‹ L'Année terribleChapitre 26 sur 73 · BÊTISE DE LA GUERRE · texte numérisé non relu

BÊTISE DE LA GUERRE

Ouvrière sans yeux, Pénélope imbécile,

Berceuse du chaos où le néant oscille,

Guerre, ô guerre occupée au choc des escadrons,

Toute pleine du bruit furieux des clairons,

O buveuse de sang, qui, farouche, flétrie,

Hideuse, entraînes l'homme en cette ivrognerie,

Nuée où le destin se déforme, où Dieu fuit,

Où flotte une clarté plus noire que la nuit,

Folle immense, de vent et de foudres armée,

A quoi sers-tu, géante, à quoi sers-tu, fumée,

Si tes écroulements reconstruisent le mal,

Si pour le bestial tu chasses l'animal,

Si tu ne sais, dans l'ombre où ton hasard se vautre,

Défaire un empereur que pour en faire un autre?

Non, non, non ! Quoi! ce roi de Prusse suffirait!

Quoi ! Paris, ce lieu saint, cette cité forêt,

Cette habitation énorme des idées

Vers qui par des lueurs les âmes sont guidées,

Ce tumulte enseignant la science aux savants,

Ce grand lever d'aurore au milieu des vivants,

Paris, sa volonté, sa loi, son phénomène,

Sa consigne donnée à l'avant-garde humaine,

Son Louvre qu'a puni sa Grève, son beffroi

D'où sort tant d'espérance et d'où sort tant d'effroi,

Ses toits, ses murs, ses tours, son étrange équilibre

De Notre-Dame esclave et du Panthéon libre;

Quoi ! cet infini, quoi ! ce gouffre, cet amas,

Ce navire idéal aux invisibles mâts,

Paris, et sa moisson qu'il fauche et qu'il émonde, Sa croissance mêlée à la grandeur du monde, Ses révolutions, son exemple, et le bruit Du prodige qu'au fond de sa forge il construit, Quoi ! ce qu'il fonde, invente, ébauche, essaie, et crée, Quoi! l'avenir couvé sous son aile sacrée, Tout s'évanouirait dans un coup de canon! Quoi! ton rêve, ô Paris, serait un rêve! non.

Paris est du progrès toute la réussite. Qu'importe que le nord roule son noir Gocyte, Et qu'un flot de passants le submerge aujourd'hui, Les siècles sont pour lui si l'heure est contre lui. Il ne périra pas.

Quand la tempête gronde, Mes amis, je me sens une foi plus profonde; Je sens dans l'ouragan le devoir rayonner, Et l'affirmation du vrai s'enraciner.

Car le péril croissant n'est pour l'âme autre chose Qu'une raison de croître en courage, et la cause S'embellit, et le droit s'affermit, en souffrant, Et l'on semble plus juste alors qu'on est plus grand. Il m'est fort malaisé, quant à moi, de comprendre Qu'un lutteur puisse avoir un motif de se rendre ; Je n'ai jamais connu l'art de désespérer; Il faut pour reculer, pour trembler, pour pleurer, Pour être lâche, et faire avec l'honneur divorce, Se donner une peine au-dessus de ma force.

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