, ma chère, assura Lavaur, vous resterez nulle en science économique.... N'injuriez donc pas la spéculation I
— Tenez, gare!!
Immense, une vague couvrant toutes lumières, obscurcit la jetée, s'écroula vers les exclamations des actrices. *
Autour d'elles, les propos des spectateurs confirmèrent les explications données par Blignières. Un marchand prétendit que Vogt avait sur toute la côte, depuis la Bidassoa jusque la Loire, réussi la captation de la marée. Des lieutenants et des capitaines, dans leurs caoutchoucs de service échangé-
renl des paris. Ils possédaient des tuyaux sur la barque du patron, Dauriac n° 27, et se l'ofFraienl h trois contre un.
L'armateur avait lui-même organisé le betting depuis cinq jours, au Casino. « Il a pris Dauriac pour cent louis devant moi. De Nérisse en prenait hier au quartier à qui voulait!... Moi, je n'ai plus confiance à cause de la tempête. Tenez, mademoiselle Gabry que voilà doit avoir du n** 27 aussi. Nérisse a dû lui passer le tuyau I »
Ils se sourirent discrètement à l'ombre des visières de képi. Clarisse détourna son attention. Ils la regardaient cependant avec un respect manifeste. Nérisse ne l'avait pas desservie auprès d'eux.
Lui restait au faîte du roc, droit, près de madame Humphry, contre la balustrade entourant le socle de la Vierge. Les quatre sœurs de M. Vogt se pressaient vers eux, imitaient l'attitude d'anges psalmodiant dans les tableaux des primitifs italiens, devant un volume de musique.
Toutes quatre emmêlaient leurs têtes en se tenant les tailles. Muettes, elles s'effrayaient de la mer, et puis se souriaient, et s'effrayaient encore. Lyrisse en complet ardoise, Itumphry gris par le costume et les cheveux se reculaient pour mieux connaître le profil de ce groupe contre la rafale, et les volutes des eaux éperdues.
Clarisse avait beau chercher en soi : le lieutenant l'intéressa moins que ces jeunes filles adorées par ces deux hommes, par Cavanon aussi, moins qu'Odette Lyrisse, que la gentille madame de Cavanon et ses taches de rousseur autour des yeux, et son petit nez définitif devant lequel rien ne s'était dé-
fini ; moins que tout le bouquot d'àmes recueillies dans la douleur d'IIermione,lors de la représentalion au jardin des Mouettes. « Comme l'amour n'existe point pour moi ! Est-ce étrange! Bourtienne pout bien aimer Paul de Nérisse... Ça ne me vexe pas... Je ne regrette rien. Je ne désire pas du tout la passion que décrivent les opéras, les drames et les romans. Je n'ai pas la sensation qu'il m'ait prise; je me rappelle ça, comme celte orangeade que j'ai bue après le deuxième acte de V Etrangère, au moment où je ressentais une si grandj soif... et puis... et puis rien. J'aime tant être seule, chez moi, en compagnie de moi-même 1 Les autres, en somme, m'exaspèrent.... Oh! ce vent I 11 faut lutter pour garder sa toque sur sa tète... Voit-on une barque revenir?... »
Plus terriblement, d'écume en écume, s'écroulaient les étages de la me*. Le mouvement glauque se précipitait de l'ombre du ciel vers la grève terne, couverte de flaques de foule, de solitaires perchés comme des oiseaux, tristes, à la cime des rocs. Sous sa chevelure de fumées, le blême visage de la ville regardait, par les yeux des hommes, le cataclysme se brisant contre la force tendue de ses môles.
La calamité ruisselait de l'horizon vers le port. Nulle embarcation ne paraissait qui pût voir les sphères blanches et noires du sémaphore montant aux vergues du mât de signaux.
Ainsi, on resta dans l'attente. Une heure passa, morne, devant le spectacle des eaux. Le peuple y assistait comme au théâtre. L'Océan roula, se tordit, pour obtenir, de temps à autre, à la plus belle gerbe
I(i8 L'ANNEE DE CLARISSE
de ses vagues brisées contre le môle, la rumeur admiralivequi salue les belles fusées d'un feu d'artifices.
L'assistance d'ailleurs s'accrut. A mesure qu'en ville s'écoulait l'heure sans que parvînt une nouvelle des barques, les commis, dans les offices, s'inquiétèrent pour leurs paris. En sixjours, la villo entière s'était prise de passion envers ce sport nouveau. Dans les bureaux d'armateurs, le trafic des tickets mis en vente par le comité Vogt avait diverti le personnel. Maintenant, l'impatience et l'angoisse atteignaient chacun. Cent vies humaines, outre l'argent des paris, pouvaient être perdues dans le désastre.
Les tramways de quatre heures dégorgèrent au quai de la Marine une notable part de la bureaucratie. Tenant à deux mains les hautes-formes de leurs chapeaux, insignes de dignité, ces messieurs du grand -livre, du contentieux, du fret, de l'escompte et de la commission Sûnrent interroger aussi la ligne des eaux.
Elle demeura muette et glauque, argentée par fois d'un timide passage de soleil froid s'insinuant entre les déchirures des nues.
Le ciel et la mer s'épousaient en tumulte. L'écume polluait les brumes. Les nuages se vautraient sur le gonflement des flots. Thétis donnait des coup< de croupe vers le ventre alourdi d'Ouranos, à la joie majeure de Bourtienne dont les facéties peu délicates ravirent les artilleurs nombreux autour des actrices.
Peu à peu les môles se noircirent d'humains, dans leur partie abritée contre les sauts des va-
gues. Les rires et les joies s'éteignirent sous les clameurs répétées de l'élément, et, peu à peu, toutes les têtes tournèrent les lueurs jaunes de leurs visages vers la Vierge du plus haut roc, oii paraissaient Vogt, ses quatre jeunes sœurs, en allures d'anges, autour du manteau bleu de madame Humphry.
Clarisse comprit bien l'anxiété des figures. Elle plaignit l'armateur de les sentir ainsi l'interroger. Sur la plage, en arrière, le long du quai, et dans la construction norvégienne de l'établissement de bains, ut dans celle ottomane du Casino, les lueurs jaunes des visages s'orientèrent vers lui, de même.
Et, des dunes, où les flaques de foule stagnaient, et des rocs où les solitaires se juchaient comme des oiseaux tristes, les mêmes lueurs de figures le visèrent.
Il parut à Clarisse que toute cette ville à la chevelure de fumées, éparpillant la blafardise de son teint dans les têtes de ses enfants, interrogeait de la sorte, en désolation.
Cela tout de même dut le pénétrer, car, pivotant avec lenteur, Vogt regarda ces milliers de visages tendus à la surface de la foule noire, le long des quais, sur les dunes brumeuses, aux cimes des schistes inclinés vers le flot. Alors il fit un signe. Des hommes en livrée bleue plantèrent, auprès de la balustrade de la Vierge, un poteau portant le cadre où s'inscrirait évidemment le numéro de la première barque bénéficiaire de la prime. Cet acte communiqua l'espérance qu'il affichait ainsi contre ia protestation tonitruante de l'Océan.
On attendit encore. Quelques rires revinrent aux
lèvres des officiers, en faveur de Bourtieniie dont Lavaur se sépara. Blignières suivit.
Plusieurs gerbes d'écume sautèrent les quais, habillèrent le phare de flammèches blanches, se répandirent, coulèrent ; et brusquement, parmi la foule ouverte, se faufila une horde de femmes prolétaires, drapées dans des mantes brunes et claquant des sabots.
— Ce sont les mères et les femmes, les filles....
— Des pécheurs?
— Des pêcheurs.
Le silence de tous les regardait. Hâlées et hâves, elles défilèrent. Les plus vieilles laissèrent des larmes courir dans leurs rides entre les mèches grises hérissées par le vent; et leurs mantes, serrées à leurs corps, les rendaient semblables aux formes imprécises des ombres.
— Ohl gémit Lavaur, ces tètes de vieilles, et celle-ci avec sa tache de vin sur la joue; et l'autre si décharnée que les os de pommettes crèvent la peau; et ces allures de fantômes.
Le cortège dura. Il y en avait des fantastiquement petites avec des bonnets collant au crâne; de furieuses et sèches maintenant leurs coiffures contre l'assaut de la tourmente; et de piètres, peureuses sous les regards.
A nouveau les lueurs des milliers de visages se tournèrent des jetées, delà ville et du sol vers l'armateur.
Il fit un autre signe. Ses quatre sœurs relevèrent une guirlande, roses, lilas et violettes, promise au mât de la barque victorieuse. Toutes quatre
elles la montrèrent, en allures d'anges faisant une offrande à la Vierge de l'Ascension.
Et les yeux du peuple encore une fois revinrent au spectacle des eaux.
Seulement la multitude grossissait depuis les façades des entrepôts et des banques jusque la jetée du Nord. Toute l'àme de la ville sortait de ses pores, telle qu'une sueur d'angoisse, une sueur noire et fluide, amassée derrière les môles tendus contre la rumeur océanique. En avant, devers les vagues, au plus loin que s'était projetée la ville, par ses estacades, les femmes des pêcheurs se dressaient dans leurs mantes, au milieu de la bourrasque et du mugissement.
Alors on vit une voile, un foc, un angle de toile gonflée, fendre le rideau de pluie; et cela lancé par le flot, englouti dans des vallées d'eau, glissant sur 1g dos de la vague concave, tombant avec la pente du ruissellement, pour ressurgir à la crête d'une écume.
Un cri de foule domina la clameur de la mer. Au cadre du poteau, le numéro 27 s'encadra. Les sœurs de Vogt tendirent la guirlande à la barque.
Elie arrivait, aiguë, folle, légère, au devant des chapeaux agités, des mouchoirs blancs.
— Dauriac 1 acclama la foule.
Entrerait-elle dans le port, ou se briserait-elle sur la pointe du môle ?
Avec une vitesse sinistre elle accourut, droit au phare. Clarisse sentit la peur de la foule battre en elle. Les vieilles, au bout de la jetée, ouvrirent leurs mantes comme pour recevoir le bâtiment sur
leurs cœurs. Elles furent ainsi que des oiseaux aux ailes sombres préparant leur essor vers le destin des matelots.
Bourtienne se taisait. Stéphanie restait une pâleur. Autour de Vogt, la famille, debout, suivait l'effort des invisibles qui animaient cette chose fragile, et guidaient ses bonds à travers les cascades.
Soudain l'embarcation se coucha sur le dos d'une hydre nouvelle qui la haussait. Le mât toucha l'eau, puis lentement se redressa. La barque virait.
Le monstre gonfla, la hissant sur sa crête. 11 attira dans sa force les ondulations, les écumes, les hérissements, les jets et les cascades. Il fut une forme immense, qui obscurcit tout et se creusa, qui passa contre le phare, laissa s'écrouler une aile rompue en une neige tonnante.
Mais aussitôt le monstre plongea vers la plage, déchargea la barque sur le sable, oii elle entra, comme se fiche une flèche, avec son mât, sa voile et ses matelots.
— Dauriac ! salua la foule,
— Ischeberry I Méléonl Le petit Alfred!
Des hommes sautaient à la mer, attrapaient un cordage, labouraient la grève avec la proue. Cinquante coururent, saisirent le câble, l'ajustèrent au cabestan, et s'agriffèrent aux barres.
— Et les autres? cria une femme.
Le patron leva sa tète. Il luisait d'eau sous l'armure jaune de toile cirée, sous son casque de cuir à couvre-nuque. Sans fuir le flot qui lui montait aux cuisses, il se retourna vers le lar^a et, d'an
vaste geste, traça une raie sur le cri de la mer,.. sur le ciel glauque.
Alors les femmes, du haut de la jetée, éructèrent en sanglots; et elles montraient au tumulte du mouvement infini leurs poings maigres.
Du roc, les demoiselles Vogt descendirent avec la guirlande.
PourBlignières assis dans un petit fauteuil blanc, et qui regarde ses mains molles pendues au bout des bras entre les jambes écartées, Clarisse donne sa voix d'Ophélie folle...
Vous dites ?... Eh! attention, je vous prie. Il est mort et parti, madame.
Il est mort et parti. A sa tête une motte de gazon vertj A ses talons une pierre.
Oh ! oh !
Elle sanglote.
— Pas ça... Autrement. Comme vous me disiez hier, Gabry ! Vous commenciez le chant sur l'air de Malborougk, et vous finissiez sur celui du Dies irsB... Alors on sentait bien mieux votre désir de montrer à la reine son contentement d'être veuve par assassinat, et puis la douleur des calamités que la haine d'Hamlet vengeur lui prépare.
Clarisse tourne sur elle-même, tape du pied. Blignières raisonne juste. Mais elle s'impatiente
de l'entendre confirmer ce que son jugement intérieur lui déclare. Elle ne veut pas employer ce gros moyen de la réminiscence de deux musiques vulgaires. Elle voudrait que d'elle-même, d'elle seule, de son attitude prophétique, le double sens de la chanson émanât. Elle l'explique à Roussel, froid, pensif, assis dans l'autre petit fauteuil blanc, et dont le front se ride.
11 se lève enfin. Il marche la canne derrière le dos, en regardant ses bottines et ses guêtres à damier, puis, sans lever la tête :
— Oui, oui; seulement, seulement il faudrait des mois d'études pour découvrir le jeu qui révélerait clairement votre intention. Des mois d'études, mademoiselle Gabry, et nous passons bientôt... Alors? Il faut conquérir le public... voyez-vous... Il y a les moyens de la tradition qui réussissent toujours. Mais vous prétendez à une rénovation de l'art, et cela, en montant une pièce par quinzaine, hein ? Alors vous perdez votre énorme labeur, vous l'éparpillez dans des efforts vains.
— Je ne puis pas m'en tenir cependant à imiter Maria Pia. C'est indigne de Shakespeare. Déjà on m'appelle dans les comptes-rendus de Paris une Maria Pia de banlieue... Je voudrais dégager ma personnalité... moi, sortir de la confection. Ne croyez-vous pas, monsieur le directeur, que nous y gagnerions tous?...
— Tous... Eh bien! cherchez. Quoi? Ce sera toujours excellent, sauf pour le public et la subvention du conseil municipal...
— Dites donc vos deux airs, Gabry, conseille Blignières en ramassant son chapeau. A quoi bon
VOUS tuer et risquer des aventures, au lieu do suivre la tradition, la filière ?
— Je veux que ma personnalité crève le rôle.,.
— Ah I l'orgueil, l'orgueil!... fait Roussel qui menace du doigt.
— Ecoutez encore... Ça vous ennuie?
— Non.
Elle les oblige à se rasseoir; et puis recommence, acharnée, toute la scène de la folie; jusqu'à ce que Roussel, derrière son lorgnon, la fixe d'un regard qui s'éclaire de soleils intérieurs; jusqu'à ce qu'elle cueille, dans la démence de la fiancée, l'âme du bureaucrate.
Pendant qu'elle parle, elle le voit qui change d'âge.
Elle reconstruit cette existence de rond-de-cuir à rentes médiocres qui retrancha le réel de la vie comme trop coûteux, et pendant trente années se grisa, le soir, au sommet des troisièmes loges, avec la passion des héros, des Romains de Corneille, des amants de Dumas. Tandis qu'elle triomphe, les rides s'effacent au front étroit. Le regard se fixe tant, qu'elle n'aperçoit plus les verres du binocle ; les mains cessent de taquiner la canne et la fine chaîne de montre, pour battre une espèce de mesure des sentiments évoqués en lui. Hamlet se reconnaît dans Ophélie. Il s'y mire. Roussel se passionne de la passion shakespearienne. Clarisse aimerait cet homme grêle, dont les rotules s'affiriii jiit sous le pantalon, dont la raie partage peu de cheveux sur un crâne ovoïde.
— Ça... ça... ça... balbutie-t-il, en coulant vers Blignières l'admiration do son regard.
Jj6 l'année de CLARISSE
— Elle a compris, elle a compris! Ophélie, voyezvous, Gabry, proclame l'astrologue, c'est l'humide, c'est la lune, c'est le miroir des fontaines, c'est le travail mystérieux de la nature pendant les nuits froides. C'est l'eau passive et forte, sans cesse changeante, celle que modifient les influences, les formes, les roches, les rives, et qui engloutit les roches, et qui désagrège les formes, et qui dissout les influences. Voilà pourquoi Shakespeare l'a noyée. Ophélie, c'est l'eau des rivières sous la lune, la dérision du sourire de l'eau, la glace de son étreinte et la fatalité de la mer. Très bien, Gabry. Venez chez moi. Je vous expliquerai la puissance de la lune sous le signe du Cancer, en juin. Vous entrevoyez les causes. La folie, c'est la vision des analogies lointaines. Quand un fou se croit Alexandre, il tient le mystère des choses, il sait que les hommes diff'èrent par la seule fraude de l'apparence et du temps, mais que la même âme planétaire s'évertue à travers les formes opposées des vies individuelles. La même vigueur est celle d'Alexandre et la sienne, en effet... Rien ne se perd, rien ne se crée.
— Bon! interrompt Roussel. Allons! allons! il faut laisser mademoiselle Gabry à son œuvre. Desserrez un peu les dents, mademoiselle.
Et, les éloges déversés, ils s'en vont, l'un derrière l'autre.
Clarisse s'exalte. Elle répète les paroles de Blignières. Il faut voir Ophélie glauque, la jouer glauque. Il faut paraître une rivière qui entraîne des fleurs sur son cours paresseux
Elle se précipite dans le cabinet de toilette, soulève le pot à eau, et modèle sa voix selon le bruit
du jet répandu dans la cuvette, en récitant le couplet à Laërtes :
« Je conserverai le souvenir de ces bons conseils comme un gardien pour mon cœur. Mais vous, cher frère, ne faites pas comme ce pasteur impie qui indique une route escarpée et épineuse vers le ciel, tandis que lui-même, libertin repu et impudent, foule les primevères du sentier de la licence, sans se soucier de ses propres sermons. »
Et jusqu'à ce que le glouglou liquide épouse exactement sa voix, elle reste l'oreille à la faïence fraîche, s'écoute confondre les deux murmures.
Une sole frite, la moitié d'un pigeon froid dans la salade de céleri, une bouteille de bière, apportés sur un guéridon de laque, excitent violemment son appétit qui dormait. Réjouie, elle déplie sa serviette. Déjà hors de sa corbeille capitonnée. Love jappe et trottine. Entre elles, la conversation s'engage. La jeune bonne revient avec le citron oublié. Parmi les clartés, les lueurs de la cristallerie, des faïences, l'âme de Clarisse se repose. Elle sent tout à coup sa migraine et le résultat du travail.
« Sa maman est malade, petite Love. Elle a mal à la tête... Oui, petite Love... Sa maman a mal à la tête... Faites une petite baise au front; une petite baise, une toute petite baise, s'il vous plaît... Là... Elle veut la queue de la sole, cette enfant gourmande. Moi je devine qu'elle veut la queue de la sole... heinl Essuyez-vous avec votre langue, Love, essuyez-vous, ma fille. Montrez vos petites dents, ma chère 1... Chut ! voulez-vous vous taire? On n'aboie pas dans la maison... »
Cependant Clarisse croque la peau gratinée du
poisson qui, sous la dent, lui donne le regret de ne pas espérer des artichauts crus. La sonnette en faïence normande tinte sous sa main et elle recommande à la bonne survenue d'acheter ce légume pour le soir. L'idée du soir évoque des rendezvous amoureux. Clarisse demande à cette fille pourquoi elle s'est enfuie si vite, avant même que sa maîtresse fût sortie pour se rendre au théâtre. Est-ce toujours un gentil coiffeur qu'elle attend au miheu du square, devant le bassin?...
La fille se tord et rougit. Non, son coiffeur, qui avait un congé de convalescence, vient de retourner, militaire, à Pau.
— Veuve, alors?
— Veuve.
— Gomme moi.
« La migraine dépend de cette chasteté passagère, » pense Clarisse. Aussitôt, écoutant la camériste qui exprime des idées conventionnelles, elle s'étonne de ces âmes toutes faites par l'école du village et la tradition du foyer. On doit. On ne doit pas. Aucun sens de critique ni de contestation. Ainsi dans les trente-six mille communes de France l'instituteur et le prêtre impriment des citoyennes et des citoyens impersonnels comme des cartes à jouer.
Très vite, le discours de la fille se limite : la loi, la convenance, la vertu; et, immédiatement, la malice avouée de mentir à cela, le désir d'aimer hors du mariage, de nier, par l'acte, l'institution de la famille sur laquelle repose l'assemblage social. S'affranchir semble glorieux à cette enfant de dixhuit années. Elle s'enorgueillit de sa personnalité
qii va contredire les apparences de l'éducation,
— Ma pauvre fille! ma pauvre fille! murmure Clarisse. Ahl Nous sommes des instinctives... nous.
Et la voilà qui repense à son équipée avec de Nérisse, à Lucien totalement oublié, dans cette riistoire... à cette noble Ophélie, fiancée du prince llamlet. Shakespeare lui rappelle la chanson grivoise de la Saint-Valentin, dès que la folie se marque; car, une fois tombé le rideau des traditions, l'âme bestiale reconquiert l'être.
A Love, Clarisse donne toute l'aile du pigeon, « Toi, ma fille... tu ne fais pas tant de manières, hein! pour aimer?... Pas tant... Tuas raison, val... Tu vaux mieux que nous. Tu n'as pas à mentir contre un tas de principes... toi, Love! »
Comme la bonne rit immodérément et deviendrait familière, Clarisse, d'un ordre, la renvoie.
Elle n'a pas faim. Elle chipote son céleri du bout de la fourchette. Delà chaleur lui monte aux joues. Elle dégrafe le ruban de cou qui ferme son peignoir à la nuque; et puis, redevenue Ophélie, étend une main déclose, lève l'index près de sa tempe, prend un air obscène pour étonner la lumière blonde de la fenêtre qui se déverse sur les teintes délicates de la salle.
Bonjour ! C'est la Saint-Valentin, Tous sont levés de grand matin.
Me voici, vierge, à votre fenêtre Pour être votre Valentine...
« Pour être votre Valentine ! . .. » Dire cela en trémoussant les épaules autour d'une figure rieuse et gênée, de façon à ce que tout l'acte de l'amour te prévoie.
« Pour être votre Valentine... » Et que les seins bougent en même temps dans la ro])e un peu lâche...
« Pour être votre... » S'attarder dans le frisson de la femme qui se serre sur soi-même pour so diminuer dans l'étreinte attendue, pour que soit ainsi reculé l'instant du contact.
«... Va-len-ti-ne ». Là, il faut être l'eau insinuante à la fois et qui s'écoule entre les doigts de l'étreinte. Etre l'eau! « Va-len-ti-ne ».
Tandis qu'en son verre elle penche la carafe, l'idée lui revient de Valentine de Cavanon, de Valentine. Valentine! Un nom de parfum sec et simple; Valentine, vétyver; non, foin coupé. Une caresse d'air vif. Pour s'être mariée, l'enfant triste, quelle sensation de souffrance elle suscite ! Navrée, elle regardait les immenses vagues caves de la tempête, en volutes sous ses pieds ballants, sous son corps de petite fille perdue dans la robe de baby. Son mari semble bon ; mais rien de la bonté propre à Blignières par exemple, d'une autre bonté, d'une bonté théorique, lointaine. Cet amant de Maria Pia doit dédaigner la femme simple, la volonté simple d'être heureuse, sans plus.
Sous les bandeaux d'Ophélie, Maria Pia triomphait. Elle, Clarisse Gabry, triomphera-t-elle autant? Si elle impressionnait fort son public, Cavanon ressentirait une secousse, l'aimerait. Elle juge bien amusant de lui offrir, de lui mettre aux bras et aux lèvres une autre Ophélie que celle de Maria Pia, pas une Ophélie de passion comme celle de l'illustre tragédienne, mais une Ophélie de pensée,
un miroir d'Hamlet, l'eau mirant Hamlet, une eau passive et en même temps dissolvante, selon l'idée de Blignières.
La conquête de Cavanon apporterait une certitude à son art. Oui, il importe que Cavanon la désire, après la première dJBamlet.
Madame de Cavanon souffrira davantage, si elle sait. Il ne faut pas qu'elle sache. Elle ne saura pas. D'ailleurs, Valentine de Cavanon traduirait très bien le caractère de la reine, mère d'Hamlet, cette veuve que l'assassin de l'époux a prise, et qui, par tout le drame, reste ainsi, passive, navrée, en l'attente du désastre que la vengeance du fils ou l'amour de l'usurpateur, alternativement, lui apporteront.
« Tiens! c'est une idée, pense Clarisse. Je n'oublierai pas de conseiller à Stéphanie, pour son rôle, de bien voir madame de Cavanon. La baronne prend des attitudes qui conviendraient justement à la reine. Ce regard, ce regard vers la mer où elle semblait apercevoir la calamité universelle... »
Et voilà qu'à son imagination la tempête entière se décrit, et qu'apparaît le -visage blafard de h ville sous sa chevelure de fumée, derrière les poingà tendus de ses môles, et avec toute sa sueur humaine issue des pores, pour se terrifier de l'Océan.
L'Océan glauque... Ophélie glauque... Il faut jouer cela glauque, glauque... Il faut être le mystère glauque des cœurs.
Rapide, elle passe dans sa chambre. Elle s'étend sur son lit de milieu, sur les pavots noirs de ]} toile beige. Les yeux clos, elle se recueille. Et le* jmages se lèvent dans le silence.
Palais d'Elseneur. La mousse a verdi les rainures des ogives. Les dalles luisent telles que la surface d'un étang. Des vitraux oîi se contournent les chimères des armoiries, tombe le jour du regard double adressé à la ville par l'obscurité du ciel et de la mer. Parmi la robe rosâtre, lâche, bouffie aux manches, et que des queues de zibeline barrent horizontalement entre la gorge et les seins bas, la reine, trop petite pour la cathèdre, est assise, les pieds ballants, les mains jointes dans les plis de la rude étoffe rosâtre. Ses cheveux, elle les assemble vers le sommet de sa tête, parce que leur lourdeur fléchirait la nuque fragile. Déjà son visage penche sous la tiare de tresses ; et les yeux vastes, navrés, contemplent Ce-Qui-Arrivera. Derrière elle, uns barbe blonde, des yeux aimables, une coiffure épaisse ceinte d'un fil d'or au frontal de joyaux, s'appuient sur l'étoffe boursouflée des manches accoudées à la sculpture de la cathèdre : le roi.
V'^ers eux, Ophélie glisse, rapide, vague et serpent... monstre d'eau portant sur le miroir de sa figure la tristesse d'Hamlet... Elle chante :
Comment puis-je reconnaître votre amoureux
D'un autre ?
A son chapeau de coquillages, à son bâton,
A ses sandales...
Clarisse essaie le geste qui désignera l'usurpateur.
Mais près de l'oreille gauche, légèrement, les os du crâne craquent. Au sommet de sa tête, il semble qu'une babouche l'effleure. Pendant qu'elle travaille et cherche, les yeux clos, son attitude au
palais d'Ekeneur devant madame de Cavanonreine, la babouche s'installe.
Elle chauffe les cheveux. Elle pèse. Elle pèse comme si réellement un pied la devait remplir. Elle s'appuie. C'est le poids d'une jambe. La jambe immobile, lourde, on la croirait celle d'une statue en bronze. Clarisse devient le socle de la statue, génie posé sur un pied et qui prend son essor, de parade, au faîte du crâne douloureux. Ohf
Lasse, elle ouvre les yeux, le jour envahit. « Voilà. Le pied de la statue. Ça y est I Malade... »
Tout vacille. De la sueur lui vient aux tempes. Un brouillard comble l'espace de la chambre dont elle ne perçoit plus la tenture jonquille, mais seulement la frise de papier cuir blanc, où le relief en or de samouraïs japonais continue de luire.
Clarisse craint la mort. Tout, en elle, se dissipe. Elle veut se raccrocher aux choses. Précipitamment, elle ordonne à la servante de déboucher la fiole d'éther, d'ouvrir les fenêtres et de lui mettre de l'eau fraîche au front. « Voyons, se répète-t-elle ; ne nous affolons pas... ça va passer. » Ainsi elle se rassure. L'éther pique sa lèvre, la suffoque, corrode la I lieuse, puis s'évapore, laissant une fraîcheur suave.
Des abîmes invisibles se sont ouverts autour de son corps. Vers leur ombre elle se sent glisser, vaporeuse, désagrégée. Elle essuie la sueur de ses tempes. « Mon Dieu, ça se prolonge 1 pense-t-elle... Faudra- t-il, mourir vraiment ?... Faut-il se résigner à mourir ? »
La servante se hâte, heurte les fioles, fait cou-
1er l'eau dans le cabinet de toiletter.. Et quel temps elle met à revenir ! Elle va trouver sa maîtresse en agonie ; elle s'effraiera; elle appellera du monde. Clarisse prévoit l'invasion des voisine?, les questions, les curiosités... et cela lui donne une telle honte qu'elle s'efforce de réagir. Du divan où elle s'étendit, elle tente de se relever.
Tout de suite la moiteur de son front sèche. La fraîcheur de l'éther, après la secousse de la suffocation, la ranime.
Dressée sur son séant, elle sourit pour donner confiance à la bonne.
— Comme madame est pâle I
— Mais non... non. Ça va mieux... Allez commander une voiture... Je prendrai l'air...
— Madame ne peut pas sortir, après ça.
— Si... si...
Elle se lève, marche. Mais les choses tournent encore, et force lui est de se mettre au lit, pour un instant.
Jusqu'au soir, somnolente, elle lutte afin de renaître à la vigueur. Mais il lui faut se louer que ce soit jour d'opéra-comique, au théâtre ; sinon elle devrait écrire à Roussel de changer l'affiche.
Plusieurs après-midi, cet affaiblissement la tient chancelante. A la scène, elle retrouve, pour deux ou trois heures, sa force ; puis rentre, rompue. Le sommeil lui vaut de la santé, le lendemain matin. Alors elle se rue au travail; assiège les âmes d'Hamlet et d'Ophélie. Devant la glace, elle s'exténue pour rendre de la passion et le mystère de la folie. Et puis le déjeuner servi, dès que la digestion commence, la fatigue exigée par le tra-
vail du cerveau se paie. Le corps n'a plus de vigueurs suffisantes pour élaborer le dur brassage de la digestion. C'est le dégoût des mets, la faiblesse, presque l'évanouissement quotidien.
« Mon bouquet d'âmes 1 Mon bouquet d'âmes ! Jamais je ne le pourrai cueillir, à la première d'Eamlet. Je serai mauvaise, mauvaise. M. de Cavanon me comparant Maria Pia I... Comme il méjugera médiocre... Mon Dieul pourquoi suis-je lasse, toujours ? Cependant, voilà deuxsemaines de sagesse entière ! »
Clarisse désespérerait. A trois heures, elle va chez le médecin du théâtre. La municipalité l'impose à l'administration et à Roussel. Engagé par le maire pour diriger à la fois l'établissement thermal et l'hospice des fous, le même docteur soigne encore les comédiens de la ville.
A gauche du boulevard Christophe-Colomb, vers le port, une ruelle entre des murs de jardins débouche sur une place triste. Les arbres bas et touffus ombragent la terre. Sur des bancs de bois, des vieillards agonisent en silence, ou lisent de tout petits journaux. Leurs chiens se flairent.
Passé les arbres, c'est une grille de fer joignant deux pavillons de guichetier, et puis des pelouses vastes qui montent au loin vers un mur. Des fous sages jouent au crocket, avec un gardien en casquette bleue. Ils ne parlent pas. Ils n'osent évidemment ni parler, ni rire, ni regarder qui entre, de peur que la crise ne survienne, à la moindre excitation. Ils détournent le regard vers la terre, et poussent les boules, en s'appliquant à être doux, mesurés, ternes comme leurs costumes de toiles grises.
Une haie de treillages métalliques les sépare du monde. De place en place, il y a un tourniquet de bois, au milieu d'un labyrinthe que la haie forme alors, pour rendre difficiles les entrées et les sorties, et impossibles celles tentées à plusieurs.
Clarisse se sent mal à l'aise. Elle a peur de se hâter dans la direction du vaste édifice de briques. Si les fous s'énervaient en la voyant marcher plus vite? Elle atteint, lente, la façade sombre, le perron de grès bleu, et, avec une moindre angoisse, elle accélère l'allure dans le corridor désert, sonore. Par sa présence, une infirmière qui précède la rassure contre l'irruption possible d'un furieux surgi des portes numérotées rompant de ci, de là par leur chêne verni, la clarté du badigeon bleu.
Des marches de grès, et, après une brève attente sur un fauteuil de paille, elle est introduite auprès du docteur Stival.
— A la bonne heure... On vient voir son médecin. Nous allons donc avoir l'honneur de faire à Hermione une légère piqûre de sérum... Très flatté, je suis très flatté.
Il s'incline dans sa redingote. Il sourit, très doux' un peu triste. Ses paroles rassurent et câlinent. Il étire ses manchettes, il allume une petite lampe de verre pleine d'alcool.
— C'est étonnant, une neurasthénique pourvue d'une mine pareille I Vous savez, je n'y crois pas à vos faiblesses, à vos évanouissements.
— Je vous assure, docteur...
— Mais regardez-vous dans la glace, mademoiselle!... Vous ne ressentiriez aucun malaise si vous
sortiez tous les jours, après déjeaner, pour une promenade de deux heures à pied... à pied! Voilà! Vous ne voulez pas vous guérir... A pied! pas en voiture! à pied! Et puis il faudrait venir ici prendre votre douche, à onze heures... Vous ne venez jamais. Tenez, madame Lyrisse ne manque pas un matin, elle! Voulez-vous avoir la bonté de relever cette jolie robe? Je me détourne...
En effet, il se détourna. Cela ne fut point sans surprendre la jeune femme. Ne valait-elle pas le désir?... Contre sa lampe, le docteur se pencha, offrit à la flamme l'aiguille de la seringue; et il ne se releva que, lorsque tout bruit d'étoffes cessant, il la sut prête à subir la piqûre.
— Entre le haut du bas noir et le volant du pantalon... ici... en cette blanche peau. J'enfonce... Je ne vous ai pas fait mal? Non... très bien. Une précieuse dentelle de pantalon, mademoiselle! Va. lenciennes? Malines? point d'Angleterre?
— Je ne sais pas. J'ai acheté cela dans un solde.
— Exquis, le dessin!... Il y a là une sorte de fleur de lys... Quelle délicatesse?
Sans lever les yeux, et pendant que son pouce appuyait progressivement sur le piston de la seringue afin de parachever la propulsion du sérum entre l'épiderme et la chair, il continua de vanter la dentelle. La peau, il ne la touchait de deux doigts écartés qu'à travers la batiste du pantalon et la soie du bas.
«Quel modèle de fidélité conjugale! pensait Clarisse. Il aime sa femme blonde, à ce point-là. Peutêtre la jalouse guette-t-elle dans la pièce voisine, au trou de la serrure... »
Et, la chose faite, il remit le nez dans ses fioles, il essuyait attentivement la seringue.
Clarisse se rajusta, un peu confuse de ses pensées malicieuses. Alors, tout rieur il la complimentait sur son talent.
— Mais la douche. Voyons. A quand la première? demain?
— Oui, demain.
— Vous ne viendrez pas. Ce sera comme les fois précédentes.
— J'ai tant à travailler en ce moment-ci I
— Il faut travailler et se soigner... Demain?
— Oui.
Se jugeant plus lasse, le surlendemain, au réveil, Clarisse vint à la maison des fous.
Jusqu'alors la douche lui avait répugné. Elle redouta la présence des infirmières en costume maniant contre elle les appareils hydrothérapiques mêmes dont l'usage améliore la démence des furieux. Il lui parut que cela destinerait aussi son existence à une fin de cabanon. Elle approchait le seuil de la folie réelle.
Ce matin de première tentative, elle alla, le cœur serré, bien qu'un soleil délicat eût doué la n. e de nuances roses.
Dès la grille elle trouva le bonjour du docteur, qui ouvrit de grands bras. Il la rassurait d'abord. On commençait par la douche tiède. Elle s'habituerait. Cela devient vite un délice.
«t Délisse I... délisse!... » répétait-il, souriant de sa maigre figure calme, aux moustaches cirées.
Plusieurs dames se promenaient au long des pa-
loiises vides de fous. L'une soudain quitta le groupe. C'était madame Lyrisse dont il fallut reconnaître la croupe lourde sur laquelle se balançait son torse de bacchante. De loin, elle montrait entre les lèvres gercées la lumière de sa belle denture.
— N'est-ce pas, madame? La douche est une volupté?
— Oui, on se sent prise, pénétrée par le jet d'eau. Vous verrez, mademoiselle. Et puis il y a le frisson d'échiné.
— Ah! Mademoiselle Gabr y, entendez donc : le frisson d'échiné I
— Mademoiselle, reprit madame Lyrisse avançant sa figure de camélia qui se fane, c'est un bonheur de vous rencontrer. Il faut que je vous demande une grâce... Nous organisons une fête de charité en faveur des veuves que la dernière tempête a faites...
D'un ton traînard, avec l'air de déclarer que ses paroles venaient là seulement par prétexte, et que la chose importante, unique, était le désir dont parlaient ses yeux vicieux, elle demanda que Gabry voulût bien, en matinée, dire Hermione à la représentation de gala organisée par l'armateur, M. Vogt.EUe le désirait tant, les demoiselles Vogt aussi, et tous ceux qui l'avaient applaudie dans le jardin des Mouettes !
— La charmante fête que c'était là ! Paul de Nérisse invente toujours des réceptions surprenantes... Mais celle-là...
En humble corsage de percale rose, en jupe de crépon noir que ceignait un ruban pâle, madame Stival. accourue, renchérissait. Le docteur insista.
il apprit comment M. de Cavanon exprimait sans cesse le désir de photographier l'actrice en certaines poses d'Hermione, sous le costume du dix-septième siècle. Madame Stival déclara merveilleuses les photographies de M. de Cavanon. Il clichait ainsi les séries de poses d'une même personne, et toute l'âme se dégageait de cette épreuve. Et ses vues de la mer, de la montagne, du lever, du coucher de soleil, et ses instantanés de charges d'artillerie, au champ de manœuvre...
— 11 a visé mon bébé dans dix-huit attitudes différentes. Une fdlette de deux ans I Imaginezvous, mademoiselle, qu'on lui découvre parfaitement une âme; une petite âme de coquette.
— Nous vous montrerons cela, interrompit le docteur. Voyons, mesdames, l'heure du « délisse » est venue...
Aussitôt Clarisse se sentit grave, et si évidemment que cela fit rire madame Stival, qui, la lumière accrue, assurait contre ses oreilles les branches d'or de lunettes à verres noires.
— Moi, insinuait madame Lyrisse, lors de mes premières douches, j'avais une amie qui m'accompagnait ; et la honte de paraître peureuse devant elle me donna de l'audace. Quand je l'ai vue tourner et se retourner sous la gerbe, offrir son dos, son ventre... et le reste avec plaisir, cela m'a tout de suite raffermie. Si vous voulez, mademoiselle, nous pouvons subir ensemble l'épreuve de ce matin. Vous êtes trop jolie pour qu'il vous fâche d'être vue. Quant à moi, je n'ai plus assez de prétentions pour que cela me gêne... Hein! docteur, vous nous doucherez ensemble...
— Si mademoiselle consent. . .je crois qu'en efFet. . . Clarisse sut que le sang lui montait aux oreilles,
aux joues. L'impudence de la dame l'étonnait, en la ravissant. Mais elle qui, au rude appel d'un homme convenable, n'hésitait guère à répondre sans fausse pudeur, se trouva très gênée. D'une autre caste sociale que la dame, et tenue à l'écart par les mœurs, elle ne sentait pas la connivence qui met immédiatement en deux personnes un même désir luxurieux. Et vraiment une soudaine chasteté s'effaroucha dans son cœur. Cette dame et elle désabillées devant le sourire triste du docteur, les manœuvres des infirmières, elle ne les eût pas voulu voir. Il lui parut nettement que, par sa proposition, la bacchante l'insultait. Madame Stival riait comme une enfant naïve; et son petit nez se fronça sous les lunettes noires cachant l'inflammation de ses mauvais yeux. Certes, elle ne comprit pas l'inconvenance. Le docteur avait un singulier pli au coin de la bouche. Il arrangeait avec la pointe de sa bottine les cailloux de la sente.
— Moi aussi, j'irai voir. Moi aussi I Aimable et gamine, madame Stival insista.
— Mais, non, chère amie. Il faut que vous visitiez nos toquées de la section Desbordes- Valmore. On leur donne la soupe.
— Je vais me dépêcher pour revenir.
Clarisse pensa que, par un refus ou par une défaite, elle donnerait la sensation de trop interpréter les secrètes espérances de la dame. Il seyait mieux de ne point paraître entrevoir. D'ailleurs son trouble et sa colère étaient si grands alors,
qu'elle n'eût pas, avec aisance, émis la phrase d'une discrète échappatoire.
Dans la cabine où elle se dévêtait, son indignation s'accrut de tout l'ennui de craindre sur son corps le coup du jet d'eau. Presque furieuse, elle franchit le seuil de la salle blanche meublée d'un réservoir peint, de tuyaux collés aux murs, d'un plancher à claire-voie. Les cotillons troussés sous de gros tabhers de toile bise, deux infirmières éprouvaient devant les cuvelles le jet des lances et la température du liquide. Le docteur rentra, cuirasssé lui-même d'un tablier à bavette. Presque aussitôt, dans son peignoir moussu, madame Lyrisse, ouvrant laporte de sa cabine, s'avança en écarquillant le sourire sur ses lèvres gercées.
— Vous allez voir. Mademoiselle !
Sans précipitation elle alla jusqu'à la barre de fer peint, qui à une courte distance du mur, en suivait, parallèle, la longueur. Et laissant alors le peignoir aux mains de l'infirmière elle présenta une blanche échine dodue, des bras parfaits, une croupe considérable, des jambes basses un peu ombrées d'un duvet blond. Une étroitesse extrême de taille entre le rebondissement des hanches et le pli de chair terminant les côtes, donnait à cette lourdeur autant de charme que la nuque exquise commencée au milieu du dos, par une ligne creuse, et finie, toute svelte, entre les lobes des oreilles, sous les frisons épais d'une toison teinte en cuivre. La petitesse des mains, le frêle des chevilles et des poignets complétèrent le plaisir que Clarisse lira de l'examen.
Déjà, se rompant sur la blancheur des reins, la
gerbe d'eau jaillie s'épanouissait. Madame Lyrisse poussa de petits cris, et se retourna, de manière à présenter la puissance de ses épaules, et la masse alourdie de sa poitrine, et tout son corps solide à la lumière. Un frisson parcourut ses seins lourds qui tremblèrent. Alors elle rouvrit les yeux avec un instinct sûr, en plein dans le regard de l'actrice.
— Vous voyez, c'est délicieux.
Mais Clarisse ne lui pardonna point cette parade devant le docteur. Elle sourit et, aff.ictant pour la dame une parfaite indifférence, fut se placer à son tour devant la barre d'appui. L'infirmière lui retira son peignoir; et, presque aussitôt, le docteur ayant crié : « Voilà 1 » elle sentit à sa nuque l'écrasement du jet tiède ; il la remplit de douceur, l'enveloppa d'une caresse insinuante. Les forces de l'eau la pénétraient. Le docteur changea de lance, et les jets de plus en plus froids lui arrivèrent, pesants, drus, brusques. Elle subissait l'assaut d'une force, se ruant, s'étalant sur elle, se prolongeant par toutes les courbes du corps... Clarisse s'amusa de frémir. Elle oublia le docteur, la dame, sa crainte. Un être fluide lapossédaitjusqu'à lui valoir des sanglots, des énervements et des spasmes...
— N'est-ce pas, docteur? mademoiselle Gabry est une nymphe de Houdon... C'est un bonheur de la regarder.
— Tournez-vous vers moi, mademoiselle I Clarisse se tourna; la possession devint plus
réelle. En virant sur ses orteils elle s'offrit à la caresse brutale, aux baisers glacés des jets.
— HiinI ma'^ame Stival, un Houdon. Entrez,
mais gardez vos lunettes noires. Elle éblouit, cette jeune personne 1
Sans percevoir même la voix dolente et traînarde de madame Lyrisse, ni les petits rires de la femme du docteur, Clarisse continuait à prendre de la volupté. Elle ne savait plus rien. A ses yeux clos, une extase pourpre et or ne cessait pas de s'approfondir. Et, dans son corps, un grand frisson ondoya.
— C'est tout, pour une première fois.
— Vous avez été héroïque, mademoiselle.
Confuse, mais toute pleine de joie, elle sentit la
mousse du peignoir s'appliquer à ses épaules et les mains vigoureuses d'une infirmière la frotter. Vite revêtue, elle quittait la maison des fous après bien des remerciements au docteur. Madame Lyrisse n'avait pas fini sa toilette.
— Vous savez, mademoiselle, dit madame Stival en la reconduisant, nous comptons sur vous pour la représentation au bénéfice de nos veuves de pêcheurs. Mademoiselle Karst a bien voulu accepter. Elle chantera VOrphée, de Gluck... Madame Gresloup doit vous écrire. A bientôt... A demain... pour la douche!...
Et, derrière ses lunettes d'or, la jeune femme se remit à rire.
Manifestement bossue sous sa pèlerine d'une singulière étoffe brillante et grise, avec un crâue
ovoïde augmenté de faux cheveux en résille, la personne qui se levait, après les autres discoureuses, intéressa Clarisse davantage.
« La section méridionale de la Ligue pour l'émancipation des femmes, déclara la voix faible et toussotante, nous a déléguées de Toulouse ici, dès que l'infortune de ces malheureuses veuves a été connue. Je dois dire d'abord combien la délégation de Toulouse se félicite d'avoir rencontré dans cette ville une organisation toute formée déjà pour combattre le préjugé social qui laisse aux femmes le poids des devoirs, en leur refusant les bras des droits pour le soulever... Ahl »
De sa longue main osseuse, elle frappa la table, qui rendit le son d'une claquette, et elle regarda victorieusement les sourires venus aux lèvres. Sa figure exsangue, embryonnaire, menaçait du mufle avançant sous un nez aux narines vastes.
Clarisse admit que cette créature disgraciée criât ainsi sa rancune contre les hommes dont aucun hommage ne l'avait sans doute secourue. En chuchotant, mademoiselle Karst annonça que la dame, mariée, restait vierge, son époux n'ayant jamais consenti à la faire femme, une fois la dot prise. De sa parole, de sa fortune, l'active bossue soutenait toute œuvre secourant les filles-mères, créant des crèches et des fondations en faveur des vieilles domestiques. Seule, elle avait suscité et fait vaincre une grève d'ouvrières en tapis. Cela lui valait, dans le pays, un peu d'autorité et beaucoup de ridicule. Envoyée vers elle au nom d'un comité féministe de Prague, mademoiselle Karst la connaissait depuis les premiers mois de l'hiver, et
elle transmit tout bas à Clarisse son enthousiasme pour cette apôtre.
La bossue continuait de dire, nerveuse. Sous son épidermetrop fin, les veines grossissaient de phrase en phrase :
« Les déléguées de Toulouse m'ont chargée de remercier le comité qui s'était spontanément formé parmi les dames en villégiature dans cette ville afin de secourir la grande infortune dont les malheureuses femmes de pêcheurs ont été victimes lors de la tempête du 26 mars. Au nom de la Ligue de l'émancipation, j'adresse à ces cœurs généreux l'assurance de notre gratitude et de notre dévouement... Ah! »
Une satisfaction admirable illumina le visage embryonnaire de l'orateur. Elle frappa la table encore une fois des os fluets de sa main. Elle se félicitait d'avoir élaboré cette phrase; elle s'inclinait vers la tante Gresloup dont la couperose se violaça d'étonnement, vers Odette Lyrisse qui bâilla, vers les lunettes noires de madame Stival indifférente, vers la moue triste de madame de Cavanon, vers la beauté sereine et souriante de madame Humphry immobile dans son bleu manteau de sainte Vierge, vers madame de Senci agitée et ricanante...
Ces personnes se tournèrent les unes vers les autres et se murmurèrent, fébriles. La tante Gresloup examina trop la bossue, et, sans se lever, lui cria : « Madame, je ne pensais pas, et mes amies ne pensaient pas non plus, venir ici pour assister à une conférence sur des lieux communs. Nous imaginions, en nous réunissant dans
cette salle de mairie, nous entendre sans discours parlementaires, tout bonnement, en braves personnes, pour soulager le malheur de pauvres femmes. J'espère, nous espérons toutes, que cette réunion ne prendra pas un caractère différent, et que nous ne voudrons pas imiter les déclamations des députés. Nous sommes ici, non pour parler du Bien, mais pour faire le Bien... »
Le ton énergique de cette péroraison excita les bravos d'une partie de l'assistance, celle qui écoutait sans comprendre. Mais, autour de la table où un verre d'eau et une carafe étaient disposés, des exclamations de blâme émergèrent d'un remous de chapeaux de province, en crêpe ou en paille noirs, et garnis de minces bouquets saugrenus.
La bossue était devenue rose, puis bleuâtre au visage. Elle rapprochait les pans de sa pèlerine grise et brillante, machinalement. Une voix, près d'elle, se lança : « Le malheur des veuves appelle le sentiment de la solidarité entre femmes. Rien de ce qui intéresse cette solidarité ne doit paraître étranger aux intentions des personnes réunies dans cette enceinte... »
Clarisse sourit. Mademoiselle Karst proféra tout haut : « Oui... Oui... Il y a des mères avec des enfants qui souffrent. C'est l'éternelle question des devoirs de l'Etat envers les mères... » 11 gênait beaucoup Clarisse que sa compagne attirât sur leur groupe les yeux de l'assistance. Tout ce qui la mettait en évidence, hors la scène, lui répugnait. Voir dressé près d'elle le manteau rouge sang de mademoiselle Karst la fâcha. Les ailes en furent agitées par les gestes de l'Autrichienne grimaçant
SOUS ses bandeaux noirs, sous son feutre Gainsborough à boucle d'acier.
