II PREFACE
a établir des rap'ports. Mais ce que la sociologie apporte surtout avec elle, c'est le sentiment qu'entre tous ces faits, si divers, qu'étudient jusqu'à présent des spécialistes indépendants les uns des autres, il existe une étroite parenté. Non seulement ils sont solidaires au point de ne pouvoir être I compris si on les isole les uns des autres, mais ils sont, au I fond, de même nature ; ce sont des manifestations diverses d'une même réalité qui est la réalité sociale. C'est pourquoi, non seulement le juriste doit être au courant de la science des religions, l'économiste au courant de la science des mœurs, etc., mais encore toutes ces différentes sciences, ayant pour objet des phénomènes de même espèce, doivent pratiquer une même méthode.
Le principe de cette méthode, c'est que les faits religieux, < juridiques, moraux, économiques, doivent tous être traités : conformément à leur nature, c'est-à-dire comme des faits sociaux. Soit pour les décrire, soit pour les expliquer, il faut les rattacher à un milieu social déterminé, à un type défini de société, et c'est dans les caractères constitutifs de ce type qu'il faut aller chercher les causes déterminantes du phénomène considéré. Or, la plupart de ces sciences sont I encore fermées à cette manière de voir. La science des reli- I gions parle le plus généralement des croyances et des pratiques religieuses comme si elles ne tenaient à aucun système social. Les lois de l'économie politique sont d'une telle généralité qu'elles sont indépendantes de toutes conditions de temps et de lieu, partant de toutes formes collectives ; on ne voit dans l'échange, la production, la valeur, etc., qu'un produit de mobiles très simples, communs à toute l'humanité. La science comparée du droit est peut-être la seule qui soit orientée dans un sens différent ; par exemple, on a signalé des rapports entre certaines institutions domestiques et certaines formes d'organisation sociale. Encore ces rapprochements sont-ils restés très fragmentaires et sont-ils poursuivis sans beaucoup de suite et de méthode.
Il y a donc là une œuvre à tenter qui est urgente et vraiment sociologique : il faut travailler à faire de toutes ces sciences spéciales autant de branches de la sociologie. Mais pour cela, il est indispensable d'entrer étroitement en contact avec elles, de se mêler à leur vie afin de la renouveler. Il faut aborder le détail des faits, non pour en prendre une vue sommaire, suggestive d'hypothèses philosophiques, mais pour les
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PREFACE ni
étudier en eux-mêmes, pour chercher à les comprendre, à les réduire e» types et en lois qui les expriment aussi adéquatement que possible, et cela dans un esprit sociologique. Ainsi s'explique et se justifie la nature, parfois très spéciale, des ouvrages que nous comprenons dans nos analyses. — Mais, par cela même que nous avons cet objectif, nous ne pouvons songer à être complets dans le sens absolu. du mot. Les techniques particulières ont l'habitude d'enregistrer les faits qui les intéressent, sans se préoccuper de savoir quel en est l'intérêt proprement scientifique, c'est-à-dire dans quelle mesure ils sont susceptibles d'acheminer à une loi générale. L'investigation des spécialistes ne se porte pas toujours sur les choses qui ont le plus de valeur explicative, précisément parce que > l'explication n*est pas le but déterminant de leurs recherches. { Il serait donc inutile et fâcheux de faire ici un relevé complet de tous les travaux qui paraissent chaque année dans ces différents domaines ; les seuls qui méritent d'être retenus sont ceux où il est traité de questions qui semblent appeler dès maintenant la réflexion sociologique. Toutefois, comme toute sélection expose à des exclusions regrettables, nous préférons, en général, étendre le cercle de nos choix plutôt que le restreindre avec excès ; comme il est impossible de garder la juste limite, il vaut mieux pécher un peu par pléthore que par indigence.
Sous l'influence delà sociologie, la classification des sciences spéciales et leurs relations mutuelles sont appelées à se transformer en même temps que l'esprit et la méthode de chacune d'elles. Jusqu'à présent, en effet, elles se sont constituées indépendamment les unes des autres. La matière sociale n'a donc pas été répartie entre elles d'une manière méthodique, d'après un plan réfléchi ; mais leurs frontières réciproques se sont déterminées sous l'influence des causes les plus contingentes, parfois même les plus fortuites. Il en est résulté des confusions et des distinctions aussi irrationnelles les unes que les autres. Des phénomènes très disparates sont souvent réunis sous une même rubrique et des phénomènes de même nature partagés entre des sciences différentes. Ce qu'on appelle en Allemagne du nom intraduisible de Voelkerkunde comprend à la fois des études sur les mœurs, sur les croyances et les pratiques religieuses, sur l'habitation, sur la famille, sur certains faits économiques ; la Culturgeschichte n'est pas moins compréhensive. Inversement, la démologie et la géo-
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IV PRBPACB
graphie, q4Û sont si étroitement en rapport Tune avec rautre, commencent seulement à se pénétrer mutuellement. Il importe donc que de» divisions nouvelles se substituent à eelles qui sont en usage. Mais, peur cela, il faut que toutes ces disciplines particulières soient rapprochées, mises en contact, afin qu'oA puisse apercevoir quelles sont celles qui s'appellent et qui tendent les unes vers le» autres, quelles sont celles qui peuvent utilement restier distinctes. On peut donc s'attendre à ce que la sociologie détermine une redistribution nouvelle, plus méthodique, des phénomènes dont s'occupent ces diverses études ; et ce n'est pas un des moindres services qiu'eUe est destinée à rendre. Car rien n'est plus contraire aux progrès de la science qu'une mauvaise classification des problèmes qu'elle traite. — Seulement, il résulte de cette situation une difficulté de plus pour l'économie intérieure de l'Année. Car comme, présentement, les travaux dont nous allons rendre compte n'ont pas été faits pour rentrer dans les cadres d'une sociologie rationnellement organisée, il est impossible de les disposer dans un ordre qui soit parfaitement satisfaisant. On peut atténuer l'inconvénient, non le supprimer.
