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CHAPITRE VIII

Tctes chaudes. — Le chalet de Neuilly. — Calvitie. — Au boi d de la mer. — Réform ortografik. — Poésie. — Epitaphes — Luttes chirurgicales.

jM. le docteur Fourrier a eu l'idée pas banale d'introduire dans son chapeau haut de forme sa tête, d'abord, puis un petit thermomètre, à dessein d'enregistrer la température qui règne là-dedans. C'est tout bonnement effroyable, Croiriez-vous qu'il a constaté avec stupéfaction des chaleurs s'élevant jusqu'à 50 degrés centigrades!

Dans une bouffonnerie débridée de Labiche que vous connaissez peut-être, un entreprenant jeune homme, pour s'excuser d'avoir donné à Aime Pomadour douze baisers incorrects et

consécutifs, arguait des «Vingt-neuf degrés à l'ombre », qui, selon lui, cuisaient toute correction et volatilisaient jusqu'aux plus indispensables convenances. Par des températures de cinquante degrés, comme en relève le docteur Fourrier, combien, mon Dieu, combien de fois les lèvres exaltées de l'embrasseur auraient-elles fait rougir les joues vertueuses de sa victime ! Bien qu'elle soit brûlante (c'est le cas de le dire, ou jamais), je préfère ne pas me poser une question dont la solution serait étrangement scabreuse et, de plus, exigerait l'emploi d'une règle de trois bien fatigante à appliquer par ces temps sénégaliens.

La seule conclusion que je puisse tirer des expériences du docteur, c'est que l'adjonction d'un petit réservoir à glace aux chapeaux haut de forme s'impose ; quant aux dames, l'occasion est belle — et les maris économes ne l'oublieront pas — pour les engager à ne point s'affubler de chapeaux compliqués, partant trop chauds et coûteux, et à se souvenir de l'apophtegme indiscutable contenu dans le

Cliopcan de paille tV Italie: (( Le dévouement est la plus belle coiffure d'une femme. »

Musset l'a dit, il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée. C'est l'avis de jNIme X..., qui la désire fermée, surtout quand il s^agit de celle d'un chalet difficile à désigner de façon honnête, mais bien utile cependant, et dont on ne saurait nier la nécessité. Si vous ne comprenez pas encore quel est l'établissement en question, j'ajouterai que, moyennant une rétribution de 15 centimes, on y peut entrer et même avoir la jouissance d'une toilette; ne m'en demandez pas davantage.

Donc, Mme X... ayant pénétré la semaine dernière dans l'un de cesédicules situé avenue de Neuilly, s'aperçut avec déplaisir que la porte de sa cabine ne fermait qu'à demi. Elle le fit constater par la gérante, qui, soucieuse du bon renom de son établissement, voulut persuader à la cliente que sa réclamation n'était pas fondée et, pour ce, ouvrit et

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ferma la porte à plusieurs reprises. Afin de soutenir son dire, Mme X... fit de même nombre de fois. Pendant cette discussion, le compteur — un de nos plus charmants compteurs — faisait son métier de compteur, comptait, et, à chaquet entative, enregistrait imperturbablement une entrée. De sorte que, la discussion terminée sans avoir, bien entendu, convaincu personne, Mme X... s'entendit avec indignation réclamer la somme de 70 centimes. Vous pensez bien qu'elle jeta les hauts cris. On appela un agent.

Ce n'était pas un de ces forcenés des brigades centrales qui, sans examiner, eût fourré Mme X... dehors et la gérante dedans, à grands coups de poing ; non, ce brave agent de banlieue, pour ne pas juger à la légère, voulut, lui aussi, se rendre compte ; il ouvrit la porte litigieuse, il la ferma, puis il recommença ; et le compteur comptait toujours, si bien qu'il indiquait 3 fr. 25 à percevoir, quand tout le monde partit chez le commissaire de police, qui d'ailleurs se déclara impuissant à arranger cette délicate affaire.

