‹ L'Année terribleChapitre 30 sur 73 · LA SORTIE · texte numérisé non relu

LA SORTIE

L'aube froide blêmit, vaguemenl apparue.-

Une foule défile en ordre dans la rue ;

Je la suis, entraîné par ce grand bruit vivant

Que font les pas humains quand ils vont en avant.

Ce sont des citoyens partant pour la bataille.

Purs soldats ! Dans les rangs, plus petit par la taille,

Mais égal par le cœur, l'enfant avec fierté

Tient par la main son père, et la femme à côté

Marche avec le fusil du mari sur l'épaule.

C'est la tradition des femmes de la Gaule

D'aider l'homme à porter l'armure, et d'être la,

Soit qu'on nargue César, soit qu'on brave Attila,

Que va-t-il se passer? L'enfant rit, et la femim

Ne pleure pas. Paris subit la guerre infâme;

Et les Parisiens sont d'accord sur ceci

Que par la honte seule un peuple est obscurci,

Que les aïeux seront contents, quoi qu'il arrive,

Et que Paris mourra pour que la France vive.

Nous garderons l'honneur ; le reste, nous l'offrons.

Et l'on marche. Les yeux sont indignés, les fronts

Sont pâles; on y lit : Foi, Courage, Famine.

Et la troupe à travers les carrefours chemine,

Tête haute, élevant son drapeau, saint haillon ;

La famille est toujours mêlée au bataillon ;

On ne se quittera que là-bas aux barrières.

Ces hommes attendris et ces femmes guerrières

Chantent ; du genre humain Paris défend les droits.

Une ambulance passe, et l'on songe à ces rois

Dont le caprice fait ruisseler des rivières

De sang sur le pavé derrière les civières.

L'heure de la sortie approche; les tambours

Battent la marche en foule au fond des vieux faubourgs ;

Tous se hâtent; malheur à toi qui nous assièges!

Ils ne redoutent pas les pièges, car les pièges

Que trouvent les vaillants en allant devant eux

Font, le vaincu superbe et le vainqueur honteux.

Ils arrivent aux murs, ils rejoignent l'armée.

Tout à coup le vent chasse un flocon de fumée;

Halte! C'est le premier coup de canon. Allons!

Un long frémissement court dans les bataillons,

Le moment est venu, les portes sont ouvertes,

Sonnez, clairons ! Voici là-bas les plaines vertes, -

Les bois où rampe au loin l'invisible ennemi,

Et le traître horizon, immobile, endormi,

Tranquille, et plein pourtant de foud;es et de flammes.

On entend des voix dire : Adieu ! — Nos fusils, femmes!

Et les femmes, le front serein, le cœur brisé,

Leur rendent leur fusil après l'avoir baisé.

Page 1