En tête de ces analyses, on trouvera, cette année comme Tan dernier, eelles qui concernent la sociologie religieuse. On s'est étonné de Tespèce de primauté que nous avons ainsi accordée à celte sorte de phénomènes ; mais c'est qu'ils sont le germe d''où tous les autres — ou, tout au moins, presque tous les autres — sont dérivés. La religion contient en elle, dès le principe, mais à l'état confus, tous les éléments qui, en se dissociant, en se déterminant, en se combinant de mille manières avec eux-mêmes, ont donné naissance aux diverses manifestations de la vie collective. C'est des mythes et des légendes que sont sorties la science et la poésie ; c'est de Tornemantique religieuse et des cérémonies du culte que sont venus les arts plastiques; le droit et la morale sont nés des pratiques rituelles. On ne peut comprendre notre représentation du monde^ nos conceptions philosophiques sur l'àme,. ir rimmortalité, sur la vie, si l'on ne connaît les croyances lîgieuses qui en ont été la forme première. La parenté a mmencé par être un lien essentiellement religieux ; la peine, contrat, le don, l'hommage sont des transformations du crifice expiatoire, contractuel, communiel, honoraire, etc. mt au plus peut-on se demander si l'organisation éconoique fait exception et dérive d'une autre source ; quoique
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PREFA€B^ V
itm lepenmuapes, ncnis aecordonaque la questioiK doit étte réservée. M n.^en reste pas nmms qu'une multitude de piiAblèmes changent eomplètement d'aspect du jour où Ton a mteiHnwleuir» rapports avec la sociologie religieuse. C'est donc de ce-eôté que doîYent se porter le? efforts. Il n'est pas, d'aiiteuvSv d* science' sociale qui soit plfis susceptible de progrès nspide»; caries^ matériaux réums-sont d^ores et déjà très aboaduits et mûrs pour une élaboration sociologique. Voilà pourquoi lies deux mémoires que* nous pui^Hons plus Ibin ressortiiseent à eetOe m^e science. Cetto coïncidence n'a rien de âHPtuit. Mais: il nous w paru qtu'ii était utile d'appeler sur ees reehvrches rattJention des^sociologrles^ de teire entrevoir eom»bien riche est la matière et tou» les fruits qu'on en peut attendre.
Peut-être, il' est vrai, les sociologues pressés trouveront-ils \ cette procédure inutilement compliquée. Pour comprendre les | phénomènes sociaux d'aujourd'hui dans la mesure nécessaire 1 pour en diriger l'évolution, ne suffit-il pas de les observer tels ' qu'ils sont donnés dans notre expérience actuelle et n'est-ce j pas faire une œuvre de vaine érudition que de se mettre à la \ recherche de leurs origines les plus éloignées ? — Mais cette méthode rapide est grosse d'illusions. On ne connaît pas la réalité sociale si on ne l'a vue que du dehors et si l'on en ignore la substructure. Pour savoir comment elle est faite, il faut savoir comment elle s'est faite, c'est-à-dire avoir suivi dans l'histoire la manière dont elle s'est progressivement composée. Pour pouvoir, avec quelques chances de succès, dire ce que sera, ce que doit être la société de demain, il est indispensable d'avoir étudié les formes sociales du passé le plus lointain. Pour comprendre le présent, il faut en sortir * .
Mais si, sur ce point, nous ne pouvions déférer aux observations qui nous ont été faites, il en est d'autres que nous
(1) Mais, bien entendu, l'importance que nous attribuons ainsi à la sociologie religieuse n'implique aucunement que la religion doive, dans les sociétés actuelles, jouer le môme rôle qu'autrefois. Eu un sens, la conclusion contraire serait plus fondée. Précisément parce que la religion est un fait primitif, elle doit de plus en plus céder la place aux formes sociales nouvelles qu'elle a engendrées. Pour comprendre ces formes nouvelles, il faut les rattacher à leurs origines religieuses, mais sans les confondre avec les faits religieux proprement dits. De même, chez l'individu, de ce que la sensation est le fait primitif d'où les fonctions intellectuelles supérieures sont sorties par voie de combinaisons, il ne suit pas que l'esprit d'un adulte cultivé, aujourd'hui surtout, ne soit fait que de sensations. Au contraire, l'importance de leur rôle diminue a mesure que l'intelligence se développe.
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