Ce n'est pas tout ! la discussion avait attiré une foule avide d'émotion ; la préposée et la cliente parties avec le gardien de la paix, les curieux voulurent, dame ! se former une opinion. Innombrables essais ! La porte n'arrêtait pas ! Bref, quand la gérante revint dans son petit immeuble, d'où elle s'empressa de

chasser — avec une vigueur bien compréhensible — ces coûteux intrus, elle se trouvait redevable à l'administration d'une somme de 12 fr. 80. Mme X... va être assignée en paiement de cette somme devant le juge de paix de Neuilly. Et j'ose dire que lorsque viendra cette affaire, ce magistrat ne s'ennuiera pas.

Le soleil persistant à ne pas vouloir s'assagir, notre ami Allais s'est décidé à employer des moyens énergiques ; un immense meeting de protestation antisolaire aura lieu dimanche prochain, rue delà Lune (on a choisi cette rue pour vexer l'astre incriminé), et je puis dès aujourd'hui publier les résolutions qui seront soumises au verdict de l'assemblée :

i" Révision du thermomètre. Désormais, quand il y aura 36 degrés à l'ombre, le thermomètre n'en marquera plus que 18, de façon à ne pas influencer désagréablement les populations;

2° Abaissement des trottoirs, afin de permettre aux redingotes le développement normal que la mode actuelle — pourtant bien timide — semble leur faire espérer ;

3" Devant les inconvénients que présente l'incinération par des températures pareilles à celles que nous subissons, les corps destinés

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au four crématoire seront conservés dans l'appareil frigorifique de la Morgue jusqu'au retour de l'hiver ;

4° Application pratique de l'alliance francorusse. Désormais, quand l'été sera trop rigoureux, Paris sera transporté au fin fond delà Sibérie, et vice versa.

Quelques pensées d'un Yoghi que je considère comme le Vauvenargues de nos jours.

— Le poète digne de ce nom ne doit pas s'attarder à des formes périmées. Sur le Mont- Parnasse il n'y a pas de station des Grands- Mulets.

— Dans le sec et narratif Mérimée, je vois une espèce de Voltaire Scott.

— Des raffinés se font blanchir à Londres ; je préférerais faire venir mes chemises blanches de Castille.

Après cet aphorisme, qui dut réjouir râmc de saint Louis, le Yoghi aborde indiscrètement la politique et constate : « Dans la plupart

des réunions publiques, je n'ai vu que Tesprit de parti. Tout le reste était encore là. »

Et cette pensée, d'allure aristotélicienne, que le philosophe de Stagire aurait pu sertir dans le fameux chapitre que vous savez : « De deux amis, l'un exploite toujours l'autre : Pollux mettait les chapeaux de Castor. »

J'espère que les lecteurs du Musée des I^amilles auront pris goût à ces aphorismes d'un sceptique fin, qui ne s'épargne pas luimême, puisque le Yoghi a dit quelque part : <( Le scepticisme est entre l'erreur et la vérité, comme l'œui de Paris est quelque chose entre les œufs frais et les poulets. »

Xe le dites à personne, mais, voyez-vous, je commence à être ce que les gens courtois nomment un monsieur « supérieurement poli » ; je veux dire que ma tête, quand j'ai l'imprudence de la découvrir dans la rue, est qualifiée par d'irrévérencieux gavroches Boule de billard, ou Pomme d'escalier, ou Globe

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J ablosckoff^. ou tout simplement Caillou. Ennuyé d'avoir dû, pendant les chaleurs torrides de cet été, conserver un chapeau obstinément vissé sur mon crâne lisse, je me suis adressé au célèbre docteur Grosclaude, qui a bien voulu m'indiquer un traitement

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dont il assure s'être toujours bien trouvé : « Tous les matins, me dit-il, mon valet de chambre dresse l'inventaire de mes cheveux et en inscrit le nombre surun registre ad hoc. Puis il les masse un à un, les pétrit, les humecte, et s'assure de leur solidité par des tractions graduelles. Cela nous mène à l'heure du déjeuner. Je ne mange jamais de tête de veau...