Et tout parut misérable, dans cette salle de mairie. Par les verrières du plafond, il pleuvait un jour terne le long des plâtres moulés contre les murailles, en apparence de colonnes à cannelures. Une odeur de linge pas propre, de chiffons rances, gagnait l'air par dessus ces cinquante personnes groupées autour de la tribune, par dessus ces sombres mantelets recouverts de cliquetis de jais, et le parterre de fleurs fanées sur les chapeaux de deuil, et les têtes blêmes, adipeuses ou sèches, et les maigres mains surgies en gants noirs, en gants marrons éraillés.
Au contraire, vers Marthe Gresloup au complet gris que dépassait, à la poche du cœur, la broderie d'un mouchoir, il y avait la jolie détresse de madame de Cavanon, au paletot de piqué blanc, et le sourire ineffable de Vierge Marie dans la beauté de madame Humphry au manteau céleste, et l'active nervosité de madame de Senci, étoffée d'un costume chasseur vert bouteille. « Conçoit-on, conçoiton 1 Nous ne sommes pas ici pour faire les énergumènesl... » assurait- elle en frappant, sur les ongles réunis d'une main, son carnet d'ivoire. Auprès d'elle, pour partager son indignation, se démena une laide personne, robuste, tout en crêpe, les cheveux entourés d'un passepoil blanc sous le diadème de jais à la Marie Stuart. De banquette en banquette, madame Lyrisse entraînait la femme du docteur vers les actrices. Il l'ennuyait trop d'entendre la bossue protester au nom de Témancipation des femmes, du siècle à venir, de l'égalité des sexes,
de Darwin, de Saint-Simon, parmi les bravos des ganls éraillés.
Clarisse les vit venir toutes deux. Madame Stival venait de défaire ses lunettes d'or; mais un vaste chapeau de paille brune ombrageait ses yeux rouges.
— Nous vous remercions d'avoir bien voulu assister à la séance de notre comité, mesdemoiselles. Eh bien, vous prenez goût à la douche, maintenant?
— Je ne vous ai pas rencontrée, ces jours, souffla madame Lyrisse, en roulant ses yeux verts entre les cils blonds.
— Mademoiselle Gabry vient le matin de très bonne heure.
— Ah!
Clarisse ne put retenir toute sa malice, voyant révélées ses dispositions pour fuir la vicieuse dame, qui ne parut ni rancunière ni surprise. Elle préféra sourire aussi, puis promena son regard vague sur l'agitation de la Ligue féministe. Lourde, elle s'était assise dans sa robe de foulard bleu à gros pois verts, les mains sur la banquette, et elle regardait, les dents découvertes entre les crevasses de ses lèvres.
Mais tout à coup elle s'égaya pour dire à la femme du docteur : « Voyez donc, madame Desboves s'énerve. Elle va déclamer... » Certes, la dame en deuil s'exaspérait dans ses crêpes. Echappée, à la tante Gresloup elle finit par se lever, très noble sous le diadème à la Marie Stuart et le passepoil blanc. Au silence obtenu par ses gestes, elle montra la hideur frappante de son visage viril piqué de tannes, de s s cheveux chinois : « Je déclare, dit-
elle, que ces dames qui ont pris l'initiative de la charité en faveur des veuves se retireront du comité commun, à la moindre proposition d'utopie inconvenante. Voilà... C'est ainsi! » Fière, elle demeura debout, et recueillit, du regard, l'obéissance.
«Je renonce à la discussion des idées devant un pareil parti pris de réaction autoritaire », affirma la bossue ; et la gélatine de son visage blêmit plus. Elle quitta la table de conférences, en forçant à se rejoindre lesbouts de sa pèlerine brillante. On aperçut son col de point d'Angleterre entre les épaules minables des autres émancipatrices, qui l'entourèrent avec des murmures de faveur. Presque aussitôt une colossale fille élégante, vêtue de soie noire, parut derrière la table et appuya sur le tapis ses mains gantées de clair. Blonde, elle apparut à Clarisse comme une Valkyrie des légendes wagnériennes. « C'est une Alsacienne, souffla mademoiselle Karst. Elle est professeur d'allemand au lycée de jeunes filles... »
La Valkyrie s'exprima non sans vaillance. Elle donna raison d'abord à madame Desboves. « On nous fait remarquer très justement, mesdames, que notre réunion n'a qu'un but charitable et momentané. Ce n'est pas l'heure de faire des prosélytes, surtout quand on se dérobe tout d'abord à notre prosélytisme avec tant de netteté. Ces dames sont conscientes de leur devoir. Il nous reste donc à unir les efforts de notre œuvre à ceux de ces bonnes volontés, si limitées qu'elles soient, pour le but défini d'organiser une fête. Depuis huit jours, nous avons pu, grâce aux ressources de notre association, subvenir aux plus pressants besoins des malheu-
reuses ftmmes. Pour être moins brillante, notre sollicitude n'a pas été inutile ; car, pendant que les personnes amies de l'armateur, dont les spéculations furent la cause indirecte de la catastrophe, pensaient à réunir les fonds que nécessitent une garden-party, une vente de charité et une représentation théâtrale, bien des- orphelins auraient sans doute manqué du nécessaire. Heureusement notre œuvre veillait... »
Ici une salve d'applaudisements excessifs accrut les éraillures de bien des gants marrons. Madame Lyrisse jugea la riposte drôle. Le nez de madame Desboves se pinça entre les cheveux chinois et dans l'auréole du passepoil blanc. La tante Gresloup croisa ses bras sur son complet, après avoir tiré ses manchettes de couleur. De sa tête secouée, la poudre neigea sur ses épaules.
Clarisse aima l'audace de cette grande fille, mal gré le dédain de son accent pour la représentatioi théâtrale. Alors, elle abandonna sa réserve, contente de suivre les péripéties de la bataille entre les amies du lieutenant et les émancipatrices.
— Comment se nomme la belle blonde?
— Suzanne Vandal, répondit mademoiselle Karst. La parleuse reprenait son discours. Peu à peu,
les cinquante personnes présentes se lièrent à son esprit, depuis les têtes blêmes surmontant les costumes de chiffons rances jusque la tristesse de madame de Cavanon, immobile dans son paletot de piqué. Néanmoins madame Desboves, épouse, ainsi que l'annonça madame Stival, du colonel d'artillerie, ne désarmait pas. A chaque phrase, ses lèvres blanchirent. Elle griffonna maintes et maintes notes
sur des bouts de papier maintenus contre le maroquin de son gros missel. La Valkyrie parlait toujours, éloquente et mesurée. Elle décrivit la peine des pêcheurs, l'immensité du désastre, et la faim, les haillons, la misère.
Clarisse s'étonna beaucoup de la sincérité trahie par l'émotion de la parole. L'accent germanique, revenu par instants, la dissuada de croire que, comédienne aussi, la jeune fille savait émouvoir, sans rien ressentir en soi qui correspondit aux impressions extérieures. Que l'on pût se passionner pour des malheurs pareils, quand on était jeune, instruite, éprise d'une science ou d'un art, Clarisse le comprit mal. Depuis le jour de la tempête, elle n'y avait plus songé, avant d'entendre Odette Lyrisse lui offrir un rôle dans la représentation à bénéfice. Maintenant elle revoyait la ville de ces heures-là, pareille à un visage blême d'homme en épouvante, sous sa chevelure de fumées, sa sueur d'humains issus des façades blêmes, et derrière ses môles projetés ainsi que deux bras de défense contre la gueule hurlante de la mer.
Le tumulte de l'après-midi tragique battit de nouveau sa mémoire, durant que parlait mademoiselle Vandal. Clarisse redouta l'assaut de l'océan, les vagues caves, les bouquets d'eau jaillis en apothéoses de neiges par dessus les maçonneries du port.
Voici qu'un autre tumulte s'élevait dans la salle froide et terne. A la brutalité de l'élément répondait la voix de la peine humaine, par l'éloquence de la Valkyrie. Et c'était une autre écume sombre, celle des bravos venus au bout des gants
L'ANiNÉE Dis CLARISSE 143
éraillés sur cette flaque de pauvres femmes sans richesse, sans beauté, sans gloire, sans consolatioas intellectuelles.
Madame Desboves interrompit tout à coup :
— Mais, mademoiselle, nous savons tout cela. Nous le savons. Ne vaudrait-il pas mieux... ne vaudrait-il pas mieux nous occuper de détails pratiques ? Voici des artistes du Théâtre-Municipal qui veulent bien apporter leur concours à notre entreprise. Convenons avec elles d'une date. Il faut choisir un jour en dehors de ceux ou leur emploi les relient. Pour moi, je déclare que si l'on continue à perdre le temps ainsi, je préfère renoncer...
— Nous préférons renoncer à l'union avec la Ligue, affirma la tante Gresloup.
— Pourquoi donc, je vous prie? glapit une voix de colère; et, à la droite de mademoiselle Vandal, surgit derrière la table de conférence une figure de harem, flétrie par la quarantaine de l'âge.
Clarisse reconnut la princesse Vogol, une Cosaque dont la troïka étonnait les rues de la ville. On la voyait sans cesse parcourir les boulevards et la plage au galop de trois chevaux noirs, somptueux comme des bêtes de cirque. Muni d'une barbe blonde, de cheveux longs, un moujik en cafetan et en casquette russe menait les bêtes harnachées de grelots.
Madame Stival faillit éclater de rire. Odette Lyrisse laissa ses yeux se fixer sur l'étrangère.
— Et pourquoi donc, je vous prie?... reprit-elle. Pourquoi le Comité des fêtes se séparerait de la
144 L'ANNÉE DE CLARISSK
Ligue féministe?... Moi, je le dis : en ce cas, je resterai avec la Ligue.
Madame Desboves leva son missel de maroquin vers le plafond. La tante Gresloup secoua la tête en riant. Ses épaules blanchirent plus encore.
— Nous autres, en Russie, déjà, nous avons fait cette union toujours, entre les femmes de la société... Oui ... et les nihilistes, donc, je dis. Il ne faut pas rire. Les femmes russes ne sont pas des esclaves comme les femmes d'Occident. C'est nous qui avons commencé à... choses, choses... à relever le type de la femme ... Certainement.
— En Bohême, aussi, appuya mademoiselle Karst.
— N'est-ce pas, mademoiselle?... Eh bien donc ? Pourquoi, je vous prie... Mesdames, il y aurait lieu de faire autrement ici? Chez nous, en Russie, les princesses se font couper les cheveux, et elles vont, voilà... avec... les étudiants...
— C'est gentil! cria la tante Gresloup.
— C'est du propre 1 ajouta madame Desboves.
— Laissez-moi achever, je vous prie... Elles vont avec les étudiants, pour conspirer...
- Mais, encore une fois, ma chère dame, cria madame Desboves, debout dans ses crêpes, nous ne sommes pas ici pour conspirer... mais pour fixer, avec les artistes du théâtre, la date de la fête et celle de la représentation.
— Eh bien I fixons la date de la représentation, maintenant déjà!
ela dit, la princesse Vogol tira de sa poche un étui d'argent, l'ouvrit et offrit les cigarettes y con-
'Cdimes à mademoiselle Vandal qui refusa d'un joli geste.
Dans la bande aux gants éraillés, ce fut une petite convulsion de rires et de chuchotements. La dame bossue, en arrangeant sa collerette, feignit de ne pas voir la princesse Vogol quand tout près elle alluma son papyros.
Le murmure des conversations particulières se propagea. Madame Desboves et la tante Gresloup se formalisaient entre les « conçoit-on? » de madame de Senci, si rêchedans son vert-chasseur. Madame de Cavanon se tenait sage.
Directement la princesse Vogol tendit à mademoiselle Karst son étui à cigarettes ouvert. Celle-ci accepta. L'étui vint à Clarisse au bout d'une grosse main pleine de bagues barbares où s'enchâssaient des morceaux de marbre gravés de caractères tartares. Fort embarrassée, Clarisse refusa.
— Pourquoi vous ne fumez pas ? Une artiste !... Il faut fumer donc. Connaissez-vous Louise Michel ?
— Non, madame. Elle fume ?
— Il faut la voir, quand vous irez à Londres. Je l'aime, moi, cette femme ! Je lui ai porté des œillets rouges. Nous autres, en Russie, nous sommes bien plus pour l'émancipation qu'ici... Et nos femmes, là-bas, nos princesses, elles sont, donc, nihilistes. Notre tsar, il le sait bien. C'est les femmes qui font la révolution.
— Oui, assura mademoiselle Karst. JMais ici, cl France, les femmes sont des esclaves. On vient. On croit que c'estle pays de la liberté. Il n'y en a pas un, après l'Angleterre, où on respecte plus le pré-
I4t) L ANNEE UE CLAKISSE
jugé, la tradition. Les Français ne révolutionnent que les mots, pas les choses...
— Fumez donc, mademoiselle, dit la princesse à Clarisse. Vous n'avez pas essayé ?
— Si, quelquefois. Ça me fait tousser,
— Oh ! ce n'est rien I
— Vous êtes en deuil, princesse ? demanda madame Lyrisse en examinant le caraco de drap noir, à revers masculins, qui recouvrait l'ample torse de la grosse orientale.
— Oui, donc. Je porte le deuil de notre défunt tsar. Chez nous, en Russie, toutes les dames de la société portent le deuil comme ça...
— Mais vous voulez le faire sauter, le tsar...
— Le petit, oui.
— Pour porter le deuil. Ça vous va bien.
— Oh I o'n ne peut pas causer avec vous, les Françaises. Vous vous moquez, donc.
Elles s'amusèrent à détailler le costume de la Slave qui, pour plus de commodité, portait à sa robe sur le devant des cuisses, des ouvertures de gous- * sels pareilles à celles d'un gilet d'homme. De là elle tirait un calepin, un mouchoir, une trousse de vermeil comprenant la bourse, le miroir, la boîte à poudre, la montre et le porte-mine, et son étui à cigarettes, et un briquet d'or, et des cornes de corail contre la jettature.
Quatre heures sonnèrent.
— Mon Dieu 1 dit Clarisse, j'ai répétition. Nous sommes ici depuis deux heures. Il faut que je parte.
Madame Stival remarqua tristement :
— Depuis deux heures on parle et on ne fait rien.
L'assistance demeura divisée. Autour de la table de conférences, les dames minables se groupaient vers la bossue lisant à demi-voix une brochure pleine de : « La délégation du comité de Toulouse arrête : Article ^®^. » Madame Desboves communiquait à madame de Senci et à la tante Gresloup ce que son crayonnage venait de mettre sur les feuilles fixées contre le maroquin de son missel. Rien ne sembla devoir se conclure.
— Nous autres femmes, nous ne sommes pas expéditives, remarqua madame Stival. Des hommes auraient fini depuis longtemps.
— Oui, reprit Clarisse, nous sommes incapables de prendre des résolutions fermes. Nous sommes l'hésitation, la rivalité et la rancune... Nous ne savons pas ce que veut notre désir...
— Et pourquoi, je vous prie ? demanda le princesse Vogol. Les hommes aussi se disputent...
— De la discussion nait la lumière, repartit mademoiselle Karst.
— Pas de celle-ci, cependant, princesse, souffla Odette Lyrisse.
Madame Stival se mit à rire.
— Pour moi, cria madame Desboves qui les avait entendues, je déclare qu'il n'y a rien à faire avec les énergumènes.
— Oh!
La clameur roula par toute la salle de plâtre. Les gants éraillés protestèrent. Dressant sa personne au milieu du groupe, mademoiselle Vandal annonça :
— Les énergumènes ont distribué trois mille sept cents francs de secours depuis la catastrophe.
Nous demandons au comité des personnes calmes ce que leur doit jusqu'à présent le quartier des pêcheurs. Cependant ces personnes calmes et d'esprit pondéré appartiennent au milieu de l'armateur Vogt dont la spéculation aventureuse causa la mort de quatre-vingts victimes.
— Ça, c'est envoyé! applaudit la princesse...
— Vous voulez de l'argent? ricana madame Desboves.
— Non pas... non... non...
La bossue vint se placer devant mademoiselle Vandal, sous la protection statuaire de la colossale jeune fille.
— Madame Tliilorier demande la parole... glapirent des voix.
— Pour exposer la situation financière...
— Pour demander où l'on compte prendre l'argent d'une fête, d'un bal, d'une course, de régates...
— Au lieu de distribuer du pain et des vêtements aux mères.
— De leur obtenir du travail.
— La municipalité, cria madame Desboves, a promis de les placer dans les fabriques...
— Et qui élèvera leurs enfants, alors?
— Nous avons pensé à fonder une crèche, annonça la tante Gresloup. Madame Stival, femme du médecin des Thermes, ici présente, propose l'organisation de cette crèche...
— Et les enfants déjà grands?
— Il y a Pécolo...
— Laïque et obligatoire, ricana madame Desbo-
ves : la démoralisation, la vie sans le respect de Dieu...
— Sans le respect de l'argent...
— On leur enseigne à vivre comme des cLiens...
— Qui n'obéiront plus à votre fouet...
— Mesdames, cria la bossue, je voudrais soumettre à votre jugement...
Dans un coin, la princesse engageait à se tenir sage un petit garçon de dix ans, son fils, habillé comme un pauvre, d'un costume défraîchi de marin. L'enfant, blême et silencieux, démolissait patiemment son vaste chapeau de paille. Déjà les tresses décousues devenaient entre ses mains do souples serpents qu'il rnisa"'! courir le long des banquettes.
— Hé! mon petit... Ce chapeau...
La princesse rafistola d'une épingle le couvrechef de sa progéniture. Elle ne gronda point, mais elle répétait : « Ça m'agace! ça m'agace! » et riait nerveusement. Sa figure de harem aux grands yeux charbonneux se plissait vers un rire flétri ravivé de fard... et, quand elle se fut retournée vers Clarisse, elle lui parut réalisant ce qu'on sait des grasses odalisques, alourdies par la paresse et les confitures.
— Hél fit-elle, ça ne vous intéresse donc pas, la question féministe?
Par une moue, Clarisse montra qu'elle s'ennuyait. Ce tumulte, ces cris, ces aigreurs échangées, l'odeur de chiffon rance dénonçant la malpropreté des apôtres, ce besoin de crier misère très haut, tout la choquait A peine pour la Valkyrie
éprouvail-elle une sympathie vague, parce qu'elle la sentait véritablement forle d'esprit.
— Je ne comprends pas, non, vous, une artiste, dit la princesse, vous n'êtes pas pour l'émancipation ?
— Mais je me sens très libre, madame. J'ai un art pour m'occuper et me faire vivre. Je travaille, je lis... je suis heureuse...
— Et les autres?
— Si je pouvais faire quelque chose... certainement. Mais quoi?
— Oh! comme vous êtes... comme vous êtes....
— Si les femmes montraient d'abord leur supériorité en produisant des œuvres admirables, en propageant la bonté, en accomplissant de belles actions...
— Mais elles en accomplissent, mademoiselle...
— Pas assez. Des crimes se commettent trop autour d'elles. Voir les faits divers.
— Ce sont les hommes d'abord qui commettent. les crimes...
— Parce que les femmes mentent et trahissent.
— Vous me révoltez! vous me révoltez!
Et des yeux charbonneux une lueur de haine réelle jaillit vers Clarisse qui détourna la conversation:
— Mon Dieu ! mademoiselle Karst, cette fois, la répétition est manquée.
— M. Roussel sait bien que nous sommes ici. Il nous excusera.
A l'abri de la haute demoiselle Vandal, la bossue s'expliquait toujours. Elle s'adressait à madame Desboves debout dans ses crêpes, et, pour la convaincre, projetait son visage gélatineux hors de
hautes épaules recouvertes à demi par un col blanc. « Ce ne sont pas des fêtes, mais du pain... »
— Les fêtes justement donneront du pain, remarqua la tante Gresloup.
— Et d'ailleurs, ajouta madame Desboves, ce n'est pas pour payer les frais des fêtes que nous aceeptons votre concours, mais pour nous aider à répartir le produit des bénéfices entre les plus nécessiteuses de vos protégées. Les frais, nous nous en chargeons.
— Nous nous en chargeons, confirma la tante Gresloup.
— D'abord, cria mademoiselle Karst, ni mademoiselle Gabry ni moi n'accepterons d'honoraires pour prix de notre concours. Nous nous jugeons suffisamment récompensées par la bonne action...
— Certainement. Nous sommes trop heureuses. Nous n'accepterions pas...
Clarisse balbutia timidement ces mots, parce que les visages orientés vers elle quêtèrent son approbation. De ce gala, elle avait attendu une vingtaine de louis, acompte requis par le tapissier. Son désintéressement susciterait maint embarras. Elle jugea mademoiselle Karst bien indiscrète de se retourner vers elle, pour prendre avis, une fois la proposition faite, et lorsqu'il n'était plus moyen d'y contredire. Ni les applaudissements épars sur l'assistance des gants éraillés, ni les murmures flatteurs du groupe de la tante Gresloup ne la consolèrent. « On prévient les gens, alors, pensait Clarisse. On me fait manquer une répétition. J'aurai des ennuis avec Roussel, et à l'œil, encore! En voilà un bateau! Comme c'est drôle! Il faudra que je
cherche quelqu'un capable de payer les quatre cents francs de la facture. La belle corvée! Et toui, cela pour permettre à ces bonnes dames de se pavaner et de faire les châtelaines charitables. Et moi je coucherai I ! ... Cette Karst est inouïe I »
Le compliment de mademoiselle Vandal, qui vint remercier au nom des émancipatrices, la calma- Elles causèrent ensemble de Gœthe. La professeur d'allemand invita l'actrice à la venir voir. Elle lui traduirait certains passages. Tout de suite leurs intelligences s'aimèrent.
Cependant on fixait la date de la fêle. La bossue essaya de lire encore les arrêtés de la délégation de Toulouse. Mais madame Desboves déclara rempli le but de la séance. Les deux comités pouvaient, avant de sortir, prendre rendez-vous pour le règlement des comptes et la répartition des secours au lendemain du gala.
— Avant !
— Mais non, fit Marthe Gresloup qui haussa les épaules. Vous ne prétendez pas organiser la fête. Laissez-nous ce soin.
— Si nous arrangeons les choses,tous les baigneurs s'en mêleront et apporteront leur offrande, déclara madame Desboves. Dans l'intérêt des malheureuses, il vaut mieux nous permettre d'agir seules. C'est entendu.
— Mais non! Mais non!...
— Eh bien, désignez mademoiselle Vandal, la professeur du lycée, pour vous représenter à nos séances, proposa madame de Senci.
— Oui, dit madame Desboves; elle déraisonne, mais avec urbanité.
— Et puis, professeur, c'est une garantie... Mademoiselle Vandal fut désignée.
Ensuite, madame Lyrisse désira que les répétitions et les séances du comité eussent lieu dans la villa des Mouettes.
— Chez M. de Nérisse ? demanda la comédienne.
— Chez nous. M. de Nérisse avait retenu la villa en notre nom.
— Oh!
Clarisse se moqua du lieutenant qui s'était prétendu locataire du domaine, au lieu de s'avouer simple intermédiaire.
— Comme cela, je vous connaîtrai mieux, murmura madame Lyrisse, car il faudra bien que vous veniez là-bas.
Les jours suivants, Clarisse ne se dédoubla point du personnage d'Ophélie. 11 l'intéressait de voir si elle vaudrait à M. de Cavanon un émoi tragique suf;^sant pour faire rechérir, en elle, l'illustre Maria Pia. Madame de Canavon lui semblait une bêtasse ahurie. Clarisse calcula peu le chagrin que la rechute du mari en son vice pourrait produire.
La jalousie est sottise de faible ou de barbare. Bien que Bourtienne vînt au théâtre en costume de poult de soie blanche et en chapeau de dix louis, dons avoués de Paul, Clarisse ne se croyait, contre elle, aucune rancune. Même elle l'obligeait à dire leurs histoires, s'en divertissait fort. Avouant que son dépit d'avoir été joué le mettait tiop en rage, Paul défendait à Bourtienne de nommer sa camarade. Clarisse rit de tout cœur, à l'apprendre, malgré qu'elle sût avoir le rire parfois vulgaire.
Madame de Cavanon n'avait qu'à suivre cet
exemple. Certes leurs vies diiïiTaient. Si Clarisse considérait l'amour comme un plaisir analogue à celui de la table, il lui fallait admettre que d'autres, munies d'une éducation traditionnelle, et portant le souci de perpétuer un pur rythme de race, souffraient fort de faire tenir, dans la religion d'un seul amour, l'objet et le sujet de la vie.
« Mon Uieul pensa Clarisse, le tout est d'obtenir qu'il s'émeuve. Je puis ne pas vouloir qu'il me possède, et peut-être ne le désirera- t-il point... Ce n'est pas de lui d'ailleurs que je pense tirer mes vingt-cinq louis... »
Les réclamations du tapissier la gênèrent plus. Elle ne pouvait revêtir entièrement l'âmed'Ophélie, sans la crainte d'entendre sonner, de voir paraître cet honnête homme, en paletot noir, qui, son feutre à la main, et pitoyable, parlait d'une échéance prochaine funeste à son crédit si la cliente ne payait pas. Humble, il restait d'abord contre le mur jonquille à frises roses, en murmurant son chagrin. Clarisse lui expliquait l'ennui. Elle se sentait pâlir. Elle ne pouvait vraiment lui promettre d'acompte avant quinze jours. Il voulait le total pour le surlendemain; sinon un protêt, la faillite. « Tu mens, mon bonhomme, pensait Clarisse. Tout de même, tu as raison. Je suis une canaille. J'aurais dû ne pas m'ofîrir les sept chemises de linon et réserver cet argent-là pour ta facture. Tu dois joliment me haïr, me mépriser. Mais que veux-tu? il me reste deux louis dans la maison. Je ne peux pas... Je ne peux pas...
Je ne peux pas!... Attendez un peu. Voulez-vous que je signe un billet?
— Comment le faire escompter?.... 11 n'y a qu'un moyen. Je vais laisser poursuivre, mademoiselle...
— C'est ça, poursuivez. Seulement, sortez. Je vous ai vu suffisamment; la sortie est à gauche. Vous ne sortez pas? Bien... Je vous laisse...
Et, claquée la porte, elle passa de la salle japonaise dans sa chambre, se rua sur le lit, pleura dans la cretonne beige à pavots noirs de la tenture, tandis que l'homme criait à travers la cloison : « Vous n'êtes pas une honnête personne!... Vous êtes... »
Enervée, furieuse, elle regretta tout à coup Paris. Là-bas, dans de tels moments, il suffisait de prendre un fiacre, de se rendre chez Suzanne Lachaux, jus;[ue l'hôtel de la rue Lord Byron, où cette ancienne beauté reçoit de vieux amis, entre trois heures de l'après-midi et deux heures du matin. Pas une fois Clarisse n'avait parcouru les salons de cette vieille dame sans qu'un visiteur la priât de permettre des privautés.
Aux appartements du premier étage, aux chambres, peluche noire et bouton d'or, cinquante minutes de complaisance lui valaient toujours une somme. Même, certaine fois, où sans doute elle se trouvait plus jolie, elle avait du s'échapper ravie, enrichie par plusieurs empressements successifs, mais non rassasiée, mais lasse, mais près de l'attaque de nerfs, pour rejoindre un amant qui la croyait aux mains de la couturière. Une pareille après-midi Peut sauvée et lui eût permis le travail de son rôle. En province, comment découvrir une Suzanne Lachaux, un petit hôtel coquet, de gêné-
reu\ quadragi'iiaires poivre et sel, discrets, et qui, vous rencontrant, par la suite, au bras d'un amoureux chéri, se détournent a(in de ne pas vous reconnaître! Bêtement, les provinciaux colporteraient le récit de l'aventure, et cela reviendrait aux oreilles de Roussel.
Cependant Clarisse avait reçu lors de son installation, la visite d'une placière en parfums, dame mûre, dont les paroles à deux sens dénonçaient le métier occulte d'entremise... Elle s'était dite prêteuse. Sans nul doute, elle exigeait, pour remboursement, certaines complaisances envers des personnages mariés, honorables, en situation, et désireux de mystère dans leurs plaisirs.
Clarisse courut à des tiroirs. La carte delà dame, reprise parmi des lettres, des notes, des copies de rôle, elle se mit nue, jeta de l'eau d'ylang dans une savonnette et se tamponna le corps de parfums. Habillée, elle se dirigea vers le port, en tramway, se répétant : « Non, je ne pourrai pas travailler tant que cette canaille de tapissier menacera mon repos. Mieux vaut passer par là. Il ne s'agit pas de rater mon affaire. Si je n'arrive pas à conquérir mon public, je suis cuite... Rousselme mettra en demeure de lâcher mon originalité et de ne plus détruire ses ensembles... Tant pisl... Après tout, les bonshommes que je connaîtrai là ne voudront sans doute pas le crier à la ville et au monde. La dame m'a parlé de gens sérieux... »
Elle cessa de s'agiter. Tout lui parut heureux. Elle paierait le fournisseur, achèverait la conquête de son public et se trouverait à l'aise enfin sur ce sol pour jouir de la saison chaude devant la mer.
Au milieu d'un jardin, clos par de hauts murs blancs, madame Sire habitait un pavillon à jalousies vertes, minuscule et coquet. Des kiosques de bois verni s'élançaient entre les tonnelles, au centre des bosquets, au bout des charmilles. Une petite fille barbouillée introduisit Clarisse dans un salon à divans rouges. Du plafond tendu d'andrinopie, une lanterne turque descendait vers le guéridon de marbre, supportant des livres : le Manuel du masseur, la Prothèse dentaire, et des albums de photographies.
Très aimable, la dame ne fit pas languir Clarisse. Du seuil, elle lui cria, Joviale : « Mon petit doigt médit que mademoiselle a besoin d'une avance? Oui?... C'est ça. Combien?... Cinq cents?... Entendu. Vous me signerezun billet... à quatre-vingtdix jours ? Oui. Vous me prendrez bien un peu de parfumerie, des savons, des brosses ; j'ai une très belle dentelle de malines. Vous la verrez. Et des éponges. On a toujours besoin d'épongés. Il m'en est arrivé de Smyrne, des vraies, avant-hier. Ahl comme vous m'avez fait plaisir dans les Surprises du divorce] Oui, oui, je sais, vous voulez le grand art, et cela ne vous parait rien du tout. Allez, c'est du bon esprit français, et comme vous êtes spirituelle, vous nous charmez tous. Au théâtre, moi, ou je m'amuse, ou je m'ennuie. Voilà toute ma critique. Vous m'avez amusée. J'applaudis... Revenons à nos petites affaires. Je vous enverrai une douzaine de mouchoirs, aussi. Inutile de me payer ça maintenant. Nous ferons un billet de sept cents. Voilà tout. Et si, à l'échéance, cela vous gêne, je m'arrangerai pour le renouvellement. J'ai des
amis, de bons amis à moi, des hommes obligeants et de bonne compagnie, qui se feront un plaisir de nous aider, alors, et d'obliger une aussi jolie femme, une artiste aussi remarquable... Vous souriez?.... Mon Dieu! oui. Des personnes vous ont remarquée à la scène. Elles me confient le petit secret de leurs cœurs. On vient passer ici deux heures de l'après-midi, au jardin. On goûte dans le petit chalet suisse. Vous voyez : celui-là. Il faut être bonne quand on est si jolie, bonne pour ceux qui regrettent leur jeunesse... Allons I je compte sur vous, jeudi, à deux heures et demie, sans faute. J'aurai un ami, un de vos admirateurs. A.imez-vous le thé ? Nous en faisons d'excellent... Oh 1 ne craignez rien ! Des deux côtés la discrétion est de rigueur. Mon ami a une famille, une situation ; il ne tient pas à ce qu'on sache qu'il joue encore à saute-mouton... Ahl ah !... Eh bien ! j'ai là, dans le secrétaire, ce qu'il faut. Vous me signerez sept billets de cent francs. Et quand vous aurez fait la connaissance de mes amis, je vous remettrai, après chacune de vos visites, l'un des billets. Vous me ferez donc le plaisir d'assister sept fois à mes petits thés... C'est convenu? Voici un vrai billet de banque de vingt- cinq louis. Je vous enverrai demain les éponges et la dentelle... A jeudi, deux heures et demie. Au revoir. Prenez garde à vos pieds... l'herbe mouille dans le jardin... »
Clarisse n'osa point protester contre le nombre de services exigés en échange des vingt-cinq louis. Cette femme brune, sèche, en robe grise, ne laissait ni répondre, ni soupirer. Elle semblait si ccr-
L'A.NNÉE de CLARISSE 159
taine de la valeur de ses ofFres I Devant elle, l'actrice ne put que prendre l'allure muette d'une personne dégoûtée de tenir obligatoirement une conversation pareille.
« Faites vite ! » avait-elle prié, comme au théâtre, lors des dialogues entre usuriers et gentilshommes, dès que madame Sire avait entrepris la rédaction des billets.
La semaine suivante, Ophélie triompha dans Hamlet. Vers la fin de la scène oii elle distribue des fleurs symboliques au roi, à Laërtes, à la reine, ses intonations, ses gestes complétèrent si tragiquement les paroles de folie qu'elle apparut comme l'idée lumineuse du drame, en révélation.
Blanchie d'un costume pareil à celui des premières communiantes, et rappelant ainsi, pour les spectateurs, ce que les vierges comportent de candide, de naïf, de puéril, coiffée d'une perruque à boucles blondes, à boucles anglaises frôlant les joues, Clarisse élevait doucement une jambe.
Les mains aux hanches, elle imitait le geste des Tanagréennes pour, contre sa nudité gracieuse, coller les plis de la niousseline.
Au milieu des boucles blondes, la bouche, sur le menton tendu de l'actrice, devenait celle d'un masque d'ironie experte en tous vices. Elle y ajoutait le contraste de son corps enfantin qu'elle balançait, sur un pas de danse, en allant de Stéphanie, si mince dans le vaste trône, à Blignières, roi, dont la traîtrise sceptique se souriait, à Laërtea raisonneur. Réellement à celui-ci, elle remit, avec le romarin, emblème du souvenir présenté pai sa parole, l'apparence, présentée par son geste
et sa danse, d'une vie hagarde mirant l'hésitation d'Hamlet indécis entre le besoin d'agir et la peur d'agir. Elle offrit au roi non seulement du fenouil, emblème de flatterie, mais l'esclavage même de sa pose tendant au caprice du souverain, son corps, la promesse obscène du rire, les fruits libres de sa gorge ; elle lui offrit, non seulement des colombines, afin de rappeler le délaissement du prédécesseur assassiné, mais aussi la cruauté barbare d'une moquerie pour le vaincu. Ainsi, elle parut la complice du meurtre, et l'évoqua.
A ce moment, le public entier de la salle comprit son intelligence. Clarisse écouta le murmure d'approbation bruire depuis les loges jusque son oreille. Toute l'âme de la pièce, elle la mimait, dans sa folie savante.
Eau et miroir, âme glauque d'Hamlet, elle épanchait le son aqueux de sa voix, comme si elle eût été onde réelle écoulée à travers l'âme du roi, pour entraîner l'immondice, et la montrer ensuite selon laclaire vérité. Elle le fitvoir ni ténébreux, ni abîmé par le remords, ni possédé d'un délire de sang, mais farceur, aigrefin, content de l'évidente maîtrise qui lui avait valu la femme, le trône et la vie du défunt.
Blignières, alors, se roidit, semblant épouvanté par l'image exacte de soi, cette petite créature obscène, moqueuse. Elle haussait les épaules. Elle déclarait, par sa danse reprise, qu'il n'est ni Bien, ni Mal, que l'on ne sait pas, qu'il suffît, après tout, d'obtenir le triomphe de son vœu.
Vogt lança le premier applaudissement, que des « chut » blâmèrent aussitôt; car l'on voulait
entendre Ophélie qui s'avança vers la reine si menue dans le vaste trône de pierre fausse.
« L'armateur, première fleur pour mon bouquet d'âmes, pensa Clarisse. Ah ! c'est l'esprit de l'assassin. Il s'est reconnu au miroir de mes gestes. »
Mais déjà elle approchait de Stéphanie, trop petite pour la hauteur du trône et dont les pieds restèrent ballants, dont les yeux d'épouvante regardèrent fixement la fillette folle, cependant que ses mains de reine, ses mains chargées de joyaux en étincelles demeuraient croisées au creux de sa robe, entre les jambes.
« Voilà de la rue pour vous... » dit Ophélie;... et elle leva un doigt de la mairi ne tenant pas la verdure. C'était l'herbe mauvaise, l'aphrodisiaque dont le suc rend l'âme bestiale, la plante aussi du chagrin. Successivement Ophélie la portait à ses seins, et ses paupières battirent comme dans l'attente de la suprême volupté, à ses' yeux, et elle prit l'attitude de la pleureuse... « Et en voici un peupour moi... » Elle fixait un brindans sa guimpe, puis regardait la reine, le roi, les deux meurtriers, en feignant une joie de moquerie, en tortillant son torse de fillette sur ses hanches de femme, en joignant les mains avec la confusion d'une écolière qui a surpris des choses de luxure, pour, à la fois, rire, rougir, cacher dans ses bras le visage honteux. Clarisse cacha dans ses bras la pudeur de son visage. Fillette menue, toute droite en sa robe qui ne dépassait pas les chevilles, elle demeura, les boucles éparses sur ses coudes ou s'était enfouie la tête.
Au silence d'une longue minute, le public demeura lui-même muet, sans geste. Clarisse sut qu'elle le tenait plongé dans son chagrin d'enfant, dans son chagrin de folle. Pas un frisson, pas un murmure ne rida la stupeur du silence étendu sur cette salle de quinze cents âmes.
La folle restait devant la petite reine triste au miheu du vaste trône, du roi Blignières dont le visage mêlait habilement l'indulgence feinte à la consternation.
Ophélie laissa retomber ses bras au long de ses hanches. Elle émut les quinze cents visages orientés vers elle, par l'apparence douloureuse de sa face.
Elle contempla le couple royal. Elle avait pu construire une moue de sa bouche dont les commissures s'abaissèrent, un geste affreux de ses yeux dont les paupières se mirent à battre comme si un trop brutal éclat de lumière, de vérité et d'évidence venait les éblouir. Elle savait son profil parfois tragique, à cause du nez de statue grecque, des vastes arcades sourcilières. Sans mouvoir le corps, elle indiquait alternativement d'un doigt fou les cœurs criminels, les cœurs où la fatalité avait fleuri, les cœurs ayant voué à la mort le père d'Hamlet, à la folie le prince, et par suite au désastre de l'amour, elle, et par suite à la mort aussi, Polonius, son père.
Elle se détourna d'eux, elle modula dans un sanglot :
Sa barbe était blanche comme neige, Toute blonde était sa tête.
Il est parti, il est parti.
Et nous perdons nos cris...
Tant elle parut brisée par l'essor de ce destin mortel, si déchirée fut sa voix hurlant soudain :
« Nous perdons nos cris... »
Que, cette fois, après le frémissement général d'un murmure, les bravos firent explosion...
Elle avait touché l'âme de tous, l'âme humaine qui perd ses pauvres cris à pleurer contre la ruine, la misère, la trahison, la faim.
Comme les bravos ne cessaient pas, Clarisse leva les yeux, et vit, debout dans sa loge, la princesse Vogol qui manifestait ses larmes, agitant ses bras où pendait un ridicule de satin jaune aux armes moscovites et grimaçant sous deux pleurs coulés au long du vieux visage de harem jusque le carmin des lèvres. Derrière elle la Valkyrie, la grande mademoiselle Vandal, heurta l'une à l'autre ses fortes mains gantées de mauve, par dessus la tête gélatineuse de madame Thilorier, allongeant hors la loge la maigreur de ses bras sortis de la pèlerine.
Pour l'actrice, la salle rouge lui parut telle que son cœur, son propre cœur intérieur où se levait toute la peine, où battait toute la peine. Elles perdaient aussi leurs cris, les apôtres du féminisme; et Nérisse en uniforme, un peu pâle, avait perdu, près d'elle, son cri d'orgueil ; et le ménage de Senci applaudissait à la conscience de perdre ses cris d'ambition haineuse.
D'une autre loge, madame de Cavanon, penchée, joignit ses mains minuscules, et considéra uniquement son époux vieilli tout à coup de vingt années, creusé de cent rides. Il gardait la bouche ouverte dans sa barbe florentine, ébahi vers une Ophélie
nouvelle, une autre que celle dont avait frémi sa douleur.
« Oh! quelle impression je lui donne! se dit Ckrisse. Le voici tout à coup vieillard! vieillard., aux yeux ternes... Vieillard! A-t-il aimé xMaria Pia! »
Madame Gresloup envoyait, avec madame Desboves, de légers bravos gracieux et des rires protecteurs. Plus loin, M. Lyrisse, dépassant du torse en smoking la tète de sa femme, bouquet blanc flétri, se démenait afin que Clarisse remarquât sa migraine évidente aux sourcils blonds rapprochés.
« Et une fleur encore pour mon bouquet d'âmes ! pensa Clarisse cueillant d'un sourire cette approbation... Oui, oui, docteur, merci pour votre bravo ! Votre âme aussi je la cueille et celle de votre femme! Eh oui! tous deux, vous perdez vos cris, vos cris d'amour contre la fatalité qui ne joint pas, avec vos bouches, vos espérances d'un bonheur impossible. Oh! je cueille aussi l'âme de la sainte Vierge, de madame Humphry, avec celle de l'armateur (cent louis... mon cher monsieur ! et quand il vous plaira, roi d'Assur!) Vous ne perdrez pas vos cris, vous! Oui. mesdemoiselles Vogt, merci. A moi de vous sourire, maintenant. C'est tout. J'ai mon bouquet! Oui! militaires, amis de Paul, oui, lieutenants et capitaines, merci, vous êtes les belles herbes fraîches de mon bouquet; et toi, grosse Bourtienne en gaze rouge, je te mettrai comme une rose panachée près du tournesol qu'est madame Lyrisse. Merci, ma bonne Karst, et vous aussi, Lavaur. Assez, assezde battoirs... Je vais pleurer...
si VOUS continuez, mes enfants... Ce serait bête. Allons, merci... merci... Je vais revenir au rideau avec Blignières et Stéphanie... Là, là, laissez-moi partir... Bonsoir. Je vous aime, là... là... Si je pouvais, je coucherais avec vous tous... là... là... »
Et s'inclinant à droite, à gauche, vers le parterre fleuri de têtes, vers les loges où se dressaient les plastrons lumineux des chemises d'hommes, jetant un sourire ici, un sourire là, elle se reculait, elle gagnait le fond dans un état extraordinaire de moiteur, d'hallucination.
La salle écarlate, pleine du roulement final des bravos, lui sembla une vision tout irréelle, séparée d'elle par les cinquante feux électriques de la rampe qui mettait un voile roux devant les zones de visages.
Ce chavira dans sa tête trop légère, soudain glacée par le vent froid des coulisses engouffré jusque ses oreilles oii tinta davantage l'écho des applaudissernents.
— Vite, vite à votre loge, Gabry!
— A votre loge, mademoiselle, vous êtes en sueur...
Parmi les ailes de son macferlane, le régisseur, en chapeau haute forme, lui jetait un châle sur les épaules, et Roussel, tout blême, fixant de l'index son lorgnon, l'emmaillottait lui-même, la saisissait à la taille, la portait presque jusque le petit sofa ménagé au bout de la loge en corridor, sous la fenêtre.
— Voilà... voilà!... répétait le bureaucrate. On va monter du punch chaud... Je ne vous dis rien... C'était beau.. Ah 1 les avoir conquis, les brutes, les
avoir conquis!... comme ça, avec ça... Mademoiselle Gabryll Avec ça!
Il s'assit sur la petite chaise, de/ant la planche à toilette, sans voir qu'il plongeait dans une serviette à fards la manche de sa redingote.
— Alors, ça y était? demanda Clarisse, dans le besoin qu'on lui répétât la certitude du triomphe...
Elle se seutit étranglée. Tout se rompit dans sa gorge, éclata d'un sanglot ; secouée, en larmes, elle se vautra parmi les oripeaux du petit sofa... tandis que Roussel lui tapait le dos... invectivait l'habilleuse, le garçon de buffet accouru. Dans .les cintres retentissait la décharge d'artillerie annonçant à Elseneur la mort d'Hamlet et le triomphe de Fortimbras, prince de Norvège.
Entre les odeurs dues à l'essence, à la naphtaline, à la benzine, Clarisse, active, blanchit cinq paires de gants.
Dans la petite cuisine, la bonne chante une romance agaçante, gratte les fonds de casserole avec une pierre spéciale. Du soleil et de la pluie se succèdent aux fenêtres. Tantôt le cabinet de toilette luit, tantôt il se remplit d'ombre malgré sa tapisserie vert d'eau et la frise anglaise oîi l'oiseau bleu se raconte à la fenêtre de la princesse, selon les dessins de Walter Grane.
Sur une allonge de table étendue aux dossiers de
deux chaises, les petites mains mortes sont étalées, les doigts tendus. Armée d'un tampon, Clarisse frotte les souillures. Elle s'échauffe... Elle a soif..., elle se promet, le gant fini, un plein verre de centaurée.
Après l'émotion de la veille, ce lui rafraîchira le sang. Elle redoute l'amertume de la boisson, cependant la désire. Le pot de faïence se dresse au coin de la cheminée contre la ligne de brosses en ivoire, de démêloirs d'écaillé, de tire-boutons et de limes à ongles, proprement étalés sur une serviette-éponge. Tout cela brille, fourbi par le minutieux travail de Clarisse, occupée ainsi depuis le matin.
« Bon! encore le jour qui baisse... au moment juste 011 je détache les coutures. C'est fait exprès. Sale temps ! Et puis je finis par prendre la migraine au milieu de ces odeurs. Si je laissais là tout? Si je partais en promenade... Non, il faut en finir, tout de même. J'aurais pu aussi bien confier à la teinturerie les cinq paires.
» C'est drôle 1 Ça m'amuse de m'apparaître à moi-même comme une petite femme très simple, très convenable, économe, et qui nettoie ses gants, par ces procédés beaux, mais extravagants, qui font la gloire des chimistes \... comme disait Théodore de Banville... Et pourtant, demainjeudi, j'irai chez la mère Sire rechercher l'un de mes billets. Ça sera un conseiller de cour à favoris, avec les yeux pleins d'eau... Je te vois d'ici, bonne têtel... lu ne t'embêteras pas... va, mon vieux I Je dois être une fameuse affaire... Rien, depuis Paul de Nérissel... Rien... S'il se montre un peu à la hauteur.
le mon-sieur... Comme ça tient, la crasse!.. . Voilà une paire, je ne l'ai pas mise quatre fois. Aïe donc, là ! Tu t'en iras bien, cochonnerie I Ça donne chaud. Encore un peu là, ma Clarisse, un peu... De l'huile de poignet ! On est sage comme tout. On nettoie ses gants soi-même pour économiser deux francs soixante-quinze. Je ne veux pas y aller tout le temps chez la bonne femme, et dans le chalet suisse, encore ! On risque d'être rencontrée. Heureusement Roussel va tenir à moi, maintenant, après le succès d'hier. Quelle veine I Qu'est-ce qui leur a pris ?
» Car il ne faut pas se monter de bateau. Il n'y en a pas dix qui ont saisi l'art. Au fond, avec mon costume de première communiante, les choses roides que chante Ophélie, je leur ai fait l'effet d'une enfant salope et mineure. Ils ont effleuré la cour d'assises en imagination. Mais les femmes aussi acclamaient, et madame Lyrisse, donc ! Dommage, qu'elle ait Pair si dédaigneux. On se sent trop inférieure vis-à-vis d'elle. Je lui dirais des sottises. C'est le même caractère que Paul. De l'orgueil!... Ah ! voilà... le gant est tout blanc. . tout blanc... tout blanc en hauteur... tout blanc en largeur; tout blanc entre les doigts!... Ma vieille Clarisse, tu peux t'offrir un verre de centaurée ! »
Elle l'avala d'un trait, ferma les yeux, crispa son nez, pour l'amertume. Ensuite elle alla jusque la corbeille où Love ronflait :
(( Dormez, mademoiselle, vous pouvez dormir, petite fille. Oui... Ta petite maman va pendre tes gants pour qu'ils sèchent, et après on jouera ensemble, on prendra le thé ensemble. Hein,
Cocol Tu ronfles? ma fille... eh bien ! ronfle! » Clarisse commença l'opération du séchage.
Montée sur une chaise, elle attacha une ficelle au coin gauche de la longue glace horizontale dominant le marbre rouge de sa toilette. Sur le mur d'en face, elle fixa l'extrémité au clou de cuivre qui maintenait suspendu le tub de nickel fourbi. Ainsi la corde traversait dans sa longueur le cabinet, parallèlement à la baignoire, toujours inutile, à cause des quantités d'eau chaude qu'il eut fallu. Transportant de place en place sa chaise de bambou, la ménagère attacha les gants, isolés par des distances, le long de la corde. Et, de ce piédestal, elle se vit dans la glace, elle s'adora, très gentille, elle vanta son peignoir bleu à grosses guipures blanches; elle se ravit de sa bonne mine, de sa tète ébourifl'ée un peu, pas trop laide malgré les cheveux roulés autour des bigoudis, sur le front, à la nuque.
« J'ai l'air de la belle teinturière aux images du xvni® siècle », se dit-elle. Du haut de la chaise, elle esquissa un menuet, en s'ofTrant des sourires. Intéressée, Love sortit de ses couvertures un museau frileux. Entre elles alors, la conversalion se prolongea. Clarisse sauta sur le tapis, s'accroupit. La petite bêle se dressa sur ses pattes, afin d'avoir la langue à la hauteur du visage humain. Elles s'embrassèrent, tendrement.
Les flacons de benzine rebouchés, Clarisse ouvrit les fenêtres afin que l'air chassât les odeurs. Puis, on veine de travail, elle entreprit de coudre une dentelle à la soie rose d'un dessous. Des heures
s'écoulèrent. Le rayon de soleil tourna sur le linoléum du parquet.
