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ENTRE DEUX BOMBARDEMENTS

Dès votre premier cri, Jeanne, vous excitiez Nos admirations autant que nos pitiés ; Vous naissiez ; vous aviez cette toute-puissance, La grâce ; vous étiez la crèche qu'on encense, L'humble marmot divin qui n'a point encor d'yeux, Et qu'une étoile vient chercher du haut des cieux ; Puis vous eûtes six jours, vous eûtes six semaines, Puis six mois , lueur frêle en nos ombres humaines. Jeanne, vous avancez en âge cependant ; Vous avez des cheveux, vous avez une dent,

On se souvient de tous, on les pleure, on les aime,

Et ce seraient clés morts s'il n'était vivant, lui.

Déjà plus d'une étoile en ce doux astre a lui.

Il semble qu'en cet être enchanté, pour nous plaire,

Chaque âge tour à tour donne son exemplaire ;

C'est un soleil levant que ce petit destin !

Car le sort est masqué de rayons le matin ;

Et les blancheurs de l'aube, aimable et chaste fête,

Viennent l'une après l'autre entourer cette tête

Et lui faire on ne sait quel pur couronnement.

On dirait que la vie, avec un soin charmant,

Essaie à ce jésus toutes les auréoles,

Se préparant ainsi par les caresses molles,

Les roses, les baisers, le rire frais et prompt,

A lui mettre plus tard les épines au front.

Et vous voilà déjà presque un grand personnage.

En vous à peine un peu du nouveau-né surnage;

Vous voulez être à terre; il vous faut le péril,

La marche, et le maillot vous semble puéril ;

Votre frère plus vieux chante la Marseillaise ;

Il a deux ans ; et vous, vous grimpez sur ma chaise,

Ou. tière, vous rampez derrière un paravent;

Vous voulez un jouet savant, même vivant ;

Avec un jeune chat vous êtes en ménage ;

La croissance vous tient dans son souple engrenage

Et remplace l'enfant qui vagit par l'enfant

Qui jase, et l'humble cri par le cri triomphant;

L'ange qui mange rit de l'ange à la mamelle;

Vous vous transfigurez sans cesse, et le temps mêle

A la Jeanne d'hier la Jeanne d'aujourd'hui.

A chaque pas qu'il fait, l'enfant derrière lui ,

Laisse plusieurs petits fantômes de lui-même.

JANVIER. hj

Mais, encore une fois, qui donc à ce pauvre homme

A livré ce Paris qui contient Sparte et Rome ?

Où donc a-t-on été chercher ce guide-là ?

Qui donc à nos destins terribles le mêla?

Ainsi, lorsqu'il s'agit de s'évader du gouffre,

De sortir du chaos qui menace et qui souffre,

De dissiper la nuit, de monter au-dessus

Des nuages profonds dans l'abîme aperçus,

Et de verser l'aurore aux vagues infinies,

Nous ne nous fions plus à ces quatre génies,

Audace, Humanité, Volonté, Liberté,

Qui traînent dans les deux le char de la clarté,

Et que tu fais bondir sous ta main familière,

Fiance ; on prend pour meneur et pour auxiliaire

On ne sait quel pauvre être obscurément conduit ,

Lent et fidèle, ayant derrière lui la nuit,

Dont le suprême instinct serait d'être immobile,

Et qui, tâtant l'espace et tendant sa sébile,

Sans tactique, sans but, sans colère, sans art,

Attend de l'inconnu l'aumône d'un hasard!

C'est le moment de mettre en fuite l'ombre noire

Et d'ouvrir cette porte altière, la victoire ;

On ne se croirait pas guidé, gardé, ni sûr

De pouvoir s'enfoncer fièrement dans l'azur,

Et d'échapper aux chocs, aux fureurs, aux huées,

Aux coups de fronde, aux vents, à travers les nuées,

Et d'éviter l'écueil, la chute, le récif,

Si cet humble petit marcheur, morne et poussif,

Rêveur comme la taupe, utile comme l'âne,

Ne complétait l'énorme attelage qui plane !

Quoi ! dans l'heure où la France est en péril , ayant

Pour tirer hors des flots le quadrige effrayant,

112 L'ANNÉE TERUIBLE.

Les quatre esprits géants qui brisent tous les voiles, Monstres dont la crinière est mêlée aux étoiles Et que suit, essoufflé, l'essaim des aquilons, Nous disons : Ce n'est pas assez ! et nous voulons Un renfort, et, voyant le précipice immense, Voyant l'ombre qu'il faut franchir, notre démence, Devant le noir nadir et le zénith vermeil, Ajoute un chien d'aveugle aux chevaux du soleil!

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