Rien que des choses qui font pousser les cheveux : du bouilli filandreux, de la soupe au fromage, du macaroni à l'italienne... En fait de salade, du cresson assaisonné avec de l'huile de Macassar ; comme boisson, de la bière delà Comète. Je dine au champoing (au champoing frappé, naturellement). Au dessert, ma femme me passe la main dans les cheveux en m'appelant Arthur.

« Avant de me mettre au lit, je prends une ou deux cuillerées de sirop de capillaire, et je m'endors en lisant Les exploits de Ravachol, afin de me faire dresser les cheveux sur la tête ; ça leur fait prendre de l'exercice. — Essayez ça^ vous m'en direz des nouvelles. »

Je vais essayer.

Tous les bons esprits (les bons esprits, c'est ceux qui pensent comme moi) constatent depuis quelques années que la bourgeoisie française a pris l'habitude de se déplacer pendant les vacances. Faguet, observateur plus pro-

fond, en infère qu'elle se déplacera toujours, de génération en génération, suivant une coutume désormais entrée dans les moeurs, comme y est entré le Petit Journal^ comme la loterie en est sortie.

Mais il y a déplacement et déplacement. Ce n'est pas difficile de voyager ; le malaisé, c'est de voyager selon la mode. Des fantaisistes, des peintres ne vont-ils pas s'installer chaque année, deux mois durant, dans des localités

absurdes, où la monotonie delà mer n'est pas allégée par la moindre course de chevaux, par le plus menu match de bicyclistes ? Fi donc ! il ne saurait être question de telles villégiatu-

res, inélégantes et indignes d'un gentleman à la mode. Ce qu'il faut, c'est... mais je préfère transcrire, plus éloquentes que ma prose, quelques notes inscrites sur son carnet par M. Graindorge, Parisien endurci, croyait-on, et que la mode, pourtant, vient de décider à quitter le boulevard pour passer le mois de septembre à Trouville.

I. — La mer est cette vaste étendue d'eau salée que l'on aperçoit de la fenêtre du Casino,

quand on regarde droit devant soi. Il est impossible de reconnaître à cette distance que l'eau est salée, mais on le sait pour l'avoir lu dans les traités de géographie, qui sont unanimes à ce sujet.

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La portion de territoire située entre le Casino et l'eau s'appelle la p^age; c'est là que l'on achète des journaux et que l'on prend l'air de la mer. (L'air de la mer doit se prendre tous les jours, de dix à onze heures du matin et de cinq à six heures du soir. A partir de cette heure-là, l'air de la mer est fermé par les soins d'une municipalité économe, et remplacé par l'air du Casino.)

La mer bien parisienne s'étend de Saint- Valéry à CourseuUes. Elle baigne le Tréport, Dieppe, le Havre, Trouville, Deauville, Cabourg, etc. En dehors de cette zone, la mer ne sert qu'aux usages de la navigation, à transporter des voyageurs et des marchandises d'un endroit dans un autre, ou à faire évoluer des escadres cuirassées.

II. — Il y a quelques années, les bains se prenaient sur le bord de la mer. Des piquets indiquaient l'endroit où l'on avait de l'eau jusqu'à la ceinture. Mais comme des imprudents trouvaient encore le moyen de se noyer, voici ce qu'on a imaginé : des mercenaires vont chercher, matin et soir, de l'eau de la

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mer dans de grands seaux ; ils placent cette

j eau dans des baignoires de i" 60 de long sur

o™ 50 de large. Puis on la fait légèrement

chauffer, à l'aide d'un appareil très ingénieux,

et le baig-neur n'a plus qu'à entrer. Grâce à ces précautions, les accidents deviennent de plus en plus rares.

III. — Le véritable homme du monde doit contempler la mer : le matin, en veston clair, chapeau de paille, souliers de cuir jaune; dans l'après-midi, il est plus convenable de mettre un chapeau rond et un veston foncé ; le soir, il est tout à fait indispensable de revêtir un smoking.

