LA CONFECTION DES COMPTES RENDUS
11 y aurait certainement des pages curieuses à écrire sur la manière dont se confectionnent les comptes rendus de livres dans les journaux et dans les revues. Les comptes rendus exigent un travail très ingrat, et trop souvent les auteurs cherchent à éviter l'effort de lire complètement le livre ou l'article qu'ils analysent. Ils emploient un certain nombre de trucs.
Un des types les plus courants de comptes rendus consiste à citer par ci, par là, des lignes textuelles de l'ouvrage; le mécanisme de cette opération est assez simple : l'analyste lit rapidement; et de temps en temps, presque au hasard, son regard se pose sur une ligne; il la transcrit. Plus loin, nouvelle pose, nouvelle transcription. L'analyse ainsi faite peut ne pas être trop mauvaise si les passages cités sont parmi les importants, et si l'auteur les relie par des transitions habiles et logiques.
Malheureusement, il n'en est pas toujours ainsi ; on peut prendre une phrase qui, séparée du contexte, perd son sens, ou prend un sens absurde ; on fait alors un compte rendu composé, véritable habit d'arlequin, par des phrases textuelles, mais qui, par leur ensemble, sont absolument contradictoires.
J'ai eu la patience d'étudier à la loupe un article d'analyse que le premier numéro du Journal de psychologie (p. 64) veut bien consacrer à un petit travail que j'ai publié sur Le sexe de l'écriture. Je ne cite pas le nom de l'auteur, voulant éviter toute personnalité. C'est le procédé de composition qui m'intéresse. Cet article est un véritable type de citations textuelles et cacophoniques. Si je critique une des phrases, l'auteur aurait belle de me répondre : mais c'est dans votre travail que j'ai pris la phrase I Et c'est exact. Le plus souvent, les phrases citées sont prises au commencement d'un paragraphe, quelquefois à la fin, rarement au milieu d'un para-
graphe long; c'est facile à comprendre; pour prendre au milieu di paragraphe long, il faudrait le lire tout entier et en comprendre le sens, ce serait bien pénible.
Je vais cependant me risquer à une citation un peu longue, pov bien faire saisir Toriginalité du procédé.
J'avais écrit que M. Crépieux-Jamin était arrivé à un pourcentâf^de 78 p. 100 de diagnostics exacts. Ensuite, j'avais fait un développement de 17 lignes pour expliquer la remarque suivante : « M. ùépieux-Jamin émet quelques-uns de ces diagnostics avec a pour d'autres, il les propose seulement comme probables »; j'ajoutais que dans ses jugements présentés comme probables fl trompe beaucoup plus souvent que dans ses diagnostics assuHIs; je terminais en écrivant : <c autant vaut dire que ses jugments bables, pris dans leur ensemble, n'ont guère plus d'exactitude des réponses données au hasard ».
Le critique pressé ne cite que le commencement et la fln de ce passage, et il écrit :
« M. Crépieux-Jamin est arrivé, comme pourcentage, & 78,8 (i exact). En faisant la critique dn ce résultat, B. est obligé d*éli] comme insuffisamment nettes certaines déterminations (voilà transition faite de chic, et qui est tout à fait malheureuse), et il conclut que les jugements probables de ce maître graphologae, pris dans leur ensemble, n'ont guère plus d'exactitude que des réponses données au hasard ».
On le voit, la citation tronquée permet de croire que Crépieux- Jamin va au hasard et n*a rien pu faire de bon. Cette supposition est d'autant plus fâcheuse que Fauteur m'attribue, en terminant, la conclusion suivante : « Pour tout le monde, l'erreur, dans des conditions favorables, peut-être réduite à 10 p. 100 » ; de sorte que tout le monde serait infiniment plus habile que Crépieux-Jamin. Cest tout à fait inintelligible.
Je me demande si ce genre de compte rendu peut avoir une utilité quelconque.