Elle aima cette pièce triangulaire au bout de l'appartement, et protégée, lui semblait-il, par la chambre à coucher, par la salle japonaise, loin de la bonne aussi. Avec son verre de centaurée, tisane bonne pour le sang, une brochure dramatique ou une copie de rôle, elle s'habituait à passer là des jours. Elle cousait six points, elle lisait deux phrases, elle demandait à Love l'heure ou des nouvelles de son état moral. Par un battement de queue, Love répondait.
Dehors, la trompette du tramway et la voix de la bourrasque luttaient de vigueur. Les feuillages du square désert se courbaient et se redressaient au souffle de la bise. Souvent parvenait l'énorme plainte de la mer. Clarisse imaginait alors le trépas des marins, et l'ennui prochain de se rendre devant la comité de madame Gresloup, en vue des répétitions à l'œil, de la représentation à l'œil, devenue, pour la fête de charité, l'attrait le meilleur.
A plusieurs reprises, elle s'étonna d'entendre sa parole exprimer tout haut sa contrariété. Vers le soir, il vint une lettre confirmant, pour le lendemain matin, une convocation antérieure dans le jardin des « Mouettes ».
« Bon ! et l'après-midi il faut que j'aille chez la nicre Sire... Une drôle de journée! »
Clarisse dîna de méchante humeur. Le soir, dans le Roi s'ainuse, elle fut mauvaise.
Mais une nuit de son fort sommeillui remit l'esprit en fraîcheui
Au comité où la transporta la voiture desLyrisse, elle trouva mesdames Desboves et Gresloup qui déjà discutaient avec mademoiselles Karst la composition de l'orchestre pour accompagner VOrphée, de Gliick.
Cela se passait, non dans la maison même des « Mouettes », mais dans une orangerie élevée au bout des pelouses, sur un petit promontoire dominant la mer, loin du logis. Clarisse comprit bien ce que signifiait ce choix du lieu destiné à recevoir les artistes. Elle en ressentit un peu de froissement.
Le rempart d'une grande table protégeait ces dames contre l'approche de mademoiselle Karst, qui s'efforçait de leur faire comprendre l'impossibilité, pour elle, de chanter sans orchestre. Madame Desboves voulait qu'on se contentât de violons. Elle manifesta d'ailleurs une admirable Ignorance musicale, et parut très fière de ne rien savoir.
— J'avoue ne connaître que la musique d'église, moi. Elle me suffit.
— Bach ? Palestrina ? demanda mademoiselle Karst.
— Oh I je ne m'inquiète pas des noms d'ouvriers...
Mademoiselle Karst voulut déclamer en faveui de l'art, mais madame Desboves ne le permit point. Quant à la tante Gresloup, elle avait chaud. La sueur brillait sur son visage rouge. Elle se leva, et fut ouvrir les fenêtres ; puis se promena en s'éventant, en retroussant ses manches sur ses beaux poignets. Elle ne suivit pas la discussion, mais
alla sans cesse jusqu'à un verre rempli de glaco en morceaux, et se rafraîchit la bouche.
Clarisse s'amusa de leur apprendre le refus d'Hervisse. Il ne jouerait pas gratis Hamlet, pas plus que Blignières, ni Stéphanie même. Il faudrait que la dame au visage d'homme et les autres payassent. Mademoiselle Vandal, entrée, se précipita sur les mains de Clarisse, qu'elle combla d'éloges pour la figure d'Ophélie... Madame Desboves interrompit l'effusion :
— Il paraît que nous n'aurons pas d'orchestre.
Elle exposa les motifs. Mademoiselle Karst répliqua par une démonstration de la pauvreté des musiciens.
— Eh bien! dit madame Desboves, nous prierons la Société philharmonique de venir à notre secours. Ce sont des personnes très obligeantes. M. l'abbé de Saint-Pierre m'a promis leur concours... désintéressé... Pour qui a la foi, les choses d'argent....
— Moi, moi... chanter avec l'accompagnement d'une fanfare ! Moi ! cria mademoiselle Karst. Non, madame, non I
Mademoiselle Vandal riait; Clarisse aussi...
En robe Empire, pareille à une grande chemise grise, mademoiselle Karst, toute pâle sous ses bandeaux noirs, voltigeait à travers l'orangerie, les bras en ailes.
— Faire chanter mademoiselle au son d'une fanfare, dit la tante Greslonp, ce ne serait pa? la perfection... Quelle chaleur !
— Pour moi, je déclare, reprit madame Desboves, que je ne vois pas pourquoi la Société philharmonique, composée de personnes habituées à la
musique puisqu'elles accompagnaient autrefois les processions...
— Mais non, madame, c'est impossible, dit mademoiselle Vandal.
— Alors, que le Ligue féministe paye les sommes exorbitantes réclamées par l'orchestre, si cela lui plaît... Pour moi, je déclare...
De la route il arriva un tumulte de grelots et de galopades. Latroïka de la princesse Vogol s'avançait. On convint de l'attendre avant de finir la discussion. La Valkyrie entourait Clarisse de sa sympathie.
— Quel plaisir, quel plaisir d'art vous nous avez donné, mademoiselle!... Vous n'imaginez pas combien je vous ai chérie. Le docteur Stival prétend que vous étiez la folie même avec tous ses caractères les plus précis, les moins discutables.
— J'ai étudié quelques livres... et le docteur m'a montré ses folles.
— Mademoiselle, vraiment, c'était admirable, dit la tante Gresloup. Je vous trouve bien plus originale que Maria Pia... C'est une Ophéhe nouvelle, une Ophélie frêle, une pauvre ardente brisée par le destin.. Mon neveu, M. de Cavanon, qui a beaucoup connu Maria Pia, reste encore étonné de cette révélation. Et M. Lyrisse doncl... Ils vous demanderont sans doute de poser en costume d'Ophélie devant l'objectif. Ils veulent conserver un souvenir... Mon Dieu, quelle chaleur!...
La princesse Vogol en ouragan, la veste ouverte sur une chemise en surah noir, où tremblaient des amas de chair, pénétra dans l'orangerie; et aussitôt, de même, encombra Clarisse de ses
(■-ompliments à la cosaque. Son fils fut assis par madame Desboves sur une chaise, en un coin.
— J'ai amené madame Thilorier dans la chose, dans la troïka. Elle est restée dans le parc, donc... Je l'aime, moi, cette femme. On ne la comprend pas ici. C'est un cœur, un cœur... Chez nous, en llussie, il y en a comme ça. Voilà donc.
Et elle se retourna vers la porte, appela.
Péniblement, sous une ombrelle de toile blanche, la bossue, par la sente, se hâtait en pèlerine d'alpaga gris. A ses mains osseuses des mitaines de soie brune ne cachaient pas le réseau de grosses veines maladives.
— Gomme il fait chaud, madame I lui cria la tante Gresloup. Il y a de l'eau glacée, des citrons, du thé froid.
— Eh bien! mon petit ami, demandait au jeune prince Vogol madame Desboves, en écartant les crêpes de sa figure, allez-vous au catéchisme?... Non?.. Et à confesse?.. Non... Vous avez bien sept ans.
— J'ai huit ans et demi, répondit le pâle garçon dont les jambes nerveusement liées au pied de la chaise s'efforçaient d'en détruire le vernis au moyen des talons.
Il ne détourna point les yeux de terre.
— Va-t-il à confesse, princesse? demanda madame Desboves, se redressant, plus sévère, dans ses crêpes, et haussant sa tête sous le diadème de jais.
— A confesse?... Et pourquoi, je vous prie?... Moi, je déteste ça... Pourquoi raconter tout à des inconnus?... HeinI je vous demandel...
— Pauvre petit prince I sanglota madame Dcsboves... et elle mit un doigt sur le front sale de l'enfant. 11 ne connaîtra pas le bonheur d'aimer Dieu.
— La vortu, c'est la bonté. Elle suffît, proclama mademoiselle Karst.
La princesse s'esclaffa; cependant la tante Gresloup laissa les militantes discuter les problèmes do la religion pour se joindre à celles qui formaient, autour de madame Thilorier, un cercle.
— Mademoiselle Clarisse Gabry... Voulez-vous venir? Je disais donc, pour nous qui sommes raisonnables, ceci: Il faut avant tout réaliser une fête de charité très belle. Il le faut, si l'on tient à créer dans la région un mouvement de pitié en faveur de ces pauvres femmes. Mon neveu, M. de Gavanon, qui s'occupe beaucoup de questions sociales... Nous avons même fondé un phalanstère, dans les Vosges. Inutile de vous dire que ça nous a ruinés en partie sans satisfaire les pauvres...
— Gomment cela? fit madame Thilorier Aussitôt la conversation s'égara. Madame Gres-
loup conta les malheurs du phalanstère, une grève, et décrivit les ateliers, les hôpitaux, les machines, les réfectoires ; puis soutint avoir installé cela afin de distraire d'une passion malheureuse son neveu élevé par elle; car son mari l'ayant abandonnée jadis en faveur d'une... enfin, cet enfant... Mon Dieu, il allait sur les trente-quatre ans... Ahl le temps! Mais elle l'avait marié avec mademoiselle Gassenat, une parente des de Nérisse, qui sont eux- mêmes alliés aux Senci... Clarisse n'écouta plus. Cette fuite perpétuelle des
idées lassait infiniment. Elle ne songea qu'à ce neveu, M. de Cavanon. L'avait-elle vraiment séduit, après Maria Pia, en animant à son tour l'apparence d'Ophélie? De toute âme, elle désira qu'il la voulût, elle désira subir les fantaisies de sa luxure et lui cueillir au cœur l'aveu de la juger supérieure, en ce rôle, à la tragédienne illustre. Comment le saisir? Elle imagina des moyens.
Du roman rapide la voix de mademoiselle Vandal vint distraire. La professeur déploya un long papier, et lut un état des dépenses probables, tout un devis de la fête. A l'article « Orchestre », madame Desboves s'insurgea de nouveau, proposant l'aide de la Société philharmonique, aide gratuite. On murmura. Mademoiselle Karst voulut quitter l'Orangerie. La princesse Vogol mouchait son fils. Très dignement, madame Thilorier offrit de payer cette partie de la représentation, sur sa propre fortune.
— Je veux, pour le succès d'une œuvre à laquelle je me dévoue entièrement, que le malheur des veuves basques suscite une émotion partout... Et, il faut bien le dire, l'infortune des pauvres gens n'intéresse le monde que si l'on danse et si l'on chante autour. La Ligue féministe, section du Languedoc, s'inscrit pour deux mille francs, dont je garantis l'apport...
La gélatine de son visage devint rose, et des larmes ruisselèrent soudain le long de ses joues tristes. La princesse Vogol la saisit dans ses bras, cria des mots russes. Toute vexée, la Marie Stuart haussa les épaules.
« Pourquoi pleure-t-elle ? se demanda Clarisse
regardant la créature difforme dont les mains écartaient la compassion de mademoiselle Karst. Elle accomplit une bonne action, et elle s'émeut de se voir ainsi. Elle se joue la comédie, la vieille dame. Elle est, selon les termes de Blignières, spectatrice de soi-même. Et elle pleure d'admiration au ^ectacle qu'elle se donne en offrant celte somme. G'estdrôle.» Les discussions allaient reprendre sur d'autres points, lorsque, entre les portes de verre poussées, M. Lyrisse glissa, furtif. De dame en dame, blond, sourieur, vêtu d'un complet beige, le cou entouré de soie verte, il fut saluer. Clarisse se piqua d'abord un peu de ce qu'il parut la réserver pour sa dernière effusion; mais, le tour fait, il l'aborda de la sorte :
— Mademoiselle, notre ami le plus célibataire, Dessling-Héricourt, veut nous faire un grand plaisir. Nous lui avons dit notre joie du soir, devant Ophéjie, Cavanon et moi. 11 me charge de vous prier de venir déjeuner, avec nous, chez lui, tout à l'heure...
— Mais, monsieur... C'est que je dois rentrer assez tôt, cet après-midi.
— Vous rentrerez. Mon ami Cavanon et moi désirons surtout obtenir que vous vous laissiez photographier dans le costume d'Ophélie. Une. voiture irait jusque votre maison avec un mot de vous pour la femme de chambre qui remettrait la robe au cocher...
Clarisse hésita. Pourrait-elle les quitter ensuite? Madame Sire l'attendait de bonne heure. Mais elle ne voulut pas risquer de perdre la chance qui la mettrait en rapport de camaraderie avec l'ancien amant de Maria Pia.
— Vous savez. Il me faudra partir très tôt.
— C'est entendu I Je vais obtenir de ces dames la permission de vous prendre, dans un moment.
"T^a froideur de Lyrisse inspira du respect. Il ne parut pas désireux de luxure, lui, ni prêt à croire ses amis en veine de débauche. Il l'invitait commo une femme du monde ; et fort simple pria madame Gresloupdepermettrequ'il emmenât Ophélie devant l'objectif. Les portraits de l'actrice illustreraient le programme de la fête.
Ainsi Clarisse ne ressentit pas le froissement que sa femme lui avait valu.
Hors de l'orangerie, une Victoria stationnait, vis^à-vis de la troïka de la princesse Vogol.
Contemplées par des gamins moqueurs, la barbe du moujik, sa grosse ceinture de cuir sur le cafelan croisé leur procuraient une forte joie. Ils cessèrent de lancer de petits cailloux à ce visage placide lorsque parurent sur la porte Clarisse et son compagnon. Le cocher de Lyrisse, d'après son ordre, les molesta de grands coups de fouet.
Pendant la route jusque 1' « ermitage » habité par Dessling-Héricourt, Lyrisse parla peu. « Nous vous adorons, vraiment, tous... Voyez cette soie tumultueuse de la mer... Et puis, où vont les vagues?... Cette multitude de vagues... Ah! on ne saura point où vont les vagues... »
Elle crut d'abord qu'il se moquait. Bientôt elle s'assura qu'il n'en était rien. Au long de la mer, il ne se désista point, vingt minutes, de considérei la marche et le scintillement des vagues grises. Cela l'inquiétait fort. Il murmura : « Vous pouvez vivre, chaque soir, une autre vie, dans un au-
tre corps, sous des vêtements autres... Vous êtes peintre, en mettant du fard à vos joues ; sculpteur, en adaptant vos formes au costume; musicienne, en modulant votre voix... Vous connaissez la lutte de l'orateur devant un public, et celle du philosophe qui exprime des idées... Et encore votre vie, à vous, votre vie de femme, votre vie de chaque jour... Et vos émotions littéraires... et... tout... 11 faut vous envier I . . . n
Sincère, Clarisse lui répondit qu'en effet elle se croyait heureuse.
— Heureuse I Vrai?...
— Oui. Je me sens, par le fait, heureuse...
— Vous n'avez pas de douleurs?
■— Un peu de migraines, de temps en temps.
— Non : des douleurs morales ?
— Non.
— Des douleurs d'ambition?
— Je suis contente. Je voudrais que tout continuât comme à présent.
— La crainte de l'avenir?
— Non. Je possède une petite rente. Quand le théâtre ne voudra plus de moi, j'irai vivre dans un village, au bord delà mer, là où il fera chaud, en Tunisie, avec des livres. Je dormirai au soleil.
— Heureuse?... Vous n'aimez personne.
— J'aime tout le monde.
— L'argent?
— La gêne ne me préoccupe qu'à la minute désagréable. Je n'y pense ni avant ni après.
— Le désir des voyages ?
— A quoi bon ?... Je ne crois pas à des spectacles vraiment nouveaux. Dans toutes les villes où
j'arrive, j'ai trop lu de choses sur elles pour gagner de la surprise. Les tableaux qu'on vient voir de loin, comme ceux d'Italie, vous déçoivent après leur gloire.
— Heureuse ! vraiment heureuse !... Et la souffrance d'autrui? Le mal du peuple?...
— Je ne crois pas qu'il souffre plus que nous. Il n'a pas nos besoins. Son bonheur, c'est de rire bêtement, un peu ivre, et le ventre plein de nourritures grossières. Il l'a souvent. Ou bien encore il se moqu '. du faible; il se complaît à la méchanceté. On rit dans tous les cabarels. Et puis, souffrir de la douleur des autres! Oserait-on manger une côtelette pour laquelle on tua des moutons ?... Oserait-on marcher à terre oi^i l'on écrase tant de bêtes invisibles?... oserait-on respirer l'air plein d'animalcules que détruit notre aspiration ?
— C'est vrai. Je vous admire... Je vous admire, et vous personnifiez le désespoir d'Ophélie; cependant, avec le sens de toute la déception humaine...
— C'est du théâtre, cela...
— Oui, peut-être... du théâtre I
— Certainement. Je vous reconnais, monsieur. Je vous ai rencontré en d'autres hommes. Vous souffrez pour vous regarder souffrir, et vous admirer souffrant, et vous plaindre vous-même, et vous dorloter l'âme. Vous vous jouez. la comédie... Du théâtre! Du théâtre !... Je suis de la partie, moi. Celui qui souffre réellement se tue ou tue. Haralet ne souffre pas réellement ; mais Ophélie, plus passive, souffre de croire qu'il souffre; et elle se noie. Al fez! il n'y a pas une chose importante sous le soleil. Celui qui souffre est fou, malade, délirant,
et dans son délire il détruit lui ou un autre, son miroir. C'est l'enfant qui brise la glace parce qu'il se trouve hideux de pleurer devant.
— Oui, mais où va la mer.
— Qu'importe ?
— Ça nous importe, et voilà pourquoi nous souffrons.
— Laissez, laissez donc aller la mer !... Nous sommes de trop petits poissons.
— Mais grandir!
— A quoi bon ? On rencontrerait des mers plus grandes aussi; et la représentation recommencerait.
Elle éclata de rire:
— Allons, monsieur I il faut jouer: Relâche!
Il la regardait de sa face lunaire enclose, comme d'une résille, par mille rides extrêmement fines. Pour éponger son front, il retira son chapeau de paille, et elle vit qu'il tremblait, qu'à, ses gants de larges taches de sueur allaient noircir.
Ils ne parlèrent plus. Le mouvement gris de la mer et l'or fluide des ajoncs se heurtaient à l'infini. Clarisse médita sur la sottise de l'amour. L'épouse avait détruit, en le trompant, l'énergie vitale de cet homme, dédaigneux au point d'accepter tout, sans voir, sans savoir, sans prévoir. Il était, avec une intelligence complète et un corps élégant, une loque, un haillon d'idées.
La roide silhouette du cocher assis sur le siège inclina subitement à gauche. Les pas du cheval plongèrent et s'assourdirent dans un chemin sablonneux. Les épines des haies écorchèrent le cui de la capote. Une forte saveur de gomme Imprégna
]'air. Des branches de pins caressèrent l'aigrette au chapeau du cocher. Des cahots secouèrent. Tout s'assombrit dans la sévérité des verdures coniques; le mur blanc d'une petite maison, couverte en tuiles roses, transparut.
Clarisse vit tout de suite Dessling-Héricourt, sou visage sans gaieté ni tristesse. Il l'accueillit d'un sourire muet. Elle chercha Gavanon, ne l'aperçut pas.
L'ermitage se composait de deux vastes salles basses et fraîches, que séparait un couloir. Derrière la porte en vitres, au bout, les lilas d'un petit lardin se mariaient aux rouges capucines grimpant le long des tuteurs.
Partout une couche de sable blanc recouvrait le carrelage probable du plancher. Mais les hautes plinthes de bois ciré montant à hauteur d'épaules, le lait de chaux immaculé des murs, les plafonds recouverts de vélin cramoisi habillaient d'une apparence très bizarre le lieu. Ils se trouvèrent dans l'une des pièces, sorte de salon meublé d'un divan sombre, de rockings-chairs, de livres disparates alignés sur des rayons de bois. Toute vitrée comme une fenêtre, la porte à deux battants offrait la vue de sa pareille, close, en face, sur l'autre pièce, sur une table quadrangulaire couverte de fleurs et de mets froids, fruits, volailles, rosbifs hors-d'œuvre.
Dessling fut d'abord suffisamment aimable. Il rappela la représentation d'IIermione dans le jardin des Mouettes. Elle le devinait hostile. Il avait le dos fort, les jambes minces dans des bas écossais jusqu'à la culotte de cycliste, une chemise de
soie écrue nouée par une cravate blanche. Il ouvrit des carions et montra d'innombrables épreuves photographiques où la mer paraissait dans ses jaillissements d'apothéose, dans sa tenue lisse et lumineuse des jours de calme.
— C'est notre passion, dit Lyrisse. Nous cherchons à saisir le mouvement, la divinité du mouvement pur sous toutes les formes. Voyez ces épreuves comparatives entre la danse des quatre demoiselles Vogt et le saut de cette vague.
Il y a parenté... n'est-ce pas, mademoiselle?
— Evidence de parenté, reprit Dessling,
— Et cette course de cycliste, cette course oblique au sol, cet effort ramassé du corps humain. Comparez aux images de ce vol de mouette.
— Peu de différence.
— Mademoiselle est heureuse, Dessling, laissa tomber dans le silence la voix de Lyrisse
— Sincèrement heureuse ?
L'homme à courte barbe, à moustache coupée le long des fortes lèvres, releva son crâne tondu pour mieux voir Clarisse ; et sa bouche se phssa par un vague sourire qui doutait.
Clarisse recommença, pour lui, une démonstration du bonheur. En aucun temps de sa vie, elle n'avait réellement souffert, parce que sa vanité n'avait jamais attendu des autres la satisfaction.
Travailleuse et jouisseuse, elle ne tentait pas de fondre la mentalité ou les convoitises qui en dérivent avec la réalité, incapable de correspondre... De celle-ci elle prenait les seules sensations immédiates.
— Sauf au théâtre, ajouta-t-elle, malicieusement ; parce que, là, c'est l'empire du faux et du mensonge avérés.
Les nuages s'accumulèrent. De l'ombre bleuâtre alourdit toutes les nuances ; et un reflet cramoisi tomba du plafond sur les parties saillantes des visages, sur le sable du parquet.
— Alors vous contenez du bonheur, mademoiselle ?
Tous deux restaient debout devant elle assise loin, dans le balancement doux durocking. Elle les contempla, l'unsvelte, lunaire et triste Pierrot, l'autre blême et carré, kobold las de remuer les trésors de la terre sans y découvrir la perle unique.
Ils lui seml lèrenl pareils àces plantes desséchées que les explorateurs rapportent. On songe à leur éclat sous des £obils exorbitants, à la magnificence des papillons qu'elles nourrirent, des insectes qu'elles recelèrent au creux de leurs corolles, des oiseaux dont les ailes joaillières éclipsaient parfois la splendeur des pétales. La main du sort les comprima entre les feuilles d'un herbier. Ces plantes ne sont plus que les ternes évocatrices d'un moment de leur vie.
— Nous avons ausculté le cœur dos hommes, dit Lyrisse.
— Le cœur des femmes, dit Dessling.
— Le cœur des foules, dit une troisième voix, ricaneuse.
Cavanon avait ouvert doucement la porte. Il apparut, un peu voûté, en jaquette grise, et son rire pénible ne s'éclipsa point de la barbe florentine. Il avait deux rides fortes sous ses bandeaux.
— Mademoiselle Ophélie... vous ont-ils dit comme je vous admire?
— Oui, souffla Clarisse.
EII3 serrait ses derrts pour ne pas crier sa joie. Aux yeux de Cavanon, il luisait tant de désir, tant de délire !
Il se réunit aux deux autres, et la regardant avec l'allure de plaisanter; ils reprirent :
— Nous avons ausculté le cœur des hommes.
— Le cœur des femmes.
— Le cœur des foules.
— Et maintenant? fit Clarisse, se dressant moqueuse, la jupe pincée par ses doigts, pour une révérence impertinente.
— Maintenant nous auscultons le mouvement de la mer.
— — Le cœur des forces t
— Le cœur de Dieu I
Clarisse ne rit plus. Ils s'amusaient... Leurs trois visages, le lunaire, le blême, le sardonique, dans le reflet cramoisi du jour, s'unirent, joue à joue.
Elle dut se roidir contre une sorte d'épouvante, sous les regards intenses des six yeux, sous les expressions narquoises des trois sourires.
La sueur lui mouilla les seins. Elle perçut l'odeur de ses aisselles. Ils ne lui paraissaient plus qu'un corps à trois têtes; et elle imagina l'angoisse de se livrer en même temps à cette étrange unité triple. Elle craignit et elle désira qu'ils la voulussent ainsi.
Mais ils se séparèrent; ils rirent. Cavanon déclara qu'il ne déjeunerait point. Sa femme souffrirait de le savoir en compagnie d'Ophélie, qui,
186 l'annéi; de Clarisse
déjà, lui avait d(^,robé l'âme par d'autres lèvres et d'autres mains, (f Je lésais, à présent, ce n'élait pas Maria Pia que j'aimais, c'était Ophélie ellemême, oe miroir inconscient du prince Hamlet. Maria Pia la jouait en amante, presque femme. Et comme elle avait tort ! Les obscénités puériles, les petites chansons, la douceur d'enfant qui écoute son frère et son père, tout cela marque bien, dans Shakespeare, l'extrême jeunesse d'Ophélie. Je la connais maintenarit à un autre âge, plus vraie. Je l'aime avec précision. Merci t »
Avec son visage râpeux, et la douleur de son sourire, il la contemplait. Elle lui rit, en désir qu'il lût à ses yeux comme elle consentirait à leur joie.
Lui laissa se clore ses paupières. Les mains en avant, comme pour repousser, par plaisanterie, la tentation, il levait au ciel sa figure, sa barbe florentine, ses bandeaux noirs. Leur silence devint passionné. Elle imagina la splendeur virile du torse étreint dans la jaquette grise, et la science des lèvres blanchies.
Lyrisse et Dessling les regardaient. Ce mutisme des êtres dans la salle fraîche, sombre et cramoisie leur donna le sens que leurs esprits se pénétraient mieux. Une contention de leurs volontés pour rc connaître, se saisir, serra d'angoisse leurs gorge?. (Jn soupir de seconde en seconde déchargeait Icins âmes délicieusement oppressées. Clarisse ne sut quelle force l'étranglait ainsi, ni pourquoi les trois figures vacillèrent soudain dans un brouillard vcrl. Elle ne s'appartint plus. Elle était fort loin de ses mains, de sa robe, de son corps, qu'elle aperçut
comme les apparences d'une personne étrangère. Sa vie, il lui sembla que les trois hommes la pompaient. Bien que la terreur commençât de la glacer, elle s'efforça de garder son sourire. Car rien entre eux ne se passait que de naturel, et d'ordinaire. Cependant elle sentait fuir de soi la vigueur, l'existence; et le pied de la statue se posa sur son crâne douloureux.
Un domestique, apportant la robe d'Ophélie, brisa le mauvais charme.
Ils la quittèrent pour qu'elle se revêtit. Une tenture fut tirée contre la porte de verre. La migraine à la tête, Clarisse se défit de ses robes, de ses ju- { es, de ses linges, pour, toute nue, entrer sous la mousseline de première communiante et dans ses souliers de satin.
Ils l'attendaient au bout du corridor, à l'entrée du petit jardin.
Elle prit la pose de Tanagra, la jambe obliquement levée, les mains aux hanches, le menton en avant, et le rire douloureux parmi les boucles de la perruque blonde.
Lyrisse pâlit ; Cavanon arrêta sur ses tempes le fil de sueur qui coulait. Ce fut une première apparence.
Ensuite, la poitrine pendante dans la mousseline du corsage, le corps courbé, le doigt levé, la face montrant sa denture serrée pour une expressior. obscène et cruelle, elle désigna le crime des adiillè" rcs shakespeariens. Ce fut une seconde apparence
Dans ses coudes mis au visage, le corps droit, elle pleurait toute la hideur humaine, petite éco-
Hère punie, pour avoir eu la curiosité de la vie. Ce fut une troisième apparence.
Tour à tour, elle fut l'enfant confuse de sa mauvaise science, et celle qui assiste, par hasard, à la honte d'un accouplement, et celle qui s'étonne de l'amour fini du prince, et qui s'en navre, et qui s'affole, et qui chante, et qui sanglote, et qui veut la mort.
A son masque de fillette toute la vie passa, toute la tragédie de l'adolescence devant qui se révèle la monstruosité véritable des hommes.
Ce fut un petit bouquet, un bouquet de trois âmes qu'elle cueillit. Trois âmes odorantes.
Lyrisse s'abreuvait d'éther, ayant perçu l'entière émotion de la mime ; Dessling-Héricourt avait la physionomie furieuse, son front bas plissé sur ses sourcils, et ses petits yeux verts pointillés de feu. Cavanon, avec un pénible sourire, la suivit quand elle rentra dans la salle pour reprendre sa robe de ville.
• Elle ne referma point la porte derrière elle. Il fit glisser la tenture sur les anneaux. Et quand deux mains violentes l'eurent saisie, Clarisse haussa ses bras minces jusqu'au cou du nouvel amant et renversa sous les lèvres blanchies sa tête, non sans murmurer de sa voix d'Ophélie la chanson de folle :
Me voici, vierge, à votre fenêtre Pour être votre Valentine.
Il l'étreignit plus' fort. Elle sentait les grands coups de ce cœur contre sa nuque... Elle pensa tout le bonheur qu'elle donnait et ce qu'il revivait
de sa passion magnifique dans la petite chaleur de femme douce.
Il la pénétrait comme le sceau pénètre la cire. Elle se fondait dans cet effort... Rieuse, elle murmurait encore la chanson d'Ophélie :
Par Jésus, par sainte Charité, Ah! secours! ah! fi! quelle honte!
Tous les jeunes gens font ça quand ils en viennent là Par principe, ils sont à blâmer.
Le petit doigt au coin de sa bouche, elle se laissait mourir aux caresses câlines, parfumées, silencieuses ; s'étant détournée, et feignant de ne vouloir point connaître par les yeux ce que son corps voulait accueillir^
Huit jours plus tard; l'orage passé, Clarisse ne se résout pas à sortir de chez Blignières, bien qu'elle se constate indiscrète. Elle désire qu'il l'engage .à déjeuner. Lavaur va, vient. Des senteurs de cuisine passent aux fissures des portes. Rentrer chez soi, malgré la courte distance, paraît terrible, aussi bien que manger seule, devant la bonne. L'après-midi, il va falloir se rendre chez madame Sire. Après une exquise matinée en compagnie de Cavanon, dans l'ermitage de Dessling, huitième rendez-vous. Pas un jour, ils ne manquèrent à l'aube de se rencontrer, à bicyclette, hors la ville, ni de diriger leur promenade vers la petite
maison toujours vide, dans le bois de sapins. Lui quitte sa femme de trop bonne heure pour qu'on imagine la traîtrise. Sans nommer le partenaire, Clarisse dévoile tout à Lavaur qui s'étonnait do Ja croire dépourvue d'amant.
— Très bien! je comprends cette frénésie pour le cycle, Gabry... Je comprends. D'ailleurs la jup-^. courte convient à vos jolies petites jambes.
— Elle doit avoir faim, Lavaur, si elle a pris un double exercice, avant midi. Y aura-t-il assez de bouillabaisse pour elle?
— Oh! oui, je pense, fait Lavaur en se renfrognant. Vous déjeunez avec nous, hein?
— Volontiers, répond Clarisse, ravie. Il faut que je sorte vers trois heures. Si je rentrais chez moi, je n'en aurais plus le courage...
— Alors, retirez vos gants, Gabry.
Et Blignières retombe dans ses calculs qui noircissent les grandes pages, parmi des carrés, des ronds, des signes cabalistiques.
— L'amour! soupire Lavaur. Nous autres nous dorlotons la bouche.
— Et l'astronomie?
Achevé, le plafond de Blignières offrait une apparence complexe du firmament. Chaque planète y montrait l'une des sept couleurs du prisme.
Unis dans la courbe d'un arc-en-ciel, les signes du zodiaque le traversaient. L'astrologue le décrivit avec quelque vanité.
— Ce n'empêche point, dit Clarisse, que si vous m'avez instruite exactement sur le caractère de Paul de Nérisse, vous ne m'avez pas prédit com-
ment finiraient nos relations, ni que Bourticnne me succéderait.
— C'est que je connaissais mal, alors, votre mai son du ciel, Gabry. Aujourd'hui je puis vous dire, par exemple, que l'amant conquis sous -le signe du Taureau restera mélancolique et libre de votre influence. Mais, par les sens, il vous sera très attaché. Seulement ce ne vous suffira point.
•Et vous vous lasserez vite de glisser sur son esprit comme sur une surface humide. Vénus vient en maison principale sous ce signe; ne vous fatiguez pas trop, mon enfant.
— Voyons, Blignièresl cria Lavaur. Soyez raisonnable.
Il apparut soudain à Clarisse qu'elle excitait la jalousie de la camarade. Elle s'en égaya. Comment l'envie lui viendrait-elle de nuire à celte bonne Lavaur, si experle pour diriger la cuisine? Blignières ne tentait point. Certes, « pour rendre service », au Cas oii il l'en eût priée, Clarisse eût consenti à ce qu'il la caressât. Envers elle, le gros homme agissait en véritable ami, soit pour la vanter à Roussel, soit pour la défendre contre la méchante langue du bilieux Hervisse. Mais il ne l'invitait pas à lui prouver sa reconnaissance par l'offrande de voluptés. A table, elle s'arrangea de telle sorte que Lavaur ne pût acquérir de faux soupçons.
Quand se rencontraient les regards de Blignières et de Clarisse, Lavaur blêmissait. Quand la conversation s'animait entre eux, elle la rompait par une brusque demande de renseignements. L'invitée s'at. tendrit à la voir souffrir.
Plus elle allait dans la vie, et moins elle acceptait d'être une cause de douleur. Elle regretta fort de les avoir contraints à cette invitation. Pour rassurer sa camarade, elle déclara :
— Je comprends. Ce doit être une bonne douceur de se réunir tout à fait quand on se connaît depuis longtemps.
— Hein! Lavaur .. Voilà vingt-deux ans que nous avons récité ensemble Britannictis, la 3« du II, pour le concours de tragédie, sur la petite scène du Conservatoire. Depuis on s'est toujours soutenu à travers les choses. Pendant la guerre, nous avons vécu six mois ensemble...
— Vous avez été bon alors.
— Et vous bien jolie...
— Gabry va se moquer. Nous lui jouons M. et madame Denis :
C'était en dix-sept cent, Souvenez-vous-en !
— Non, non, je ne me moque pas. Je songe qu'cà la longue on doit se désoler de courir, sans appui, l'aventure de l'existence...
— Vous avez encore le temps de vous en aperce voir, Gabry.
. — Mais elle s'en apercevra.
Blignières loua l'esprit de son amie. Oui, l'un et l'autre, saluant le départ de leur jeunesse, espéraient le bonheur d'une union établie sur des sympathies plus durables que le caprice des sens. Les mêmes goûts de retraite, de paix; une pareille lassitude des joies de parade, les intérêts presque communs d'une même profession pouvaient rendre so-
lide leur confiance. Si Lavaur ne revenait pas sur leur dessein, ils termineraient côte à côte la carrière, en repos.
— Et avec de bons plats... conclut Clarisse qui se pourléchait.
Il vint des larmes d'émotion aux yeux ridés de Lavaur. Clarisse sentit quelque chose d'humide lui mouiller les cils. Elle pensa combien il eût été indigne de compromettre, par sa coquetterie, le destin de ces deux bonnes gens.
— Ahl disait Lavaur, les hommes! nous ne savons jamais leur cœur. Nous recherchent-ils par vanité, par sensualité ou par passion? Des années, j'ai cru à la foi de mon premier amant, à l'affection, qui est mieux que l'amour, à une sympathie très forte, cordiale et loyale. Il a mangé ma jeunesse; et puis, lorsque j'ai commencé à ne plus être la môme, lorsque j'ai du teindre mes premiers cheveux gris, cet homme qui m'avait bien aimée cependant, tout à coup, pour une pauvre petite ride, pour des rayures dans mes ongles, pour moins de rigidité à ma poitrine, il m'a détestée... oui, détestée. Oh I il ne m'abandonnait pas. C'était un homme devant sa conscience. Il comprenait que ma jeunesse, il l'avait dévorée. Mais je lui devenais à charge, évidemment. Il n'évitait plus les contradictions ni les querelles. Un jour il me demanda, avec toutes sortes de précautions, de recueillir chez moi une petite danseuse, parce que sa fortune rie lui permettait pas d'entretenir deux amies, l'une pour le
cœur, me dit-il, l'autre pour le corps Vers ce
temps je cessai de repousser les avances de son cousin qui, plus vieux, m'offrait depuis longtemps
déjà de partager sa vie... Et pourtant nous nous sommes aimés, aimés; et voilà tout l'amour... tout...
— Moi, je n'y crois point, assura Clarisse... Au fond, les hommes et les femmes ont toujours eu envie de satisfaire leurs sens, et comme c'était, en somme, pas plus propre que de se moucher, ils ont mis de l'emphase autour d'une bonne sensation animale. Je suis animale, moi bien franchement.
— Oui, confirma Blignières, Gabry a un grand courage d'esprit. Elle ne se ment pas là-dessus.
Clarisse contempla la tristesse de Lavaur. C'était une nouvelle leçon pour ne jamais admettre l'amour. Avec ses cheveux teints couleur de cuivre, sa peau saumonée mais très nette, ses jolies mains patriciennes, ses jambes hautes, sa poitrine lourde, la quadragénaire pouvait parfaitement séduire encore par la distinction de ses allures (elle avait tant joué les reines I), ses vastes yeux verts, son sourire affable et un peu las. Quelle cruauté d'avoir méconnu une telle amoureuse ! « Moi, pensa-t-elle, on peut me lâcher. Je ne mets pas tout dans un seul pot. Je ne bâtis point ma vie sur la romance I En six semaines j'ai oublié Lucien; en huit jours Paul. Quant à Cavanon... »
Trois heures sonnèrent. Elle leur dit adieu, les remerciant.
Dehors, elle enfourcha sa bicyclette, fila vite à droite des rails du tramway dont elle redoutait l'appel et la course. Sur la machine, elle se trouvait mal à l'aise. La trépidation l'horripilait; et toutes les petites bourgeoises se retournaient sur elle.
bien qu'elle eût une simple jupe bleue jusqu'aux bottines de cuir j aune, un paletot sac en piqué blanc, un chapeau de paille verte tout simple, sans fleurs ni plumes.
Et puis, il l'amusait de voir quelle bonne tête madame Sire lui réservait, dans le kiosque turc, ou dans le chalet suisse, ou dans le pavillon chinois de son jardin. La première fois c'avait été un grand monsieur sec, muet, fougueux, semblant assouvir sur elle dix années de désirs contenus. Il sentait encore le bain préalable, le savon-flotteur de vingtcinq centimes, et la menthe du dentifrice. Après l'experte caresse de Gavanon savourée le matin, avant le déjeuner, cette brutale succession de baisers brefs et durs l'avait, par contraste, ravie, apaisant ce qui restait du désir venu dans la griserie d'un déjeuner où l'on parle avec feu. Lyrisse et Dessling avaient évoqué les mondes illusoires du drame, vanté Eschyle, Shakespeare, Goethe, Wagner, Ibsen. L'excitation que prête l'ivresse du cerveau nouvellement instruit, fécondé, donne aux sens plus d'ardeur pour vouloir, eux aussi, une communion d'être à être.
Elle ne se jugea point dans une attente aussi heureuse, cette deuxième fois. La liaison de Blignières et de Lavaur, les amours tristes de celle-ci lui mettaient à l'âme l'évidence du mensonge sentimental. A quoi bon bâtir l'importance de la vie sur le jeu d'une contraction nerveuse ? Sans autre goût que la curiosité de voir l'amant de rencontre qui donnait au moins dix louis à madame Sire afin de connaître Hermione, Ophélie et Magdelon en toilette de ville, en corset, puis sans chemise, elle
alleignit le mur lépreux, enfermant le jardin considérable de la prêteuse.
La petite fille barbouillée attendait sur la porte. Elle mena la visiteuse avec mystère dans le salon où pendait la lanterne turque. Là, montrant un costume de première communiante étalé sur le divan, elle dit que madame priait mademoiselle de se déguiser ainsi, pouffa de rire et s'enfuit.
« Bon ! pensa Clarisse. Ça y est. L'effet de l'art. Tu as voulu rendre l'Ophélie pleine du mystère humain, et voilà ce qu'ils en ont compris, les ânes. Une fillette obscène, rien qu'une fillette obscène. » Le vieux chroniqueur, Auguslus Viète, du Joiir- 7ial de l'Adoiir, l'avait bien dit, dans l'article intitulé : Une insulte à Shakespeare, o\x, rendant avec le style de M. de Boufflers, hommage à la science de la tragédienne, il l'accusait d'introduire dans le drame des motifs d'émotion « plus dignes d'un café-concert que d'une scène destinée au noble cothurne tragique. » Dans V Alcyon, Maréchal, le jeune homme glabre et lugubre, venait de répondre par Ophélie révélée. Il déclarait Clarisse admirable. Elle lui avait valu, non pas l'émotion des sens ni l'émotion du cœur, choses basses, mais l'émotion de pensée. « Jamais, écrivit-il, sauf devant les sots et les gens à idées sales, il ne paraîtra de logique suffisante pour exclure d'une œuvre d'art le rappel des actes de reproduction, alors qu'on tolère l'exposé des actes de nutrition et de locomotion. L'amour n'a pas une importance autre que le manger, ou la marche. Seules des mœurs barbares, établies sur le principe de l'esclavage de la femme, propriété du mâle, purent for-
faire à cette vérité. Gomme on apaise, a son gré, les appétits de l'estomac et les besoins de locomotion, ceux-ci ne prirent point, dans la vie bumaine, la place absurde qu'y tient la luxure, chose défendue, rendue mystérieuse, illicite, par les lois de vingt siècles accordant à un mâle la propriété absolue sur la femelle conquise, ou la réservant dès le berceau pour ce maître seul. L'amour garde, dans les imaginations, la suprématie parce qu'il suscita les révoltes, les excès et les passions emphatiques^ toujours en rumeur autour d'une loi restrictive des appétits humains. Les premiers vainqueurs barbares s'attribuèrent le droit de dispenser la vie, la faim et l'amour. L'humanité a reconquis son droit à la vie. Le prolétariat reconquiert son droit à la nutrition. Les peuples finiront par reconquérir la liberté de reproduction... En attendant, l'obscénité importe peu; et si elle caractérise une vision intense de la vie, il n'est pas moins légitime de l'utiliser dans le drame que l'agonie, le combat ou la prière fervente. »
Clarisse se déshabillait. A plusieurs reprises, déjà, elle avait revêtu des travestissements pareils. Ecolière, communiante, ou petite sauteuse à la corde, elle avait offert du bonheur, rue Lord Byron, aux visiteurs de Suzanne Lachaux. Vraiment, elle ne vieillissait pas. Le miroir l'attestait. Gomment ce Maréchal, jeune homme lugubre en redingote noire, après de pareilles opinions écrites, ne cherchait-il pas le plaisir? Trois ou quatre rencontres avec lui demeuraient sans résultats. Augustus Viète, au contraire, la poursuivait de ses galanteries jusque sa loge. Mais, puisqu'il mettait sa
louange dans ce Journal de l'Adour au prix de complaisances, Clarisse se refusait par amour-propre. Elle imagina qu'elle le trouverait peut-être au pavillon chinois de madame Sire. Les personnes qui s'indignent sont toujours celles dont rimagination se complaît le plus aux choses blâmées. Ou elles ne pardonnent pas leur faiblesse à ceux qui en provoquèrent l'occasion, ou elles veulent écarter le soupçon en dénonçant d'abord.
Madame Sire entra; non sans de petites cajoleries, l'aida pour disposer le voile sur sa robe. « C'est un ami encore très jeune..., charmant. Le thé va refroidir... Venez- vous ?... »
On traversa le jardin, mais à marche lente, comme si le personnage du pavillon chinois, du chalet suisse ou du kiosque turc eût voulu contempler longtemps la communiante avant la présentation. « Boni pensa Clarisse. C'est un raffiné. Il exaspère son désir. Ici, sous le soleil, entre les verdures des buissons, je dois Taire l'apparition blanche, la petite pureté. Et madame Sire semble une si digne mère, dans son costume d'alpaga gris 1... Marchons avec prudence. J'ai envie de rire, mais ça détruirait le charme... »
Enfin, dans le kiosque turc, elle sourit à un monsieur en peignoir de bain, dont sûrement elle connaissait la tête, sans épaisseur, tout en profil. Madame Sire n'était pas entrée derrière elle. Il dit :
— Enfin I Vous me regardez I Je vous étonne ? Je vous rappelle quelqu'un? Soyez gentille, ne parlez pas....
Clarisse fut «^.droitement passive.
Elle finit par mettre un nom sur ce svelte monsieur. Ce devait être le procureur de Senci. Elle l'eût prévu plus gras. Ses cheveux noirs, plats comme ceux de Bonaparte avant Arcole, confirmèrent sa découverte, ainsi que deux ou trois injonctions murmurées par une grande voix caverneuse...
Lorsque la minute du repos fut venue, elle questionna :
— Mes hanches sont moins aiguës que celles de votre épouse, hein ?
— Vous me connaissez ?
— Je vous ai vu aux Mouettes, d'abord. Par convenance, elle ne le nommait pas.
— Aux Mouettes?
— Oui. C'est vous qui faites couper la tête aux gens.
— Merci.
— Et qui préservez l'armateur Vogt de la cour d'assises.
— Bahl
— Pour cela, il vous subventionne...
— Ce qui me permettra de vous payer, cria-t-il en riant avec une ironie rageuse.
11 devint écarlate. Clarisse s'amusait.
— Certes. Vous vendez la justice, et je loue ma peau. Nous sommes de la même partie.
— Vraiment?... Si vous vous taisiez?
— Ne parlez pas fort... la bonne femme doit écouter à quelque fente de cette construction ottomane.
— Puisque je paye, j'ai droit, du moins, à votre silence, à défaut de politesse.
— On ne m'avait pas avertie de cette clause.
— Je vous avertis alors.
— Bon.
Elle bâilla avec emphase.
Il avait repris le peignoir de bain tout moussa et marchait, en grommelant, par la pièce octogone, meublée d'un divan, d'une toilette d'acajou et d'un guéridon arabe. Le vent agitait les branches contre les jalousies. Il alluma un gros cigare noir, puis, alternativement, il rongeait l'ongle de son index, aspirait, expirait la fumée, feignait de ne la plus voir.
Clarisse se demanda pourquoi elle avait ainsi, tout à coup, voulu lui dire une insulte. Elle reconstituait mal l'association d'idées. Le nommer « coupe-têtes » dans son esprit, ne dépassait pas la plaisanterie permise entre deux personnes vêtues, l'une de bas violets, et l'autre de cnémides en tissu élastique bon pour contenir les veines variqueuses, lorsqu'on achève de se mutuellement secouer les nerfs par des pratiques d'érotisme. Mais alors il avait paru si contrarié, féroce, qu'elle avait cru devoir l'écarter d'elle, par défense, en lui jetant contre la face cette grosse accusation due à une indiscrète facétie du lieutenant Paul de Nérisse.
— Alors, reprit-il, d'une voix plus modérée, on conte des histoires de ce genre, en ville, sur ma personne ?
Clarisse l'affirma de la tête, sans parler.
— Eh bien, c'est agréable I...
Il regarda fuir la fumée de son cigare, puis :
— Je ne vous demande pas qui colporte cesca-
loranies-là; quelque journaliste, sans doute, ce Maréchal avec qui vous...
— Il ne veut pas de moi... Nous ne sommes pas intimes du tout.
— Si ce n'est lui, c'est l'homme du Journal de l'Adour, là, le vieux gâteux... en complet de flanelle.
— Lisez les journaux... et vous ne supposerez pas cela.
— Ah ! oui... J'ai parcouru un article où il vous attrapait...
— Il avait raison, puisque tout l'art que je croyais avoir mis dans ma création d'Ophélie aboutit à me faire désirer de vous dans cet afFublement...
— Ohl... ce n'a rien avoir avec votre rôle... Je me suis payé unecuriosité... d'ailleurs, je l'avoue, assez imbécile...
— Et que vous regrettez...
Il haussa les épaules; il rit mal pour cacher les deux fausses dents mises au beau milieu de sa gencive supérieure.
— Alors, voilà pourquoi vous m'insultez. Ce vous vexe de voir que votre talent ne m'a pas donné une autre idée de vous.
— Il y a de cela.
Brusquement Senci éclairait, pour elle, la cause obscure de son impatience. Oui. Aie reconnaître, à se le rappeler intelligent et verveux, elle avait eu la fureur de constater le déplorable résultat de son art, et la sorte de son influence sur un homme d'élite.
— Savez- vous, dit-il, avec politique, savez- vous que vous me plaisez davantage par cet aveu-là..
202 l'année de CLAIUSSE
Je vous juge maintenant bien mieux. Vous êtes très intelligente.
— Merci.
— Vrai. Je vous vois tout autrement... La main?
— La main ; vous ne m'en voulez pas?
— Si ; tout de même.
— Au moins vous ne vous réconciliez pas avec moi dans le but... de ne pas perdre votre argent, cet après-midi. Je m'offrirais,... sans réconciliation.
— Eh bien, non. Seulement, j'ai droit à une revanche, hein ?...
— Ah!... Soit.
— Pas ici.
— Où vous voudrez... La bonne femme vousfait payer ça cher, hein?
— Jamais trop, quand c'est vous...
— Galant seigneur!
— Mais je puis vous être utile. Au parquet, nous tenons le Journal de l'Adour. hd. vieille canaille a voulu faire chanter mon ami Vogt... Alors il passe par les petits chemins, si je les lui montre. J'ai un dossier sur lui. Voulez-vous qu'il réponde à l'article de V Alcyon, en vous admirant, en vous mettant, comme je le pense, bien au-dessus de Maria Pia?
— Ça me ferait plaisir.
— Alors, entendu. Seulement... Nous nous reverrons ?
— Pas chez moi.
— Je pense bien...
Ils arrêtèrent la date, l'heure et l'endroit. Quand Clarisse remonta sur sa bicyclette, son esprit joyeux applaudissait le hasard de l'entrevue.