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IV. — Le prix des hôtels peut paraître exag'éré à quelques esprits superficiels, quoiqu'il soit, en réalité, très raisonnablement établi. Les plages n'étant habitées qu'un mois environ chacune, par an, il faut qu'un industriel gagne, en ce laps de temps, de quoi vivre honorablement jusqu'à la saison prochaine. Il s'y prend donc de la façon suivante :

Il multiplie le prix moyen des consommations par 12, nombre des mois de l'année. Par exemple, une côtelette que les restaurateurs parisiens peuvent céder pour i fr. 50 parce qu'ils travaillent tous les jours, les restaurateurs des bains de mer sont obligés de la vendre I fr. 50 multipliés par 12, soit 18 francs, parce qu'ils travaillent 1 2 fois moins. Il est rare qu'ils dépassent cette proportion.

V. — Pendant la saison, les plages sont encombrées de mendiants appartenant à la localité. Ils n'exercent leur état qu'à l'arrivée des Parisiens. Quand les Parisiens sont disparus, ils rentrent dans la vie ordinaire et reprennent leur métier habituel : les uns sont de petits boutiquiers, les autres des fonction-

naires mal rétribués, qui augmentent ainsi leurs modestes appointements. Ça leur paye leur loyer et leur tailleur.

VI. — Le pickpocket de mer est un des plus adroits. Il est de beaucoup supérieur au pickpocket de ville. Il partage cependant avec ses collègues urbains cette heureuse fortune qu'on ne l'arrête que rarement.

VII. — Quand on est resté une quinzaine de jours sur une plage élégante, les médecins vous recommandent expressément d'aller habiter Paris pendant six mois, pour prendre un peu d'air.

La « Réform ortografik » fait son chemin. AI. Gréard vient de déposer un rapport, rès documenté et très probant, d'où il appert que depuis trop longtemps, s'il y a, dans les mots français, d'honnêtes lettres qui remplissent leur devoir, il existe aussi des lettres parasites, inutiles, indignes de vivre, puisqu'elles ne font rien du tout.

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Dés que ce Rapport fut connu, une avalanche de reporters se précipita chez ce révolutionnaire d'un nouveau genre pour tirer de lui, bon gréard, mal gréard, quelques dévelop pements intéressant leur journal. Le subversif académicien, sans se faire prier, distribua la manne de sa parole savante à tous ces affamés de copie inédite, et voici les déclarations,

si courageuses, que lui extirpa notre sympathique confrère T. -Bernard :

« Vous savez (ou vous ne savez pas) qu'il existe deux sortes d'ouvriers, ou, si vous voulez, de fonctionnaires du langage. Ce sont les voyelles, qui produisent les sons, et les con-

sonnes, qui travaillent cette matière première sur leurs différents métiers. De l'organisation en elle-même, rien à dire. Dans l'atelier où les diverses consonnes ont toutes leur emploi désigné, les sons se heurtent ou s'éraillent aux aspérités des gutturales, fuient comme une eau libre dans le lit des linguales, se martèlent aux marteaux polis des dentales, s'étouffent aux sourds capitons des labiales, ou fusent par le bec de gaz ouvert des sifflantes.

« Tout irait bien sans les ouvriers inutiles dont la tolérance des usages ou les chinoises manies des savants ont, depuis des temps, encombré l'usine. Ainsi voit-on des S s'effiler, vain ornement, à la poupe des pluriels, ou des X y croiser scandaleusement leurs jambes. Un exemple entre mille : quand on a supprimé ru du mot tempiis, croyez-vous qu'on ait donné congé au P et à l'S, à qui l'on retirait ainsi leur ouvrage? Ce serait mal connaître la routine administrative.

(( Des voyelles, il y a «certainement moins à se plaindre. Je blâmerai seulement leur mol-

lesse. Elles se mettent à deux ou trois pour exécuter des tâches où une seule eût largement suffi. Voyez les trois fainéantes du mot eati ! »

.... Ainsi parla le Rapporteur.

É tou lé reporter aplodir, Bernar plu ke lé zotr.

Plus que les fiacres lents, j'aime les omnibus-se, C'est plus monumental et c'est moins encombré ; Et le soir, quand Phébus plonge au couchant doré, J entends, de haut, les gens qui braillent l'Hymme russe.

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