‹ L'Année terribleChapitre 18 sur 73 · A L'ENFANT MALADE PENDANT LE SIEGE · texte numérisé non relu

A L'ENFANT MALADE PENDANT LE SIEGE

Si vous continuez d'être ainsi toute pâle

Dans notre air étouffant, Si je vous vois entrer dans mon ombre fatale,

Moi vieillard, vous enfant;

Si je vois de nos jours se confondre la chaîne, Moi qui sur mes genoux

Vous contemple, et qui veux la mort pour moi prochaine, Et lointaine pour vous ;

Si vos mains sont toujours diaphanes et frêles,

Si, dans votre berceau, Tremblante, vous avez l'air d'attendre des ailes

Comme un petit oiseau ;

Si vous ne semblez pas prendre sur notre terre

Racine pour longtemps, Si vous laissez errer, Jeanne, en notre mystère

Vos doux yeux mécontents;

Si je ne vous vois pas gaie et rose et très-forte,

Si, triste, vous rêvez, Si vous ne fermez pas derrière vous la porte

Par où vous arrivez;

Si je ne vous vois pas comme une belle femme

Marcher, vous bien porter, Rire, et si vous semblez être une petite âme

Qui ne veut pas rester,

Je croirai qu'en ce monde où le suaire au lange

Parfois peut coniiner.

Vous venez pour partir, et que vous êtes l'ange

Chargé de m' emmener.

Ah ! c'est un rêve ! non ! nous n'y consentons point. Dresse-toi, la colère au cœur, l'épée au poing, France! prends ton bâton , prends ta fourche, ramasse Les pierres du chemin, debout, levée en masse! France! qu'est-ce que c'est que cette guerre-là? Nous refusons Mandrin, Dieu nous doit Attila. Toujours, quand il lui plaît d'abattre un grand empire, Un noble peuple, en qui le genre humain respire, Rome ou Thèbes, le sort respectueux se sert De quelque monstre auguste et fauve du désert. Pourquoi donc cet affront? c'est trop. Tu t'y résignes. Toi, France? non, jamais. Certes, nous étions dignes D'être dévorés, peuple, et nous sommes mangés !

C'est trop de s'être dit : — Nous serons égorgés Comme Athène et Memphis, comme Troie et Solimc, Grandement, dans l'éclair d'une lutte sublime ! — Et de se sentir mordre, en bas, obscurément, Dans l'ombre, et d'être en proie à ce fourmillement, Les pillages, les vols, les pestes, les famines ! D'espérer les lions, et d'avoir les vermines!

Vision sombre! un peuple en assassine un autre.

Et la même origine, ô Saxons, est la nôtre !

Et nous sommes sortis du même flanc profond !

La Germanie avec la Gaule se confond

Dans cette antique Europe où s'ébauche l'histoire.

Croître ensemble, ce fut longtemps notre victoire;

Les deux peuples s'aidaient, couple heureux, triomphant,

Tendre, et Caïn petit aimait Abel enfant.

Nous étions le grand peuple égal au peuple Scythe;

Et c'est de vous, Germains, et de nous, que Tacite

Disait : — Leur âme est fière. Un dieu fort les soutient.

Chez eux la femme pleure et l'homme se souvient. —

Si Rome osait risquer ses aigles dans nos landes,

Les Celtes entendaient l'appel guerrier des Vendes,

On battait le préteur, on chassait le consul ,

Et Teutatès venait au secours d'Irmensul;

On se donnait l'appui glorieux et fidèle

Tantôt d'un coup d'épée et tantôt d'un coup d'aile;

Le même autel de pierre, étrange et plein de voix,

Faisait agenouiller sur l'herbe, au fond des bois,

Les Teutons de Cologne et les Bretons de Nante;

Et quand la Walkyrie, ailée et frissonnante,

Traversait l'ombre, Hermann chez vous, chez nous Brennus,

Voyaient, la même étoile entre ses deux seins nus.

Allemands, regardez au-dessus de vos têtes, Dans le grand ciel, tandis qu'acharnés aux conquêtes, Vous, Germains, vous venez poignarder les Gaulois, Tandis que vous foulez aux pieds toutes les lois, Plus souillés que grandis par des victoires traîtres, Vous verrez vos aïeux saluer nos ancêtres.

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