Elle fila jusque sa maison, à la gauche du tramway, en excitant du doigt le grelot, pour que se garassent les enfants, les chiens et les vieilles dames furibondes.
L'article fut un dithyrambe. Après un hommage à la science du jeune confrère, et l'affirmation de n'avoir point voulu contester le talent considérable de mademoiselle Gabry, ni accuser de débauche une artiste dont la correction de vie était un exemple, Augustus Viète invitait tous les bons citoyens à se rendre au théâtre, lorsque cette actrice tiendrait un rôle principal. Ils serviraient la patrie en accroissant leur inteUigence, en formant, par une éducation intellectuelle plus large donnée à leurs fils, des défenseurs invincibles de la gloire française.
Lorsqu'elle fit sa visite de gratitude, Clarisse lui céda. Inondé de vétyver, la moustache teinte au henné, il lui fut un vieux sachet dans la soie d'une chemise à petites raies roses. Ensuite il la conduisit au fond d'un cabinet de toilette tout en miroirs, où des robinets de nickel se contournaient sur des abîmes en faïence anglaise. De son langage il n'épargnait pas les tours fleuris, ni les métaphores galantes. Clarisse apprit qu'elle possédait des bras d'opale, des lèvres en grenade ouverte, des nîains sœurs de lys, un ventre de nymphe, et les jambes de Diane.
Sortie, elle souhaita une heure en compagnie de Cavanon.
— C'est ce que nous appelons un « préparateur », lui dit Bourtienne, le soir, dans la coulisse.
Cette Bourtienne devinait tout. Elle connaissait, avant que Clarisse fût sortie de chez M. Viète, la visite. Elle soupçonnait les jeudis de madame Sire, et les rendez-vous avec Cavanon, ouLyrisse, ou Dessling, dans l'Ermitage. Discrète cependant, elle n'en disait rien à Paul. Du moins Cavanon assurait à son amie que le militaire ne semblait pas savoir.
Chaque malin, lorsqu'elle sortait de la ville, pour courir à bicyclette jusque l'Ermitage, Clarisse s'attendait à voir le boggy du lieutenant, surmonté de Bourtienne, poindre sur la route. Mais elle rencontrait bientôt Cavanon et n'y pensait plus. Car elle rechercha dans cette âme ce qu'y avait laissé Maria Pia, et aussi les vertus intellectuelles qui avaient pu séduire l'illustre tragédienne. A mesure que l'intimité cérébrale s'affirmait entre eux, Clarisse constata moins d'esprit qu'elle en avait attendu. Tel que Lyrisse et Dessling, il se disait en proie au mal du siècle ; il parlait avec chagrin de la misère du peuple ; il louait le mystère des arts symbolistes. Le quatrième jour, elle lui dit, très sincère : « Savez-vous que nous rions à tort de ces sujets de pendule à la mode sous la Restauration, où des messieurs drapés du manteau et assis à la cime du roc contemplent l'infini en se mordant les doigts. Savez-vous que nous rions à tort de l'homme sensible, du retour à la nature, des ruines et des fantômes, du romantisme premier Empire, et des poitrinaires qui se tenaient à l'an-
gle des salons, sous la redingote à taille, en pressant d'une main fébrile un mouchoir contre leur bouche? Pensez-vous que Dessling-Héricourt et M. Ly risse diffèrent beaucoup de ces fantoches? »
Cavanon les défendit peu. Il en vint à les critiquer fort, regretta que Dessling-Héricourt, après une jeunesse ardente et mouvementée, fut. devenu la proie d'une misanthropie agaçante, et que Lyrisse, avec sa richesse, son indifférence sentimentale, sa belle nervosité pour sentir les choses heureuses de la vie, persistât dans une attitude pleurarde.
Pendant qu'il discourait, Clarisse le jugea plus mal. Elle s'étonna de ne le point voir deviner combien l'allusion directe assimilait ses amis au cycliste qu'il était en veston noir, en culotte de toile blanche, en gros bas d'Ecosse.' Il ne parut pas se douter. Mais, revenu sans cesse à lui-même, il provoqua les questions relatives au phalanstère, destructeur de sa fortune. Parce qu'il avait contraint les travailleurs à chanter des paroles de Baudelaire adaptées sur un thème wagnérien, à s'habiller selon ses goûts, de chemises rouges, de feutres, de costumes de velours, parce qu'il avait peuplé de moulages en plâtre les salles de machines, il s'estimait visiblement une sorte de Christ incompris, et crucifié par le peuple au bénéfice de tous les Barabbas. Clarisse dut faire attention pour ne point lui dire de méchancetés. Son envie de paraître aimable la préserva du persiflage. Elle ne tarda point à le trouver plus insupportable encore que le triste Lyrisse prêt, d'heure en heure, à l'évanouissement.
De Cavanoû elle apprécia la connaissance pratique de la bicyclette, et surtout ce qu'il lui apprit sur sa femme... « Au fond, pensait-elle, le fat doit faire stupidement souffrir la bonne petite créature qui l'aimerait en simplicité, en loyauté, selon l'exemple des romances et la leçon du devoir; qui restera vertueuse, par distinction. Las du spectacle que lui-même donne à soi-même, ce snob doit imposer l'admiration de son âme à la pauvrette... Sans doute il lui propose encore de chanter du Baudelaire sur un thème de Parsifal, l'imbécile, sans voir comme son engouement exclusif pour le genre artiste est pareil aux sentiments exclusifs des philistins... C'est un malade... »
En vain elle attendit qu'il révélât quelque chose de lui. 11 la rassasiait d'histoires sur Maria Pia et la cruauté féminine. 11 mendiait la compassion. Au neuvième rendez-vous, elle activa le mouvement de la pédale, pour atteindre plus vite l'Er* mitage. Au lit, il redevenait aimable. Là, du moins, il n'expliquait plus sa peine de n'avoir pas obtenu que Maria Pia trahît ses amitiés, son art, sa belle existence de libre femme possédant une personnalité, pour, auprès de lui, passer l'existence en adoration.
Il ne blâmait plus l'ingratitude du peuple qui préférait aux chansons de Baudelaire, à Parsifal et aux conférences de Cavanon un véritable verre d'alcool sous la lampe du cabaret, et une lourde plaisanterie certainement obscène ou stercoraire.
— Tous, ils mentent tous, les femmes, le peuple, recommençait-il parfois à soupirer.
— Madame de Cavanon ne vous ment pas, elle!..
— Non. Oh! la pauvre enfant! non... mais ce n'était pas la femme qu'il me fallait. Elle offre une affection de caniche gentil et timide, et moi, moi, je n'aime qu'Ophélie... Ophélie en vous, Ophélie en Maria Pia, Ophélie en d'autres peut-être qui se révéleront un jour... Voilà, je suis l'amant religieux d'une idée, d'une démence... de celle qui a dit: « Nous perdons nos cris I Nous perdons nos cris I » Je suis l'amant pieux et fidèle d'une idée.
— Que ne la voyez- vous aussi dans votre femme ? Elle paraît douce, résignée, adorante. « Elle perd ses cris I », elle aussi qui attend de votre complaisance le bonheur. Il faut être bon, d'abord, si l'on tient à devenir heureux.
— J'ai tenté d'être bon pour le peuple...
— Vous avez tenté, mon ami, de vous admirer soulageant le peuple; et non comme il eût désiré l'être, mais comme vous désiriez égoïstement qu'il le fut.
— Voilà ce que je me dis...
— Il faut vous le redire sans cesse; et puis chérir votre femme.
— Mon Dieu 1 la voici enceinte, maintenant. Elle élèvera un fils, ou une fille. Ce l'occupera. Moi je ne peux pas vivre auprès des gens malades. Une femme enceinte est une infirme... Alors, voilà. Je fais de la bicyclette et de la photographie. Je travaille avec Lyrisse et Dessling-Héricourt; et puis je vous ai ; et encore nous continuons notre philanthropie, cette fête où vous rejouerez dans Hamlet.
En effet, les répétitions touchant à leur fin, Cavanon, Lyrisse et Dessling-Héricourt favorisèrent de leur présence le comité des dames organisatri'
ces, et conduisirent les discussions. On y gagna du temps.
Vers cette époque, Clarisse se crut plus heureuse encore. Mille satisfactions lui échurent. D'abord les vitrines des libraires exposèrent sa figure d'Ophélie, que Cavanon avait saisie dans le cliché photographique, et ses gestes de folle danseuse et ses postures tanagréennes... Les baigneurs en achetaient. Cela lui valut plusieurs déclarations naïves ou brutales venues par lettre au théâtre. Elle n'en accueillit aucune. Cavanon apaisait l'instinct de sa chair. Ensuite Roussel augmenta les appointements de sa première interprète. Enfin elle se réconcilia, certain soir, avec Paul de Nérisse par l'intermédiaire de Bourtienne. A plusieurs reprises, ils dînèrent ensemble, gaiement. Cette relation la mit dans le cours de la fête. Elle fréquenta les soirs du Casino, se mit à rire, sincère, de perdre deux louis aux petits chevaux, goûta l'excellence des. œufs en gelée et d'un bourgogne admirable, spécialité du restaurant Néros. En break, elle courut la campagne, s'immisça mieux au charme de la mer. Paul ne cherchait point à la reprendre. Cependant elle avait la certitude qu'un signe du petit doigt l'eut amené tout pâle sur sa poitrine. Faire cela eût paru mal, puisque cette pauvre Bourtienne connaissait enfin l'aise. C'était une joie de la voir rire de toutes les dents, au soleil, au cheval, à la route, à la mer, aux finesses de Nérisse. Lui disait :
— Je me sens au mieux entre vous. Clarisse Gabry cause, et Marie Bourtienne rit. Tenez, la voilà qui éclate encore. Ah I qu'on vit bien entre
deux jolies femmes si différentes, quand l'une au moins vous accorde sa belle chair I
Bourtienne embrassait bruyamment le nez rouge de Paul et le hâle de la figure. Elle conduisait ellemême, fière du haut coussin de cocher, et de passer au trot dans les villages, pour ébahir les mères venues sur le seuil des maisons, leurs petits dans les bras.
Autour de Clarisse, des sympathies, partout, se précisèrent. Dans la rue, des gens la saluèrent qu'elle ne connaissait pas. Augustus Viète et Maréchal continuaient sur son art une polémique courtoise, h' Mcyo7i et le Journal de V Adour rivalisèrent po'-r attirer un concours de spectateurs à la représen ition de gala. Pendant une séance du comité, \> fut convenu que mademoiselle Gabry tiendrait boutique de fleurs dans la kermesse organisée SI. • l'esplanade du Casino. Il advint qu'un régiment de chasseurs en passage dans la ville fut reçu par les artilleurs. Au restaurant Néros, les officiers de la garnison gratifièrent d'un punch d'honneur leurs collègues de cavalerie. Délégué par ses camarades, Paul pria Clarisse de venir jouer Andromaque en costume du dix-septième siècle, comme lors de la représentation dans la villa des Mouettes. Augustus Viète lut une conférence écrite par Maréchal, avant que les premiers vers à' Andromaque fussent récités. Cette jeunesse, excitée par le punch, montra un enthousiasme violent. Là, Clarisse connut le colonel Desboves. Il ressemblait exactement à l'effigie de Napoléon III telle que les monnaies la vulgarisent.
— Vous avez vu ma femme... hein I Elle n'est
pas jolie, jolie, mais elle a de l'ordre ; et voyezvoas, mademoiselle, dans la vie, quand on a de l'ordre... Vous tournez les tètes du régiment, vous savez. C'est le désordrël 11 paraît que vous détruisez les ensembles... Ah! ah! M. Roussel me l'a dit... Voulez-vous me faire l'honneur d'accepter mon bras ? Je désire vous présenter au colonel Pontsevan de Marollet, du 8® chasseurs. Aimez- vous la cavalerie ?
Il l'emmena par les salons de Néros. A leur passage, commandants, majors, capitaines et lieutenants s'eiïaçaient. Il imitait fort bien l'allure que l'on prête au défunt empereur, son œil terjie roulant sous sa paupière molle, et glissant, pc^.r ainsi dire, le long de la moustache cirée poin/iie, tandis que les bajoues allaient se fondre da/..s la barbiche noire. Clarisse se souvint qu'à Sa' . t-Privat, lors de 1870, il était demeuré avec s? batterie, sous le feu adversaire, jusqu'à la mort des derniers servants. Lui, les bras croisés, attendit les munitions qui jamais ne vinrent; en sorte que, sans pouvoir de riposte, l'une après l'autre ses pièces furent démontées. On le cite comme l'exemple du terrible courage moderne, celui qui exige le sang-froid, le calcul et la patience, alors que les explosions des obus, autour de vous, décapitent, déchiquètent, éventrent, étripent, sans qu'aucune irrcsse ou colère instinctive donne la démence de pouvoir, à son tour, atteindre.
Comme près d'un souverain, c'était une vénération d'hommes en uniforme qui se courbaiciU, chuchotaient respectueusement entre eux, l'abordaient, un peu pâles de tant d'honneur. A son bras,
Clarisse s'imaginait impératrice aussi, dans le costume de cour Louis XIV, et après avoir failli être reine, comme épouse de Pyrrhus, fils d'Achille. D'ailleurs on se murmurait les exploits dramatiques de la tragédienne aussi bien que les exploits guerriers du colonel. Les artilleurs renseignèrent les chasseurs, sous les girandoles électriques de Néros.. Au balcon dominant la mer, Clarisse se trouva bientôt entre les deux chefs de régiment. Les guerres d'Afrique avaient illustré le nom de l'autre, très prince, avec ses cheveux blancs et crépus ramenés aux tempes, sa face rouge, vivante, ses moustaches rousses et argent. En bas, la fanfare des chasseurs et celle de l'artillerie, alternativement, jouaient. Et il y eut un très bel instant. Le colonel Desboves prit sur le plateau du serveur une coupe de Champagne, l'offrit à Clarisse ; il en donna une autre au colonel des chasseurs, en choisit une pour lui.
Alors Pontsevan de Marollet redressa, dans son dolman bleu ciel, sous ses décorations extraordinaires, un torse de dieu ; et, adossé contre la perspective luminaire du ciel et de la mer, il toasta de la façon suivante : « Messieurs, nous avons vu de trop près, le colonel Desboves et moi^ les hasards et les effrois de la guerre, pour ne pas nous réjouir de ce que la grandeur de la France a récupéré tout son éclat, par la seule force morale. Elle le doit certainement à l'effort de son armée devenue redoutable, sans combat, tant elle semble, par ses soldats, par ses chefs, noble, instruite, résolue. La France doit aussi son prestige nouveau à la pensée de ses artistes, à la vigueur de son intelligence
nationale. Des courages sévères unis à une Intelligence sans cesse en éveil, voilà ce qui prépare l'avenir glorieux des grands pays modernes. En vous remerciant de votre amicale réception, messieurs, je veux vous dire combien mes camarades du 8® chasseurs et moi-même sommes enchantés de voir la place que l'intelligence occupe dans votre vie quotidienne de travail et d'abnégation. Vous vous délassez en variant vos travaux, mais non pas dans l'indolence, ou au moyen de plaisirs barbares. Vous nous avez donné une leçon de patriotisme. Soyez sûrs que nous la suivrons fidèlement dans la ville où le pays nous appelle à représenter l'élite de la nation. Je bois au drapeau de la France, à l'armée de la France, aux penseurs et aux artistes de la France. Vive le 14* d'artillerie! »
Cent vingt-trois coupes de Champagne au bout de bras galonnés se tendirent en même temps vers Clarisse lorsque Pontsevan de Marollet s'inclina vers elle, en testant « aux artistes de la France! » Sous l'illumination des salles, les yeux étincelaient plus que les feux. Dorés, argentés, les gestes embellissaient les cavaliers bleus, les cavaliers noirs. Clarisse conçut l'impression d'une cour entière saluant sa reine, d'une cour contenant l'âme subtilisée d'un peuple immense, d'une race ayant serré d'autres races dans des liens d'idées merveilleuses, et, là, représentée par sa jeunesse, par sa force positive, par sa vigueur efficace que l'histoire constitua avec du sang répandu et les cris d'héroïques penseurs. A la même minute, les deux fanfares jouèrent successivement et précipitamment, l'une, l'hymne russe, l'autre le refrain de la Marseillaise,
Par delà les bosquets de tamaris, le petit bois de sapins, les bravos d'une foule jusqu'alors muette éclatèrent pour couvrir la voix des eaux tumultueuses. Clarisse sentit tout cela retentir en son ventre. Deux larmes surgirent entre son regard et les hommes. « C'est bête, pensait-elle, me voilà tout énervée pour le speech de ce vieillard, la rengaine de la patrie et les musiques franco-russes. Me voilà pareille à une fillette instinctive des faubourgs... malgré les protestations de mon intelligence. Sans doute c'est l'atavisme, l'âme des pères, des mères d'autrefois, qui rebondit en notre nature d'individus transitoires, et nous démontre que seule la créature humaine n'est rien, qu'elle vaut comme expression de l'idée vécue depuis des séries de siècles par la succession des familles solidaires, sur le même sol, sous le même climat, aux temps durs de la barbarie et du défrichement. » Elle s'analysait. Elle crut que l'âme totale des cent vingt militaires et la sienne flottaient unies en le même fluide, au-dessus des têtes, des paroles exaltées par le cinglement du vin capiteux. Elle compara sa défaillance à celle subie le jour où, dans l'Ermitage, Lyrisse, Dessling-Héricourt et Cavanon, joue contre joue, la considérant, lui avaient dit qu'ils cherchaient le cœur de Dieu. Ainsi elle se sentait loin de son corps. Elle se paraissait une per.sonne très diff"érente de soi, une personne muette, gentille et souriante entre Igs deux colonels en émulation afin d'attirer sur son œil l'évidence d'une promesse pour leurs désirs de luxure. Oui, elle se sentait loin d'elle, une onde dans cette nappe de fluide invisible mais présente
qui, dense sous le plafond verni du Néros, s'épanchait par le balcon vers l'Océan, tourbillonnait sur les sons des fanfares militaires, écumait sur les applaudissements de la foule, pour courir se fondre dans le bruit de la grande eau, jusqu'au silence des profondeurs firmamentales.
Comme un liquide épanché de son flacon, le corps de Clarisse coulait avec la rivière fluidique assemblant au fil de son cours l'exaltation pareille des âmes patriotiques et la sienne, trop faible, malgré la logique, pour résister à la contagion de l'enthousiasme. Oui, il y avait une seule âme pour ces cent vingt têtes militaires, pour les sons des musiques, pour la rumeur de la foule, le cri des eaux, la joie de Clarisse et le silence du ciel.
Elle n'oublia plus cette heure.
Sur ces entrefaites, la polémique entre V Alcyon et le Journal de VAclour se généralisa. Maréchal ayant expliqué à ses lecteurs que le doute devant l'action était la caractéristique d'Hamlet, Auguslus Viète lui reprocha de vanter les hommes sans courage et de compromettre le sort de la patrie. Maréchal riposta, déclarant que seul l'imbécile est courageux, car il ne doute pas de lui, que le courage est une vertu d'ignare, un mérite très inférieur. Augustus Viète rappela la conduite du colonel Desboves à Saint-Privat. Cette conduite historique apportait un exemple admirable pour réfuter la « thèse si peu française » de M. Maréchal. L'.4 /cyon riposta par un article intitulé Produire et Détruire. Dans cette chronique, le jeune homme lugubre avouait que le courage du mineur exposé au grisou, du mécanicien de locomotive risquant
L'ANNÉE DE CLARISS'î 215
le choc de sa machine contre celle accourue en sens inverse, du médecin soignant l'épidémie, l'émouvait mieux que celui d'un militaire enivré à l'heure du combat par l'instinct de conservation, ou se forçant à l'héroïsme dans l'espoir de la croix, des honneurs, de la fortune. Mourir pour produire était plus noble que mourir pour détruire. Après cette phase du conflit littéraire, Clarisse ne se rappelait pas très bien la série des raisons émises. Elle retint à peine qu'Augustus Viète ayant atteste ses propres sensations au cours d'un combat sous les murs d'Orléans, Maréchal imprima une pièce d'état-major d'après lequel aurait fui, dès les premiers coups de feu, le bataillon de mobiles cité par Augustus Viète comme le sien, lors de l'Année Terrible. Augustus Viète démentit. Maréchal corrobora de preuves nouvelles la sincérité de son document. Couvert de confusion, Augustus Viète traita Maréchal d'imposteur; et Clarisse apprit un soir, au théâtre, que les deux champions s'alignaient le lendemain matin, flamberge au vent.
Les bonapartistes, que soutenait le Journal de VAclour^ emplirent de bruit les cafés. Les indifférents, les hommes d'affaires qui aimaient lire V Alcyon, à cause de l'exactitude de ses télégrammes commerciaux, se groupèrent autour des billards pour rire de la mésaventure du vieux galantin. On plaisanta le duel de journalistes, et la traditionnelle piqûre au poignet que l'un des deux rapporterait le lendemain, emmaillottée d'une bande de toile,
Clarisse eut beau s'interroger, elle ne découvrit en elle nul uenchant qui lui conseillât de vouloir
la perte de l'un et la victoire de l'autre. Elle regretta que le jeune et lugubre Maréchal eut dévoilé la supercherie par laquelle ce pauvre vieil Augustus en faisait accroire sur sa bravoure. La révélation du document d'état-major lui parut inutile et cruelle. Comme tous les chastes et les buveurs d'eau, ce Maréchal devait être un méchant. Finie la représentation, elle alla chez Néros manger des brioches et prendre une bavaroise, en compagnie de Paul, de Bourtienne et de Dessîing- Héricourt qu'elle vit se dérider pour la première fois devant les attitudes rivales des bonapartistes et des indifférents. Mais Bourtienne portait un chapeau de paille écarlate, à pavots verts et un boléro de dentelle d'or contre un corsage de soie bleue. Gela contrariait trop l'œil, pour que Clarisse put s'intéresser à d'autres choses. Jusqu'à la dernière cuillerée de bavaroise, elle exhorta timidement sa camarade à se vêtir de. façon plus terne, puis rentra se coucher, reconduite par eux trois, et dormit, à son ordinaire, d'un seul trait jusqu'à l'aube. Avant de monter à bicyclette pour rejoindre Cavanon sur la route de l'Ermitage, elle prit aux mains de la bonne le Journal de lAdour, le déplia, désireuse de voir si déjà quelque nouvelle de la rencontre s'y trouvait. Au cœur de la première page, un sonnet en caractères elzëvirs. Pour Ophélie, s'étalait, chef-d'œuvre typographique. La date de la nuit même suivait la signature d'Augustus Viète. Par là, il montrait à la foule combien peu l'affectait la crainte du péril, puisqu'il passait la veillée des armes à faire chanter la muse. D'abord Clarisse sourit du chevaleresque
enfantillage; puis il l'ennuya de se voir mise en vedette ainsi.
Il semblerait aux gens qu'elle était le motif oc. culte de la polémique et du combat en champ clos. Cet appareil de princesse de tournoi ne l'enchantait point. Elle en rit avec Cavanon dont elle jugea la mine plus râpeuse, les bandeaux moins fournis et les lèvres trop sèches. Dans le demi-jour de l'Ermitage, cependant, il la satisfît beaucoup, par une lente habileté de voluptueux caresseur.
Au retour, elle apprit de sa bonne la mort de Maréchal. Dès la première passe, Augustus Viète s'était fendu et avait « glissé comme une couleuvre » sous le fer du jeune homme lugubre, aussitôt embroché.
— Ohl fit Clarisse., oh!...
Tout de suite elle prévit pour elle des conséquences. Le sonnet d' Augustus prouverait au monde que Maréchal mourait à la suite d'une histoire de femme. Le scandale allait la couvrir d'opprobre.
— Dieu! que c'est assommant! cria-t-elle... auc c'est assommant!...
— Quoi donc, madame?... Ce pauvre garçon?
— Allez me chercher mes pantoufles, vousl Elle déjeuna sans goût. Elle détestait si fort le théâtre, passé sa loge, la rampe et les heures de travail. Voilà que ce vieux céladon, du coup, allait la promouvoir au rang d'héroïne romanesque, en l'honneur de qui l'on se pourfend. Elle en eût pleuré.
Mademoiselle Karst arriva dans l'après-midi. Elles devaient, ensemble, se rendre aux Mouettes pour l'une des répétitions.
— Je suis malade, dit Clarisse.
— Bon! Alors on va croire...
— Quoi donc?.,. Karst, quoi donc, je vous prie?..
— Vous le devinez, Gabry. On pense que ce pauvre M. Maréchal doit la mort à une vengeance d'amour.
— Je l'ai vu quatre fois depuis mon arrivée ici
— Enfin!
— Mais je ne veux pas, vous savez, Karst, je no veux pas qu'on dise de pareilles choses. Il faut être une malheureuse, une infâme pour exciter jusqu'au duel les rivalités des hommes. Jamais je n'aurais fait cela. D'ailleurs je suis seule. Je n'ai pas d'amant. M. MaréchaJ ni moi n'avons eu d'autres rapports que ceux d'artiste à critique. Je lui ai fait deux visites, à son jourfial, pour le remercier... dans des circonstances simples... toutes simples.
— Comme ça sent la benzine, chez vous, Gabry!
— Vous trouvez?... A cause de mes gants... Je les nettoie... Mais vous savez, Karst, il ne faut pas laisser courir des bruits pareils... C'est abominable. Je sais, il y a le sonnet d'Augustus Viète ! Parlonsen...
— Vous devriez faire attention, ma chère... Vos migraines...
— Eh bien?
— C'est la benzine qui vous donne la migraine.
— Mais non, mais non. Seulement, on serait malade à moins. Quelle histoire sur mon dos!...
— Vous autres Françaises... Vous autres Françaises I
— Quoi?
Mademoiselle Karst ne répondit pas, mais, croi-
sant ses grands bras sur son corsage plat, elle soupirait.
— Voyons, reprit Clarisse, que dois-je faire? Si je me rends à la répétition, ces dames me recevront mal, car elles s'imaginent que je compte pour quelque chose dans cette aventure-là;... et si
je ne m'y rends pas, je confirme le soupçon
Alors?
— Comment pouvez-vous vivre, ma chère, dans cette odeur de benzine? Je vous le demande: comment?
— Ma bonne amie, si cela vous incommode, il vaut mieux aller prendre l'air...
Clarisse se leva, furieuse. Mais mademoiselle Karst ne parut pas comprendre cette invitation à sortir. Elle répliqua:
— Alors, venez. Nous prendrons l'air ensemble. Ça ne vaut rien pour vous, cette odeur-là... Tenez, nous pourrions aller chez la princesse Vogol... et lui dire votre affaire. Elle prendra votre défense, elle, devant ces dames. La princesse vous aime beaucoup... Et puis, dehors, votre migraine passera.
Clarisse estima le conseil. Elle sortit avec mademoiselle Karst. Non loin du square, ayant tourné les coins de deux rues, elles aperçurent la troïka qui stationnait, avec son moujik rigide et bonasse, derrière la claire-voie d'une palissade close sur un terrain vague. La princesse le louait comme cour et jardin, parce qa'il attenait à la maison dont elle occupait l'entresol, modestement.
En effet, des lîtr, do fer aux couvertures pendan-
tes, des tas de poussière dans les angles des pièces vides de meubles, sans rideaux; d'autres garnies de fauteuils en osier et des chaises de cuisine, apparurent à travers les portes ouvertes. Un courant d'air obligea plusieurs fenêtres à reclaquer. Une sale servante regarda, tout ahurie, le gainsborough de mademoiselle Karst, sa boucle d'acier et son panache de plumes noires, sans préserver contre les intruses la confusion de la princesse qui déjeunait la loque en tête, et les bras nus sous un chàle de laine noire ne cachant pas la grosse chemise où se plissait la graisse. Couvert lui aussi d'un chapeau de paille que bridait un caoutchouc, l'enfant suçait du beurre mis au bout d'un couteau. Vite dépour. vue de gêne la princesse se rua vers Clarisse : « Oh ! mademoiselle... bonjour, donc... entrez... je vous prie... Et voilà donc ce jeune homme mort!... Asseyez-vous. Permettez que je continue mon déjeuner... car vous venez aux Mouettes, avec nous! »
Elle se rassit. Plus famihère. mademoiselle Karst demandait des nouvelles de l'Ukraine, du prince laissé dans un lointain village, d'où il envoyait à sa femme une pension toujours insuffisante. Aux questions de la cantatrice, la dame répondit : « Eh! le sais-je, ce qu'il fait?... Il est là-bas, avec ses maîtresses. Tout un harem, mademoiselle Gabry; mes couturières de Moscou, des Petites-Russiennes, deux institutrices françaises, une gouvernante allemande. Voilà pourquoi je viens vivre en France, huit mois de l'an, avec mon petit. Les hommes! les hommes! Ah! vous si jolies, qui avez un pouvoir sur eux, vengez-nous, vengez-nous donc! Alors il est mort, le jeune homme?... »
Mademoiselle Karst cria la protestation de Clarisse... «Mais, reprit la princesse, pourquoi sedéfendre, je vous prie? Tant pis pour le jeune homme. Et toutes celles de nous donc,' qui meurent par le charbon, ou qui se jettent au fleuve, hein?... Allons, mon petit, ne fais pas des... cochonneries dans ton assiette... je te prie I »
Avec du beurre, de la mie de pain, et la coquille brisée d'un œuf, l'enfant construisait. Pour cette injonction, il n'arrêta point son travail, mais versa doucement du thé autour de l'édifice, afin d'agrémenter d'une pièce d'eau le paysage artificiel. Néanmoins la princesse conta les malheurs de sa vie : « J'ai dû faire venir des couturières de Moscou, pour mes robes, là-bas à la campagne. Il n'a donc, Jamais voulu que je les renvoie, dans la suite. La gouvernante du petit, l'Allemande, aussi, il l'a gardée, et les deux institutrices françaises encore, l'animal!... Et un colosse. Il était dans nos chevaliers-gardes. Et nos Petites-Russiennes, donc! Il leur dit: « Viens! » comme ça en passant. Et elles viennent. D'ailleurs, elles sont, nos filles de là-bas, magnifiques, magnifiques!... Ah! mademoiselle Gabry, ils ne valent pas cher... les hommes. Quand il yen a un qui paie pour les autres!... Ça vous rend très sympathique, vous savez... Oui, oui, vous ne voulez pas qu'on dise à cause de la situation... Mais je sais bien... Ivan Petrovitchl voulez- vous laisser la carafe, je te prie!... »
Ivan Petrovitch regarda sa mère avec l'indignation que comportait un visage exsangue sous l'auréole salie du vaste chapeau de paille, et proféra quelques mots russes en haussant les épaules; puis,
debout, il montra l'heure d'un réveil-matin sur le centre de la cheminée nue. La princesse Vogol prit son veston pendu au dos d'une chaise. « Ah! oui. Nous partons donc... Nous irons toutes dans la troïka. Le petit se mettra sur le siège, hein ! » Clarisse lui fit entendre qu'elle préférait paraître plus tard à la séance du comité, quand les explications de mademoiselle Karst et de la princesse auraient averti de son innocence. Sans elle, la troïka quitta le terrain vague parmi les admirations et les moqueries de cinquante écoliers, en faveur de qui la princesse emprunta des sous à mademoiselle Karst. Les jetant, elle excitait les gamins à se nuire. Eux, précipités sur les décimes, s'écrasaient du corps, s'assommaient du poing, se mettaient en loques, se criaient des injures basques, tas informe de rageurs acharnés.
Clarisse marcha, très lente, sur le trottoir, et elle rangeait ses conceptions en désordre, comme les robes reprises aux chaises et aux fauteuils pour être remises dans l'armoire. « D'abord, je me .suis exaltée trop. Personne ne prouvera jamais des relations entre Maréchal et moi; seulement Augustus Viète finira par crier que je fus sa maîtresse ; et il ne donnera point à notre rencontre le caractère qu'elle eut d'une banale politesse, en signe de gratitude. Et puis il ne se passera peut-être rien du tout. Au fait, je suis bien libre de mes actes. Si je pouvais voir Senci, il ordonnerait à Augustus Viète de démentir les insinuations... Je pourrais encore faire visite à mademoiselle Vandal, qui m'aime bien. Mais aujourd'hui, en plein scandale, ma visite la compromettrait. Je ne veux pas qu'elle ait
des ennuis avec le lycée pour moi. Et puis, zut! après tout I Est-ce stupide cette habitude de ne pas admettre l'amour sans drame, ni le drame sans amour?... Voyons, Clarisse, tu vas reprendre ton bon esprit, ton esprit calme. Il faut que tu sois heureuse. Tu t'es promis d'être heureuse... Là... 11 fait beau. Tu vas rentrer, boire un verre de centaurée et puis tu iras courageusement à la séance, et tu parleras la première de l'histoire, dès que la conversation le permettra. Tu seras nette, tu éclairciras les faits.. J'enverrai un mot à Senci... Tiens, on dirait Cavanon au coin de la rue; et Dessling- Héricourt. Ce sont eux, ma foi. Avec son chapeau, Cavanon est bien mieux. Ça se déplume à la couronne... Boni Dessling vient à moil Quelle tètel... Il va me raser... »
Cavanon la salua de loin, et partit vite. Dessling- Héricourt, sans marquer de politesse, sa mine toujours furieuse, lui dit qu'ils laissaient un mot chez elle, la séance du comité se trouvant remise au lendemain, parce que les entrepreneurs aménageaient les baraques de vente, sur l'esplanade du Casino. Ces dames et eux-mêmes surveillaient l'organisation. Il ajouta :
— Cavanon est malheureux.
— Pourquoi ?
— Vous le devinez. Maréchal- Augustus Viète! Il se croit trahi...
— Ah!.. Soyez assez aimable pour lui dire que je ne puis plus faire de la bicyclette le matin. Le docteur me l'a défendu. Ça me peine beaucoup.
— Il faut le lui direl
— Oui... D'ailleurs il délaisse trop sa jeune femme, et j'ai des remords.
— Vous resterez amis?
— Certes ! au revoir, monsieur !
Elle rentra chez elle, pensant: « Mon Dieu ! si je dramatisais ma vie et mes amours, comme font les aujtres... quelle journée!... Bonjour, petite Lovef On ne s'ennuie pas trop, sans sa mère ? Mais on va i'ester ensemble, jusqu'au soir... et la petite maman prendra son thé, et la petite Love aura du beurre du bon beurre, comme le prince Ivan Petrovitch, qui se fourre tant les doigts au nez. Toi, petite Love, tu ne te fourres pas les griffes dans la petite truffe du petit museau, hein! parce qu'on est une fille bien élevée, une fille à sa mère, une petite fille noire à sa maman... Oui, coco, oui... faut pas lécher la figure... parce que ça donne des petites dartres... tu sais, tu m'as donné déjà des petites dartres, à la figure, en léchant, avec ta petite langue... Mais oui, Coco, mais oui... Tiens, voilà leur lettre. Veux-tu laisser ta mère, Love! »
Avec le billet de Dessling-Héricourt annonçant la remise de la séance, l'enveloppe renfermait une carte du baron de Cavanon. Ces mots y étaient inscrits : « Ophélie, pour la deuxième fois a tari les sources de mon bonheur ! » Clarisse éclata de rir« ; et elle s'aperçut aussitôt qu'elle se forçait à cette joie externe.
Toutefois elle ne déplorait point l'aventure. Rien de ce qu'elle espérait en lui ne l'avait prise. Entre leurs âmes, aucun contact ne s'était défini. Aussi banale que n'importe laquelle de ses liaisons, celleci l'avait déçue, après une si belle attente. Mais
elle imagina bien que Cavanon renfermait des choses prestigieuses dans Técrin de son esprit. Elle n'avait pas su ouvrir l'écrin. Cette vie mentale lui demeurerait close. Et cela lui valut le dépit qu'elle étouffa par la fausse stridence de son rire.
Les journaux de Paris, le lendemain mardi, relatèrent le duel de manière fort convenable. Le surlendemain mercredi, il y fut avéré que la querelle, motif de la rencontre, suivait une polémique purement littéraire à propos de VHamlet de Shakespeare : « une jeune artiste très intelligente, naguère encore applaudie à l'Odéon, mademoiselle Clarisse Gabry, l'avait interprété, selon la traduction de François-Victor Hugo, d'une manière intéressante et toute nouvelle ». Le correspondant des Débats, en résidence à Saint -Pierre- de -Luz, envoya, le jeudi, des extraits cueiUis aux articles de Maréchal et d'Augustus Viète. Lui, aussitôt après la catastrophe, avait gagné Fontarabie, par convenance, et publié, sur Maréchal, un article d'éloges pompeux.
Du vainqueur, Clarisse ne reçut aucune nouvelle. Evidemment il n'osait poursuivre près d'elle la plaisanterie inaugurée dans le Journal de VAdoiir, avec les strophes. Le dimanche, un chroniqueur du Figaro, en blâmant la mort de Maréchal, se loua d'appartenir à un pays où les opinions littéraires semblaient encore valoir qu'on risquât la vie en leur honneur. Pas un correspondant réaliste ne démentit ce commentaire. Nul ne transmit les entrefilets sur la bataille, véritables causes du malheur, r On ne peut, écrivit Intérim, dans le Journal de
VAdour^ que féliciter la rumeur publique de n'avoir point ressuscité, par des lettres intempestives aux journaux parisiens, les péripéties d'un conflit également nuisible à la mémoire d'un homme do cœur et aux convictions patriotiques des bons citoyens. »
Clarisse assiégea le cabinet de Roussel ; car la municipalité, bonapartiste et chauvine, voyait d'un œil sévère le scandale poindre autour d'Augustus Viète, champion, depuis vingt-cinq ans, de leur prestige. En marchant de long en large, dans son cabinet, Roussel ne quittait pas des yeux ses guêtres à damier noir et blanc.
— Voyez-vous, mademoiselle Gabry, s'il n'y avait pas le point de la subvention,... mais d'autre part vous faites recette. Il est incontestable que vous faites recette. Je le prouverai, comptes en main, à la commission des beaux-arts. Cette vilaine politique... ahl... Vous êtes la cause indirecte de la déchéance, dans l'opinion, du parti bonapartiste... Et puis on bâtit des romans. On assure que Viète, votre ami en titre, vous aurait surprise en flirt avec ce pauvre Maréchal, d'où la polémique, la querelle, la défaite du parti bonapartiste, la certitude pour la municipalité de n'être pas réélue. Et ces messieurs ont tous des intérêts pécuniaires engagés dans les travaux publics, dans ceux entrepris pour l'approfondissement du port. Ahl... ahl... Vous n'apercevez pas les conséquences... vous ne les apercevez pasi On dit même que le gouvernement, enchanté de perdre ici le parti bonapartiste et de conquérir un siège parlementaire, obligera M. de Senci à poursuivre pour meurtre Augustus Viète...
Les voyez-vous, mademoiselle, les conséquences ? Je vous ai toujours dit que vous détruiriez les en semblés.
Il souriait; il essuya les verres de son binocle. Clarisse envisageait avec effroi la série de cataclysmes engendrés par sa passion de rendre le caractère d'Ophélie comme son intelligence l'avait conçu.
— Le conseil municipal vous en veut. C'est un fait. Il tient les entrepreneurs dans sa main. Pour avoir joué Ophélie trop originalement, voilà que vous ruinez peut-être une demi-douzaine de bourgeois actifs, et qui lutteront... Moi, je vous soutiendrai... je vous soutiendrai... Je vous admire, moi ! Mais ils se moquent de Shakespeare, les amis des entrepreneurs... Ils s'en moquent ! ... Vous comprenez?
— Oui, soupirait Clarisse.
Fillette, elle avait autrefois, chez un vieillard, ami de rencontre, saisi un bibelot ancien dont la faïence et le cristal représentaient une ville entière amassée vers sa cathédrale gothique. Toute nue, l'enfant gambada, par gaminerie, portant ce chefd'œuvre de quelque corporation allemande au seizième siècle; et la chose, tout à coup, lui avait fui des doigts pour se rompre en vingt morceaux sur le marbre du foyer.
Les quatre secondes passées alors devant le désastre, Clarisse les revécut pendant les huit jours qui suivirent la mort de Maréchal. Ce fut la même stupéfaction de se découvrir apte à préparer un cataclysme, la même surprise de se voir responsable, le même ennui de concevoir le destin malicieux au point de faire glisser hors des doigts la ville de
faïence, qu'elle eût voulu rendre plus glorieuse, en l'élevant sur sa tête. Cette fois il n'était point de vieillard épouvantable, pour accourir, en caleçon, du cabinet de toilette et lui murmurer avec une voix étranglée, avec des lèvres blanches : « Ilabillc-toi et sauve-toi... vois-tu... je te ferais mal... je te ferais mal!... «
Roussel ne parut pas terrible. Il tournait autour de sa table en acajou et cuivre, il signait des lettres, il se mordait la lèvre inférieure, il enroulait, autour du doigt l'or de sa chaîne de montre ! Clarisse l'aima beaucoup. Dans son affliction, elle n'entrevit pas d'autre consolateur. Elle le frôla, se pencha sur son épaule, pour lire les journaux, ou demeura toute droite contre le maigre fonctionnaire qui souriait dans son poil coupé court. Mais il se contenta de lui tapoter la joue, l'épaule, et, dès que les propos en amenèrent l'occasion, il exposa une théorie déterminant le directeur de théâtre à ne jamais vouloir les complaisances de ses artistes, pour ne point se lier trop, pour prémunir son autorité contre des faiblesses sentimentales.
Clarisse dut se borner à voir, seule, les morceaux de la ville de faïence joncher le marbre. Eu ce temps, elle comprit la douceur de la famille et l'union loyale de deux êtres associés pour franchir les dures périodes de la vie. Elle souhaita la petite salle à manger, la suspension, et les âmes unies, dans son rayon circulaire pour méditer la défense contre le malheur. Le soir, se rendant au théâtre, elle regardait avec envie les étages superposés des maisons, où, l'un sous l'autre, les abat-jour de verte
porcelaine baignaient de lumière le repas du soir. Et son idéal de mari fut ce Roussel, cet honnête Roussel, à linge propre et simple, sûrement bon, sûrement vertueux, calme, très timide, érudit. Elle se découvrit presque l'impérieux besoin de mettre les lèvres sur le crâne dénudé, d'offrir la tiédeur de sa jeunesse à ce maigre qui avait, courageux, trente années, contenu en lui tout instinct, toute convoitise, toute passion.
Une immense peur de la solitude la glaça. Elle regretta Cavanon, car il n'était point venu chez elle pour signifier la rupture, mais parce que madame Desboves, furieuse du désastre bonapartiste, avait proféré contre l'actrice une diatribe. Dessling-Héricourt et lui avaient voulu éviter une rencontre pénible pour la petite Ophélie. Mademoiselle Karst lui apprit cela, dans les coulisses du théâtre, vêtue en Mignon, avec une grosse perruque blonde sur ses épaules, une chemise de surah bis, une jupe de bure. Le pompier admira les vastes yeux noirs de l'Autrichienne. Les machinistes transportaient un arbre de toile métallique ; le gazier haussa une planche munie de becs lumineux vers la frise, et, terrible, le régisseur agita les ailes de son macferlane gris en criant : « A la face, les accessoires, à la face, je vous dis... M'entendez-vous?.. A la fa#e... » L'odeur acre de la poussière humide attristait encore la sensation venue de ces travailleurs en hâte qui plantaient le jardin factice, les balustres de planches peintes, qui descendaient, par les cordes glissant aux poulies, des haillons de ciel. « Gabry, je vous en conjure, ne restez pas là... Montez dans votre loge, allons !.. Les ar-
listes dans leurs loges ! . . Les accessoires à la face ! » Le régisseur bondit sur elle, blême. La salive jaillissait de sa bouche furibonde! Tel qu'une chauvesouris, il se précipitait de lacour au jardin, effleurant avec ses ailes de macferlane la lenteur des machinistes, le papotage des artistes, l'indolence du pompier. Il jeta des cris aigus. On l'aperçut tout à coup perché sur une ferme, puis grimpé le long d'un portant.
Néanmoins, le jardin se plante. Les balustres de marbre contournent les parterres. L'eau jaillit du bassin, Les fleurs du premier plan se rangent autour de la statue. Le ciel azuré l'espace dans les vides du feuillage en toile métallique; et Clarisse souhaite une chauve- souris active, ordonnatrice, coiffée d'un chapeau de soie terne, pour remettre en apparence prospère l'instant de sa vie.
Refoulée par le cri : « Nous y sommes... Au rideau I... » elle voyait encore le régisseur contre la toile de fond, découvrir une petite boîte, et en secouer dix papillons bleus, dix papillons blancs qui voletèrent du côté de la rampe. Malgré tout son malheur, elle ne put s'empêcher de rire avec Karst et Lavaur, quand la chauve-souris, assurant, d'une tape, son chapeau, leur dit : « Est-ce de la mise en scène, ça, mes enfants !... »
Mais Lavaur prétexta sa toilette de fée, sa haute canne d'or, son camail de fleurs, pour reculer l'approche de Gabry. Il fallut que Clarisse se réfugiât vers Bourtienne dont les seins nus sentaient le cold-cream. Poussive dans un corselet trop étroit, la maltresse de Paul expliqua l'ambi-
tion do madame Desboves, qui avait épouse le colonel à cause de la ressemblance impériale pour nourrir des plans chimériques de dictature. Dans cette ville bonapartiste, le passé héroïque de son mari conserve l'importance. En somme, elle tient à sa discrétion le clergé, l'état-major, les armateurs, les banques et le haut commerce, qui rappelle avec éloge le temps où l'impératrice Eugénie passait à Biarritz une part de l'an. On faisait des affaires, alors. Aussi, madame Desboves ne pardonnerait pas à Clarisse une aventure si désastreuse pour le parti du prince Victor. Et la tante Gresloup, toujours en rancune contre Maria Pia qui lui avait pris cinq ans l'affection de son neveu, vilipendait encore Clarisse, l'autre Ophélie, cause d'une mort d'homme. « Paul, ajouta Bourtienne, vous conseille de rester tranquille jusqu'au jour de la représentation. La princesse Vogol vous défend au comité. Elle empêche qu'on ne se rallie à la proposition de madame Desboves, demandant qu'on change le spectacle du gala. Karst, dans le fond, ne serait pas triste de paraître en seule vedette sur l'affiche. M. de Gavanon a été très chic pour vous, sa femme aussi. Mademoiselle Vandal, et M. Lyrisse et M. Dessling- Héricourt, et madame Lyrisse vous protègent. Par conséquent, vous n'avez rien à craindre. Dites-vous malade jusqu'au jour de la représentation... pour éviter l'éclat... et puis fichez- vous de tout... ma chère I »
Avant de rentrer, Clarisse passa chez le directeur. Les journaux réactionnaires de Paris annonçaient la fête de bienfaisance. La Compagnie d'Or-
léans organiserait un train spécial. Les articles élo gieux de Maréchal et de Viète sur Ophélie, transmisbien avant les nouvelles dispositions de la ville en l^ers Clarisse, paraissaient, fragmentaireraent reproduits, dans les feuilles du boulevard : « C'est un fameux appoint pour nous, dit Roussel. Je montrerai cette réclame au maire. Ils ne pourront plus, sans récidive de scandale, nous désunir. Allons, rentrez chez vous, pour Ophélie. Il nous faut un triomphe... »
Elle comptait encore trois jours avant la représentation. Stéphanie priée de la venir voir, pour répéter la scène des fleurs, lui fut d'abord morose. Elle se plaignit que Clarisse la délaissait; elle lui reprocha de la chérir maintenant parce que la mort du journaliste plaçait Ophélie dans une position fausse.
— Mais du tout, Stéphanie ; vous savez combien je vous aime, mon petit chou. D'ailleurs tout le monde commence à reconnaître que je ne suis pour rien dans cette aventure. Tenez.., dans V Alcyon, le nouveau rédacteur définit bien mieux la chose.
En effet, ce fonctionnaire du Pouvoir, par un premier article, comparait à la barbarie des guerres impériales la sagesse de la Répubhque, qui en dix-huit ans, avait relevé, après le désastre de 1870, la patrie française jusqu'au triomphe pacifique de l'Exposition de i889. Depuis lors, la France, toujours plus forte, plus influente, se haussait au premier rang du concert des nations, victorieuse par l'intelligence de ses ouvriers, de ses agriculteurs, de ses savants, de ses artistes, de tous ceux qui
concourent à la production. Au contraire, après tout le sang répandu en l'honneur de leurs ambitions néfastes, les deux Bonaparte avaient conduit la France à Waterloo et Sedan, à la ruine politique de 1815 et des traités deVienne, àla ruine économique de 1871 et du traité de Francfort. L'expérience existe. Il faut produire par la paix, le travail et l'intelligence, non détruire par la guerre, la cruauté et la barbarie. Maréchal était la dernière victime de cette barbarie. Des calomniateurs insinuaient en vain que des aventures d'ordre intime avaient valu le duel malheureux. La courageuse artiste qui, à peine âgée de vingt-trois ans, donnait à toute une province l'exemple admirable do ce que peut émettre le travail de l'esprit pour émouvoir, instruire, ne méritait que la louange. Généreuse, elle voulait, en une fête de bienfaisance, afin d'abolir la misère des veuves et des orphelins, affronter, sans honoraires, les fatigues d'un labeur éloquent.
Il conviait le peuple républicain à se rendre à la représentation. On manifesterait ainsi le goût de s'instruire, l'altruisme en faveur des misérables, le culte du beau et du bien. Oui, Maréchal était la victime de l'esprit de meurtre qui resta l'essentiel de la besogne impériale, durant deux périodes d'un siècle. Assimilant Bonaparte aux pires souteneurs dont les habitudes assassines sont notoires, il rappelait les débuts douteux du Corse. La prostitution de Joséphine aida ce grand parvenu puisqu'il obtint, par elle, la charge d'exécuteur des hautes œuvres en Vendémiaire, puis le commandement de l'armée d'Italie, au lendemain du jour où il
consentait à devenir un mari facile pour la maîtresse de Tallien, de Barras, de beaucoup d'autres.
— C'est excessif, jugea Stéphanie... Vous avez vu, là, dans la troisième colonne : Augustus Viète passera en cour d'assises.
— Oui. Je le savais déjà.
— Enfin vous serez soutenue, si la cabale bonapartiste attaque.
— Eh bien, me voilà passée drapeau politique... C'est trop drôle !...
Les encouragements un peu fielleux de Stéphanie ragaillardirent Clarisse. « Il faut être heureuse. Je veux me sentir heureuse », répétait-elle. Elle rit avec Love et la petite reine blonde. Après tout, si les choses périclitaient, quelle puissance l'empécherait de rejoindre Paris et de vivre, en repos, avec sa modeste rente. Visites aux musées, fréquentations des bibliothèques, lecture des journaux et des livres, excursions par les beaux jours, dîners à Saint-Cloud, à Garches ou à Vaucresson en compagnie d'un joli cycliste ! Elle confessa cette quiétude. Si l'existence se compliquait à ce point, elle lâcherait le théâtre, et bonsoir I
En voiture, avec Stéphanie, elle tenta la promenade malgré la pluie unissant le ciel gris à la mer verdâtre qui bavait une écume lourde comme le suif. Stéphanie ne s'égaya point. Elle continuait à geindre sur son existence de sacrifice. La mère exigeait qu'avec les trois cent soixante francs mensuels dévolus à la fille par l'administration, on achetât pour assurer l'avenir, des valeurs à lots Trois francs devaient suffire à la dépense de cha-
quejour, à la nourriture et h l'entretien. Vers l'époque du terme, elle avait repris l'habitude d'aimer au hasard des sollicitations.
— Vous devriez chercher quelqu'un, lui conseilla Clarisse. Voyez Bourtienne. A présent, elle se tire d'affaire.
— Oui, mais elle est forte de la poitrine. Elle attire les hommes. Moi, je reste squelette avec une toison. Il n'y a que les collégiens sans le sou et les vieux, économbes, pour me vouloir.
Clarisse lui enseigna l'adresse de madame Sire, sous condition qu'elle ne le dît point, et promit même de la présenter.
— Vous seriez bien gentille. J'ai besoin de gants et de chemises, de bottines. Si ça pouvait s'arranger tout de suite ? Avec ses principes d'économie, ma mère abîme l'existence. Je ne puis pourtant pas la pousser dehors, cette pauvre vieille, à soixante ans. Comment gagnerait- elle de quoi manger?... Et si je refuse de lui remettre l'argent pour acheter des obligations, elle se lamente, elle se désespère ; sa figure se décompose. En huit jours, elle vieillit de vingt ans. Elle ne parle plus; elle ne mange plus... Elle pleure. Alors... je casque. .
Clarisse la déposa sur la plage, près des jardins du Casino, ne se souciant pas de la conduire au rendez-vous où l'attendait Senci, dans l'auberge du quartier maritime.
La façade, par dessus les toits escaladant la pente, regardait les eaux ; et, au premier étage, le procureur avait loué une chambre blanchie à la chaux, qu'un tapis rouge, des rideaux d*andrinople, un divan bleu et une table de chêne garnissaient som
maireraent. Dans des pots, dans des vases, la multitude de fleurs et de verdures épanouies prêtait à cette pièce l'allure meilleure d'une sorte de serre. Comme par la grande fenêtre entrait la fraîcheur de la mer, le lieu ne déplaisait point à Clarisse. Ce jour, Senci tarda.
— Il va falloir nous séparer, dit-il lorsqu'il eu; refermé la porte et retiré son chapeau ; au moins pour un temps... Imagine-toi que cette canaille d'Augustus Viète vient d'écrire à ma femme. Il sollicite son intercession auprès de moi, et il ajoute : « M. de Senci peut bien me traiter avec indulgence, puisque ce fut d'après son avis que le Jour nnl de VAdoiir entreprit la campagne, en faveur de mademoiselle Clarisse Gabry, campagne, qui devait aboutir à un conflit si funeste... » Alors... scène de ma femme ! Fureur. Elle m'a poursuivi. Elle brandissait un couteau à fromage... J'ai du m'enfermer dans la cuisine... Après : l'attaque de nerfs t... On a été chercher Stival. La dernière fois, ma petite... Et je me sauve. J'irai t'applaudir à la fête de charité...
Il prit du plaisir pour le billet de vingt-cinq louis qu'il oublia galamment sur la table. Elle se pendit à son grand cou maigre, à son profil. Afin de ne succomber à aucune tentation de dépense, elle courut aussitôt, avec la voiture, chez madame Sire et reprit ses billets non échus. Au milieu du scandale, se faire pincer encore par un bonapartiste convaincu de sa présence dans le pavillon chinois, le kiosque turc ouïe chalet suisse! Cela eût imputé publiquement à l'efi^ronterie de la demoiselle lo motif du duel malheureux.
L'acquit obtenu, elle se sentit à l'aise, et se jeta pour n'en plus sortir jusqu'au surlendemain soir, date de la fête, dans la personnalité d'Ophélie.
En lui apportant des revues, le libraire annonça, la veille du grand jour, que des éditeurs de Paris commandaient cent trente photographies de l'amante d'Hamlet. Il ne lui en restait plus. Cavanon ne voulait pas vendre le cliché. Il la pria de poser devant son opérateur.
Un temps de demi-saison favorisa la fête. La représentation eut lieu l'après-midi. Sans nul trac, résolue à prendre, le soir même, l'express pour Paris si on ennuyait Roussel, ou si une cabale sifflait, Ophélie franchit la coulisse. Bourtienne l'avait avertie qu'aux dernières nouvelles les bonapartistes décidaient de se tenir cois, pour ne point nuire à une œuvre organisée par madame Desboves.
Cette fois, Clarisse conquit tout le cœur rouge de la ville battant dans le velours pourpre des loges, du parterre, de l'orchestre. Grand cœur pourpre, où circulaient le sang d'une province, l'esprit d'une race, l'espoir d'une nation, elle le tint qui palpitait dans l'onde sonore de ses paroles, au bout de la grâce de ses gestes. Vers sa menue personne en blanche mousseline, les bravos de trois mille mains claquèrent. Et, derrière les feux de la rampe, tout s'agita en clapotant, comme des vagues de sang sombre.
Emportée dans une voiture par Lyrisse, Dessling, on la hissa, tout à coup, devant la mer, sur le tréteau en fleurs de sa baraque de vente. Ophélie encore, adressa des baisers aux chapeaux dâ
238 L'ANNÉC de CLARISSE
paille des baigneurs, aux casquettes blanches, aux uniformes de l'artillerie. Elle mit à l'enchère un lys, un bouquet de violettes, une pervenche, des lilas auparavant garnis de son baiser ; et les louis et les billets de lui venir en foule, s'amoncelant au creux de la sébile. Elle inventa de faire remplir cette sébile d'abord. Chaque ponte reçut un numéro contre son louis. Le gagnant acceptait de sa main la gerbe de fleurs, avec le droit de la baiser aux joues.
« Oh 1 pensait-elle, heureuse , heureuse, heureuse ! Comme je donne du bonheur à cette ville, à ces hommes, à ces veuves et à la mer encore qui s'illumine pour me sourire ; je tiens dans ma joie, dans la chaleur de mes lèvres, dans la fraîcheur de mes joues, la joie de la ville, des hommes, des veuves et de la mer solaire. Venez donc dans ma joie, joies des hommes, joies des veuves, joies de la ville, joies de la mer... A qui cette touffe de lilas ? A vous, vieil officier. Pense, en m'embrassant, au furtif baiser de ton adolescence sur rne joue timide. Ne mets pas tes lèvres sur mes lèvres... non, sur ma joue... Voilà, monsieur... A un autre ! Qui veut pour un louis sentir la palpitation de ma joie? Un louis, messieurs !... Rien du tout et on emporte son bouquet de violettes... A moi, dans ma joie, votre joie... Un louis, la seconde de la joie !... »
La foule poudroyait sur l'esplanade, sur les môles, sur les bras de la ville tendus contre l'effort tumultueux de l'Océan. Et les enseignes d'or, derrière Clarisse, riaient aux balcons des banques, des hôtels pavoises de pavillons, 5 la cime des
mâts rouges d'où voletaient les banderoles bleues et blanches. Le soleil se mira dans les eaux. Une rumeur montait de l'allégresse populaire. Le colonel Desboves, si pareil à l'empereur, et sa femme, pareille à Marie Stuart, recevaient les hommages des saints.
En une estrade, la tête rousse de madame Ly- Tisse brilla. Des musiques tonnèrent; et la ville lut comme un visage joyeux sous sa chevelure de ' imées rabattues par le vent contre l'oreille des faubourgs du Nord ; elle fut comme un visage joyeux de lutteur, riant avec l'or de ses enseignes, parce que les bras tendus de ses môles repoussaient mollement la mer lumineuse et chantante.
Pour continuer, en dévotion, disait-il, l'esprit de feu Maréchal, son successeur ne négligea point la gloire de Clarisse. A la chute du rideau sur le troisième acte de Francillon, le lendemain de la fête, elle vit les ouvreuses lui apporter une vaste corbeille de violettes et de renoncules. Un nœud de crêpe garnissait l'anse ; et sur une moire blanche, en lettres noires, était imprimé : Les veuves de Saint-Pierre- de-Luz à Ophélie, ^28 avril 189..
La comédienne aperçut, aux deuxièmes galeries, un rang de pauvres femmes en deuil, qui debout se préparaient à l'applaudir. Un géant roux, vêtu mal, leur commandait ; et lorsque Clarisse,
inclinant vers les femmes son sourire, les eut saluées, la salve de bravos éclata, reprise dans toute la salle.
Gênée par sa traîne, Clarisse se retirait, la corbeille aux doigts. De la coulisse un domestique surgit qui lui apporta une autre offrande, toute dorée celle-ci, et riche en d'orchidées considérables. C'était le remerciement de la commission des fêles. La tante Gresloup, madame Stival, la baronne de Cavanon sourirent de leur loge pendant qu'on applaudissait encore. La princesse Vogol obligea son petit garçon à des trépignements. Clarisse s'émut fort. Des larmes lui brouillèrent le regard. Elle était mal remise de la fatigue précédente ; et quand, à la minute de quitter la scène, une troisième corbeille lui fut remise, elle craignit défaillir. C'était l'hommage de la ligue féministe. Madame Thilorier et mademoiselle Vandal le lui témoignèrent par leurs gestes francs. Une autre série de bravos, mêlés cette fois, à des clameurs d'ovation, emplit la salle. Les femmes surtout se penchèrent pour applaudir de mains énervées. Elle les comprit jalouses du sort qui avait valu la mort d'un homme. Cette idée tua son plaisir. Pour ce troupeau de bourgeoises provinciales vivant avec médiocrité sur le pauvre gain de maris fonctionnaires, sans espoir de paraître en splendeur, ni de connaître le mensonge passionnel, Clarisse incarnait la glorieuse et la puissante, celle dont les yeux dispensent l'amour ou la mort.
(t xVpplaudissez, applaudissez, les sottes... Si vous m'aviez vue, en première communiante dans le
Kiosque turc de madame Sire... vous croiriez moins à ma foi dans l'amour, et à mon orgeuil d'être une femme de passion... Applaudissez, les sottes... jYe lisez pas à mon rire le mépris de vos âmes..., les sottes. Je vous salue... Je vous salue... Laissez-moi partir... »
Le jour de la fête, elle avait vu la princesse Vogol éperdre cinquante louis de fleurs et de confetti dont elle bombardait les gens. Cette femme qui louait un terrain vague afin de parquer économiquement son attelage, qui se meublait de chaises de cuisine, qui ne renouvelait pas les bardes minables de son fils, dépensait des sommes dans l'espoir de mettre en évidence son enthousiasme envers l'instigatrice d'un meurtre passionnel. Et, chose ironique. Maréchal n'était pas mort à cause de l'amour.
Clarisse se moquait de cette dérision, lorsque, dans le cabinet de Roussel, on lui présenta les veuves. Dix, bien lavées, vêtues de longues mantes à capuchons, et le visage ceint de coiffes noires, elles se tenaient en un seul groupe de timides personnes qui ne reconnurent pas dans la jeune femme, en simple complet de drap mastic et à bonne figure, la blanche Ophélie, ni la capricieuse, la chatoyante Francillon. Le géant roux, successeur de Maréchal, les excusa, les poussa. Celle qui récitait le compliment ajouta qu'elles remerciaient toutes « Monsieur » aussi, prenant Roussel pour le mari de Clarisse. Madame Thilorier et mademoiselle Vandal entrèrent, avec la tante Gresloup, la princesse, madame Stival, la baronne de Cavanon ; efles éclipsèrent, un instant, les veuves
Mademoiselle Vandal cria le chiffre considérable de la recette obtenue, la veille, au théâtre et sur l'esplanade. Seule, la vente des portraits d'Ophélie, par séries d'attitudes assorties, avait couvert une grosse part de la dépense.
Le rédacteur de V Alcyon ne laissa point étouffer la manifestation des veuves. Il s'approcha de Clarisse un peu timide au bas de ce géant qui la priait de s'unir à l'œuvre de charité sociale. Elle répondit selon son habitude, d'un sourire et tendit la main.
Entre les veuves, madame Thilorier lui nomma une jeune mère, presque chauve, dont les quatre petits sans doute auraient faim, bientôt. Levant vers l'actrice ses joues hâves, ses yeux d'eau, ses lèvres blafardes, la pauvresse confirma d'un signe de tète. Clarisse, gentille, embrassa les joues froides, et promit sa visite.
— Il faut bien que vous nous accompagniez dans nos tournées, Gabry, annonça mademoiselle Karst, car la ligue féministe vous a élue membre honoraire. Vous voilà des nôtres.
— Des nôtres, reprit madame Thilorier, avec la plus aimable mine de sa face gélatineuse.
— Très flattée, je vous remercie, mesdames. Clarisse fut mécontente; car elle ne désirait pas
le moins du monde se rendre dans les étables à pauvres, où il pue. Après des mercis à tout le monde, elle pensait sortir, lorsque madame Stival lui déclara que la commission des fêtes resterait en permanence pour réussir à fonder une crèche et un dispensaire. La baronne de Gavanon exposa tout à coup, avec volubilité, l'urgence de ne se désinté-
resser point des veuves, l'aumône faite. M. Vogt offrait une maison près du port. L'Œuvre des Veuves y installerait son siège, ses berceaux, sa pharmacie.
— Il faut que toutes les femmes s'unissent, ajouta la princesse. Et si mademoiselle Gabry veut bien parfois nous aider de son talent...
— Certes, mesdames, certes.;. Quand il vous plaira, si M. Roussel m'y autorise !
« Encore des représentations à l'œil, pensa-t-elle. Ah noni mes belles dames 1... »
Pour fuir ce monde, elle promit tout, accéda ; puis fut se coucher, fiévreuse.
Les matins de la semaine suivante, elle dut retourner à la douche du docteur Stival.
— Vous vous surmenez, lui dit-il.
— Je crois bien I Pensez donc à mes émotions depuis une huitaine.
— Vous avez conquis la ville, aussi.
— La belle avance I
La femme du docteur et la baronne de Cavanon se plurent. Naïves et tristes toutes deux, elles aimaient s'asseoir dans le magnifique jardin d'hôpital sous les arbres séculaires, avec des broderies dans les doigts. Paisiblement, les fous silencieux, en uniforme gris, poussaient sur les pelouses les boules du crocket. Elles se parlaient peu, sauf d'insignifiances concernant leurs devoirs de mères. Sous les collets de surah, la taille de la baronne enflait. Clarisse fut contente qu'elle n'eût point deviné l'aventure de l'Ermitage ni les promenades de cyclistes. On se saluait d'un air franchement sympathique. La fille de madame Stival, que son
père appelait « La Descendante », se roulait sur une peau de chèvre. Du vent de mer agitait les feuillages étendus au loin ; et madame Lyrisse, sa douche prise, revenait toujours près d'elles afin de poursuivre envers l'actrice, cette cour muette, inlassable, du regard.
Si elle s'attardait aussi, sur l'invitation de madame Stival, Clarisse ne cédait pas à l'envie de discourir. A cause de sa situation irrégulière, elle redoutait qu'un méchant propos ne la blessât. Assise dans la courbe profonde d'un banc de jardin, elle jouissait de la verdure pâle aux arbres de mai, de la lumière, des oiseaux jasants. Elle croisait ses bottines jaunes au bout de ses jambes ; elle s'ingéniait à paraître une personne sage, saine, et sans mauvais esprit. Pour peu qu'on l'en priât elle récitait ces vers de Verlaine, de Heredia, en choyant les métaphores de sa voix au joli timbre.
En aucun temps elle n'avait goûté mieux la satisfaction de paraître aimable. Ces dames s'émerveillèrent de connaître si douce, et loin de la parade, une tragédienne à cris héroïques, une comédienne à lestes attitudes. Des matins délicieux s'écoulèrent ainsi. Mai jeta sa lueur tendre sur la mer et sur les feuilles. Abritée de lunettes noires à branches d'or, madame Stival ne se révélait pas plus. Les extravagances des fous l'amusaient. Les deux petites épouses se divertissaient de très minuscules aventures, sans fièvre, sans espoirs grandioses, sans regrets, selon des imaginations enfantines.
Clarisse comprit facilement que madame de Cavanon ne pouvait plaire à l'âme emphatique de
son mari. Afin de l'épouser, elle avait lu les écrivains chfiris du constructeur de phalanstères. Mais il ne lui restait rien de telles lectures. Un vol d'oiseaux ténébreux avait traversé ce clair esprit. 11 se reprenait à ne chérir que son bel attelage alezan, ses robes, sa petite personne déçue, sans doute, de n'avoir point saisi l'âme du baron, mais résignée à ne la saisir pas. Souvent, elle regardait devant elle, les yeux écarquillés, comme s'il défilait à sa vue un cortège de chimères magnifiques, imperceptibles pour les autres.
Un bruit, une question la détournaient-ils de cette extase, il lui fallait du temps pour revenir à la vie réelle, s'attentionner, reconstituer dans sa mémoire les impressions auditives, et leur attribuer le sens qui dicterait sa réponse.
Madame Stival était l'active, l'entreprenante. Ses folles, ses veuves, les comptes de la soupe économique, les calculs de la lingerie, l'hygiène des babies occupaient une intelligence à mille faces, heureuse de donner de l'aise aux fous, aux pauvres, à son mari, à sa fille, mais d'une façon un peu rude et autoritaire. Elle ne craignit pas de gourmander l'actrice pour sa paresse à visiter les travaux entrepris dans l'immeuble de M. Vogt, au siège de l'œuvre. Elle lui décerna des besognes : dix lettres à écrire; trois livres à consulter. Elle la nomma secrétaire.
Il ennuya beaucoup Clarisse de rédiger ces épîtres demandant une aumùne à des riches et que madame Stival l'obligeait à signer du nom « si connu ». Suivant la griffe présidentielle de la colonelle Desboves, ce paraphe augmentait l'im-
portance de l'CEuvre et les chances de valoir du succès à la requête. Clarisse s'en acquitta tout de même, parce que cela l'insinuait de plus en plus dans le ménage Stival.
Des extravagances des fous, du beau jardin, de la douche, de la prévenance silencieuse perpétuée à son égard par l'obstination de madame Lyrisse, ou de la mansuétude du docteur, elle n'eût pu dire ce qui l'attirait dans cette vaste maison, aux couloirs sonores pleins de fraîcheur, troublés soudain de hurlements ou de rires exagérés. Derrière les treillages, des personnes tristes la saluaient vingt fois par minute, en répétant le geste mécanique d'ôter, de remettre leur feutre. Dans des fauteuils profonds, les hypocondriaques lisaient de très anciens journaux. Ailleurs, au centre de cours divisées par de basses murailles, les furieux fendaient du bois avec rage et lançaient des injures contre la matière ouverte par leur hache. Des enfants divaguaient pour eux-mêmes, s'écoutant murmurer. Sous la conduite des infirmières, les hystériques en files, les mains nouées dans un mouchoir et les yeux bandés d'un triple voile de crêpe blanc, tournaient autour des pelouses. Elles chantaient le même hymne : « Dieu des eaux... Dieu des eaux... protège nos vaisseaux I » Grises de costumes, elles défilaient. Leurs voix furent suaves. Leurs poitrines gonflaient l'étoffe des caracos. Elles piétinaient en mesure, au son de la claquette brandie par l'infirmière.
Il y avait encore un marin, nanti d'une jambe de bois et qui jouait du violon, passablement, à l'ombre du même orme. Madame Stival l'aimait
beaucoup, l'appelait « grand-père ». Il déraisonnait peu ; mais quand les voix suaves des hystériques envahissaient le jardin, il pleurait à sanglots, en excitant sur les cordes de son violon un air de danse.
Rien n'agréait à Clarisse comme le laboratoire du docteur et des internes, longue galerie claire, peinte à la détrempe du même ton bleuâtre propre à toutes les murailles de la maison. Il y brillait des appareils de cuivre et de nickel si heureusement compliqués, si nets de forme, si lumineux I Dans les fourneaux à réverbères, des matières marines subissaient de longues coctions. Les cornues contenaient de bizarres liquides. Des varechs prêts pour l'analyse pendaient comme des chevelures à des clous. Des couches de métaux inconnus bleuissaient l'intérieur des coupelles. iCétait une cuisine mystérieuse et dangereuse, proprette, autour de laquelle réfléchissaient des jeunes gens déjà chauves, en tabliers de toile. Parfois ils collaient une poussière sous la lentille du microscope ; et ils regardaient le monde s'agitant sur la bribe. Clarisse souhaita leur savoir. Il l'agaçait que cela lui fut inconnu. Ses questions assiégèrent le docteur Stival qui répondit avec complaisance.
Elle obtint de se faire admettre aux causeries du matin, quand Lyrisse et Dessling-Héricourt venaient, avec Gavanon, offrir des observations photographiques sur les figures des fous, sur les saccades de leurs gestes, sur leurs regards déviés.
A onze heures, le médecin avait fini la distribution des douches et la revue de ses pensionnaires. Il s'octroyait alors une heure de repos dans
son jardin. Le sachant, les trois « chercheurs de néant », comme lui-même les appelait, en leur absence, venaient requérir des conclusions positives capables de détruire ou de seconder les extravagances de leurs thèses.
Le docteur, vers les dames, disait d'eux : « Ce sont mes fous externes, soignez-les bien, sinon ils deviendront, un jour ou l'autre, mes internes... »
Avec toutes ses rides sur sa figure lunaire, ses évanouissements, son éthéromanie, Lyrisse ne semblait pas très loin de l'échéance.
Sa rupture avec Cavanon ne mettait point Clarisse en mésaise devant le trio. Le charme pratique de son clair sourire savait fort bien induire l'amant d'une liaison finie dans la certitude qu'il gardait, sinon une amie, du moins une franche camarade, ni rancunière, ni collante, ni pleine de soupirs, ni indiscrète, ni moqueuse. Pour cette altitude, Paul de Nérisse, qui d'abord l'avait crainte, l'admirait aussi. Le militaire restait un peu timide, devant elle, comme un disciple auquel le maître démontra la naïveté d'un solécisme.
Sincère, Clarisse jugeait très simple l'acte de fournir, par son corps, de la joie, celui d'en prendre au corps des autres. Y attribuant une importance égale à celle d'un dîner en ville accepté puis rendu, elle ne se servait pas de la convention des mœurs pour paraître sentimentale et marquer envers l'amoureux de naguère soit une répulsion, soit même de l'indifférence. L'amant connu, puis quitté, ou lâcheur, ne lui valait pas l'occasion d'un regret sûr. Ce Lucien l'avait occupée trois semai-
nés de son souvenir. Elle n'y pensa plus du tout; mais si l'express, soudain, l'eût amené, elle eût uni bien volontiers leurs bouches dans le baiser d'un mutuel pardon.
De ses amants, l'expérience intime lui laissait le seul goût de leurs vertus. Très vite Cavanon reprit sa place dans l'être triple qu'il formait avec ses deux amis, Lyrisse, le lunaire, et Dessling- Héricourtjle grognon. Elle ne réussit pas à démêler leur essence. Etaient-ils très forts, ou snobs, ou purement imbéciles? Il lui parut impossible de le savoir. Ils avaient connu des vies ardentes, des plaisirs gâtés par les douleurs dues à leur esprit. Passé la trentaine, ils s'efforçaient encore de s'instruire. Ils aimaient les livres. Avides, ils pompaient la science du docteur Stival ; mais, pour Clarisse, ils ne quittaient pas cette pose agaçante de sujets de pendule, d'âmes méconnues, abandonnées sur le roc que bat la fureur du flot.
Elle se tourna mieux vers le docteur.
Sa moustache cirée, sa barbe courte, ses redingotes grises, ses mèches touffues ramenées aux tempes depuis que la calvitie éclaircissait, à l'occiput, la chevelure, n'étaient pas pour déplaire. Il avait une douceur sceptique du sourire très charmante. Elle lui en voulut un peu de ce qu'il ne l'instruisît pas avec sérieux. L'éducation de l'actrice, exclusivement littéraire, se heurtait sans cesse à l'obscur, lorsque les phénomènes biologiques et physico-chimiques nécessitaient, dans la bouche des hommes, certains termes spéciaux ou le rappel de formules. Mais cela imprégnait de mystère l'apparence du docteur.
250 L'AiNiNÉE DE CLARISSE
Néanmoins, Clarisse ne pensait pas à le distraire du devoir conjugal, pas plus qu'elle ne songeait à conquérir Lyrisse ou Dessling-Héricourt, et cette attitude lui valait la confiance amicale des épouses.
Madame Stival surtout s'enchanta de l'avoir auprès d'elle, de lui faire écrire des lettres, de lui faire dire des histoires. Par pudeur, elle n'interrogeait pas l'actrice sur l'amour, mais sur sa manière de vivre, sur la possibilité de tenir propres les gants blancs, de conserver la mémoire d'un rôle, sur mademoiselle Karst, sur Lavaur, sur Bhgnières, sur l'Odéon, les coulisses, le Conservatoire. Elle s'étonnait beaucoup de leurs vies paisibles, à tous, et routinières, de leur goût réel pour les lettres.
Il advint qu'elle emmena Clarisse jusqu'au dispensaire installé dans l'immeuble de M. Vogt. L'armateur, son beau-frère, Humphry, madame Humphry pareille à la sainte Vierge, et ses quatre sœurs, étaient alors en Angleterre pour la seas n. Leurs usines de la Clyde, où l'on construit des navires de guerre au compte des Japonais, des Chinois, des Républiques sud-américaines, nécessitant la visite des beaux-frères; et les sœurs de madame Humphry, chaque année, font le délice des garden-partys, des golf-partys, des excursions en four in-hand.
— M. Vogt, disait madame Stival, achète, paraît il, une île parmi les Philippines, pour y installer des arsenaux, y creuser un port, y établir un dépôt de charbon alimenté par les gisements indigè nos, q[u'il veut mettre en valeur. Mon mari le
soupçonne de vouloir construire là toute une flotte et accaparer le commerce de la Chine avec l'Europe.
Il passe le détroit pour marier ses sœurs à des anglais, des bankers sérieux, capable d'introduire le milliard dans l'affaire.
L'aînée sut ainsi conquérir M. Humphry, les chantiers de la Clyde. Vogt, depuis ce temps, est le maître par l'argent de deux Républiques sudaméricaines. Vous verrez ce qu'il deviendra. On ne sait. Un diable. Un dieu.
— Un dieu. Son accaparement de poissons a réussi pour le carême?
— Il a gagné cent soixante mille francs.
— Et tué combiende pêcheurs, par la tempête?
— Moins que de poissons... Quels diables, les hommes 1
Elles rirent. La maison du dispensaire se garnissait de berceaux. La pharmacie,- gratuite pour toutes les protégées de V Œuvre des Veuves, s'installa dans les anciens bureaux d'une agence d'émigration. Les bocaux, les boîtes en métal peint remplacèrent les registres et les cartons verts dans les casiers des murailles. Lorsque, suivant madame Stival, Clarisse entra dans cette pièce, madame de Senci, qui s'y trouvait, la toisa, et rassembla les plis de sa jupe contre son petit squelette afin de ne pas effleurer la présence de la courtisane. Madame Desboves redressa sa dure face virile, et son diadème de crêpe, pour répondre d'un grave, d'un long signe de tête aîu salut que Clarisse n'esquissa point, d'ailleurs.
— Justement, apprit-elle à madame Stival« une
petite fille vient de pleurer ici. Sa mère, qui a le délire, réclame la présence d'Ophélie; la petite fille demandait l'adresse de ma'demoiselle pour la prier de se rendre auprès de la malade...
— Il faut y aller, enjoignit madame Stival en se retournant vers Clarisse qui n'osa dire non, ravie d'ailleurs de quitter un endroit où madame de Senci s'obstinait à ouvrir les fenêtres afin de renouveler l'air, certes corrompu par la respiration de l'actrice.
Madame Stival essuya ses lunettes d'or, remit ses gants de fil. Elles sortirent toutes deux, puis escaladèrent les rues étroites du quartier à matelots. Clarisse craignit tout de suite que la malade ne demeurât près de l'auberge où le procureur de Senci avait loué le logis d'amour, que l'aubergiste la reconnût, et qu'il fallut mentir habilement, et que...
— Dans quelle rue habite cette pauvre femme?
C'était un autre nom. Clarisse reconnut les maisons minuscules, les toutes petites boutiques d'épicerie, de charbon, les estaminets sombres, les couloirs sales menant aux marches des escaliers obscurs, les mêmes fillettes chargées de pain, les mêmes commères assises au bas des portes pour éplucher, bavardes, des légumes, et qui les dévisagèrent.
Cette attitude exaspéra l'actrice. Les pauvresses ricanaient, par haine visible, contre elle qui poussait l'abnégationjusqu'à venir aux ignobles odeurs du ruisseau noir, jusqu'à subir la laide vision de ces créatures plates, crasseuses et chauves, ou trop alourdies par une graisse flasque.
— La Ligue féministe ne leur apprend donc pas à se laver, madame? Est-ce l'eau qui manque?
Clarisse montrait, par delà les toitures de tuiles, la mer bleue, unie, courbée sur le ciel. Madame Stival conta que la tante Gresloup et Gavanon, dans leur phalanstère, ayant contraint à se laver les travailleuses, avaient ainsi excité la révolte. Ahuris de travail et de peine, les pauvres n'ont que. cette consolation de jouir de la paresse quand ils le peuvent. Se nettoyer devient un effort, p»s in dispensable. Ils le négligent.
Or, une des veuves de l'Œuvre s'approcha de madame Stival, fut présentée à Clarisse. Des petites filles en haillons ternes s'assemblèrent autour du groupe. On stationna devant une boutique d'engins de pêche, tendue de filets bruns. Des costumes cirés en épaisse toile pendaient aux portemanteaux de la façade. Des chats se pelotonnaient aux angles des fenêtres. Le vent de mer balaya par souffles brusques, les mauvaises odeurs de fruiterie, d'égout. Ou suivit la veuve. D'autres femmes, en jupe grise, se mêlèrent... « C'est la dame qui faisait la petite folle. Tu sais, la première communiante, folle, tu sais, qui dansait et que tout le monde applaudissait... — Comment qu'elle s'appelait dans la pièce ? — Phélie, que je crois. — Bien oui, Phélie. — C'est Phélie, ma belle, tu sais Phélie 1... — Phémiel Phénie î — Philie I la fiancée du prince. Elle va chez Mariquette, qui a la fièvre. — Ah I oui, depuis deux jours, tantôt, v'ià qu'elle la demande... — C'est Phélie. — C'est la fiancée du prince. — Elle va chez Mariquette. — Cours prévenir, toi, et d'abord mouche ton nez,
salope... et vite;Ou t'auras une belle gifle, tu sais ! » La popularité de Clarisse grossit. Entre les pots de réséda, les têtes surgissant aux fenêtres, admirèrent. Des mains rapides nouaient des fichus sur les gorges. Un grouillement d'écolières augmenta la foule, les propos. Des caves ouvertes au bas des boutiques, il monta des vieillards. Les hommes forts étaient à la mer. Rassemblant les bouts de leurs caracos, des femmes les tiraient sous le cordon du tablier, afin qu'on aperçût moins leurs chemises sales et leurs poitrines liquides. Les adolescentes massaient leurs chevelures pour courir. Des laveuses jetaient les seaux de bois. « C'est Phélie!... Phéliel »
Clarisse supporta mal cette affluence. En convergeant, les regards naïfs l'intimidèrent. Elle ne laissa cependant pas se perdre au hasard son sourire. Le souci d'être aimable l'invitait à répondre particulièrement. Vers les enfants, elle se montra bonne, leur donna des sous et les complimenta sur leur mine, mais ne put, comme madame Stival, se résoudre à les embrasser. Puis son imagination trotta. Princesse de Danemark, elle l'était vraiment pour ce décor de mer bleue, ces minuscules, ces fragiles maisons de lattes, de plâtre et de tuiles, ces infimes boutiques à devanture mince ; pour ce peuple réel, en haillons malodorants, ces fillettes à chevelures graisseuses, pour la stupéfaction des écoliers blêmes, l'émoi des femmes claquant de la savate contre la terre caillouteuse. « Phéliel c'est Phélie, je vous dis! » Rangées en double haie, des femmes encore signalèrent à son attention la demeure de Mariquette. Sur le seuil, de prestes coups
de balai expulsèrent des ordures. Clarisse eût bien voulu ne pas s'introduire. Le drame de cette entrevue lui répugna. Quelle poncive scène de troisième acte! Elle détestait si fort de jouer à la ville.
Par un couloir déplâtre lépreux, la foule la poussa jusque douze marches de planches. L'escalier franchi, ce fut dans une vaste pièce, sur un lit de bois, la figure peureuse et pâle d'une quadragénaire édentée, dans un bonnet de nuit propre : « Ophélie! » lui dit-on. La femme ne reconnut pas. Elle ne comprit point. Elle s'effarait davantage entre les voisines. Peut-être ne se rappelait-elle pas avoir réclamé la fille de Polonius.
Gisant au milieu de loques recouvertes par un drap bis qui fleurait encore l'eau du savonnage, la fiévreuse examina les gens, d'un regard circulaire, les pauvres murs recouverts de chaux, son armoire de bois cru, et les vêtements de l'homme mort à la mer arrangés comme en panoplie, avec des clous qui tendaient les manches du suroît, qui portaient le chapeau de cuir à couvre-nuque.
— Je suis Ophélie, dit enfin Clarisse, sur l'injonction de madame Stival. Elle, une main sous les draps, tâlait le pouls.
— Ophélie? fit la fiévreuse.
— Oui... Regardez-moi bien.
— Ophélie?
— C'est Phélie I crièrent les petites filles. On les fit taire.
Alors Clarisse ôta son chapeau, mélangea ses cheveux, mit aux hanches ses mains, prit la posture de la danse tanagréenne, et moula son corps dans l'étoffe de sa robe, puis chanta :
Bonjour ! c'est la Saint- Valeotia, Tous sont levés de grand matin, Me voici, vierge, à votre fenêtre.
Pour être votre Valentine.
La fiévreuse, à chaque parole, appelait des souvenirs. Peu à peu la mémoire entière lui revint, les larmes, alors, jaillirent de ses yeux glauques, sur la pâleur de sa face :
— Ophéliel... merci! Ophélie!... merci! Ah!... Elle se tournait vers madame Stival, vers ses
voisines, en leur riant. Le visage s'éclaira...
— Suis-je Ophélie? demanda Clarisse.
— Oui.
La veuve rit. Et son rire fut continué par les fillettes qui le renforcèrent, et par les autres veuves, et parles voisines.
— Vous êtes venue pour moi?
— Pour vous.
— Vrai!
Il y eut un bourdonnement de conversation : « C'est gentil aussi de venir voir le monde... quand on est comme ça... C'est gentil. » Toute une série de gamines riaient dans leurs mains jointes, en répétant : « Phélie f Phélie ! »
« Phélie! Phélie! » Parla suite, Clarisse garda le surnom populaire. Fréquemment il lui advint d'entendre une petite fille malicieuse dire dans la rue, avant de se sauver parmi le galop de ses compagnes : « Bonjour, Phélie!... » L'attraction qu'elle exerçait sur les esprits des écolières l'intéressa beaucoup. Elle finit par aimer parcourir les trottoirs au moment de la sortie des classes. Egaler un jour l'actrice, tour à tour reine, amoureuse", meur-
tnere, aimée, puissante, tragique; ce désir brillait si fort entre les paupières fraîches du jeune peuple féminin! Aux plus grandes, elle donna des billets de galeries pour venir la voir quand elle interprétait les tragédies classiques. Les parents remerciaient d'un mot écrit malaisément sur du papier quadrillé en bleu.
« C'est curieux, pensait Clarisse, de toutes ces filles en sarraux noirs, en chaussettes tombantes, en chapeaux de grosse paille, il me semble impossible de choisir une, pour la chérir de sorte particulière. Je ne puis en élire une. Non. D'abord je crains que celle-là ne s'implante dans ma vie, me gêne. Je ne recherche en elles que l'impression produite par moi. C'est moi seule que j'aime en elles comme je n'aime dans mes amants que ma curiosité, et ce qu'ils offrent de transport à mes sens. Et je n'aime pas plus Stéphanie que Lavaur, ni moins que Bour' tienne. La haine de mesdames de Senci et Desboves ne m'affecte guère plus que la sympathie de madame Stival ou l'amour de madame Ly risse. El je suis heureuse I Je suis heureuse 1 »
La vie s'activait.
Sur la prière de mademoiselle Vandal, elle se rendit au lycée de jeune filles, un jeudi, et, devant la classe des grandes, récita le rôle d'Hélène. Au début du Secoîîd Faust de Gœthe, cette reine arrive dans la maison de Ménélas, afin de préparer l'autel, le bois sec, bon pour pétiller, l'eau des vases saints et le couteau de sacrifice, sans connaître la victime, mais redoutant de l'être.
A ces filles maigres et anémiques, en somorep robes, elle communiqua vite de la pâleur et du fris-
son. Elle leur fit saisir la pensée du destin qui engage à la dispersion, à la destruction, à la mort, l'àme delà femme menteuse.
Au cœur de ces petites bourgeoises, Clarisse sema le même trouble qu'aux imaginations des enfants du peuple. Depuis lors, elle eut la perpétuelle certitude que des centaines d'espérances adolescentes %ûsaient à lui devenir pareilles.
Ce la lia mieux avec mademoiselle Vandal dont elleconnut l'appartementaufaîte d'une antique maison. La Valkyrie y avait chargé d'étoffes certains très petits meubles vieillots^ laqués en blanc par sa main. Autour du piano à queue, de dimensions considérables, des sièges de paille dorée au pinceau s'arrangeaient gentiment. Des fleurs fraîches jaillissaient de simples vases. Sous verre, il s'étalait des photographies de tableaux illustres. Plusieurs moulages de reliefs hellènes illustraient les murs uniformément couverts par la jolie nuance perse d'un papier uni. Sous sa radieuse chevelure blonde, la Valkyrie en peignoirs blancs, évoluait, remplissant de thé les tasses, invitant à des repas de poupée servis dans une vaisselle disparate et japonaise. De petits poissons, des crabes, des œufs, des noix de côtelettes, des hors-d'œuvre, des pâtisseries minuscules, des petits fours, reposaient au fond de vastes soucoupes.
Elles se prièrent l'une l'autre h déjeuner et à dîner. Leur goût sembable chérissait des nourritures diverses offertes, chacune, en très petite mesure. La Valkyrie exécutait au piano de la musique forte, Clarisse lisait haut des pages de littérature. Néanmoins, la gêne ne s'atténua point, qui les séparait
à cause de différences dans leurs vies intimes. Clarisse devina bien que mademoiselle Vandal eût voulu connaître les aventures d'actrice, et que la méfiance de trop s'acoquiner au vice l'écartait de la question. D'autre part, Clarisse défendit le mystère de ses intrigues, craignant de n'être pas comprise, puis trop méprisée. Elle crut. mademoiselle Vandal entièrement vertueuse. Car, de ce que Clarisse ignorait la pudeur réelle, il ne lui semblait plus anormal, ridicule ou inadmissible qu'une femme se vouât à la chasteté, par sens de l'ordre. Elle ne soupçonna point d'hypocrisie.
En aucune façon mademoiselle Vandal n'incriminait non plus les libres amours de son amie. Elles continuèrent ces relations dînatoires, sans se pénétrer davantage. L'expansion du féminisme occupait les inquiétudes de la professeur. Il l'indignait qu'il fallût, pour passer honorablement la vie, s'unir quand même à un époux. Par la forte jeunesse, la beauté, sa situation de fille indépendante excitait le soupçon.
— N'est-il pas abominable, dit-elle un soir, cet état des mœurs? On finira par me contraindre au mariage; et, pauvre, je devrai m'unir à un homme qui ne me séduira point, qui n'aura pas les goûts de mon petit luxe, qui, pauvre lui-même, gardera les habitudes des tabagies où il aura consommé sa jeunesse inélégante. Je souffrirai de ses aises. Il sera collègue. Il me racontera ses démêlés avec le censeur et le proviseur. Nous espérerons ensemble la vieillesse à cause de la modeste retraite, et du droit à la paresse enfin acquis. Nous élèverons des enfants pour leur douleur certaine. Notre intelligence et
notre instruction provoqueront sans cessedes mirages de vie impossible à connaître, vu la modicité de nos ressources. Nos caractères s'aigriront, à se heurter sans cesse dans l'appartement trop étroit. Seule je serais plus heureuse. Mais, en France, on calomnie la fille solitaire. Il faudra que je gâte mon existence. Ahl je vous envie, vous qui restez seule.
— Je me crois heureuse, dit Clarisse. Mais on subit encore bien des tristesses. Par chance, j'ai un orgueil suffisant. Les injures des gens ne m'affectent pas assez pour me nantir de haine.
— Je vous soupçonne, mademoiselle Gabry, d'être une sage.
— Une égoïste, plutôt.
— Voilà. Ne vau'drait-il pas mieux prêcher votre sagesse, convaincre, délivrer les femmes du joug des mœurs ?
— Qui veut se délivrer, se délivre.
— Il faut éclairer, instruire, annoncer un sort meilleur.
— C'est-à-dire susciter des désirs nouveaux, durs à réaliser, accroître la peine du troupeau qui s'arrange, en somme de sa passivité. Est-ce un bien qu'instruire? L'esclavage antique, je l'ai lu, garantissait mieux la vie du travailleur que la liberté et le salariat ne la garantissent. Le maître soignait un esclave coûteux ; il ne l'accablait pas de travail; il préservait de l'alcool, de la maladie. Le patron choisit, entre les misérables, les plus pauvres pour leur donner le moindre salaire. Il les excède de labeur. Il se moque qu'ils aillent à la maladie et à la mort. Il y avait de vieux esclaves. On ne rencontre plus de têtes blanches dans les
faubourgs. Voilà la réalisation du désir de Sparlacus. Et, tenez, àparcourir les journaux, on voit bien que le socialisme tend à rétablir l'esclavage au bénéfice d'une oligarchie de politiciens qui s'intituleront l'Etat, qui supprimeront toute liberté et la garantie même delaconcurrence, de manière à tenir à leur merci le travailleur, redevenu un rouage précieux de la machine économique. Alors à quoi bon Spartacus, et le Christ, et la liberté? Ne craignez-vous pas que la majorité des femmes préfère vivre sans initiative, irresponsable, flattée qu'on la choisisse pour instrument de plaisir, ou écumeuse de pot-aufeu? Voyez l'orgueil de madame Desboves. Nous autres sommes les anormales, les folles, les pensionnaires « externes » du docteur Stival, comme il dit.
— Non, non, répétait mademoiselle Vandal, non, et non 1 II faut répandre nos âmes, nos cœurs. Il faut créer des sœurs à nos'pensées... Il faut émanciper de la contrainte sociale. Vous viendrez avec nous.
— Pour vous faire plaisir.
La troïka de la princesse Vogol les menait à VOEuv?'e des veuves, enquoi la ligue féministe et la commission des fêtes avaient fini par s'unir. Depuis la promenade dans les rues de matelots, madame Stival exploita fréquemment la popularité de Clarisse. Labossue, madame Thilorier, revenue à maintes reprises de Toulouse, fondait sur l'actrice ses plus grands espoirs de propagande régionale pour le mouvement d'émancipation. Avec mademoiselle Vandal, la princesse Vogol et mademoiselle Karst, Clarisse fut passer vingt-quatreheures dans la propriété de l'apôtre à figure gélatineuse. Elles y con-
262 L >NNÉE DE CLARISSE
nurent un mari gentillâtre à guêtres blanches, une servante-maîtresse en robe de soie changeante et en fichu de dentelles rares. Madame Thilorier ne parut pas mal à l'aise entre les deux personnes de ce couple. Elle fit les honneurs de son jardin ombragé par le feuillage tendre des grands tilleuls, de sa maison à meubles cirés, aux fenêtres garnies de treillis verts contre l'indiscrétion du passant. Clarisse dut éviter, le soir, les courtoisies du Monsieur tout rasé, qui ne lui déplut pas. La crainte de paraître inconvenante la rendit froide, bien qu'il confectionnât, pour elle, des boissons pleines de glace pilée, 011 se trouvèrent des fraises nouvelles et des rondelles de citron.
La nuit, ce fut un bon sommeil dans une chambre fleurant la lessive sèche. Entre ses rideaux de calicot blanc, le lit de fer repeint se dressait sur un plancher de bois gratté. Le trot furtif des souris n'effraya point, tant était grande la propreté des. murs, des sièges, des armoires.
Il se combina, pendant ce séjour, des plans de campagne. Mademoiselle Vandal apportait à l'Union féministe le concours signé de treize professeurs de lycéennes. Mademoiselle Karst y joignait l'adhésion de cent vingt-neuf institutrices autrichiennes. On prépara l'agencement d'un congrès. Enthousiaste, la princesse Vogol jurait de fournir à la manifestation l'exode vers Paris de mille étudiantes russes, de nihilistes, de Petites-Rûssiennes; Clarisse fut sommée d'écrire à ses anciennes amies du Conservatoire, de l'Odéon. Il fallait, dans toutes les classes, enrôler les esprits vigoureux. Madame Thilorier lui offrit deux mille francs pour tenter
de joindre à l'Union féministe les actrices de France.
— Je n'y réussirais pas, dit-elle. Je veux bien essayer.
Elle se fit honnir. Elle n'avait donc jamais souffert de la tyrannie masculine, elle ? « Je ne me laisse pas tyranniser , répondit-elle. Je me suis arrangée pour ne dépendre de personne. » M. Thilorier et la servante-maitresse rirent sobrement, la soutinrent. La princesse Vogol accepta les deux mille francs ; mademoiselle Karst, de même. Clarisse avait grande envie de les imiter ; mais elle calcula la somme de droits sur sa vie que son acceptation concéderait à la bossue. Déjà madame Stival l'agaçait trop. Elle se déroba, rieuse. Mademoiselle Vandal ne prit que vingt louis.
Il y eut un agréable après-midi, dans le jardin. Le galant monsieur maintint chacune sur la balançoire. Il présentait de drus cheveux gris, coupés courts, une figure haute en couleur, et un ricanement. Clarisse se souvint que, selon les propos, il avait épousé la riche bossue pour, le mariage conclu, ne pas lui apprendre la communion des sexes. Si drôle que fût la plaisanterie, Clarisse ne la jugea point très propre. Elle ne se refusait pas, elle, quand on la payait. La servante-maîtresse, haute sur ses talons Louis XV, apportait de bonnes choses sur des plateaux de nickel. Le monsieur finit par mettre à l'improviste, derrière une charmille, un baiser à la nuque de Clarisse et les doigts dans son corsage. Elle se débarrassa vile du frais gredin.
A Saint-Pierre-de-Luz, comnio le temps devenait plus stable, Clarisse aima beaucoup la mer.
Lorsqu'ils sortaient du théâtre, Bourtienne et Paul ne l'entraînèrent plus. Au reste, il eût paru indécent pour Ophélie, Maréchal étant mort, de parader chez Néros, au Casino. La fête ne variai pas. Clarisse se lassa de perdre l'argent aux pn tits chevaux. Comme en aucun cas elle ne ga gnait, la surprise du hasard ne l'émouvait point Paul laissait Bourtienne revêtir des toilettes trop somptueuses et commander des menus de rasta quouère. Le sourire entendu des maîtres d'hôtel le harcèlement des bouquetières et des postillons l'affluence des autres officiers, fats devant les ac trices, énervèrent Ophélie. Paul de Nérisse étai bien le snob de la première rencontre. Il lui fut in différent à l'extrême. La belle joie de Bourtienne se répéta toujours par les mêmes gamineries, par les courses en buggy, en break, le plaisir de faire boire aux douaniers du Champagne dans leurs casquettes, ou celui d'ahurir l'équipage d'une chaloupe de pêche en s'embarquant avec quinze louis de victuailles et de liquides qu'on lui offrait en partage.
De beaucoup, Clarisse préféra, pour la nuit, la société de Blignières et de Lavaur, amoureux de leur jeunesse défunte. Ils marchèrent ensemble sur la grève. Le flot se creusait, ronflait, s'écrasait, ruisselait, refluait avec de mélodieuses rumeurs. Le tragédien n'abaissait pas ses regards éperdûment épris du ciel. Au nord, il désignait la Grande-Ourse et les Sept Bœufs d'Icare, la Petite Ourse et la luisante Andromède, et Cassiopée qui égala les Néréides en splendeur, le Cygne, la Lyre et le feu de Véga, et l'étincellement de Per-
sée porte-glaive accouru vers la beauté d'Andromède. Au sud, l'astronome montrait la chevelure de Bérénice, et, devant eux, la planète Mercure, l'intense Jupiter éclairant, au centre du Cancer, le vieux Saturne qui se prélasse entre la Vierge et la Balance. Les anciennes légendes du monde habitent les feux du ciel. On pensait à ce que les peuples imaginèrent des astres. On rappela tout l'éveil de l'esprit derrière la face des hommes levée vers le ciel.
— Il faut attendre la fin, disait Blignières, en se prêtant de la confiance et de la douceur. Peutêtre quelque chose alors se révélera-t-il. Les idées meurent-elles ? La conception même du transformisme ionien anime la philosophie anglaise des modernes. Pourquoi notre conscience, total d'idées, mourrait-elle plus que les idées?... Tenez, voici paraître Mars, là, dans le Verseau, bien au-dessous du Carré de Pégase... Moi, je suis sûr, comme ça, de persister, après la corruption du corps, comme un fluide léger, qui ira se déliant, s'amassant, s'échevelant à travers l'abîme des mondes, et qui pleurera de bonheur à les découvrir.
— Mon vieux, mon vieux, disait Lavaur, ne parle pas de mourir! Moi, je ne vois pas si loin. Parce que j'ai voulu seulement les choses de la terre, ne serai-je pas condamnée à me dissoudre, toute, dans la terre, moi?
Blignières né répondit pas.
Il parut que c'était là sa conviction. Solide et haut, grave sous son large feutre gris, il portait de la tristesse à sa figure épaisse comme un pays montagneux.
— On prépare son onfer et son ciel, laissa-l-il tomber dans un sourire.
— Oii ! oh 1 reprit Lavaur, je demeurerai donc seule, seule. Mon Dieu ! Toute jeune, j'ai tant désiré la réunion en moi de deux êtres pour se chérir! Amies, araants me quittèrent toujours. Ils ont dérobé leurs âmes à mon âme, et je peine du malheur de vivre seule en moi. Alors, toi aussi, toi, tu iras très loin de mon âme vide?
— Après la mort.
— Oh... oh!
Lavaur regarda le ciel et les innombrables feux stellaires. A sa paupière, le scintillement d'une larme brillait. Clarisse eût voulu la chérir.
Lentement, ils marchaient à trois. La mer montait, puis retombait sur elle-même, dans l'infini gris, en geignant. Bien qu'il prit l'allure de la plaisanterie, le comédien annonça, non sans cruauté, à son amie ce qu'il croyait devoir advenir, passé la mort. Clarisse, elle, ne savait point. Il lui sembla que mourir serait se fondre dans la nature, qu'elle ressentirait alors une sensation pareille à celle subie dans les grands jours d'été, lorsque la chaleur accable, et qu'étendue dans l'herbe, les yeux clos, le corps inerte, elle voyait à l'intérieur de ses paupières de vertes et douces lueurs qui allaient rougir.
« Tout de même, pensa-t-elle, c'est dur de s'a giter autant pour finir, si vite. Bah ! les joies s'é puisent rapidement, et l'on achèvera ses heures sans trop de regret dB comprendre qu'elles ne se répéteront plus... Cette pauvre Lavaur I Non, je ne placerai pas le bonheur de la vie dans le sentiment,
ni la passion. Heureuse, je jouirai de la lumière sur un paysage, d'une âme d'héroïne reconstituée par mon savoir, du feu de désir à l'œil assombri d'un mâle. En outre il faudra quejem'éperde le plus possible à travers les paysages, les sensations et les hommes. Le malheur est de limiter, de posséder, puis de vouloir l'indéfini dans la hmite et dans la possession qui, par essence, s'y opposent. Il faut s'éperdrel II faut s'éperdrel II me faut craindre la limite et le désir de posséder... Il faut fuir à travers les êtres, les paysages, les sensations, comme un vent rapide, imprécis, n
Elle assistait à la nuit. Leurs pas, sur le sable, étaient sourds. Lavaur se collait à Blignières,dont elle avait saisi le bras. La ville n'apparaissait plus que sous l'emblème d'illuminations parallèles. De petites lueurs persistaient, au faite des maisons obscures escaladant le quartier des marins, et Clarisse pensait encore aux écolières pauvres, dont elle réalisait le rêve : « Phélie I »
— Qui aimez- vous, Gabry, à cette heure ? demanda Blignières.
— Le dieu Pan, dit Clarisse.
Et elle laissa son rire percer l'ombre.
— Non, non, vous aimez quelqu'un sous l'influence de Mercure, vous l'aimez petitement. Mercure est en maison seconde dans le signe des Gémeaux. Vous éprouverez un caprice stérile pour î]n savant intuitif et froid.
— Vous croyez?
— Oui.
Blignières regarda le ciel, le signe zodiacal des fiémeaux. Il nomma Castor et Pollux. Clarisse ne
se rappelait point connaître d'autre savant que le docteur Stival.
— Non, répondit-elle encore, je n'aime que le dieu Pan.
— Tous les satyres ?
— Toute la nature.
Ils goûtèrent ainsi, le soir, des heures sereines.
Embarquée nuitamment sur le yacht pour y dire Aez stances à la fin d'une réception, puis retenue dans la cabine, les autres invités partis, Clarisse, le lendemain, ignora de qui elle était le mieux la maîtresse : d'Odette ou du mari?
Chacune de ses mains caressait une main d'époux. A l'abri, sous la tente, leurs trois rockings se balancèrent selon la douceur du roulis. Un peu flétris par des plaisirs trop savants, leurs trois visages s'offraient à la fraîcheur de la brise. Le pavillon claquait autour d'une corde. L'ombre des voiles courait sur les eaux. Clarisse eût dit que la lumière crépitait à la cime des vagues fortes; car le vent du sud activa une ébullition de cuivre et de mercure, depuis la côte rose jusque l'horizon du ciel en cristal.
L'engourdissement détendait les nerfs, les muscles. Du silence favorisa le repos. Les fruits, au fond
'1*1111 vase d'argent, s'afFaissaient entre les fleurs rouges. Suaves et balsamiques, plusieurs parfums divers, par bouffées, émanèrent du corps lourd d'Odette, au moindre de ses gestes. Lyrisse somnolait dans ses fines rides.
Parmi les fêtes de chair qu'elle avait jusqu'alors connues, et nombreuses, l'actrice ne s'en rappela point qu'elle pût comparer à la plus récente. Entre oes deux êtres, indifférents par l'âme, mais si savants par leurs corps, et la signification de leur silencieuse mimique, deux heures de la nuit avaient lassé son geste et repu son imagination.
Ils ne semblaient pas, depuis, en conciliation meilleure. L'un envers l'autre ils avaient repris leur coutumière attitude de s'ignorer ; Odette plus blême pour la cernure noirâtre de ses yeux vastes ; Lyrisse égal à lui-même, mélancolique, lunaire, gisant.
Ms ne parlaient plus de joie. Par instants, des secousses troublaient encore la dame, et ses doigts alors serraient ceux de l'amie.
Clarisse s'inquiéta de ne pas connaître davantage les deux. Leur nudité ne les complétait point. [!s avaient paru sans surprise lors de leur contact inopiné sur les lèvres de la jeune femme. De pareilles aventures avaient dû, maintes fois, les réunir malgré la froideur des rapports quotidiens. Clarisse s'amusa de les savoir si pareils à elle-même en la conception de l'amour qu'ils ne joignaient point aux choses du sentiment, de l'amitié, ou de l'honneur, ni même à celles de la rancune.
Les événements du jour confirmèrent cette opi-
opinion. LynsseetDessling, en blanches casquettes deyaclit, demeurèrent près du timonier, se contant des dissertations profondes. La silencieuse Odette, dans sa blouse de mousseline, ne cessa de se balancer en divisant des grenades et des oranges^ en souriant à Clarisse. Aucune gêne ne dépara son allure calme. Elle n'eut pas de ces confidences énervées et rieuses dont les femmes font suivre leurs frasques. Elle répétait : « Je suis bien... Je suis très bien. » Elle ne cherchait pas de justification ni d'excuse à ses actes de la nuit. Elle n'en parla point. Ses yeux, ou ses lèvres, ou ses mains évoquèrent de manière très vague les souvenirs de voluptés principales.
Comme Clarisse les aima tous deux! On avait vu l'aube se lever, la mer blanchir, rougir, puis luire, les flots étinceler, la fraîcheur raviver le sang, les fruits se partager sous les doigts, sans que ni l'un ni l'autre n'eût cru devoir paraître amant, amante
Pour eux aussi, le bonheur sexuel n'était qu'une joie passagère et délicate. Il ne subsistait pas à leurs paroles le sens d'un sentiment, d'une obscénité, ni d'un triomphe absurde. Ils montraient juste la reconnaissance de personnes ravies par la conversation et les gestes d'une élégante visiteuse. Et le yacht blanc courut sur la mer, entraînant les grandes ombres de ses voiles.
Un matelot « piqua » sur la cloche l'heure du repas. Clarisse descendit, la main à la rampe do corde, dans le room. Mais à peine y fut-elle que l'odeur du vernis lui donna de l'angoisse. Par les hublots, elle voyait les courbes vertes de la houle.
Elles lui parurent des morceaux d'angélique qui se coupaient, et qu'il lui faudrait avaler. Elle pensa que ça remplirait sa bouche, son estomac, que ça ne passerait point ; que cela rejaillirait d'elle. Et l'appétit qu'elle se croyait tomba subitement. Elle pria Dessling-Héricourt de lui offrir un verre de soda.
— Vous pâlissez, dit Odette.
— Non, non.
— Quand on demande un verre de soda... insinua Dessling-Héricourt.
— Il faut ajouter beaucoup de whisky, assura Lyrisse.
Il alla ouvrir deux hublots encore. Une caresse d'air passa sur Clarisse. Comme une pince de fer lui saisit le nez à la racine... Sa pensée ne se détourna point de l'absurde crainte d'avoir à avaler la mer verte et tournoyante.
On déboucha du Champagne. Le stewart découpa une dinde dans sa gelée.
— Avez- vous faim? demanda Lyrisse.
— Mais oui... assez.
Clarisse pensait plutôt à gravir l'escalier du pont. Il lui parut si bête de subir le mal de mer. Cependant l'inquiétude s'accrut sur les visages autour d'elle. On la regardait anxieusement. Elle devait pâlir avec évidence. Personne n'osait l'en avertir, de peur d'accroître le mal en lui communiquant la certitude qu'elle l'avait. Odette la première dit :
— Vous devez craindre la migraine. Peut-être feriez-vous bien de vous reposer dans la cabine...
— Oui... balbutia-t-elle... Je crois que ça vaudrait mieux.
Dessling-Héricourt aciieva de réussir pour elle une boisson où il versa le contenu de fioles pharmaceutiques. Odette se leva et la conduisit jusqu'à la cabine, dans le fond. Elle ouvrit les vitres, descendit les stores. Une femme de chambre, accourue, déboucha le flacon de sels. Clarisse but la drogue, respira le contenu du flacon, ferma les yeux.
— Nous mettons le cap sur la côte, cria Lyrisse. Il n'y a plus qu'une petite heure de patience.
Mais les nausées vinrent. Clarisse avalait la mer; et la mer, telle qu'un gros poisson, se tordait dans son estomac. La camériste l'inonda d*eau de Cologne. Ce furent des aff"res.
Elles durèrent. A côté se perpétua le bruit discret des fourchettes et des cristaux. Clarisse s'indignait qu'ils ne vinssent pas à son secours, les mangeurs. Enfin les églises basques de la côte, les églises fraîchement mises à la chaux, pour servir de phares diurnes aux pêcheurs dans la tempête, les églises apparurent dans le hublot, par dessus le dos des vagues. Le bâtiment craquait sous sa voilure entière. La mer n'était plus lumineuse, mais glauque. La rafale souffla dans les fentes des boiseries. Les vagues s'échevelèrent. Les pieds nus des matelots coururent sur le pont.
— Je me sens mieux, dit Clarisse; je voudrais être à l'air.
La camériste l'aida pour monter. En haut, tout un pan de la tente, arraché par le vent, battait contre le mât. Le ciel se noircissait. Les hommes
tirèrent sur les cordes des poulies. Aux sommets de la côte, les églises blafardes signalèrent le péril des atterrissements. Tout à coup, Clarisse se trouva bien. L'air était froid.
La côte avança sur le navire, dressant ses dunes blondes, ses rocs gris, ses villages blancs, ses verdures courtes. Elle parut refouler le tumulte des flots. Lyrisse et Dessling se grisaient de paroles. Leurs yeux admirèrent le pays obscur et les bonds de la mer. Odette revint à Clarisse. Ensemble, elles respirèrent le sel de l'embrun. Mais la pluie fustigea les eaux. Il fallut redescendre dans la cabine. L'averse crépita sur le pont. Odette poussant une porte à coulisse, la verrouilla sur elles, puis se dégrafa.
Il fut pénible à Clarisse de voir le yacht au port. La dame à la croupe lourde l'avait mise en des sensations bienheureuses. Elles se donnèrent rendez-vous à la douche du docteur.
Le lendemain il se passa une chose étrange et terrifiante dans la maison des Fous. Lorsque le cortège des hystériques pénétra sur les pelouses, les mains nouées dans les mouchoirs, les visages entourés de triples voiles de crêpe blanc, madame Stival fut au devant d'elles, selon sa coutume pour veiller à quelque détail d'ordre. Les femmes chantèrent leur complainte : « Dieu des eaux! Dieu des eaux! Protège nos vaisseaux... » Le vieux à la jambe de bois pleurait en raclant son violon. De sa claquette, l'infirmière scandait les pas et la stance. Plus loin les fous graves poussaient les boules du crocket dans l'herbe. Madame de Cavanon cousait sa layette. Madame Lyrisse, muette et heureuse dans
sa chair satisfaite, souriait de son visage en bouquet Hétri. Il ne planait qu'un peu d'orage dans l'air; et, autour de Stival, une assez vive discussion assemblait le veston pâle de Lyrisse, la jaquette grise de Cavanon, le complet brun de Dessling-Héricourt.
Tout à coup, pour avoir remis ordre à deux pèlerines dérangées sur les épaules de femmes en camisoles, madame Stival retroussa légèrement ses jupes le long d'assez fortes jambes dans de:; bas noirs, et, avec une vitesse extraordinaire, elle se lança pour tourner sur elle-même, le long des quadruples rangs de malades.
D'abord tout le monde se mit à rire. On crut à une plaisanterie trop forte. Les infirmières aussi s'égayèrent. Toupie d'étofifes envolées, madame Stival tournait avec sa grosse chevelure blonde, et les verres noirs de ses lunettes d'or et son tablier de soie gorge de pigeon tandis qu'elle déclamait : « Il faut être active, active, active. Je suis active, active, active, active... tive, tivel »
— Francinel cria le docteur qui le premier laissa voir de la peur.
L'angoisse de cette voix révéla tout. Madame de Cavanon courut à la Descendante endormie sur sa peau de chèvre, afin de la sauver de sa mère. Odette se dressa, regarda, sans geste pour porter aide.
« Active, active, tive, tive... » soufflait toujours la dame en tournant, en brillant de ses verres noirs, en éblouissant de son tablier gorge de pigeon. Clarisse redouta qu'elle ne s'abattît. Le docteur et les infirmières se précipitaient. Mais la toupie d'étoffes continua sa rotation diabolique le long de fol-
les qui ne s'arrêtèrent pas de chanter leur « Dieu des eauxl «La chevelure blonde se détacha, ondoya, ce fut un drapeau horizontal se drapant autour des épaules, se développant tel qu'une grande tlamme. Aux mains des infirmières, elle échappa d'abord une fois. Alors les hystériques eurent peur. Le troupeau gris se bouscula. Les chants s'arrêtèrent. 11 y eut des cris pour griffer l'air, des hurlées de rage. Des mains se détachèrent des mouchoirs secoués, et, maigres, aiguës, déchirèrent aussi l'espace. Les unes s'enfuirent vers les bâtiments. D'autres arrachaient leurs triples voiles de crêpe; et on les aperçut brusquement, hâves, blêmes, les yeux caves, le regard bouleversé, le crâne ras sur des nuques extrêmement frêles, ou des cous plissés de génisses.
Ce que Clarisse prévoyait advint. Madame Stival tomba. Une infirmière la maintint contre la pelouse. Le docteur courut à ses folles en révolte, épouvantées par la clameur de l'homme à la jambe de bois qui s'empressait au hasard et criait : « Le feul le feu! » Les gardiens des joueurs de boules galopèrent. Il fallut pousser les hystériques au fond du jardin, poursuivre leurs cris à travers les pelouses. Elles se jetaient aux arbres, et, contre l'écorce, donnaient de la tête. Madame de Cavanon pâlit tant qu'on la crut près de s'évanouir, entre les bras du baron et d'Odette Lyrisse.
Mais une équipe d'infirmières, de gardiens s'élançait amenant une petite pompe, dont le jet menaça les folles sans les atteindre. On put les mater, et, deux par deux, les reconduire jusqu'aux couloirs, sous la peur de l'eau.
Cependant les fous graves, si aptes à s'écarter de toute émotion nuisible, reprirent leurs jeux de crocket. Ils poussèrent leurs boules sous les petits arcs de fer, sans s'occuper des hystériques, ni de madame Stival qu'on emmenait joyeuse, poussant de brusques et secs éclats de rire.
On se dispersa vite. Madame de Cavanon fut mise dans sa voiture où monta madame Lyrisse avec le baron et son mari. Clarisse se sauva de son côté. Il y avait un émoi dans tout l'édijûce. Des cloches sonnèrent. Les infirmières couraient, portant des camisoles de force en grosse toile. Elle gagna la plage.
Les jours suivants, elle n'osa point aller prendre sa douche. L'ennui d'avoir à consoler Stival par des phrases vulgaires l'empêcha de le revoir. Mais elle pensa davantage à cette détresse ; et il lui devint plus sympathique encore. Ni Lyrisse ni Odette ne cherchèrent une rencontre. Elle songea que la crainte des commérages leur imposait cette réserve, et ne leur en voulut point. Mais le souvenir des joies prises en triple partie l'obséda si fort qu'elle sortit du théâtre avec Bourtienne et Nérisse, dans l'espoir de leur insinuer l'imagination d'une pareille fête. Bourtienne détourna tout de suite les propos. Remarquant comm: cela l'eût contrariée, Clarisse n'insista point.
Et de grosses chaleurs survinrent. Il fallut rester chez soi, les persiennes closes, les stores baissés.
L'idée de l'ermitage do Dessling, sa fraîcheur sous bois, la vint alors saisir. En se prêtant à lui, elle eût, au cours des heures chaudes, connu plus de douceur. Ce fut une drôle d'imagination
dont elle se divertit. « Si j'allais jusque-là, se disait-elle ; si je m'offrais ?... lia l'air d'une borne, ce garçon. Il est le domestique de tout le monde. Il m'agace avec son air de celui qui sait tout, qui méprise tout. Dans le trio, il semble vénéré. Il m'amuserait de prétendre à sa face, qu'il me plut par la fraîcheur de son logis. »
Cependant elle ne donna pas suite à ce dessein baroque. Le temps était venu de mettre des draps dans le lit de Love. Au début de chaque été, la petite chienne, trop bien nourrie, résistait mal aux démangeaisons. Une propreté sérieuse devenait de rigueur; et, dans la corbeille munie d'un matelas ovale à taie d'andrinople, de douillettes en soie, Clarisse ajoutait de petits draps, ovales aussi, que l'on changeait de semaine en semaine, afin de prémunir contre les puces la chère amie.
Tous les matins, Clarisse peignait Love. Elle lui lavait les yeux, la savonnait et lui mettait du coaltar. Dès que la jeune femme, devant la glace, au milieu du tub, se trouvait nue et couverte par la mousse de savon, Love entrait, s'allongeant, bâillant.
Sur ses minces pattes couleur de feu, écartées le plus, elle étirait son gros petit corps noir, à l'échiné plate. « Bonjour, Love I disait Clarisse. On a bien dormi. On vient voir sa maman! Elle est toute nue, maman. Oh 1 Love, elle est toute nue ! Regarde comme elle mousse, ta maman! Comme elle se lave bien! Elle a l'air tout en crème. Oui, oui, tu te passes la langue sur les babines, lu te pourléches, ma fille, tu te pourléches, parce que tu
crois que c'est de la crème... Tiens, goûte... Là, là, sotte, au bout de mon pied, là... Pftt! Pftt ! Tu éternues, Love... Veux-tu te taire... Voilà ce que c'est que de vouloir manger sa maman parce qu'on la croit encrème... Venez ici, petite fille, qu'on vous savonne aussi... Venez... Si, si, il faut venir, Love! Allons! Et ne griffez pas mon nichon avec vos petits ongles noirs. Là, là... ça fait du bien... Là, sous la petite patte, et là, sous la petite oreille... Ferme tes yeux, sans cela le savon va piquer. Fermez les yeux, mademoiselle, je vous prie, comme dirait la princesse... Love !... »
Savonnée, peignée, brossée, roulée dans une flanelle et posée sur une chaise, la chienne restait sage, le museau sur les pattes dépassant un peu, hors de l'étoffe. Ses yeux ronds et humides, en saillie dans les paupières noires, luisaient, gais. Sous son museau, il se massait de quadruples fanons roux. Et Clarisse achevait en causant avec elle de s'inonder d'eau froide, ravie que le jet coulât entre les omoplates, dans le creux du dos, pour se répandre aux courbes de la croupe. Mais ce n'était plus l'exquise pénétration de la douche, cette vrille de froid qui troue délicieusement les reins, la nuque. Clarisse repensait à Stival.
Plusieurs jours encore elle préféra s'abstenir de visites à l'hôpital.
Le matin, elle courut à bicyclette, le long de la mer étale. Love suivait en tirant la langue : « Hue! hue! ma fille, criait Clarisse; c'est pour te faire maigrir, pour que tu deviennes belle aussi... Tu sues, hein. Coco !... Hardi! Tu souffles! Je vais lentir. »
Elle refrénait le mouvement propulseur de la pédale. Elle jouissait de la mer solaire, infinie, des caps bleus, des voiles diminuant vers l'horizon. Le pays était vert à présent.
Un jour elle rencontra Dessling, Lyrisse qui activaient la vitesse de leurs machines, et s'aperçut qu'en somme elle avait, inconsciemment, conduit sa promenade dans la direction de l'Ermitage. Ils l'iavitèrent à s'y rafraîchir. Elle y fut. Sous les mêmes et bizarres plafonds cramoisis, elle goûta la fraîcheur de cave, des boissons froides, des fruits.
Ils lui reprochèrent de ne plus se laisser voir. Eux continuaient leurs visites de chaque matin chez le docteur. Il soignait sa femme. Elle guérirait. Madame de Gavanon avait prématurément mis au monde une fille de sept mois, à la suite de l'effroi causé par la démence des hystériques. Madame Desboves et la tante de Gresloup se navraient de ne plus avoir madame de Stival aux séances de rCEuvre. On espérait que Clarisse prêterait son concours très prochainement. Car on préparait une fête des Fleurs. Les sardinières voulaient se mettre en grève. L'administration des fabriques ne leur versait le salaire que si les maris ne s'y opposaient point. Beaucoup, ivrognes, signifiaient l'opposition légale, et buvaient ce qu'elles gagnaient, les abandonnant à la misère.
Madame Thilorier allait venir de Toulouse, avec vingt mille francs, pour soutenir la revendication des grévistes. Ravie de l'émeute, la tante Gresloup organisait la seconde fête de l'Œuvre des veuves. Des recettes augmenteraient les ressources. Cette
fois, la question féministe se déterminait nettement.
— Qu'en dit la femme heureuse ? demanda Dessiing.
— J'assisterai, dit Clarisse.
Elle ne se levait pas. L'ombre cramoisie et la fraîcheur charmaient ; elle feuilleta sans fm les albums d'épreuves photographiques.
— Allons, venez prendre votre douche, mademoiselle, proposa Lyrisse. Filons ensemble aux thermes. Un petit match à trois !
Il fallut consentir. Elle n'eût pu dire, au reste, pourquoi elle désirait ne point sortir de cette pièce sombre, ni franchir les glaces des portes. Certes des choses devaient y apparaître qui détermineraient sa vie. Love inquiète flaira tout; et elle se réfugia dans les jambes de sa maîtresse en geignant, en sifflant des narines, comme si l'envie de pleurer l'eût prise. Et ce Dessling-Héricourt, peutêtre, après tout, stupide, l'intriguait fort, plus que Lyrisse, que Cavanon. De celui-ci, de celui-là, néanmoins, le plaisir sexuel n'avait rien exprimé qui l'eût instruite.
Elle s'assit sur la selle de sa machine ; elle arrangea les plis de sa courte jupe bleue. Ils partirent. Tout le temps de la route, l'appréhension de revoir Stival la gêna.
— Vous savez, proposa Lyrisse, si le besoin de vous rafraîchir est impérieux, le matin, quand vous pédalez par ici, il faut pousser jusque l'Ermitage,
— Je vous en prie, ajouta Dessling. Cavanon ne quitte plus sa femme. Elle se rétablira bien lentement.
Clarisse remercia. La possibilité tout à coup sur-
venue de réaliser son désir le détruisit. Ils pédalèrent à trois le long de la route, sans se plaire mieux.
Lyrisse exhorta la comédienne à créer un nouveau personnage, pareil à celui d'Ophélie. Elle cherchait. Elle ne trouvait rien pour la satisfaire et que le public en même temps put comprendre. Elle pensait à un personnage d'Ibsen, à une création dans Brand ou danj Solness le constructeur. Mais ses camarades, Hervisse surtout, répugnaient à la tentative. Il les ennuyait de la voir prendre la vedette; et ils préféraient redire les vieux rôljs sus depuis longtemps. Chacun y possédait une certitude de méthode pour émouvoir. Aussi, craignant de n'être point soutenue, sauf par Blignières et Stéphanie, elle redoutait une seconde bataille, un résultat douteux. Tandis que ses photographies d'Ophélie ornaient toujours les vitrines et que, dans les revues spéciales, on continuait à faire valoir son interprétation.
— Aht vous êtes une habile, vous ! grogna Dessling qui salua par ironie et découvrit son crâne jaunissant sous le cheveu plus rare.
— Habile ! Il faut vivre ; il faut manger. Le public aime le rabâchage et la vulgarité, le connu et le commun, le mensonge banal du sentiment. Je joue Francillon, le Monde où l'on s' ennuie. Il trouve les images de sa sottise dans moi; et il s'amuse parce que je lui offre l'occasion de s'attendrir sur sa stupidité, sur son manque de courage, sur ce fonds de l'esprit des femmes françaises qui veulent pécher tout en conservant la considération du monde, pour une apparence de vertu dont elles se moquent.
Ainsi elles sont pécheresses réelles, tout en ne l'étant pas en apparence, bien que l'étant au vrai, sans l'être dans la vie sociale. Et celte tergiversation les enchante, incapables de se décider pour le vice, ou la vertu, courageuses, sans mentir.
— Comme vous 1
— Moi : je suis mon instinct, sans hypocrisie. Mademoiselle Vandal observe la vertu, sans hypocrisie. Je l'estime, et je m'aime. Nous sommes l'une et l'autre des caractères. Oui, monsieur. Mais je n'ai que de la compassion pour les femmes adultères et toutes celles qui ne se donnent pas l'audace de choisir en franchise.
— Vous ne choisissez pas franchement vos rôles, selon votre art, vous, dit Lyrisse. Alors?
Clarisse resta quelque peu embarrassée. Dessling la poussait à répondre. Elle haussa les épaules. Lyrisse reprit :
— Les femmes mariées jouent un rôle aussi, pour un public. 11 leur faut le jouer selon les goûts du vulgaire, et non pas selon leur âme. Comme vous revêtez sans émoi le caractère de Francilloriy elles revêtent celui de l'honnête femme, car il faut vivre en paix, et manger en paix, et ne pas créer la guerre autour de soi. On ne peut pas être franc. Le monde déteste la franchise. Et la douceur est sans doute de se mentir poliment, les uns aux au^ très en indulgence.
— Peut-être, fit Clarisse. D'ailleurs, moi, je ne déteste personne. Je m'accommode de tout, et de tous. J'accepte; et je souris. J'ai trop l'envie de rester heureuse pour condamner ou haïr...
- - La bonne enfaut I la bonne égoïste I jugea Dessb"ng.
Ils arrivèrent.
Passé la grille, ils joignirent le docteur. 11 ne parut pas à Clarisse beaucoup plus morose. La Descendante, grosse et belle dans les guipures, dans les piqués, dansait sur les bras d'une petite bonne. Les fous sages perpétuaient leur partie de boules.
Stival annonça la meilleure santé de sa femme. Il les mena près d'elle. Assise, elle cousait sans aucune trace de malaise ou de délire.
— Mon Dieu! dit-elle à Clarisse, comme l'abîme est près de nous I Je ne sais pourquoi me vint toul à coup cette envie de tourner. Je me rappelle avoir prévu d'abord combien cela vous étonnerait tous de me voir tourner ainsi. Le chant des hystériques m'exaspérait et m'émouvait à la fois. Je sentis mon estomac soulevé, les fibres tendues, un désir de pleurer et de crier. L'une d'entre ces malheureuses me parut hagarde et prête à subir une crise. Pour distraire son attention du rêve qui la troublait, je sautai brusquement d'abord. Elle me regarda avec de tels yeux d'effroi, que j'eus peur, très peur. J'ai cru être un squelette, une créature dépouillée de chair et de vie. Cela seul eût pu lui donner une telle épouvante. Et je me souviens encore de m'être tâté les joues, pour m'assurer de leur existence. Elle m'a contemplée avec pius de stupeur... A-lors j'ai voulu tourner sur moi-même pour que ce mouvement rapide la fit rire, la détournât de sa pensée terrible. Et, au premier tour... j'ai pensé que toutes les hystériques sortiraient aussi de leur stupeur, si je continuais, et que ça vous... et que
ça VOUS.,, et que ça vous étonnerait, vous autres., et alors... alors... Voilà, je ne peux plus me rappeler, ici... Il me semble tout de même que j'ai fait cela pour qu'on s'étonnât, pour qu'on accourût, pour qu'on me plaignît, pour qu'on s'occupât de moi... Oui... c'est cela... Hein?
Par dessus les verres noirs des lunettes, le front se plissait. Du regard, elle interrogea les visiteurs. Elle faisait un effort énorme pour se souvenir et paraître saine d'esprit. En analysant de la sorte avec force détails, elle espérait convaincre d'excellence sa logique. Comme on continua de se taire, elle sourit et se remit à coudre.
— Mademoiselle Gabry, avez- vous été à l'Œuvre?
— Nous avons une séance générale demain, madame.
— Oh! j'irai.
— Entendu. Maintenant, la dame se repose; et elle coud, bien sage, n'est-ce pas? dit Stival.
— Oui.
On la laissa sous le platane court et touffu, près de l'infirmière. Clarisse eût voulu pleurer. A moitié aveugle, pauvre et folle, quel châtiment du sort avait donc mérité la victime?
Stival leur expliquait sa thèse sur Vaimantation de la folie. « Je le prévoyais, assura-t-il, depuis un certain temps, Francine allait à l'aimant que devient tout être en vésanie. Il laisse échapper sa force volontaire, les fluides de sa force comme un récipient poreux laisse échapper les gaz. Et cela stagne autour de lui, en buée invisible. Libre du corps, cette buée devient féconde en vertus attractives. Elle se mêle aux émanations psychiques de
ceux qui l'approchent. Elle enivre. Elle étourdit..» Elle aimante par contact. Et les deux aimants se joignent un jour. Si l'on régularise cette aimantation de part et d'autre, on obtient les phénomènes de l'hypnotisme, de la suggestion, du magnétisme animal, et leurs conséquences. Si l'on ne régularise pas, c'est la démence ordinaire... Ma pauvre femme n'a pas régularisé. Elle est un aimant à son tour. Tenez, vous, mademoiselle, sur la scène, quand vous donnez toute votre puissance tragique, vous êtes un aimant aussi, un aimant régularisé avec science ; et il attire les spectateurs victimes d'une aimantation instantanée. Vous devez percevoir, j'en suis sûr, entre eux et vous, une communication. Oui, n'est-ce pas? -
» Quelque chose de physique, et de mystérieux cependant. Ah ! si j'osais requérir une grâce, une grâce... Jouer parfois devant nos pensionnaires! Il y aurait des études à tenter sur l'éveil des émotions et l'aimantation réciproque dans leur état intensif... »
Clarisse promit l'expérience. Dessling et Lyrisse s'enchantèrent. Ils la pressaient tous trois pour convenir d'un jour.
Gela fit qu'elle revint à la douche de chaque matin. Le docteur semblait prendre son infortune comme un homme trop averti par la malice du destin pour s'émouvoir d'aucune catastrophe. Il se plaignit de perdre l'aide de sa femme si active. Il la couvrit d'éloges ; puis, les mains dans les poches, il faisait, la tète basse, claquer sa langue. Au reste l'accident n'entrava point son labeur. II continua de racler les coupelles pour recueillir les
résidus des codions. Il penchait sa moustaclie aiguë sur les livres, sur les brochures. Il souriait de coin aux méchancetés de la vie, et aux erreurs biologiques. Il sut, avec science, caresser par le jet de la lance à douche l'échiné et le frémissement de Clarisse, d'Odette qui prolongea sa cour silencieuse, en priant l'actrice de venir encore, malgré le mal de mer, dire des stances sur le yacht, les soirs des samedis.
Clarisse désira vraiment que le docteur la prît; non qu'elle attendît des joies charnelles excessives de ce rapport, ni qu'elle espérât s'assimiler par cet acte de la science nouvelle, mais plutôt parce qu'en l'abandon elle eût vu un aveu de confiance. Elle voulait de la confiance. Il se dérobait. Pourtant, folle, sa femme ignorerait l'aventure.
Rien ne le détermina d'abord. Elle l'obligea de venir, chez elle, par la prière de Roussel, afin de se faire exempter de théâtre, ayant quelque fièvre. Il la trouva debout. Elle lui dit qu'elle redoutait une maladie de cœur, et lui demanda d'ausculter. Il répondit que ce n'était point la peine, en riant.
— Si, si, fit-elle. Je serais plus tranquille ensuite. Par moments, je vous assure, docteur, ça me pince là...
— Voyons, alors...
Il déposa son chapeau sur le tapis, y mit ses gants, et contempla la frise anglaise de la tapisserie dont les dessins représentaient les épisodes de la Belle au Bois-Dormant. A haute voix il les vantait, sans vouloir comprendre la lenteur de Clarisse pour se défaire du corsage sombre.
Elle, par contre, s'aperçut bien qu'il pâlissait, que les oreilles devenaient rouges.
— Vous pouvez vous retourner, docteur. Vous m'avez vue, pendant les séances d'hydrothérapie I
Il se retourna. Elle sortit de la robe affaissée sur le tapis, une robe de mousseline grise ; et elle parut dans son court jupon de satin vert à bouquets de couleur brochée.
— Colombinel dit-il.
Sur ses fines jambes, elles se dressa, puis, audessus de sa tête, mit ses bras en ogive, afin de paraître toute grâce.
— Vous n'êtes pas malade. Vous ne lèveriez pas les bras ainsi.
Elle ne répondit pas. Elle le regardait, offrant, par le sourire de ses yeux, ce qu'elle souhaitait qu'il prit. Il s'assit.
Il s'assit ; il la regardait comme le spectateur dans sa stalle, et de l'ironie aux lèvres. 11 croisa ses jambes ; il installa son dos.
Alors le désir de Clarisse tomba de son cœur, tel qu'une chose lourde; elle sentit une grande fatigue. Tout à coup elle ne voulait plus de Stival. Cependant elle continua de délacer son corset, de laisser choir son jupon de soie verte, pour s'offrir en blancheur.
— Ophélie ! dit-il.
Elle comprit ce qu'il insinuait de blessant au rappel de ces personnages fictifs. Il ne la prenait pas pour elle, mais pour un miroir d'illusions littéraires et furtives.
La première fois de sa vie, certainement, Clarisse connut la morsure de la douleur véritable. Dey
mondes s'écroulaient autour d'elle. Sa vie lui fut comme un amas de cristal brisé.
— Oui, murmura-t-elle, je ne suis pas Moi. Je ne fus jamais Moi. Personne ne pense à Moi, à Moi...
Il écarquilla des yeux étonnés.
— Vous êtes tout. Vous réunissez tout. Vous êtes l'amoureuse du dieu Pan, le miroir de Pan.
— Je suis le miroir de Pan, le miroir du Veut.
— Le miroir du Vent ; pourquoi?
Quelque chose mouilla les yeux de l'actrice. Elle se voyait dans la glace, en chemise haut gonflée par sa gorge pareille à celle d'une vierge, en jupon blanc, en cheveux légers et bruns soufflés autour de ses joues saines, vers ses vastes yeux tristes. Les narines du petit nez grec frémirent. Et deux gouttes brillantes jaillirent de ses paupières...
— Oh 1 fit-il.
Il ne bougeait pas. Elle se rua sur le lit, cachant ses yeux dans les minuscules corbeilles de ses mains, et sanglota.
— Mademoiselle , Mademoiselle Gabry ? Quoi donc ?
Elle le repoussa d'un haussement d'épaules et ne voulut plus rien savoir de cette présence.
Ouï, de sa vie rien ne lui appartenait. Par les portes grandes ouvertes de son existence tout entrait, les hommes, les illusions dramatiques, la basse réalité de l'amour, la vérité de la nature, le souffle de Pan ; et cela continuerait toujours de passer à travers elle, comme par une voie commune. Elle se cherchait en vain. Elle ne se trouvait derrière le souvenir d'aucun amant, ni sous l'oripeau d'au-
cuii rôle. Pareille à la mouche heurtant de ses ailes la vitre, sans pouvoir rejoindre l'espace, elle s'était heurtée à la chair des hommes sans pénétrer leur esprit ni leur cœur. Elle entrevoyait d'eux les magnificences, et la vitre, la vitre s'interposait.
Même la vitre s'interposait entre elle même et sa convoitise du Moi. Elle ne se rejoignait point. Stival venait de l'avertir : Colombine ; Ophélie ! Il aurait puénumérer tant d'autres noms de personnages irréels, tant les passions irréelles avaient fourni les seules émotions de son existence. Il aurait pu nommer, un par un, la foule de ses amants, sans qu'elle se fût trouvée davantage sous leur souvenir. « Non, je ne suis pas Moi ; je ne suis pas Moi I se répétait-elle dans la nuit faite par ses mains; je suis le miroir de Pan, le miroir du Vent. »
Eu vérité le désir d'être prise par Stival ne la séduisit plus. Elle ne sut jamais bien si, en l'auscultant, il avait posé les lèvres sur le dos nu qui sanglotait. L'eùt-il saisie d'abord, au moment où elle se déshabillait, peut-être, des choses]se fussent révélées en elle... Et, sans doute, non. Rien no so révélerait.
Love, qui la vint gratter à la jambe, la tira de cette crise. Stival était discrètement sorti. Elle voulut prendre l'air. Elle endossa une chemise! le d'homme, noua une cravate sous le faux col, passa la culotte de satin noir, et se sangla dans la jupe courte.
A bicyclette, elle traversa la rue Christophe- Colomb, puis, tournant à gauche, fila vers la seule roule vraiment bonne pour les caoutchoucs. •
Quand elle vit, à sa droite, la mer grésillante,
à sa gauche, les verdures des champs, les fleurs des bruyères, raccroupissement violâtre des montagnes, et, sur sa tête, l'enflure des gros nuages blancs, elle revint au dépit de se connaître comme un simple reflet du vague univers. Son âme vivait en dispersion par l'espace. Et les figures des hommes n'y surgissaient pas avec une importance plus grande que celles des plantes, des nuées, ou du flot en marche dans les peuples de flots.
Se ressaisir. Setrouver. Se serrer. S'étreindre, et se percevoir. Elle l'eût voulu.
Par rage, elle activa l'allure de la pédale. Love trottait, la langue hors la gueule, sa petite physionomie tout opiniâtre pour cette course urgente. Clarisse ne ralentit pas. Elle pensait à l'Ermitage, à ce Dessling. Saurait-il l'aider, celui-là, pour acquérir la conscience de soi, pour distinguer nettement Ophélie de soi, et l'univers de soi, et les fleurs, et les hommes^ et les nuages ? Se rassembler, puis se dédoubler, se multiplier I
Elle alla. Lorsque le sentier devint sablonneux, il lui fallut mettre pied à terre. La langue de Love gouttait. Les haies épineuses se dressèrent ; de petits sapins se succédaient, à hauteur du coude.
A mesure qu'elle avançait, d'autres grandirent.
La sombre tenture des arbres lui parut receler un mystère. Tout se faisait obscur par dessus le sable de la sente. Les nuages blancs défilaient par lambeaux à travers les aiguilles des sapins. Clarisse entendit bourdonner le sang à ses oreilles. L'Ermitage fut aperçu dans la clairière ; et comme les pas d,e la cycliste criaient sur le sable, la figure de Dessling, dans une fenêtre, salua.
Ivre, elle se détermina tout de suite à l'avertir franchement du but de sa visite. A peine entrée, elle dit :
— Je me cherche. Je cherche ma conscience, pas la conscience morale, non ; la conscience philosophique. Je n'arrive pas à découvrir ma personnalité. Voulez- vous m'aider dans la recherche?
— Ce me serait trop périlleux.
— Pourquoi?
— Il faudrait vous laisser aimer de moi.
— Pour peu que ça vous amuse...
— Pour peu que ça me tue....
— Allons donci
— Oh! si on avait le malheur de s^attacher à vous!... Et moi je m'attache...
— Je ne suis pas dangereuse pourtant... Si ça vous va...
Elle se planta devant lui, les mains aux hanches, le rire obscène. Il reculait.
— J'ai peur.
— Lâche ?
— Oui.
— Que craignez-vous ?
— Que vous ne consentiez pas à me sacrifier votT3 vie.
— Oh 1 les mots qui font peur I
— Vous voyez.
— Vous en êtes là?
— Encore. Toujours. Mettez votre main ici. Elle posa une main sur la soie de la chemise.
Le cœur battait si fort qu'elle en perçut le bruit, même.
— Renoncez à tout, au théâtre, à la liberté, à la
lumière, aux amis, à l'avenir; et je \ous enseignerai votre âme.
— C'est cher.
— Et renoncez loyalement, sans réticence...
— C'est cher.
— Certes. Ça ne vaut pas ça.
— Vous m'aimez?
— Pas encore.
— Vous me désirez ?
— Oui, violemment.
— Prenez-moi.
— Non, pas avant que vous ayez renoncé... loyale.
Il venait de choir sur un divan ; il essuyait d'un mouchoir la sueur de ses mains. Clarisse se voulut cruelle, avec l'envie de se livrer, et de trahir ensuite. Elle se vautra contre lui, qui s'arracha brutalement de ses mains.
— Je suis trop vieux, voyez-vous. Regardez donc comme les cheveux se sauvent... Non, je ne joue plus à ça. J'y ai trop laissé de moi-même. Vous me perdriez encore cinq ans de vie; et la vie est bonne... pour apprendre. J'aime mieux me féconder l'esprit avec la science.
— Vous êtes bête.
— Non; je suis lâche. Les femmes m'ont rendu lâche... Voilà... Je suis lâche.
— Alors, donnez-moi un verre d'eau.
Il soupira d'aise. La bataille finissait. Méchamment, ils se regardèrent tous deux.
— Ne tremblez pas ainsi, dit-elle; je pars.
11 s'inclina, sortit. Clarisse eût brisé quelque chose. Elle se mordit la lèvre inférieure, rudement.
Love s'étant levée droite sur ses pattes, elle la renvoya d'un geste tel que la bestiole se sauva dans le coin le plus obscur de la pièce au plafond cramoisi.
« Qu'ai-je? pensait Clarisse. Mon sang va bouillir. La mer bat dans mes oreilles. Mes paupières, mes lèvres s'étirent. Au fond, je n'aime pas cet homme maladif et furibond. Que m'importe!... Bon! je me cherche encore dans la forêt noire des sensations. Coucou 1 ma petite... Cherche-toi, val Cherchetoi... »
Des soupirs déchargèrent aussi sa poitrine. Le bruit des pas précédait le retour de Dessling. Portant un verre d'eau froide, il rentra. D'un trait, elle but la fraîcheur, puis déposa le verre.
— Nous resterons camarades, cependant? pria Dessling.
— Je l'espère bien.
Clarisse sourit, tendit une main qu'il serra, murmurant : « Merci I » Contre le mur extérieur elle retrouva sa bicyclette, la saisit au guidon, et reprit, sans se retourner, la sente sablonneuse.
D'avoir ainsi manqué ses deux entreprises, il ne liii demeurait pas de dépit contre Stival ni Dessling, mais un étonnement. Elle admettait bien la reculade du docteur qui estimait mal de tromper sa pauvre femme démente. Mais elle ne comprenait pas le moins du monde la peur de Dessling. Véritablement il l'avait désirée, elle avait palpé cette fièvre, touché ce cœur en émoi.
Son cœur à elle battait aussi de besoin. Si uc homme élégant se fût offert, elle n'eût point boudé la chance. i
Au bout de la sente, elle put du moins passer son exaspération en forçant l'allure de labicyclette. Love aboya pour exprimer des reproches et sa fatigue. « Allons, Coco, il faut maigrir, ma fille. Galope sur tes petites pattes. Galope... Huel... » Le vent de mer, la beauté du décor, les émanations des champs lui rendirent plus de sérénité. Mais elle conçut mieux sa vigueur et l'envie d'étreindre. Tout à coup elle se souvint que, la veille, au théâtre, Bourtienne avait regretté de ne pouvoir ce jour-là se promener en voiture avec Paul de Nérisse. Il devait, au champ de tir, surveiller un travail de terrassement jusque quatre heures de l'après-midi. «C'est l'heure, pensa Clarisse. Si je pédalais de ce côté-là? Tant pis. Elle ne le saura pas... »
Vertigineuse, la course l'emporta par un chemin de traverse, vers la dune oii le champ de tir s'étalait.
Le cœur de Clarisse, ses artères, ses nerfs, furent en tumulte. D'impatience, de hâte et d'angoisse, elle se sentit pâlir. Quelque chose la fouettait aux reins, au ventre. Elle se pressait, furieuse contre les cailloux et les ornières. Elle invectiva sourdement la machine. Love qui pleurait, le terrain trop meuble. Enfin une silhouette de cavalier se dandina contre le ciel. Clarisse crut s'évanouir, tant le sang secouait son cœur. C'était lui. Il la reconnut vite et galopa vers elle, puis arrêta net son cheval.
Comme une pluie douce, la joie rafraîchit la fièvre de la petite bacchante. Lui, demeurait rieur, poussiéreux, puant le cuir et la transpiration, au haut de la selle. Son visage, rougi par le hâle,portait des fils de sueur noirâtre. L'odeur de l'animal émanait du poil fumant.
— Où couriez- VOUS ainsi, Clarisse? demanda- 1- il.
— Je ne sais pas. D'abord, je cherchais ma couscience.
— A bicyclette?
— Oui... Mais maintenant je crois bien que je cherche... un mâle I
— Moi...
— Dites, Paul, c'est loin... l'auberge... oui, votre fameuse auberge, du premier jour...
— Dix minutes, à peine.
— Vous voulez bien... pour rendre service?
— En avant I Clarisse... En avant!
— Prenez Love en crou|^... Elle n'en peut plus...
— Je suis rudement content...
Ils n'allèrent pas jusque l'auberge. Paul connaissait une casemate déserte, à la cime de la dune; et leur conversation fut telle tout d'abord, qu'ils préférèrent moins de chemin. Il lia son cheval à un piquet. Ils entrèrent dans l'ombre de la masure, avec Love et la bicyclette, pour que rien ne trahit à l'extérieur la présence d'une compagne.
Cela se passa dans le sable du sol. L'heure, pour Clarisse, fut d'abord fougueuse, puis calmante,
— Nous allons nous revoir, seuls ? demanda Paul quand il s'apprêta, selon la prudence, pour partir le premier.
— Non, mon cher, je ne veux pas tromper Bourtienne qui est une bonne camarade. Un jour, par hasard, ça n'a pas d'importance. C'était pour me rendre service. Je vous remercie.
Il discuta encore. Mais elle soupçonna qu'il préférait, en somme, les appâts considérables de Bour
tienne. Elle le lui dit, l'approuvant, et réfuta ses pro- testations. Il ne la désirait que par orgueil. Ça ne suffisait point.
— Et Cavanon, comment vous désirait-il?
— Mon pauvre Paul, laissez-moi. Vous devenez inférieur. Adieu. Filez, filez 1 Ouste...
11 haussa les épaules, puis se glissa, sans plus insister du reste, par l'entrebâillement de la porte.
Elle mit un certain temps à renouer ses cordons, à faire se mordre les agrafes, à reboutonner. « Avec tout ça, Love, répétait-elle, ma petite fille, je n'ai pas trouvé ma conscience. Je ne suis pas Moi. Je suis toujours le miroir du Vent. Tu t'en fiches, hein, que je sois le miroir du Vent? Eh bien, ça me navre, Love. Ça me navre ! »
Quand elle reparut au jour, le soleil ensanglantait la mer. Clarisse récupéra sa mélancolie. Une fatigue apaisait les sens, non l'esprit. «Il me manque une fibre, pensa-t-elle. Je me navre de la solitude. Je voudrais être à deux devant cette magnificence de la mer, mais à deux, avec, avec... Ce ne serait pas ce militaire, ni ce plaignard de Cavanon, ni le maigre Senci.
Le couple Lyrisse m'irait. Mais on deviendrait trois ; ce n'est pas deux. Faut-il renoncer à me saisir jamais dans les moments de passion intense?... Ce Desslingl Tout de suite il me décourage. Je ne puis cependant pas avoir, en lui, une confiance telle que je lâche ma vie, mon art, mon avenir... Non... Et puis il n'y tient pas. Il a trop connu les femmes. D'ailleurs je le tromperais sûrement. Je le sens bien. Je ne peux pas m'engager... Ah ! la vitre, la vitre, où je me heurte en bourdonnant !
La vitre! la vitre !... Toi aussi, vitre du ciel, tu caches tout le mystère, tout ce qu'on souhaiterait connaître, des rythmes qui agitent les poussières cosmiques, qui entraînent les valses des sphères, qui suscitent la naissance de la chaleur, de l'électricité, la formation des nébuleuses, l'origine des mondes. Ah I la vitre I la vitre î... Et puis flûte I Pédalons... En route, Coco ! Nous boirons, en rentrant. Ta mère va prendre un bon tub, va, ma fille; oui, un bon tub, pour se décrasser du soldat... On te lavera tes petits yeux, Love!... Tes petits yeux noirs, tes petites perles noires... Tu veux que je te lave les petites perles noires?... Dis, Coco? »
Des mains; des mains nues et pâles de fillettes projetant leurs bouquets de pivoines, des mains gantées en blanc de baigneurs agitant les chapeaux de paille et les touffes d'iris, des mains gris-perle avec des roses rouges, des mains mauves avec des violettes, des mains jaunes avec deslilas, des mains grêles, des mains fortes, des mains griffues, fleurissant deux haies humaines parallèles, en costumes clairs, sous le ciel propice ; cela s'étendait devant la voilure de Clarisse tout au long de la mer, vers les verdures solaires du Casino. Elle-même avec Lavaur et Stéphanie, du haut de leur Victoria, lança frénétiquement des fleurs aux officiers, aux Espagnols venus par les trains spéciaux, aux jeunes filles
eu mousseline, auréolées d'ombrelles blanches, d'ombrelles rouges, d'ombrelles bleues.
« Phéliel... Phéliel... » criaient des voix d'ccolières, et d'humbles bouquets de coucous franchirent la haie des élégants pour venir tomber sur sa robe. Toute droite, Clarisse se dressa. Choisissant les plus belles corolles, elle les jetait au loin par dessus les nœuds en soie des chapeaux d'élégantes. « Phélie 1 Phélie I » Les officiers imitèrent les voix des enfants, et puis leurs femmes, leurs maîtresses, leurs fiancées imitèrent aussi. « Phéliel Phéliel » Les fleurs lancées ruisselèrent sur Clarisse.
D'abord elle eut de la joie naïve, du bonheur simple à voir les faces lui rire. Elle suivit une expansion de son amabilité naturelle, pour plaire à tous ceux voulant plaire. Mais, comme les faces se multiplièrent qui acclamaient, elle eut un frisson Les gens aspiraient de sa vie. Elle imagina l'ai niantation mentale du docteur; et elle vint à crain dre de se fondre dans cette ovation, de s'y perdre Sur chaque visage elle- essaya de lire derrière l'ap parence des yeux en lueurs, des bouches en amour Elle ne devina rien. Ça divertissait les gens de l'ac clamer comme il les eût divertis de courir, ou de hurler. « Phélie! Phélie I... » Plus forte que le bruissement de la foule, cette seule exclamation se prolongeait sans fin, multiple, accrue, après chaque tour de roue. Contre le bleu du ciel passait le jet des fleurs. Lavaur, Stéphanie répondirent en lançant des chrysanthèmes roses et jaunes dont était pleine la corbeille mise sur le strapontin par Roussel.
Des fleurs. Il en tombait du ciel. Il en jaillissait
des promeneurs, des voitures, le long de l'Esplanade. On ne vit plus la mer, tant il sautait de chrysanthèmes, de roses, de bleuets, de violettes, de jonquilles, fusées de couleur à la cime de leurs tigelles lancées par dessus les ombrelles, les mains pâles, les visages tendus, les grands nœuds clairs des coiffures en paille. Frissons de soies légères, de coutils et de piqués se froissant sur les sveltes corps de femmes; rumeurs des voix ; pas sourd de chevaux piétinant le sable; cliquetis des gourmettes; cris des grelots aux colliers d'attelages pour remplacer le son de silencieuses roues caoutchoutées ; aigrettes des chapeaux au faite des cochers roides. Entre les rires saluant la troïka, la princesse Vogol étonnait le peuple par son visage de harem aux joues blettes, aux lèvres rougies, par son gros bras jetant à poignées les verdures et les confetti, par les crinières de ses trois chevaux noirs maniérés, par l'arc à sonnette, la barbe du moujick bonasse et par son rire à elle, son rire naïf et barbare exprimant sa joie du bruit, de l'apparat, du soleil. « Tout cela, en ce moment, c'est Moi, pensait Clarisse. Moi, c'est le poudroiement de foule dans la lumière qui dore des verdures, les orbes rouges et blancs des ombrelles, c'est les cris que je regarde dans les convulsions des bouches ;je ne me différencie point de ces acclamations, ni de ces fleurs qui ruissellent sur moi, ni du soleil chaud, ni de la mer que j'écoute, sans la voir. Moi, c'est le geste de mademoiselle Vandal qui me lance des iris, puisés dans la capote de la troïka ; et le petit salut de madame de Gavanon, si pâle dans sa splendide calèche-nacelle à côté du baron las et blême, mon
amant. Moi, c'est le souvenir des nuits en yacht aux flancs de Lyrisse et d'Odette, nuits qu'ils rappellent, m'accablant de roses-thé un peu flétries comme le visage de la dame. Moi, c'est vouloir la virilité solide de Paul assis dans le landau de la tante Gresloup avec laquelle il jase. Et voici Bourtienne en robe écossaise, or, vert, écarlate, au sommet du buggy du lieutenant. Attrape, Bourtienne, celte touffe de chrysanthèmes, en plein cou, ma grosse. Dans la tête, maintenant ! Ah 1 tu m'envoies des fleurs qui piquent I... Attends un peu... Tiens, tiens... Ah! vous criez : « Bravo, Phélie ! », vous autres. En voilà aussi, des chrysanthèmes. Hardi, Stéphanie I hardi, LavaurI Sur le grand Vogt, sur l'armateur! Bon, j'ai un cheveu dans l'œil!... Stéphanie, j'ai un cheveu dans l'œil 1 »
Son triomphe gagnait tout. Les oriflammes, du haut des mâts, se courbaient vers elle : «Phélie!... Phélie !... » Le colonel Desboves lui-même, passant au trot de ses chevaux d'armes attelés à une antique berline, reçut moins de vivats. Ce ne l'empêcha point, encore que sa femme détournât la tête, de jeter, à Clarisse un petit bouquet de jacinthes. Il sourit entre son impériale épaisse et sa moustache cirée le long de quoi roulait son œil glauque. « Stéphanie I j'ai un cheveu dans l'œil I » Le vent de mer pénétrait sous la voilette et chassait une mèche frêle jusque dans les cils de Clarisse. Elle en eut de l'ennui. Elle se trouvait donc décoiff'ée. On eût pu s'apercevoir de la modeste quantité de sa chevelure. Ses mains allèrent à ses bandeaux. Mais la pluie de fleurs continuait ; et le soleil, en plus, la vint atteindre de ses rayons.
Alors elle s'assit, lasse.
L'idée de sa conscience la tracassa de nouveau. La clameur du peuple gai, ce n'était pas tout elle. Cependant elle ne se rencontrait plus dans sa tristesse. La troïka, qui précédait, atteignit le bout de Tesplanade et la limite du quartier maritime. Clarisse aperçut les képis des gendarmes. Derrière eux, dans la rue montante, entre les minuscules maisons et les minuscules boutiques, la multitude des femmes grévistes se massait, en camisoles de percale rose ou blanche. A la vue de la troïka, elles s'exaltèrent. Les fdlettes criaient : « Vive la grève! » reconnaissant une des dames associées à l'Œuvre des Veuves. La princesse Vogol se dressa dans son équipage de cirque, pour agiter ses bras énormes et ses mains emplies d'une gerbe de fleurs. Elle jeta un ordre russe au cocher qui, rasant les chevaux des gendarmes, fit évoluer ses bêtes selon une courbe de virtuose, et cela permit à la princesse, à mademoiselle Vandal, à madame Thilorier de lancer aux figures blêmes des sardinières les bottes de roses rouges, d'oeillets rouges comblant la troïka. Les prolétaires les reçurent. Au milieu d'elles, le géant roux, rédacteur de V Alcyon, menait les chœurs d'enthousiasme. Certaines enfants allèrent rechercher, sous les fers des chevaux de gendarmes, les fleurs tombées. « Phéliel Phéliet » Leurs yeux et leurs sourires abandonnèrent la figure gélatineuse de la bossue, les gestes de la princesse Vogol et la pâleur inquiète de mademoiselle Vandal, pour se vouer à l'admiration de Clarisse. Par des tournées à Pau, à Toulouse, dans les villes voisines, Ophélie avait acquis, au profil
de la Ligue féministe, des sommes importantes bientôt distribuées aux chômeuses. Et c'était leur reconnaissance qui s'exaltait en cris, en applaudissements. « Vive Phélieee I Vive Phélieee I »
Clarisse leur répondit de même sorte que les dames de la troïka en leur jetant toutes ses fleurs. Alors les cris redoublèrent. Mais la voiture emportait les actrices. Elles laissèrent un sillage d'acclamations.
Deux heures, sous le radieux soleil d'après-midi, le triomphe dura.
— Gabry, disait Lavaur, vous possédez la ville; vous possédez toute la ville, avec ses pauvres, ses soldats, ses voluptueux, ses femmes sentimentales, ses matelots, ses fêtes, sa mer et ses môles. Sentezvous comme vous possédez la ville?
— Oui, répondit Clarisse.
Pourtant, elle ne sut quoi lui manquait. Son image attirait à toutes les vitrines des magasins et dans bien des albums de soupirants. Son nom fleurissait les bouches ambitieuses et malicieuses des fillettes, les bouches amoureuses des hommes. Le soir, avant qu'elle franchît la coulisse, les bravos commençaient de retentir dans la salle, dans le cœur rouge où la ville venait chérir, rire et haïr de toutes ses vigueurs contenues jusqu'à ce moment par les prescriptions sociales.
A son gré, sur les quinze cents visages rangés en zones contre la courbe de l'amphithéâtre, elle évoquait, par son geste, les espoirs de joies merveilleuses, ou les souvenirs de peines indicibles. Elle proférait ce que méditaient chacune, chacun.
Elle était la voix du secret des âmes.
« De leurs âmes..., pensa-t-elle, non de mon âme. »
Ce besoin de découvrir sa personne ne cessa plus de la hanter pi'niblement.
Elle ne réussit point à le satisfaire. Bien qu'aux séances de l'Œuvre des Veuves son amabilité eût fini de conquérir la tante Gresloup, instruite, par elle, dans l'élaboration des breuvages américains et frais, elle se heurta toujours à la Vitre, cette odieuse vitre la séparant des esprits, des êtres.
Admonestée par le recteur de l'académie, pour son attitude militante en faveur des sardinières grévistes, mademoiselle Vandal dut se confiner davantage au lycée, chez elle. Madame Desboves constatait avec des paroles fielleuses que la popularité de mademoiselle Gabry demeurait indispensable au succès de leur entreprise. Et, comme elle tenait au titre de présidente de l'Œuvre qui lui valait une influence dans Saint-Pierre-de-Luz, qui lui permettait d'agir, politiquement, sur les maris, par l'intermédiaire des femmes, elle se coiitraignit toujours à marquer envers Clarisse de la mansuétude. Elle envoyait chaque mois au prince Victor Bonaparte un volumineux document sur la progression de ses manigances ; et la moindre lettre du prétendant, elle la commentait, elle la promulguait, elle la lisait en réception solennelle dans son salon.
Rétablie, la baronne de Cavanon no parlait plus que de ses équipages. Elle fit venir à Sainl-Pierrede-Luz un mail-coach; et on la vit en paletot-sac de drap blanc conduire à quatre ses amis jusqu'à la frontière d'Espagne, un plaid plié en huit sur les genoux. Pour son ignorance des sports, elle méprisa
Clarisse, l'écarta. La princesse Vogol et ses trois coursiers russes accaparèrent toutes les lieures de la jeune mère devenue grave, impérieuse et gaillarde.
Par une lettre colportée de ci, de là, madame de Senci envoya sa démission à la présidente de l'Œuvre des Veuves. Elle regrettait que la position officielle de son mari lui défendît de frayer publiquement avec des personnes de renommée trop artistique.
Mademoiselle Karst pardonna de moins en moins à Clarisse sa gloire. Vers la fin de mai, elle se prétendit souffrante et résilia son engagement à l'amiable. Le directeur appela de Bruxelles une autre cantatrice, bonne belge, sans prétention , grande mangeuse, et que put aimer à l'aise le cadre entier du régiment d'artillerie. Bourtienne l'initia vite aux magnificences des chapeaux en labyrinthe, où les plumes, les fruits et les fleurs s'échafaudent ornementalement. A deux, elles menèrent l'amour dans Saint-Pierre-de-Luz. Il se dépensa des louis autour des petits chevaux. Il se paria des sommes au pesage du champ de courses. Là, Cavanon fît courir, enragé, comme sa femme, pour présenter des pouliches de trois ans et perdre dessus ce qu'ils voulaient.
Tous les samedis, Clarisse orna de ses talents les réceptions offertes par le ménage Lyrisse à bord du yacht. Elle y rencontra le procureur de Senci, qui, trop averti sans doute des menaces de sa femme, détournait son profil de la direction où vaguaient les yeux de l'actrice. Toussant, éternuant, chuchotant, sa maigre femme essaya toujours de rompre
le silence favorable aux récitations. Mais les <- clîuuut )x des invités, chaque fois, la convertirent au respect de la comédie.
Venue la nuitslellaire, le yacht quittait le port, sur le frémissement des eaux. Clarisse ne connut pas mieux, dans ces nocturnes, Odette ni Lyrisse. Leurs nerfs seuls s'instruisirent à la science des contacts charnels. Brisés, le sang à là gorge et quelquefois aux lèvres, ils parlaient peu, lorsque la fatigue dénouait l'écheveau de leurs sensualités. Ainsi que les Gavanon épris de chevaux, les Lyrisse et Dessling-Héricourt se passionnèrent pour le yachting. Les deux hommes se penchaient sur les cartes mesuraient la voilure, étudiaient les nuances de l'eau, ou les résultais des sondages. Ils parlaient de croisières longues à préparer pour d'autres saisons. Odette économisait ses phrases, satisfaite de sourire toujours. Une fois Clarisse leur dit:
— Il me semble que vous avez terminé votre vie, que rien d'inattendu n'y pourra plus naître maintenant.
— Je crois qu'il y paraîtra peu de sensations nouvelles, répondit Lyrisse.
— Bien probablement, ajoutait Odette.
— Hein, Lyrisse? c'est fini de croire... souffla Dessling en ricanant.
— Fini.
— Il faut apprendre maintenant.
— A quoi bon?
Et aussitôt Lyrisse parla d'une bouée récemment construite, portant un avertisseur, sorte de sirène pour les temps de brumes ; ainsi elle signalerait toujours le péril du lieu où elle serait ancrée. Et
tous trois discutèrent fervemment. Mais Clarisse eût juré qu'ils voulaient avec ce bruit de paroles abolir la vision des choses hautes. Souvent elle recommença l'expérience d'une question grave, d'une causerie forte, et toujours Dessling parla de bicyclette ou de photographies, Lyrisse de yachting, Odette de modes. Ils fuyaient évidemment le péri de l'esprit. Elle leur demanda le motif de cette crainte. Ils donnèrent les mêmes raisons que Dessling avait produites, l'après-midi où elle s'était offerte dans l'ermitage.
— Nous avons consumé notre jeunesse malheureuse à la recherche de notre personnalité. Nous ne voulons plus recommencer les tristesses ni les dépits, ni les rancœurs, ni connaître encore la douleur physique laissée au corps par les déceptions de l'amour humain, de l'altruisme, ou de la croyance. Nous sommes ceux qui avons renoncé. Ah! Ophélie, saurez-vous jamais comme vous avez prévenu nos âmes le jour où vous avez mimé notre folie sur la scène du théâtre 1 « Nous perdons nos cris ! Nous perdons nos cris 1 1 »
— Eh bien? fit Clarisse.
— Nous ne voulons plus perdre nos cris. Nous ne perdrons plus nos cris à chercher l'amour des femmes ou le bonheur des peuples. Les Cavanon reportèrent sur les chevaux leur désir de perfection et nous sur le yachting, et les Senci sur l'entraînement pour parvenir, et Stival sur l'envie de découvrir les lois de l'aimantation de la démence. La tante Gresloup compose, selon votre art, des boissons fraîches. Madame Desboves prépare le retour du prince Victor. Il faut des occupations positives et
nettes. Il faut tuer l'Ame, mademoiselle Gabry, il faut tuer le désir de connaître son âme, sinon, tel ce Juif de la légende qui marche à la recherche du second Messie, et dans l'attente du Dernier Jugement, nous marcherions avec toute notre peine, jusque la glaise du cimetière, sans découvrirjamais le Moi que nous avons renié lorsque la douleur le rendait évident et divin. Non, nous ne perdrons plus nos cris ! La douleur dépasserait nos forces humaines, qui pourrait permettre de nous saisir à traversles apparences. La douleur seule nous enseigne à nous-même, comme le mont du Calvaire montra le Christ aux hommes. Et nous avons nié cela. Et nous marchons. Et nous ne voulons plus connaître la douleur. Parce que nous sommes lâches, parce que tout nous a rendus lâches. Il y a une vitre entre notre espoir de nous connaître et cette connaissance, une vitre opaque derrière laquelle paraissent des ombres informes. Elles nous font peur. Elles nous font peur!
— Oui, La Vitre I dit Clarisse, La Vitre I
— Concevez-vous, amante du dieu Pan, miroir du dieu Pan?
— Miroir du Vent...
— Ne perdons plus nos cris, allez, Clarisse, supplia gravement Odette. Crier fait mal.
Et tous trois, longtemps, regardèrent l'aube rendre vermeille l'étendue de la mer.
La Vitre, Clarisse ne la brisa point davantage lorsqu'elle eut connu l'armateur Vogt et la puissance de son instinct empressé, dans le joli paysage de Saint-S -bastien, au fond delt cuvette de montagnes 011 clapote l'eau du golfe.
Dix mille francs venus dans une lettre avec un mot la priant de lui apporter le reçu en cette petite ville espagnole avaient décidé Clarisse. Vogt l'étonna par ses conceptions gigantesques et l'abondance de son système pileux.
Il contait haut ses desseins, en homme sûr de sa puissance qui ne craint ni l'indiscrétion des femmes ni la prudence des hommes. Il nomma une île de la Sonde, où de tout jeunes ingénieurs parvenus déjà allaient mettre en exploitation desgisements de fer. On construisait des hauts fourneaux, des forges. Là s'installerait la plus grande fabrique de navires du monde. Paquebots et monitors, frégates, torpilleurs, barques de pêche, seraient construits à un prix minime, la main l'œuvre chinoise coûtant très peu. Il fournirait de flottes les Etats d'Orient et d'Occident. Les forêts du pays produisent gratuitement le bois nécessaire. Il livrerait ses bateaux pour le quart du prix habituel aux chantiers de l'Europe.
Lui-même et sa banque posséderaient un nombre de navires supérieur à la somme de tous les bâtiments armés dans les ports du globe. Maître des mers, il imposerait des lois économiques aux puissances. Ses matelots, il les enrôlerait dans les rues pauvres de Londres de Pai-is, de Liverpool, de Berlin, de Rome. Il créerait une marine de déshérités et de misérables qui abondamment nourris, rémunérés par lui, tiendraient pour leur patrie le sol où ils auraient connu l'aise. Il se dirait l'Empereur du Monde. Avant dix années, son règne sur le globe serait advenu.
Clarisse le voyait colossal et, nu, brun, velu de poils d'ours, gesticuler dans l'appartement de llhôtel, rire, invoquer la mer, embrasser le ciel dans son dessein, et puis, fermant les yeux, jouir de son rêve en la tenant écrasée contre sa poitrine monstrueuse, en soufflant de ses narines, en aspirant les joues et les seins de la petite amante. Au. centre de cette force, elle se croyait dans les profondeurs d'une caverne chaude.
Cette vie de titan effrayait. Clarisse redouta qu'il ne la rendît enceinte. L'élan de cette vigueur l'atteignait trop I Un enfant de ce colosse eût déformé le petit corps de l'actrice.
Son imagination présagea les affres d'une maladie. Elle redouta le sang répandu, la mort.
Elle n'osa point le dire. Cette grosse parole quelquefois perfide, sifflante, quelquefois pleine de bonhomie fine et traîtresse, n'engageait point à se confier. Etait-il sincère, simplement pourvu d'une jactance vulgaire ; comédien ; Napoléon ; Cartouche ; l'un, l'autre?
Aux minutes où, saisie dans les vastes bras, elle respirait mal, étouffée, pénétrée, violée toujours, en dépit de sa complaisance, Clarisse soupçonna que le mâle fermant les yeux croyait étreindre son lie, l'empire, la terre et féconder, à travers la femme, le sol sauvage d'une nouvelle patrie miraculeuse. Il la prenait avec trop d'acharnement pour que son esprit d'aventurier ne s'élançât point en tout essor. Il gardait trop obstinément les paupières closes pour ne pas chercher à concevoir de plus magnifiques apparences que le corps menu et cambré de la
victime. Elle lui demanda ce qu'il se représentait alors.
— Toi, répondit-il ;.ne prétends-tu pas être l'amante de Pan, de tout? Je pense à cette parole et je t'étreins pour étreindre en toi la Terre, tout, Pan.
— C'est Pan que tu aimes à travers moi?
— Pan, oui; tu es ma petite faunesse, l'amante de Pan.
— Le miroir de Pan et le miroir du Vent.
— Je voudrais être fort comme le vent, moi I Elle le regardait gigantesque, étendu contre les
blancheurs du lit. Encore moins que les autres, elle le comprenait, encore moins qu'elle-même ne se comprenait. Il lui disait aussi : « Je suis le volcan sous une île ; toi tu es l'ile blanche et fraîche ; moi je suis le feu dans la montagne sous-marine qui te supporte et t'élève au-dessus de la mer. Et mon corps crache son feu en toi. »
Clarisse le jugea soudain ridicule, et se ravit lorsqu'une dépêche arrivée un matin le rappela en Ecosse, où l'une do ses sœurs allait conquérir par le mariage les sept millionsd'unbanker âgé. Il laissa l'actrice rompue de plaisir brutal devant la cuvette de montagnes et l'eau paisible du golfe.
Deux jours restaient à perdre sur le congé consenti par Roussel. Clarisse les passa dans l'appartement de l'hôtel Inglese à voir le soleil colorer et décolorer lacôte violette. De son balcon, elle contempla la lumière transparaissant aux verdures des bois qui escaladent les rocs abrupts pour dominer le large. Elit* se fit servir des repas exquis, des boissons rares. Réduit en or, le chèque de Vogt lui procura la volupté de faire ruisseler le métal entre ses doigts. « C'est
drôle, pensait-elle, versant les louis d'une main dans l'autre; pourquoi cet homme m'a-t-il envoyé dix mille francs. Cinquante ou cent louis m'eussent aussi bien décidée ; et il n'est pas sans savoir que ma peau coûte encore moins aux petites bourses. Alors?... Il voulut m'éblouir, sans doute, comme Nérisse tient à éblouir Bourtienne et les garçons de restaurant. Peut-être sa bonté désira-t-elle me nantir de félicités positives, par envie de jouir de ma joie, comme il amuse de donner à un petit enfant une pièce d'or afin de le voir courir pâle de bonheur jusqu'au bazar qui détient le polichinelle convoité... Peut-être voulut-il manifester son envie de m'avoir vite, à son signe impérieux, toute affaire cessante, pour lui économiser le temps d'attente et de tergiversation... Je ne sais ! »
Elle compta, elle recompta son or; calculant les mois de sécurité rendus certains par l'aubaine. La chaleur pesait sur les jours.
« Sardina-a-al »
La voix de la fille s'élance vers les balcons que recouvrent les tentures de calicot suspendues à l'extérieur devant l'ombre des chambres. Par les perspectives de la rue fraîche et obscure, la crieuse se hâte de ses pieds nus, franchement appuyés à Tasphalte. Elle va, sous la saillie bienfaisante des
toits cachant l'incendie du ciel. La calle s'allonge indéfinie, de la mer à l'Eglise, avec ses maisons rougeâtres, ses petites boutiques sombres, ses façades qui se baisent presque, à chaque étage, de leurs cages de verre en surplomb, où guettent les pâles demoiselles. C'est, pour celles-ci, une sorte de châsse que ces Windows encadrés de bois sculpté et peint de blanc. Leur beauté y attire la dévotion, comme la relique dans sa gaine vitrée. Mais nulle ne fait le signe à la sardinière qui implore, de toute sa voix furieuse, un achat.
« Sardina-a-a... Sardina fresca! »
La femme a des cheveux bleuâtres, plantés jusqu'aux sourcils. A sa hanche creusée s'emboite la longue corbeille plate dont sa main étendue agriffe l'anse opposée. En tas, y luisent les grosses sardines étamées par la mer.
Clarisse la suit, émue à cause du roulis de la démarche, et par le cri de la bouche canaille. C'est une Odette Lyrisse plus vigoureuse, populaciôre, et qui donnerait sans doute des joies égales, outre la surprise d'un être nouveau, d'une race autre.
Même l'odeur qu'elle sentit en frôlant la marchande, exalte Clarisse. Le sang lui bat dans les oreilles. Ses mains voudraient saisir cette force brune à travers les loques noires. Et, un peu ivre, riant de sa honteuse envie plus cérébrale que réelle, Clarisse suit toujours, enchantée aussi, peut-être, du soleil dans la rue d'Espagne.
Il court des odeurs de cave venues des boutiques profondes où l'on descend à tâtons. La crieuse sa penche parfois, afin d'annoncer au comptoir sa m r-
chandise. Mais la commerçante, fière de sa chevelure frisée et de la mantille noire, continue à battre de l'éventail une poitrine imposante, qu'ornent opulemment broches d'or et chaînes de montre. D'un regard circulaire, la pauvresse admire les pièces d'étoffes vertes, rouges, blanches et jaunes enroulées sur leurs planches d'où pendille l'étiquette; et, à regret, se rejette dans la rue d'ombre.
Par un mouvement de honte, Clarisse évite d'être revue par la femme; et puis, plus ivre encore de luxure, se remet à suivre.
La calle s'allonge toujours, ombreuse et moisie, coupée tout à coup, à l'intersection des voies, par des plans de soleil qui éblouissent. Aux balcons, sous le feu du firmament, les alcarazas de terre cuite laissent s'évaporer par leurs flancs l'eau qui va se rafraîchir ainsi, pour le repas du soir.
Au seuil du débit de tabac, VEstanco nacional^ qu'indiquent les bandes jaunes et rouges de son enseigne administrative portant les armes d'Espagne, les pêcheurs coiffés de bérets bleus, et vêtus de chemises écarlates interpellent plaisamment la sardinière. Ils lui montrent le tableau d'émailblanc, où, les caractères noirs invitent à prendre un decimo, moyennant cinq pesetas, le decimo, la dixième partie du billet qui gagnera sûrement, à la loterie de l'Etat, les trois millions du gros lot marqué par le proximo sorte.
D'un coup de hanche, la fille se détourne et repart, plus triste. Aura-t-elle cinq pesetas seulement de toute sa marchandise? « Sardina-a-a... Sardina fresca I »
Cependant, elle frôle en riant le petit soldat triste,
accablé par son grand shako blanc, et tout maigre dans le large pantalon garance, sous le dolman bleu. L'adolescent continue sa route, et rase les murs, d'une épaule maussade.
Clarisse envierait le conscrit. Un instant, elle a cru pâlir , lorsqu'ils se sont heurtés. « Dieu l pense-t-elle, comme je suis crapuleuse. Celte femme ne me comprendra jamais d'ailleurs. Elle repart. Pourquoi la suivre ? Je sais bien que je n'oserai pas la convier. Elle ne se doute pas. 0 cette marche, ces hanches qui roulent, cette poitrine lassée... Je suis mon instinct, comme la chienne son flair. Gomme Love suit son flair... Après tout, quel motif me conseillerait de ne pas céder à un besoin de joie... »
« Sardina-a-a! » Toute la peau bistrée de la face se ride autour de la bouche ouverte, et, à cause de la fatigue venue, le corps penche entièrement sur la main libre crispée contre la ceinture ; alors, on voit, sous le maxillaire inférieur, les traces de scrofule qui sabrent le cou brun. La serge noire de la robe se plisse contre la poitrine dure et forte, et la femme redouble d'activité, en ridant son front court. « SardiuH a-a I »
Mais voici les longues, les minces tresses noires d'une nourrice, les tresses qui descendent du petit bonnet plat, le long de la robe à grands carreaux bleus, jusqu'aux jarrets. Elle arrête la sardinière et tire une assiette de dessous son tablier à broderies. Le marché se conclut. A cause du bas prix la marchande de poissons se lamente, et la peseta d'argent, elle la porte à son front court, à sa poitrine
ballante, à ses épaules fortes, afin d'attirer la bénédiction de la croix sur son gain. Contre terre gît la corbeille, pleine encore de petits poissons.
Et, pour se délasser un peu, la femme regarde s'éloignerla nourrice, emportant son assiette, là-bas vers la haute façade de l'église jaunie. Les statue? blanches des anges en manteaux y paraissent dans leurs niches à rocailles. Les cloches, pendues à l'air arborent la belle couleur verte des longues oxydations. A l'ombre des murailles saintes, une rangée de mères allaite les derniers nés, sous l'œil farceur du sacristain.
Cela est tout au bout de la rue ombreuse, après bien des rideaux extérieurs agités par la brise du port, après bien des cages de verre encadrées de bois peint, et bien des balcons oii guettent des sorcières, nu-tête, édentées.
Devant la sardinière, des travailleurs tout rasés, poussant le rabot sur la planche, en font jaillir de blonds copeaux. A côté, contre sa plaque de chêne poli, un savetier confectionne, avec de la corde, les semelles des blanches espadrilles suspendues en guirlandes à l'entablement de sa boutique. Au bas d'un obélisque encastré dans le mur, la fontaine crache son eau claire dans les tonnelets coniques, dont les femmes, ensuite, chargent leurs têtes sévères pour marcher, roides et magnifiques, en oscillant sur leurs hanches sohdes.
A l'une d'elles, la sardinière vend encore, puis à une autre, jusqu'à ce que survienne l'agent de police, ganté de coton, habillé de bleu, casqué à l'instar du constable londonnien, et qui, de sa canne noire, oblige à circuler ces bavardes.
« Sardina-a-af »
A son balcon, la dame de joie étale le charme de ses beaux bras ambrés, ceux aussi d'une lourde poitrine gonflant les guipures de la camisole fraîche. Pour l'officier, aux manches étoilées d'argent, elle darde un sourire rouge, et incline sa tête mi- Irée de cheveux durs.
Alors, en malice, la crieuse, d'en bas, lui jette son exclamation : « Sardina-a-a ! »
Et le panier à la hanche, elle s'éloigne par la perspective ombreuse, gravit un escalier qui la hisse jusque l'autre rue en surplomb sur la première. La brise de la mer accourt. C'est un grand vol blanc à toutes les fenêtres. Les rideaux de calicot ondulent.
Avec la vieille dame, en moire noire, dignement parée de sa mantille, la jeune bourgeoise se promène, les cheveux épars sur le dos. Elle a le teint pâle, et une allure d'enfant consumée par les soucis intérieurs. Son œil noir scrute inquiètement qui passe, et puis se détourne, offensé du regard de Clarisse. Ce sont la duègne et la demoiselle des comédies, bien qu'une toilette parisienne amplifie la maigreur de la jouvencelle.
Deux gros bœufs blonds, tirant un traîneau sur lequel sont empilés des sacs, forcent la sardinière à se coller contre la muraille. Lourds, couverts de mouches, liés au joug par les cornes, ils avancent péniblement. Un sabot, après l'autre, se pose. Svelte et brun, presque nu, avec son pantalon de toile collant, sa chemise à pois, son béret, ses espadrilles, le toucheur les pique de l'aiguillon. Le geste est noble. Derrière lui, s'étend une longue file
cl'atlelages pareils qui glissent. Les sonnettes tintent au cou des bêtes. Les mouches bourdonnent et s'agglomèrent aux fanons, aux jarrets. Cela comble l'étroite rue fraîche.
Soudain, le roulement du tambour a retenti. Derrière les deux tapins, jeunes garçons en veste, qui battent leur caisse à l'allemande, de coups brefs, les recrues défilent, coiffées d'une toque noire, vêtues de toiles grises, ficelées d'un ceinturon où pendille la baïonnette dans son étui de cuir. Les officiers gras, bas sur jambes, s'empressent le long du rang. Ils portent le sabre nu en le tenant par la lame. Clopin-clopant, les soldats s'alignent. Les rangées de fusils flottent un peu, et cela semble à Clarisse une milice d'opérette qui va soutenir 'alcade contre les méfaits d'Almaviva.
Ils passent. Le silence recommence dans la rue où l'on dormait, à la fraîcheur.
Derrière les troupes, la sardinière noire, penchée sur sa hanche libre, est repartie, fièrement rageuse, par son cri répété, qui semble dire toute la rancœur d'un état d'infortune subite, imméritée. « Sardina-a-a! »
Ce cri jette la plainte de toute une noble race, ayant conservé l'élégance et le silence de sa grandeur, et qui n'accepte point le désastre offert par le sort, après tant de vaillance et de gloire.
Derrière le bataillon gris des tristes adolescents, la sardinière s'éloigne, noire et loqueteuse, comme l'une de ces femmes barbares qui, par des injures, excitaient les époux vaincus à de nouveaux combats. Le cri de rage monte vers les balcons
i]ue recouvrent les tentures de calicot suspendues devant l'ombre des chambres...
Dans la boutique profonde où l'on descendrait à iâtons, le barbier, vêtu d'une blouse à rayures, pour oublier l'attente de la clientèle, gratte, en baillant, sa guitare rauque.
Dzing, dzung, dzing... dzung.
Deux secondes. Clarisse regarde le « gratteur de limbon » sur sa banquette. Voilà donc ce qui reste jles sérénades, et de Figaro, et des échelles de soie, et des poignards luisant sous les balcons grillé?. L'homme en blouse semble pénétré de langueur et de charme par le son des cordes. Quand elle relève la tête, la silhouette déjà lointaine de )a sardinière évoque la fatigue nécessaire pour la rejoindre. Clarisse renonce.
Très lente, sur ses pas, elle retourne, amusée par le spectacle des boutiques. Son sang se calme.
Car, tout pénètre en elle, du décor. Sa conscience s'efface devant l'invasion des aspects qui l'impressionnent. Elle éprouve une joie parfaite d'ailleurs à disparaître de la sorte dans les apparences. Et la voici, sur la Concha,la voici remplie par la beauté du petit golfe, le défilé des baigneurs, la lumière du sable qui fait se cligner ses yeux.
Par deux brèches isolant une montagne insulaire entre elles, la mer pénètre, puis accourt au fond du vase dont les parois intérieures s'agrémentent, jusqu'aux cimes, de bois frissonnants, d(? murs crénelés, de batteries de salves, d'édifices militaires, et, au bas, d'une ville d'eaux tout en hôtels blancs, en villas claires, eh casinos panachés d'oriflammes rouges-jaunes. A la plage elle
est frangde par les bigarrures des maisonnettes roulantes où la fashion espagnole se déshabille avant l'immersion salubre.
Clarisse admire de sévères hidalgos en complets unis, sombres. Leurs doigts hâlés portent des bagues sertissant des joyaux de prix. A cause de cette mode, leurs gestes secs étincellent. Ils ont des barbes grisonnantes divisées sous la lèvre en frisures opposées. Ils ramènent leurs cheveux par d'adroites ondulations. Leur élégance est minutieuse. A peine semblent-elles trop larges, les pastilles d'or qui attachent leur linge de couleur. Ils marchent noblement. Leur petite taille ne parait que chez ceux exceptionnellement gros et bas sur jambes, dont les bajoues tremblent sous les feutres gris. Clarisse ne les désire pas. D'aspect cruel, ou abject, ils lui répugnent. Les dames sont lourdes et trop fardées. Elles conservent, dans le costume de mode parisienne ou londonnienne, le goût des coule-^rs jaunes, des ramages, des palmes, des verts crus. Leurs chapeaux les chargent de plumes et de nœuds excessifs. Et sous ce poids qui les accable, elles transpirent, malgré le jeu d'éventails médiocres à voir.
Le long de la « Conque », qui enserre les eaux, Clarisse rencontre des bourgeoises en soie noire, et qui cachent leurs oreilles de la mantille légendaire, longue bande en tulle ou dentelle pliée sur le chignon pour venir se croiser, en écharpo, au gré des mains gantées de mitaines. Derrière la taille, les bouts volent.
De graves petits soldats, très jeunes, avec di s figures boutonneuses d'adolescents, montrent la
singulière déformation que donne à leurs crânes le schako oblong, écrasé, couvertd'unecoiiFe blanche. Des fillettes fières vendent des fleurs de grenadiers pour la boutonnière dans des jolies corbeilles contournées et vernies. Les gamins en béret basque crient les journaux. Il passe au loin des voitures à deux chevaux, calèches en osier, surmontées d'un toit de tapissièreoù pendent des rideaux de toile. Bérets écarlates des cochers, oriflammes jaunes et rouges du Casino, feuillage frissonnant des platanes, corsages aux C3uleurs de safran, de cerise, d'angélique, tramways faits d'un plancher, de six perches et d'une toiture, qui glissent au grand trot de deux mules attelées en tandem, libres dans les traits lâches et le minimum de courroies, de boucles, de colliers ; grelots des attelages, théories de plébéiennes, admirablement droites, les mains aux hanches, sous la vaste corbeille qui charge leur tête riante; muletiers en sombrero de feutre, noué par un élastique sous le chignon de leur coiff'ure noire; essor des éventails argentés aux mains des femmes ; cavaliers vêtus à l'allemande, de noir à bandes rouges, et coifl'és de la toque prussienne ; militaires basques à bérets écarlates, à pèlerine bleue, à pantalons garance ; marins blancs ; sons des cloches secouées sur la ville ; cela s'éparpille et chatoie. Les files se coudoient, se pénètrent, sous les balcons des villas que décorent les jeunes filles en raides robes de soie rose ou gorge de pigeon. Elles montrent des teints très pâles, qu'un grain de beauté, près de la lèvre, signale. Les pupilles ovales et brunes de leurs vastes yeux scrutent le visage do Clarisse. Leurs chevelures noires-bleues se
redressent au-dessus des fronts blancs en coques et en volutes.
Entre toute cette foule, le prêtre passe, dédaigneux et arrogant. De souples, de soyeux manteaux tombent autour des soutanes qui froufroutent. Les chapeaux lustrés luisent sur des figures fines, pincées, méchantes et qui hument avec méfiance les odeurs. Des mains épiscopales imposent leur beauté à la respectueuse attitude des dames. Le clergé semble maître etintelHgent pour gouverner. De son pouvoir ancien il a gardé cette tenue souveraine, son luxe. Les dominicains de l'Inquisition s'avancent plus majestueusement encore, en gros vêtements blancs, revêtus des ailes noires de la capuce. Sur le cœur sombre et sur la poitrine de bure pâle, la croix rouge est cousue. Instinctivement, Clarisse s'écarte à leur venue, comme ceux du peuple, en chemise de coton historiée et en bérets bleus, et qui, rasés entièrement, ricaneraient, peut-être.
Passé la « Conque », la musique militaire joue sur l'esplanade. Le tumulte des cuivres enveloppe la cohue multiforme et colorée. Lescigaresfament. Au bout de l'étroite rue fraîche que blanchissent les rideaux extérieurs de coutil volant à tous les balcons, la cathédrale jaunâtre s'exhausse sur des marches. Son portail du dix-septième siècle offre, en accueil, une ombre engageante. En haut, la croix de fer surgit sur les frondaisons du bois escaladant la montagne. Une inscription interdit de jouer à la pelote contre les murs sacrés.
« Jamais, pense Clarisse, aucun amant n'occupa dans mon cœur, dans mon esprit, le quart de la
place qu'à cette heure y tient une telle foule. A mo déshabiller, le regard des hommes ne me communique pas la moindre envie de leur plaire; car elle me prend toute l'attention, cette race où reparaissent, de geste en geste, de visage en visage, les sensations procurées par d'anciennes lectures qui enchantèrent mes loisirs d'enfance. »
Et, de fait, repue sans doute par la vigueur de Vogt, elle dédaigne l'empressement des audacieux; cela même l'ennuie. Elle rentre à l'hôtel, mieux gardée par les balustrades de la terrasse que par sa douteuse sagesse.
Sur le conseil du chasseur, elle loue une voiture afin d'aller à la rencontre des aficionados arrivant pour la corrida du jour.
Dès la chaleur de midi, par les pHssures de la montagne verdâtre et grise, où se déchirent les nues basses, maintes voitures cahotées dévalent au trot des chevaux étiques, des mules attelées par trois, des ânes liés lâche à de minuscules charrettes en bois verni. Dans la Sierra, un tumulte de grelots s'évade de tous les abîmes, grimpe aux cimes ardues, sonne à travers les nuages percés par les rocs, se précise enfin aux colliers pointus des énergiques bêtes, qui escaladent à grand train, les crêtes.
Des balcons de bois vermoulu piqués au plâtras des façades, les souhaits des femmes accoudées saluent les caballeros agitant, entre les rideaux de toile des calèches, leurs larges feutres gris, élégance obligatoire de l'aficionado.
Les bagues étincellent aux gestes. Les cigares fument. Conduits par les postillons en parements écarlates et en chapeaux de cuir conique, les breaks
apportent une floraison de dames à toilettes lumineuses épanouies sous les orbes blancs, rouges, jaunes, noirs, des ombrelles qui protègent du soleil accablant, malgré son masque de vapeurs lourdes De pont en pont, les trains glissent garnis, aux portières, de tètes hnmaines et de mouchoirs agités. Les gamines, demi-nues, galopent dans la poudre des routes, et jettent adroitement à Clarisse en voiture des fleurs qui la dépassent, comme par hasard, et tombent de l'autre côté du chemin pour resservir à la même démonstration fructueuse, lorsque passera le prochain attelage.
Vers la ville, la foule ruisselle, en mantilles, en bérets. Devant la haute affiche chromolithographiée annonçant la corrida, il se forme des remous de peuple grave qui admire les images. On y voit le taureau mort entraîné par les mules ; le matador offrant à la bête la muleta rouge qui dissimule l'épée; et encore l'alguazil achevai, avec son chapeau à plumet, et son manteau noir, et ses manchettes. Les noms de Mazzantini et Guerrita garnissent les médaillons où paraissent les portraits des deux illustres toréadors. Les vitrines des librairies exhibent des volumes contenant leur biographie complète. Ils tiennent vraiment la gloire, une gloire grandiose, bien autre que celle du général Martinez Campos, exposé à Cuba.
Comme l'heure s'avance, les rues se comblent, les fiacres s'entremêlent. Certains, qui portent au béret une petite plaque de cuivre indiquant leur mission de police, se ruent à la tête des chevaux et brandissent des bâtons ferrés si le cocher a pris l'avenue réservée aux attelages de direction cou-
324 L'ANr^ÉE DE CLARISSE
traire. Il y a de la férocité sur leur face rase.
Le soleil démasqué cache tout le ciel de ses rayons. La poudre du sol aveugle le regard en réfléchissant la lumière. Blanchie de poussière et de soleil, la multitude grouille, bourdonne. Peu de rires. Point d'exclamations, sauf celles des marchands de coco qui présentent les zestes de leurs noix, et celles des crieurs d'éventails déballant de leurs musettes un choix de violentes chromolithographies montées en chasse-vent.
Dans la poudre, les gens vont avec solennité. Ellermèmes les fillettes ne paraissent pas sourieuses. Elle est sourde, ample, la rumeur qui émane des ondes de peuple franchissant les ponts, entre los shakos bleus des serenos, et sous la canne desageiiîs casqués en policemen. Couvertes de châles claiis, noués à la taille, les femmes des faubourgs ont l'allure lente, sous les bandeaux luisants de leurs noirrs chevelures collées aux tempes. La lumière vole d'éventail en éventail. Sans ombrelles elles garantissent de cet objet éployé contre les sourcils la pâleur mate de leurs figures. La poussière blanche ondoie et enveloppe. Les jupes la battent, la balayent. De toute la ville, les vivants accourus s'y noient, presque silencieusement, et, c'est d'elle, pareille à un brouillard de lumière, qu'émerge subitement le cirque de la Plaza, édifice de pierre crue, oii l'astre réfléchi se multiplie en éclats cruels.
Par les ouvertures de forme mauresque, colorées en rouge, la multitude entre, se divise, engorge les vomitoires, gravit les escaliers de planches, se répand dans les couloirs circulaires, s'élève d'étage en étage.
A l'intérieur, sur les onze mille places des gradins, elle se tasse, avec toute sa blancheur de poussière, dans les stalles à l'ombre, les chères, dans les stalles au soleil, où, alors, des parapluies noirs se déploient et se bombent.
Les sons d'une musique cuivreuse tombent des plus hauts gradins. Des prospectus lancés volent par essaims jusqu'aux zones de têtes humaines attentives dès à présent à la sciure ratissée dans l'arène par les valets aux bérets écarlates. Les mains et les visages, en se mouvant, font le bruit des feuilles dans une forêt qui frissonne. Aux loges, sous le toit avancé, des dames, habillées de couleurs nationales, rouges et jaunes, coiffées de mantilles, étalent des attitudes orgueilleuses. Le prêtre, en soutane, mange du melon. Par endroits, les fiancés se pressent sous l'œil attendri des mères grasses et cerclées de chaînes d'or, de gros bijoux, de bagues, de bracelets lourds.
Mais l'alguazil a paru, dans son costume traditionnel, et sur un joli cheval nerveux. Le murmure de joie l'accueille. Il fait le tour de la piste, salue en quatre points. Les sons de la musique se renforcent; et, d'une ouverture, la cuadrilla débouche. Capes roses doublées de jaune pâle, boléros cuirassés d'argent ou d'or en franges, bas roses et toques noires sont adaptés aux formes robustes d'une dizaine de gaillards au visage d'ombre, qui marchent selon le précepte des maîtres de dans v le mollet en dehors et le poing à la hanche. Déiik's et musiques.
Viennent les picadores. Leurs jambes bardées de fer grossissent un pantalon de peau jaune. Ils mon-
teut de pauvres chevaux rachetés à l'équarrisseur, et dont un œil reste bandé, afin qu'ils ne voient pas le bond du taureau. Suivent deux attelages de mules, caparaçonnées de pompons rouges, de couvertes bleues, et secouant une mitraille de grelots, vers les valets aux bérets écarlates qui les maintiennent. Saints et cérémonial. Remise de la clef du toril. Les mules disparaissent, et l'alguazil. La cuadrilla se disperse par l'arène. Clarisse se cale dans sa place, sur la planche dure de la banquette. Le frisson de l'éventail parle seul.
La minute de silence se prolonge sur la foule circulaire et blanche, sur les murs circulaires et blancs qui la contiennent, divisée par le milieu, en ombre et lumière. A la lumière, il y a des papillotements de clarté, des pétillements de gestes, de grands murmures attentifs, les sauts du soleil se jetant d'éventails en éventails. A l'ombre, ce sont les guirlandes multicolores des toilettes distinctes, fct les feux jaillis des bijoux. Au fond du cirque, sur ï'arène brune, les toréadors, défaits de leurs capes, se tiennent immobiles, tels de hauts insectes Coruscants, verts et argent, pourpre et or, amarante et double métal.
Juchés sur leurs haridelles qui fléchissent, les picadores prennent l'importance de chevaliers au tournoi. De vastes sombreros les coiffent. Déjà ils mettent la lance en arrêt vers la porte du toril, et leurs visages rasés, gras, sont anxieux. En un point s'est ouverte la pahssade circulaire peinte de brun. Les valets l'enjambent et tombent dans le couloir large qui la sépare des places de barrera, les premières, celles affectionnées par les amateurs.
Ils peuvent de là toucher souvent le taureau lorsqu'il franchit, lui aussi, dans la poursuite, la cloison de planches.
Il bondit enfin, le mufle haut, splendide, par l'arène brune. Sa beauté saisit Clarisse. D'une course brusque, il a traversé la piste, en soufflant sa colère, et les brillants capadores ont vite enjambé la palissade, fuite folle, pendant que les picadores tenaient leurs chevaux cois. Il revient au milieu. Il regarde les zones des spectateurs, le frisson des éventails, ce stroom d'hommes et de pierres blanches, au fond duquel il se trouve. Ses grandes cornes, affilées luisent. Sa queue époussette par fortes claques les côtes énormes. Il défie l'approche, sûr de sa force.
Depuis son entrée, Clarisse songe à cette prmcesse de mythologie qui s'enferma dans une génisse de bronze pour que l'amour du taureau la pénétrât. Elle imagine l'ardeur de cette femme. Elle s'explique cette passion bestiale. Son instinct aussi, son instinct à elle tressaille. Et alors, elle prend en une aversion subite, la cuadrilla, les picadores qui vont détruire cette beauté, mutiler cette force ; elle hait ce peuple chaleureux déjà pour applaudir les plus agiles des assassins.
Assassins, oui, puisqu'elle désire la passion de la bête que cela hausserait jusque le rang humain.
Mais les banderillos repassent la cloison circulaire. Un se risque, s'élance, et, devant la bête qui penche la tête, pour mesurer son adversaire, il étale l'ample cape rose, l'invite à s'y ruer. Le taureau part. Le sable saute. L'homme a virevolté dans
un chatoiement de son costume. La corne ne bouscule que l'étoffe et du vent... Des bravos s'écroulent. Le monstre s'arrête, regarde et réfléchit aux causes du leurre.
Une autre cape est tendue à son regard. Aux mains de l'homme, elle s'agite, ondule. Le taureau voit la figure olivâtre qui ricane et claque de la langue. Evidemment furieux de la moquerie, il fonce. Sa corne érafle le sable. L'étoffe se déroba comme une eau courante qu'il poursuit en ronflant. Il ne voit plus, il galope. La stridence de onze mille rires, s'abattant sur lui, l'avertit enfin. Il s'arrête et relève la tête. La cape traîne derrière le fugitif au boléro d'argent qui s'esquive, par jolies cambrures de ses mollets roses.
Alors, et comme la bête refuse de se laisser prendre à une déloyauté nouvelle, un picador, éperonnant sa monture avec les angles de sesétriersdefer, la pousse vers le milieu du sable. Lacuadrilla, derrière lui, s'ameute, prête au secours. Le cheval refuse. De ses vieux os qui crèvent le cuir et le rare poil jaunâtre, il s'arc-boute. Malgré le bandeau noir, il a vu la force des cornes. Il prévoit la mort. Enfonçant les angles des étriers aux flancs de sa monture, le picador lui coupe aussi la bouche par durs coups de bride. Entre la torture immédiate et la mort prochaine, le vieux cheval opte. Il avance. Le taureau fond, rencontre, se dresse, lève sur sa corne cheval et cavalier, tandis que la lance en arrêt lui troue le garrot. Tout culbute. Les capes roses volent. Elles entourent la tête du furieux. Elles le masquent, elles l'aveuglent, le détournent pour une poursuite vaine qui l'entrainq
autour du cirque vers dos lambeaux d'"étoffe vide, vers de prestes garçons, tournant sur eux-mêmes, dans l'essor de la cape enlevée devant les cornes basses.
Néanmoins, les valets accourus remettent le picador en selle. Empêtré dans son armure, il pèse sur le cheval, de qui, par un trou du poitrail, le sang coule, comme fontaine, entre les jambes de devant écartées. A terre, la flaque rouge s'étale et glougloute. Le jet fort rejaillit du sable. Et tout le peuple, naguère silencieux, triste, alors debout, dans les places de soleil, acclame l'abondance du sang misérable.
Avec des gaules, les valets assaillent la rosse. Ils la frappent durement aux jarrets, pour qu'elle aille encore. Cet autre bourre de poignées de son le trou du poitrail et arrête l'hémorragie. Tant et tant les valets frappent, tant et tant éperonnent les étriers, que le vieux cheval marche, en titubant. Il a une jambe entièrement pourpre de son sang frais. Oscillant, ivre, il poursuit ses derniers pas.
Clarisse reste dans l'épouvante d'une stupeur. Elle voit. Elle ne pense point que cela puisse être. Elle n'aime de tout ce monde que le monstre ensanglanté, brave. Elle ne comprend pas la joie des gens à contempler la douleur.
Au taureau revenu, le picador tend la lance. Encore une fois, culbute l'amas de chair, homme et cheval. Encore une fois, les capes détournent du picador à terre les cornes de la bête aveuglée par les couleurs.
En se cabrant, le vieux cheval s'est relevé . Par le ventre échancré pendent, rosâtres, verdâtres,
les poumons, les boyaux visqueux déroulés dans le sable. Deux fontaines pourpres jaillissent des flancs. Le peuple trépigne de bonheur. Mi-brun, mi-vermeil de son propre sang, le taureau court de cape en cape, derrière les beaux gaillards tendant de fesses lie de vin et argent aux i3ravos énervés de dames. Le toréador saute. Le mollet rose valse. Le figaro se cambre, enjambe les flaques rouges. « Bravo, mochol » Un chapeau jeté roule dans l'arène, jusqu'à la flaque, et rougit.
Parmi sa fressure à terre, le cheval moribond se tord. Il rue. Le picador a tenté de reprendre la selle, aux applaudissements du peuple. Mais vraiment la monture ne soutiendrait plus un tel poids. La croupe se plisse et se ride. Frénétiquement, la tête jaunâtre encense en s'échevelant de toute la crinière. Une douleur silencieuse recroqueville l'animal sur lui-même, et puis le détend par secousses brusques.
Aux gradins, onze mille têtes humaines savourent la hideur de cette agonie. Elles applaudissent. Elles crient. Elles sifflent pour redemander, avec d'autres chevaux, des éventrements plus tragiques. Et voici d'autres picadores qui poussent d'autres rosses sur les cornes aiguës du taureau sanglant, en qur plonge la lance d'arrêt. Les flancs s'ouvrent. Les fressures pendent. L'angoisse de la mort tord d'autres bêtes. Les fontaines rouges éclaboussent les palissades. L'épouvante d'un cheval sans cavalier passe, heurte de tout un élan la clo'son circulaire, et rebondit, charogne, au milieu du cirque, laissant sur le bois la trace d'une vague de sang. Ternes, les dents herbivores apparaissent, sous les
naseaux révulsés par les convulsions suprêmes. Les langues embues de bave livide passent entre les mâchoires, ce pendant que les valets déshabillent les cadavres de leurs selles, de leurs mors, de leurs brides; puis, par un petit couteau, planté derrière les oreilles, entre les vertèbres, achèvent les bêtes ruantes.
Les sifflets reprennent. On demande d'autres chevaux, plus de sang. Ley éventails agitent toute leur lumière. Un peuple entier, l'âme d'une ville de civilisation, réclame à grands cris de joie le spectacio de l'agonie, d'une agonie inutile, pour le plaisir.
De subtils raisonnements démontrent assez qu'il n'existe ni bien ni mal. Mais Clarisse à ce moment de la corrida ne peut plus conclure ainsi. Elle connut que l'évidence de l'immorahté c'est : ladestruction.
Par les onze mille bouches en délire de ce peuple, tout à l'heure noble, grave et silencieux dans les rues, le mal lui-même se proclame. C'est l'appétit de voir souffrir inutilement et panteler, dans la mort, de grandes créatures capables de rendre beaucoup de sang et de rappeler l'agonie humaine, par leur angoisse. Tout ce monde jouit aux places de soleil et aux places d'ombre, applaudit l'écrasement du faible. Parfois, le taureau revient à un moribond et s'acharne. La corne traverse de part en part la peau. De nouvelles sources vermeilles sourdent du pelage noir ou gris. Les viscères palpitent au soleil, dans le thorax ouvert. Le cheval redresse ses pauvres naseaux de velours, lance de dernières ruades, tente de se relever pour la fuite. Sa crinière flotte. Il retombe, pièce de boucherie où le mufle du taureau fouille et renifle.
Au soleil et à l'ombre, le sang luit par mares. La lumière saute d'éventails en éventails. Autour du cirque blanc, les casques des soldats brillent, dans les places du haut. Les pâles filles, en mantilles noires, se serrent contre le fiancé avec plus de sensualité visible. Leur sourire méprise qui se détourne de la hideur qu'elles savourent, et elles murmurent une insulte à l'adresse de la Francesa.
Quand la sonnerie lugubre des cuivres a dit la fatigue du taureau, les picadores sortent.
Lui n'en peut plus déjà. Vêtu de son sang et les cornes vermeilles d'avoir éventré, il reste en un coin. La langue pend. Le mufle bave. Deson garrot, par huit ou dix trous, la liqueur rouge ruisselle. Le poil de la tête reste humide des viscosités où il plongea ses naseaux, dans la panse des bêtes.
Autour de lui, la cuadrilla brillante attend un nouveau bond, toutes capes déployées. Les valets jettent de pleines corbeilles de sciures sur les mares rouges et les cadavres en lambeaux. Ici et là, un homme à genoux achève le cheval moribond, en plongeant à deux ou trois reprises le petit couteau dans la nuque du patient qui se débat.
Pendant que l'on termine cette besogne d'équarrissage, un murmure de propos tourne sur l'assistance calmée, assise et attentive. Au soleil, les gestes pétillent. Les marchands de nougats passent leur marchandise, de gradin en gradin. Des dents croquent les pastilles. L'ombre et la lumière divisent le cirque blanc, l'arène brune. On sapasse des tranches de coco laiteux. Les novios (fiancés), se confient des paroles tendres. En un coin, quelques prêtres se démènent et discutent les péripéties de la
course. Les gras s'épongent. Les maigres s'(5\cntent. De loge à loge, les élégantes lorgnent. Toute cette humanité en fête, blanche, lumineuse, s'élalo et se contemple à l'aise. Elle se sourit. Elle se dédaigne. Elle se salue.
En se promenant derrière la palissade close, le sereno ajuste avec soin ses gants de coton, il porte sous l'aisselle sa canne d'ébène. La plaque de métal reluit à son shako bleu. Il salue des connaissances, ou plaisante avec les valets aux bérets rouges.
Clarisse s'en irait bien, pour ne plus voir la hideur de la mort. Serrée entre une bande de filles espagnoles et une famille excitée par le spectacle, elle n'ose déranger cent personnes afin de quitter le banc. Et tout ce monde semble si à l'aise, que manifester, par son départ, une incommodité lui semblerait excentrique. Elle prévoit les mille visages tournés vers elle, les injures venues des places de soleil, le tumulte et le mépris des gens levés pour lui offrir le passage. Se décider?Elle ne lepeutplus; car le drame de l'arène reprend. Le taureau a regagné sa place, au milieu du cirque. De l'un à l'autre des toréadors, il darde son regard sournois, et mesure. Son choix hésite entre celui pourpre et or, qui fait chatoyer sa cape, et cet autre, plus joli, vert et argent, qui, le derrière tendu dans le collant de satin, s'est planté à dix mètres, et tient haut levés les deux javelots garnis de rubans multicolores, comme des quenouilles de parade.
Le taureau souffle. Il fouille le sable du sabot. Son large corps halète et brille de la sueur mouillant le poil. A celte minute, il calcule en soi, sait
bien qu'on le joue, que ces chevaux tués n'étaient pas le véritable adversaire. Ceux qui le piquent, le meurtrissent, ce sont ces créatures agiles et brillantes, qui l'appellent de la langue, qui passent en courant avec leurs capes ou leurs banderilles, qui, vives comme flammes., s'allument au soleil, se dérobent derrière l'étoffe rose étendue, s^évanouissent à l'ombre de la palissade.
L'œil sombre de la bête se pare d'un éclat de feu. Il épie, il fixe. Elle se lance droit contre le banderillo qui, creusant le corps, se penche et plante loin dans la bosse poilue, les deux pointes pavoisées. Et la corne effleure l'aisselle de l'audacieux déjà détourné.
A cette douleur nouvelle, la bête sursaute. Elle se secoue. Une banderille tombe. Les sifflets partent de partout pour injurier la main peu sûre du toréador. Au galop, l'animal blessé fait le lourde l'arène, puis rencontre deux banderilles, encore fichées par des poings solides dans son dos.
La rage, alors, ne l'exaspère pas moins que ces salves de bravos, jetées du haut en bas des gradins. Les applaudissements pétillent. Du ciel à l'arène, ce cirque blanc, autour de lui, bourdonne et criaille. Onze mille visages l'interpellent. Les éventails éblouissent. La cuadrilla s'essaime, se rassemble, le pique des banderilles, le gifle de la cape, l'encapuchonné, le décapuchonne, le laisse enfin ahuri, et lâche, éreinté partant d'efforts, de galops et de coups de lances qui ne portèrent point.
Et soudain, l'animal a conscience de sa faiblesse. Rien ne l'excite plus au combat, ni les appels, ni les ondoiements des vastes capes roses, ni les
rires moqueurs des toréadors, ni les banderilles levées en l'air par un gaillard illuminé de clinquant.
Il se détourne, va jusque la palissade, et, là, posant son mufle humide à la cime do la cloison, il regarde, pitoyable, les zones de public énervé, hurlant à la mort : « Ollé! mocho!... Solitol Solitol... Guerrital La muertel La muerte! »
L'illustre Guerrita se détache du quadrille. Mince, droit, hispaniquement solennel, homme en or, il aborde le taureau par petits pas, écarte du geste les capadores, et, seul, à un mètre de la bête fourbue, l'attire encore dans sa cape, sans fuir autrement que par des détours sur place. Le taureau se rue et tourne court, dans le geste même de l'homme. Avec l'étoffe, Guerrita l'hypnotise, l'entraîne et l'arrête sur ses talons. 11 le fait courir dans la nuit de la cape, l'aveugle, l'étourdit, l'épuisé, avec une agilité miraculeuse. La bête furibonde effleure sans cesse et ne touchejamaisle dosqui se creuse, le ventre qui se rentre, les jambes qui virent, les bras qui s'écartent. L'homme en or, souriant, reste, debout et indemne, devant la brute étonnée.
Clarisse conçoit alors le triste consentement à périr. De la lassitude courbe le front cornu. Les flancs vermeils de tout le sang perdu deviennent poussifs. Les yeux abrutis s'éteignent. La résignation accable ce fougueux. Encore une fois, il po?e son mufle contre la palissade et regarde les î^ !iculations du public en délire, jetant ses chapeaux, ses éventails et ses acclamations à l'homme d'or, qui ramasse les objets, salue et les relance aux aficionados.
33G l'année de CLARISSE
La fanfare lugubre s'évase dans l'air. « La muerte! » Mazzantini, à son tour, sort du (|uadrille. Vers le balcon de la présidence, il lève sa toque et demande la permission de tuer. Des messieurs c:i complet gris la donnent. Le toréador fait le simulacre de lancer sa toque à tout le cirque, qu'il enveloppe d'un large gestedu bras, et, ridiculement, la pose à terre, contre ses pieds ; puis marche à la bète.
A ce moment, le taureau tient à peine sur ses jambes. Saigné à blanc par les picadores, ércinté par vingt minutes de'galops, de bonds, de poussées de corne enlevant les chevaux et leurs cavaliers, de ruées sur les capes et les banderilles, il ne peut plus prendre aucun élan périlleux pour le maladur que la cuadrilla entoure, toutes capes décloses.
Gros monsieur bedonnant, et théâtral, caparaçonné de franges, Mazzantini a saisi l'épée qu'il cache dans le pan rouge de la muleta. Avec cet oripeau, il recommence les passes devant les yeux de l'animal acculé. La bave file du mufle. Les banderilles enrubannées pendent aux plaies gouttantes. Parfois, l'animal tente de fondre, s'embarrasse dans la muleta, et recule essoufflé. La parade dure; enfin, l'homme dénude l'épée et la hausse vers son œil, vise. Le taureau attiré baisse les cornes. Le matador plante la lame entre les banderilles. Une clameur s'épanouit sur le peuple. Le taureau a gauté et se sauve, emportant dans la bosse du garrot le fer à demi entré, A la plaie mousse du sang nouveau.
L'assistance se lève en tumulte. Tous les corps se penchent vers la fuite de la bète tressautant de dou-
leur, et qui lève au ciel sou mufle rougi pour implorer. Sifflets et bravos se répondent. Les uns injurient. Les autres appplaudissent. Derrière la bêle, la cuadrilla galope pour rattraper l'épée du matador qui a raté son coup. A nouveau, on accule la victime ; à nouveau, le gros monsieur l'aveugle de la muleta, le vise de l'épée reprise à la blessure et qu'on essuya dans une cape. A nouveau, il perce, et à nouveau l'animal tailladé fuit en sautillant, lamentable, sous le sang qui ruisselle. Trois et quatre fois, le massacre recommence, pour l'excitation du peuple qui trépigne, acclame, siffle, crie, hurle, et suit de ses onze mille corps inclinés l'élan du taureau fou de douleur, entraînant ainsi la direction des visages par le spectacle de ses plaies.
A un instant, la bête, encore une fois manquée, bouscule le matador, le pousse à terre et le piétine. Clarisse n'en est pas trop fâchée. Mais ce monsieur échappe on ne sait comment à la corne justicière, que les capadores détournent. Dramatique, il se relève, en montrant une main pourprée... par le sang du taureau qu'il écarta.
Enfin, la victime tombe sur les genoux. Une acclamation tonne. Les éventails volent. Un banderillo se couche sur la bote, et, d'un petit couteau planté entre les vertèbres cervicales, suscite le dernier spasme. Musique.
Aussitôt surgissent les mules et leur mitraille de grelots. On les attelle aux corps des chevaux, jonchant le sable, à celui du taureau, et les charognes disparaissent. Musique.
Et puis, les picadores rentrent. Un autre taureau parait. Les éventremcnls recommencent. Le
sang inonde, les viscères sortent des flancs ers vés. Plus habile que Mazzantini, Guerrita tue la bête du premier coup. Alors les mouchoirs s'agitent. L'enthousiasme met les femmes en sueur. Ces mouchoirs agités octroient au matador l'honneur de l'oreille qu'un du quadrille coupe aussitôt sur le corps palpitant de la bête et donne à l'homme d'or.
C'est une furie. Les chapeaux jetés emplissent la piste, avec des éventails, des cartes de femmes portant l'adresse du rendez-vous. Ça sent le berlingot, l'aisselle et le tabac. L'homme d'or un peu chauve, malgré le chignon postiche placé trop bas pour cacher la tonsure, est blême de gloire. Il va se pâmer. La cuadrilla le soutient. Quel triomphe pour avoir abattu une misérable bête exténuée et sans guère de défense I
Les femmes énervées se penchent. En tendant les bras, l'éventail et les lèvres au héros, elles découvrent les mouillures des corsages éclatants, rouges, jaunes ou blancs comme la circonférence tumultueuse du cirque.
Et ça recommence. On étripe. On éventre. On perce. On tue. Le charnier rutile au soleil fort. En moins de trois minutes, un taureau roux, à lui seul, défonce cinq chevaux, qui gisent, ^les sabots battant l'air, dans leurs fressures sanglantes.
Au milieu des charognes, les jolis gaillards aux boléros d'argent et d'or s'évertuent, sans regarder les taches pourpres à leurs bas roses. Les capes se noircissent de sang séché. Et le spectacle se répète, banal, hideusement.
Clarisse sait trop que chaque picador tombera
en sécurité derrière le rempart de viande vivante, son cheval culbuté. Elle sait trop la supériorité de ces lestes papillons de toréador éployant l'aile de la cape contre le bond stupidement direct du taureau ; elle sait trop que banderillos et matadors se risqueront à frapper l'animal quand, fourbu, épuisé par la perte du sang, il sera dépourvu de ses forces vraies.
Dès la troisième course, ce n'est plus l'horreur neuve dusang jailli quila navre. Le dégoût, l'ennui la prennent. Elle regarde ce peuple forcené, s'enthousiasmant pour une laide besogne d'abattoir, dans ce cirque blanc où l'ombre gagne sur le pétillement des gestes, les sauts de la lumière aux éventails, les parterres de toilettes fleuries, l'orgueil des sourcils noirs au front pâle des femmes.
Elle songe que de la plus lointaine province, pour voir terrasser des faibles, par des forts, les express ont amené des populations entières, enivrées à l'avance de la fête. Rien n'étonne plus alors sa mémoire historique de ces auto-da-fé oii l'Inquisition faisait ardre paisiblement, en une fois, jusque trois cents juifs et hérétiques revêtus de san-benitos portant l'image peinte des tourments affreux du purgatoire. Le même peuple applaudissait évidemment avec le même cœur au supplice humain, plus poignant. Aujourd'hui, après l'agonie du dernier taureau, les jeunes gens des places de soleil sautent dans l'arène encombrée de chevaux morts, salie de flaques rouges. Là, frénétiques, par vis-à-vis de deux, ils dansent, les doigts en castagnettes, le fandango. Ils dansent et ils chantent, ivres du sang vu. Leurs pieds frappent le sol en
cadence. Leurs phalanges claquent selon un rythme barbare. Tls grimacent, ils piétinent le sang et la chair morte.
Tout autour, le cirque rit. Cependant la noblesse la plus pure revient peu à peu aux visages solennels de cette belle race qui survit au temps brutal où elle excella.
Et c'est l'impression que Clarisse recueille ainsi au seuil de l'Espagne. Un peuple a dépassé l'époque propre au développement de son caractère essentiel; et, entre les âmes d'Europe, il demeure le passé, triste de sa ruine, solennel, en son honneur, glorieux du sang. C'est le miraculeux vestige des siècles défunts que ce peuple jetant son enthousiasme à Guerrita, tueur de taureaux, au mince agile et cruel homme d'or.
Au retour, dans Sainl-Pierre-de-Luz, Clarisse visita plus fréquemment Lavaur et Blignières. Lui soignait son diabète en croissance. Lavaur cachait le sucre et les alcools. Elle se mit également au lait, bien qu'elle le détestât, pour l'encourager à suivre la prescription médicale. Elle l'entourait de mains
douces et d'appellations tendres. Clarisse vanta le /ait, puis en but.
Tous les jours elle en allait quérir à bicyclette dans une ferme de banlieue ; elle rapportait le litre chaud accroché au guidon par de jolies petites courroies en maroquin.
Le cou en l'air, et l'œil vers le ciel peint de sa chambre, Blignières plaisantait toujours, à moins qu'il ne glissât aux théories astrologiques. Il feignait de ne pas apercevoir la larme que Lavaur, remarquant le progrès du mal, effaçait d'un fin doigt preste dans le coin de sa paupière blonde. En complet de flanelle, l'acteur marchait. Il s'asseyait le moins possible, car il n'omettait plus la crainte de devenir impotent. Ensuite il ne pourrait faire rire le peuple du dimanche en jouant, à cheval sur un balai, la Farce de maître Pathelin, d'après la tradition de Got.
Lajournée entière, il rassemblait des forces, pour, le soir, paraître en scène. Devant la glace il répétait inquiètement les directions de ses gestes alourdis et les jeux de physionomie contrariés par la boursouflure de sa face. Lavaur le forçait \ prendre du repos. Il s'attaquait aussitôt à Clarisse.
— Eh bien, Gabry, avez-vous retrouvé votre conscience? ...
— Non, Blignières, non... Aux courses de taureaux, j'ai eu seulement une vision bien nette du mal, en voyant ce peuple se réjouir du sang, de la cruauté, de la mort; et là je me suis diff'érenciée de lui, sûrement, parla chair qui frissonnait, parla raison qui s'indignait. Mais aujourd'hui cela devient une image fille de mon esprit, parmi les autres
images; et je ne sais plus si j'inventai ou non les émotions suscitées alors. Je suis vide, j'ai l'àme vacante. Du reste j'ai toujours eu l'âme vide et vacante. Seulement, plus je vieillis, plus je m'en aperçois.
— Il vous faudrait une passion, Gabry, conseilla Lavaur.
— J'ai tant essayé !
— Elle est drôle, hein, Lavaur! Elle est drôle, Essayé !... Voilà, elle s'en tient à l'essai. Il faut persévérer, mon enfant.
— Il y a une vitre entre les hommes et moi, et je me heurte, comme la mouche, inutilement.
— Voilà! Vous n'avez pas confiance dans l'astrologie ! Sans quoi, vous suivriez mes conseils. Vous me croiriez capable de vous diriger selon les calculs de votre « Maison du ciel» . Car je l'ai construite, votre Maison du ciel. Ecoutez-moi un peu; ne riez pas. Nous sommes en juin, n'est-ce pas ? Sous le signe du Cancer. II vous faut un amant flegmatique, noctambule, froid en paroles et en gestes, heureux sur l'eau et dans la nuit.
— Jack Lyrisse I... Je couche avec lui tous les samedis.
— Ça ne donne rien?
— C'est une musique nerveuse et qui brise.
— Essayez de l'approfondir.
Clarisse essaya. Sans succès. Elle y gagna seulement de prendre avec Odette des bains de mer, deux fois par jour. Celui apporta de la volupté nouvelle. La brutalité de la mer forte et tiède la roula sur
le sable des grèves. Elle trempa Love dansPécume, se divertit. Ce fut un mois gai, solaire, empli de brises favorables.
En juillet, sous le signe du Lion, elle rechercha conseillée par Bliguières, un amant plein de feu, colérique, sec, égal devant le bien et le mal, et passa quelques nuits dans la chambre d'un baigneur espagnol qui couchait nu, avec des bagues à chaque doigt, et des bracelets d'or aux chevilles.
Il la fatigua beaucoup, charnellement. Elle dut cesser le jeu. Stival le lui défendit.
En août, sous le signe de la Vierge, elle usa docilement d'un Slave mélancolique et maigre, ingénieur. Au bout d'une semaine, il lui fut banal comme l'habitude qu'il lui communiqua du thé de cinq heures. La brise de mer éventait sa moustache de soie, ses pâles lèvres muettes. Elle lui donna un soufflet inattendu après deux heures et demie de silence devant un plein soleil de midi.
En septembre, sous le signe de la Balance, Bliguières lui choisit, pour l'expérience, un Yankee indien, de peau chaude, cycliste merveilleux, riche. Ensemble, au sommet de leurs roues envolées, ils fendirent l'air humide. Né sous le signe de Vénus, il avait acquis sa fortune en exploitant des mines de cuivre, métal de cet astre, dans les Cordillières. Il le fournissait aux navires de Vogt, aux forges du beau-frère Humphry. Clarisse put placer seize mille francs dans les caisses du Comptoir d'escompte. Malgré tant de conjonctures astrologiques favorables au sort de cet amour, le Yankee l'abandonna, quitta et fit une situation à Stéphanie, parce que, lo yacht des Lyrisse ayant quitté Saint-Pierre-de
Luz définitivement, Clarisse, sans prévenir son amant titulaire, l.'.s accompagna jusque Bordeaux, à bord.
Revenue, elle devina la trame habile de Stépbanie pour capter l'Américain aux yeux d'aigle. Savamment, avec instances, la petite ingénue blonde " n'avait point cessé de lui promettre une tendresse loyale. Peut-être l'aimait-elle, ce fin gaillard brun, venu pour traiter avec Vogt une affaire de cuivres considérable au sujet de cette fabuleuse île de la Sonde et des arsenaux à y établir.
— Ah I ah f petite peste ! cria Clarisse au premier soir de sa réapparition dans les coulisses, tu m'as volé mon amoureux 1
— Depuis longtemps, ma chère, répondit l'enfant d'un air rageur, ses poings fermés, depuis longtemps il me courtisait à votre insu.
— C'est pour ça que tu te faisais inviter tout le temps à nos parties de campagne, hein?...
— Dites donc, vous!
Stéphanie se dressa sur ses talons Louis XV.
Le rideau allait découvrir le premier acte des Fausses Confidences. Si gentiment comique en paniers zinzolins, sous la poudre, la mouche à l'œil, la figure faite en friponne, et, malgré cela furieuse à travers le fard, elle ravit Clarisse qui éclata de rire.
— Ne me mange pas, mon chou, ne griffe pas, dis !... Je ne tiens pas à te le reprendre. Tu avais plus besoin de son argent que moi. Déguste mon Américain; depuis assez longtemps tu cries famine i
Lavaur et Blignières, Roussel lui-même, ne purent s'empêcher de rire. Clarisse se faisait si drôle, sans colère, avec tout le rose de ses bonnes joues saines. Elle recommençait:
— Ne t'émotionne pas, mou chou. Je t'aime bien. Je t'aime mieux que lui. Et puis, tu sais, les amants, pour moi c'est comme les arbres de la route; quand j'en dépasse un, je continue le chemin sans me retourner. Tu peux te mettre à l'ombre sous son feuillage. Je ne dispute pas la place. Un arbre avant, un arbre après, la route est toujours aussi monotone... Va, ma petite. Tu verras comme j'ai raison, plus tardl Achète de l'emprunt russe. Ça rapporte quatre du cent... Et puis , embrasse-moi, méchante I... Eatends-tu les cannes du public? Il s'impatiente... Embrasse-moi donc, petite sotte I
Elle-même lui mit les lèvres à la joue; et Stéphanie pleura, consolée.
«Les arbres de la route! pensait Clarisse. Je crois bien avouer là le sens exact de mon jugement sur les hommes. Mais en est-il un pour m'avoir impressionnée autant qu'un paysage; un? »
— En scène, Gabry! dit le régisseur. A vousl La nuit, son logis charmant où elle put dormir
seule l'accueillit d'un aspect amical. Le court voyage en compagnie d'Odette et de Lyrisse l'avait meurtrie. Pour vivre deux nuits encore sous leurs baisers, elle avait sacrifié la richesse promise par son bel amant. « Je les aime donc? se demandât-elle. Non, j'aime la volupté de leurs caresses. Je souhaite de les rejoindre. Si Jacques Lyrisse pouvait obtenir cet engagement au Vaudeville, pour
la saison! Je retournerais à Paris. Je goûterais encore h leur table exquise, je coucherais dans leurs meubles d'art, je m'énerverais sous leur science de la luxure! Et leur silence, leur silence!... Oui, je rentrerai dans Paris. Love! tu voudrais revenir à Paris; tu voudrais, hein! ma fille, pour courir encore derrière les fiacres ; hein ! courir derrière les fiacres, sur tes petites papattes, sur les petites papattes noires de Lovel... Dormez, dormez, mademoiselle; il est tard... maman a sommeil. Elle a sommeil la petite maman!... Elle a mal dans son épine dorsale, dans sa petite moelle.,, parce qu'elle a trop fait des choses, de bonnes choses... que les petits chiens ne savent pas... Non, non, ils ne le savent pas. On a beau passer sa petite langue sur sa petite truffe. On n'en sait rien du tout des bonnes choses, rien du tout. Allez dormir, Coco!.. Allez, allez. Bonsoir. Demain, il faut que la maman aille de bonne heure à la douche pour sa petite moelle... Couchez entre vos petits draps, Lovette; couchez, fifille; bonsoir, Love! »
Le lendemain, il plut. Les averses d'automne se répandirent sur la verte mer.
Dans le cabinet du docteur, Clarisse trouva la princesse Vogol, son fils, la tatite Gresloup et les Cavanon, en costume de voyage. Ils partaient au moyen du Sud-Express. Ils regagnaient Paris.
Leur affection entoura Clarisse. L'agrément du séjour, ils prétendirent le lui devoir. Des larmes mouillèrent les cils peints de la princesse et sa vieille figure de harem. La lanle Gresloup en complet de drap vert, en feutre tyrolien planté sur
sa poudre, lui offrit les exquisités de sa bonbonnière. Cavanon serra fort la main de sa maîtresse., esquissa l'amertumedécidément niaise d'unsourire. Pour feindre de cacher une tristesse il colla contre la vitre son visage, ce qui montra mieux les progrès de sa calvitie étendue maintenant sur l'ampleurd'une vaste tonsure. L'eau de la mer n'avait point flatté son crâne.
— Ah! je suis contente, déclarait la petite baronne, encore pâle sous les taches de rousseur massées à la racine du fin nez définitif. Je vais retrouver mes chevaux, mes chiens et nos chasses paysannes de là-bas, dans les Vosges, oui. Ohl vous savez, rien de luxueux, nous avons une meute de bâtards qui chasse tout tant bien que mal, au hasard: loup, renard, sanglier, lièvre. Ce n'est pas pour la pose. C'est pour nous amuser. Vous n'aimez pas les chevaux, mademoiselle. Moi, je les adore. J'ai encore mes quatre chevaux de jeune fille. Ils portent les noms des rois mages. Il y a Hérode, Gaspard, Melchior, et ils ont de drôles de caractères, allez. Je suis contente, contente. Mon mari les aime autant que moi. Et puis je vais bien. Le docteur Stival m'a sauvée. Ce que nous allons courir dans la plaine... autour de la forêt, pendant qu'on élèvera l'enfant... Ahl Ah!...
Elle sautait sur ses pointes de bottines, pourune joie sincère. La tante Gresloup dut faire « chut », car la princesse Vogol expliqua comment elle expédiait sa troïka devant, par les routes, le prix du chemin de fer lui semblant fou pour le transport des chevaux.
Eu chacun il s'agitait des espoirs, des joies, du
courage. Clarisse les regardait, ahurie. Que des chevaux pussent valoir tant de liesse, cela surpassait son raisonnement. La baronne se remuait, dans le paletot-sac de drap bleu, en élevant des gants serrés autour de ses doigts minuscules. Et Cavanon aussi parla de pouliches, de poulains, de hunters, de fers, de selles, d'avoine... fervemment.
Clarisse jugea qu'ils ne se différenciaient guère des fous, dont, tout à l'heure, elle accaparerait l'esprit en récitant du Molière ou du Racine. Cet amour excessif pour des quadrupèdes l'emportaitil en sagesse sur le désir de madame Stival souhaitant de tourner comme une toupie? Leurs yeux brillaient. Ils s'interrompaient. Leurs gestes se croisèrent. Le docteur , évidemment ennuyé , tenta de rester aimable, mais ses sourcils se froncèrent et il claqua de la langue. Les énergumènes continuaient toujours. Pour les contraindre à se taire, il fallut que la tante Gresloup, plus perspicace, demandât d'une voix haute :
— Vous restez, vous, docteur. Mais le pays est agréable. Si ce malheur ne vous attristait pas...
— Ce malheur? Le malheur! c'est un ami pour moi, un ami fidèle. J'y tiens. Ma femme se porte mieux. Voilà sept semaines depuis sa dernière crise. Je vais lui dire que vous partez. Elle vous fera ses adieux.
11 la fit appeler. Elle vint, avec ses lunettes noires à branches d'or, sa robe marron. Parcimonieuse en paroles, elle ne faillit point à reconnaître les uns et les aulres, à recommander qu'on
embrassât, de sa part, le bébé Gavanon ; et puis resta très droite, silencieuse, dans cette attitude des fous graves, soigneux d'éviter les excitations. Elle se permit seulement démettre ses mains dans les mains de Clarisse. C'était une affection muette, lentement accrue, de jour en jour, depuis trois mois. Elles se passaient leurs douces chaleurs de femmes, ainsi.
Le silence et l'idée de la démence glacèrent l'entrain des voyageurs. On se serra les mains. On rabattit les voilettes. La tante Gresloup passa la bonbonnière à la ronde, une fois encore. Clarisse n'éprouva rien de ce départ. Elle fut flattée que chacun la priât de mettre une dédicace manuscrite sur les photographies d'Ophélie qu'ils emportaient. Très aimable, elle s'évertuait à leur laisser un souvenir musical et charmant de sa voix. Cavanon resta en arrière, pour lui souffler, sans doute, une fadaise. Elle ne le permit pas, mais lui fit une gracieuse, une rieuse mine espiègle. Des portes se refermèrent. Ce fut tout.
— Et maintenant, on va travailler, dit Stival. Les externes sont partis. Vous savez, votre Blignières, il ne va-pas ; et son amie se tue à suivre le régime du diabète qui ne vaut rien pour une anémique. Vous devriez bien leur expliquer ça. Elle se débilite, cette malheureuse, ça m'effraie... Répétez-leur ce que je vous dis. C'est sérieux. Allons, Francine, nous allons donner la petite représentation. Tu as prévenu les infirmières?
Ils descendirent dans une vaste salle sonore, grise, éclairée par le toit.
Les hysiériques en pèlerine grise occupaient une
série de banquettes, dans la profondeur. Elles avaient les mains libres et le visage découvert. A l'entrée de Clarisse, il y eut quelques rires stridents, on montra des dentures, des doigts se dressèrent devant les figures ternes, des bras s'étirèrent. Elles aimaient Clarisse qui défît son chapeau.
Alors, pendant une heure, récitant des verss.faciles, d'une gaieté douce, elle s'efforçait de remettre en leur mémoire l'image de la vie simple, de l'amour peu subtil tel que Molière le vanta, ou de la grosse passion héroïque chère à Racine, à Corneille. Avec soin, elle atténuait ce qui eût pu, dans les rôles, exciter la colère, l'érotisme, l'enthousiasme, les entraînements brusques. Aimable et gentille, elle écoutait sa voix rire de façon bénigne. Sur les vi sages maigres, sur les épidermes blancs collés à l'ossature des crânes, elle suivait le résultat de sa mimique. Les yeux se coloraient vite, perdaient la nuance glauque, devenaient franchement bleus, bruns , verts , entre les cils relevés. Les mains cessèrent de plisser la pèlerine ou de tordre le mouchoir, les lèvres de trembler, les narines de se pincer, les mâchoires de se serrer. Des allures molles succédèrent aux attitudes roides. A l'angoisse des regards succédait un attendrissement des yeux humides. Les dos se ployaient dans les pèlerines grises ; les poitrines se pf^nchaient vers elle, les cous se tendaient.
« Voilà, pensait-elle, je leur rends leur personnalité perdue. Je leur restitue le sens de leur être. A m'écouter, elles se ressaisissent. Moi, je ne puis pas me ressaisir. Jamais je ne chéris à l'exemple des héroïnes dont j'incarne l'âme. Je me suis seu-
lement sentie l'adversaire de la haine et de la mort, quand ce peuple sauvage d'Espagne applaudissait an sang des chevaux éventrés. »
Tous les matins, après cela, Clarisse reçut la douche plus froide, plus pénétrante et que le savant Stival administrait avec une entente remarquable de la volupté de frémir. Elle eût dit qu'il la possédait par l'eau, dans le désir de répondre à celui manifesté par elle, un jour, de sangloter de joie entre leurs baisers. En cet octobre frileux, vraiment, elle se crut prise par ce geste du docteur menant la lance, parce jet de l'eau. Et, chaque jour aussi, elle restituait aux folles un peu de leur personnalité. Bientôt il suffit d'une seule infirmière pour la surveillance, durant les récitations. Une fois, il advint que madame Stival, à l'audition des stances d'Iphigénie, laissa les larmes jaillir sous ses lunettes noires, et elle appela de toutes ses forces: «Maurice! Maurice I »
— La voilà peut-être sauvée I dit Stival en se précipitant. Elle se remet à souffrir de son amour. Vous l'avez aimantée de votre passion impersonnelle. Ce Maurice, son parent, elle l'aimait, avant notre mariage de convenance.
En effet, madame Stival se rétablit; du moins le mieux, se marqua progressivement.
« J'ai restitué l'être à cette âme vacante, pensait Clarisse. Et moi, moi, je ne me restitue point à moi-même. Quelle singulière vie cet automne I Pour obéir au docteur, possédée par sou esprit, je guéris ses malades. Je deviens son geste, sa chose. 11 me prend comme un amant avec la volupté de l'eau. Certes, il est mon maître, et moi
je suis sa docile, a noureuse, sans que rien de charnel nous lie. Sa conversation et, plus encore, son silence m'acquièrent, me gardent. El je ne ressens pas de jalousie envers sa femme, ni, envers lui, de passion. Cependant je m'attriste loin de lui, je me sens à l'aise près de lui, devant les hystériques et les folles ; et je me tords de luxure sous la douche dont il dirige le jet contre mes flancs ! Oh ! quel mystère! quel mystère!...»
Elle n'osa le lui dire. Au fond, elle demeura certaine qu'il devinait tout. Il ne convenait pas de gâter cet amour par la grossièreté des mots. « Je suis heureuse, heureuse; Clarisse, tues heureuse!... Il m'aime par les embrassements de l'eau. Il me possède par sa pensée qui imprègne mon cerveau et va guérir ses folles... Il m'aime. Voici une beauté douce, muette, mystérieuse. »
Le vent souffla par la ville. Les rafales levèrent la poussière dans les rues. Lavaur agonisait, toute débile, auprès de Blignières, renaissant à la santé. Dans leur petite salle à manger, il complétait, le pinceau en main, son ciel astrologique.
— Vous aimez, Gabry, vous aimez! lui cria-t-il bientôt, quand elle entra pour remettre le litre de lait chaud. Vous aimez, enfin! Voici \t Sagittaire de novembre. La flèche perce votre cœur, Gabry. Et votre ambition se glorifie.
— J'aime drôlement, avoua Clarisse.
— Vous aimez le feu qui vivifie et qui féconde, qui ressuscite. Vous allez devenir une très grande artiste.
— Vous croyez, Blignières?...
— Ça ne trompe point, ce chiff're-là.
Lavaur était une pauvre créature. La pulpe de sa peau vide se froissait en plis lamentables sous son menton. Son teint cireux ne prenait plus les re- (lets de la teinture d'or appliquée sur les ondulalions de la chevelure.
— J'ai apporté du bourgogne, du faisan, un rosbif pour Lavaur, annonça Clarisse. Blignières sera sage. Blignières n'y touchera pas.
Il promit.
— Quelle chance I fît Lavaur. Les bulletins méti'orologiques nous avertissent que l'hiver commencera la semaine prochaine. Cette horrible chaleur va tomber. Je me remettrai quand les gelées viendront.
— Avant.
— Avant? A moins que je ne meure avant.
— Voyons, Lavaur! supplia Clarisse.
Elle déjeuna devant eux:
— J'aime. Il m'aime. Je suis heureuse. Vous vous aimez. Vous êtes heureux.
— Nous sommes heureux, dit Lavaur. R^ureux.
Elle écrasa ses lèvres sur la grosse main de l'acteur, et resta. D'abord ils crurent, Clarisse et lui, qu'elle plaisantait tendrement, muette, immobile, la bouche contre la main. Même il apprit :
— Roussel assure que demain le parquet rendra une ordonnance de non-lieu en faveur d'Augustus Viète. Il est en Algérie. Ce pauvre Maréchal doit commencer à pourrir dans son cercueil... Voyons, Lavaur, tiens-toi. Tu pèses, sais-tu?
Elle murmura très faiblement :
— Je crois que je passe...
Son amant la saisit aux épaules, Clarisse à la taille. Elle était lourde et froide. La tête ballottait. Les yeux ternirent. On appela la bonne
— Je vais chercher le docteur à bicyclette, proposa Clarisse. J'arriverai plus vite.
L'acteur et la servante portèrent jusqu'au lit la vieille comédienne qui demeura sans autres mouvements que ceux d'une respiration oppressée. L'imminence de la mort épouvanta Clarisse. Elle s'enfuit.
Les rues défilèrent inversement pour le sens de sa course. Elle agitait le grelot du cycle, afin de faire se garer les gens. A l'hôpital, elle jeta, dans la loge du portier l'ordre de prévenir Stival, et s'enfuit encore, les yeux voilés de larmes, l'angoisse dans la gorge.
C'était un suprême beau jour. Le vent sifflait par les sapins. Du soleil pâle caressait la blondeur du sable et les façades blanchies des rues désertes. « Phélie I «cria uneécolière.Clarissene se retourna point.
La crainte de la mort lui dévastait l'âme. Elle mourrait aussi. Elle se corromprait entre les planches du cercueil. Tout se disperserait de sa vie. Ah!
Malgré sa raison elle eut froid. Le mugissement de la mer mauvaise lui offrit une impression funeste. Immuable, un ciel de verre opaque, un ciel de glace plongeait dans la mer hideuse et forte.
Elle chercha la solitude de la route d'Espagne, la grande route longeant la mer. A cette heure de midi, nul ne la parcourt.
Cependant, comme elle quittait l'esplanade du Casino, un jeune homme, un enfant presque,
monté de même sur un cycle, sortit d'une villa et, la dépassant, lui jeta l'invite de son œil en feu.
« Ça me distraira de l'idée noire, » se dit Clarisse Elle suisat l'enfant. Il était svelte, délicieux, dans un complet brun. Ses jambesenflaient délicatement des bas écossais noirs et verts. Il r>e tourna sur sa hanche pour la voir mieux. Elle admira un visage de fille. Sans doute il était à cet âge encore où les garçons portent la ressemblance de leur mère. Ses clairs cheveux s'écrasaient enbouclessous unecasquette de velours. Derrière, une raie de nuque en divisait l'épaisseur blonde.
Cette raie de nuque renforça le désir de Clarisse. Elle en fit l'objectif et le but de sa course. Lui se démenait sur les pédales, souple, robuste, actif. Il tint le milieu de la route indéfinie, entre les deux rangs de sapins. Clarisse activa son effort. Fuyait-il? Il se retourna, il sourit. Sa denture luisait. « Il veut me faire courir pensa Clarisse. Je te rattraperai, va... Tu me fais trop envie I »
Elle se pencha sur le guidon ; elle doubla la vitesse de son effort. Alors il s'en aperçut, leva sa main gantée de blanc, et montra devant eux la direction d'Espagne.
Clarisse ne douta plus qu'il ne la priât de suivre. Sans doute, il connaissait un lieu de discrétion, après les côtes. Il filait comme un sylphe sur l'étincellement des rayons métalliques, le long de la mer baveuse, engendrant les monstres à crinières d'écume, les dragons sinueux, les hydres dressées et crachantes.
« Et je viens d'admettre ma passion pour Stival I se dit Clarisse. Dans quelques minutes, je tiendrai
cet enfant contre ma gorge, je ledénuderai, je mettrai ma bouche entre ses lèvres, j'offrirai mes seins à ses mains, je me livrerai comme une chienne à sa fougue ; et je pantèle à présent du désir de m'étendre nue devant ses yeux lascifs... Mourir! Mourir! Se disperser I Mais ne suis-je pas une chose de dispersion déjà, un être sans être, un amas de sensations, d'images, de désirs et de répugnances, sans lien? En vérité, en vérité, je suis comme morte, bien que vivante; je suis comme ceux dont l'Ecriture a dit qu'ils étaient morts sous les apparences de vivre. Tout se dissout en moi. Toute ma volonté glisse, comme les liquides de corruption s'évadent du squelette. Et me voici qui cours, qui sue, qui m'énerve pour rattraper ce bel Eros volant au ras du sable, sur la lumière des roues. Va, va, Clarisse I hue, ma fille, pédale I C'est lacourse, à une nouvelle mort de loi, à une nou vielle dispersion de toi... Dire que je ne trouverai point mon être, mon être, dans une sensation intense. Oh 1 cet Eros, si je pouvais l'atteindre, le saisir, le chérir, et le garder pendant tout cet hiver contre mon cœur!.. Peut-être me rassemblerais-je, en lui. Peut-être, en éveillant la sensualité de son âme, éveillerais-je aussi ce qui continue de dormir au fil de mon fleuve d'impressions furtives et coulantes... Boni j'ai un cheveu dans l'oeil I... Ce triste vent disperse les mèches de mes bandeaux. Je le vois mal, mon Eros, avec un cheveu dans l'œil... A-t-il des hanches gracieuses, un torse fort, une vigueur jeune 1 Et quelle toison d'or à sa nuque!... Dieu! comme il court ! Il veut, dans son orgueil puéril, me mettre en infériorité d'abord. Arrête, Eros, arrête. Je me rends... fils de la
brise... II court... 11 vole... Voici déjà les rmhes bleues où nous faillîmes couler avec le yacht des Lyrisse... Ces Lyrisse, leurs caresses, leur peur de la pensée... Ce Nérisse, sa jactance, sa richesse, ses enfantillages, son nez rouge... Ce Cavanon, sa psalmodie, sa jérémiade, sa calvitie, sa virtuosité erotique... Ce Senci, sa maigreur, ses fureurs, ses étreintes de long serpent... Ce Vogt, sa stature, son pelage, sa vigueur, ses rêves bruyants, ses bras meurtrissants... Ce Viète, et ses cuvettes profondes, et ses robinets anglais... Et l'Espagnol, avec ses bracelets aux chevilles, et l'Américain qui traîne Stéphanie en dog-cart; et ce Dessling furieux qui ne voulait pas de moi... Encore un cheveu dans l'œil!... Bon, j'ai perdu mon avance. Il se rapetisse, Eros I il diminue, tant il s'éloigne. Arrête, Eros, arrête. J'ai soif de ta salive et faim de tes mamelles. Mon Dieu! comme il court! Sa nuque n'est plus qu'un point d'or vif &ur la route blonde. Eros, Eros!... Et la mer qui hurle... Et le soleil qui pâlit. Et le vent qui incline les cimes des sapins, en sifflant... Eros! Ne t'envoie pas vers les châteaux d'Espagne... Viens réchauffer mon hiver, je t'en supplie. Regarde, l'an va finir de vivre. C'est le dernier jour de douceur et de lumière véritable. Le ruban de l'année va perdre ses couleurs vives, ses couleurs de printemps, ses nuances d'été, ses tons d'automne... Il va devenir gris et blanc, comme un hnceul, pour les saisons de ma personne dispersée à tous les souffles, accrochée à tous les buissons. Pitié, ErosI Réchaufte mon hiver. Déjà tu te confonds avec la ligne des arbres sveltes. Ne m'écoute pas. Ne crois plus à ma parole qui
prétendit que les amants, sur la route de ma vie, furent comme les arbres vers lesquels ne se- retourne pas la voyageuse. Ohljete contemplerai, toi, toujours. Tu ne seras point un arbre de la route. Eros, Eros! ne te confonds pas encore avec les arbres de la route, comme tous ceux qui te précédèrent sur l'ardeur de mes flancs. Ohl tu rases leurs troncs violets avec ta pédale brillante. Ta nuque d'or se marie à l'or des feuilles mortes, Eros 1 Arrête... Je ne te distinguerai plus tout à l'heure, des feuilles mortes ni des arbres plantés. Et si tu savais quelle angoisse étrangle ma gorge, quel monstre hargneux griffe mes entrailles amoureuses, quel frisson de luxure secoue mon échine mouillée I 0 Eros I ne me laisse pas à la mort, à la dispersion. Toutes les idées m'effleurèrent, m'emplirent, et fuirent comme le vin s'échappe par la fêlure de l'urne. L'an passe au gouffre de mon être, avec les figures des amants, les idées des amies, les passions que j'incarnai. Je demeure vide de moi... Eros... ErosI Mon Dieul il ne m'entend plus. Vers quels châteaux d'Espagne la folie et la mort poussentelles son élan? Je ne dislingue plus qu'un éclair intermittent parmi les troncs alignés des arbres... Et suis-je sûre que ce n'est pas la lueur d'une vague aiguë sur la mer froide?... 0 ErosI... Mes forces m'abandonnent. La sueur trempe mes habits. Les cheveux se collent sur mes yeux, Eros. Je ne vois plus ton visage antique, ton double visage d'homme et de femme, ni l'étincellemenl de ta roue fabuleuse.... Eros, Toi où mon Moi se serait retrouvé, rassemblé, ressaisi... Eros, tu n'es plus... Tu n'es plus à l'horizon du siècle. Tu t'es confondu
avec les arbres du chemin... Erosl... et quand Tu disparais, je t'aime!...»
Clarisse tomba sur le sable de la route. Elle cacha ses yeux dans les corbeilles minuscules de ses mains; et elle resta jusque le soir à sangloter, avec la mer.
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l'ai-is. — Imp. Henimerlé et 0\ 2, 't et 4 bi-S rue de Hamietle.
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PQ ^ . Adam, Paul Auguste Marie 2152 L'année de Clarisse A32A8
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