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A VIANDEN

Il songe. Il s'est assis rêveur sous un érable. Entend-il murmurer la forêt vénérable?

Regarde-t-il les fleurs? regarde-t-il les cieux?

11 songe. La nature au front mystérieux Fait tout ce qu'elle peut pour apaiser les hommes ; Du coteau plein de vigne au verger plein de pommes Les mouches viennent, vont, reviennent; les oiseaux Jettent leur petite ombre errante sur les eaux ; Le moulin prend la source et l'arrête au passage ; L'étang est un miroir où le frais paysage Se renverse et se change en vague vision; Tout dans la profondeur fait une fonction; Pas d'atome qui n'ait sa tâche; tout s'agite; Le grain dans le sillon, la bête dans son gîte, Ont un but; la matière obéit à l'aimant; L'immense herbe infinie est un fourmillement; Partout le mouvement sans relâche et sans trêve, Dans ce qui pousse, croît, monte, descend, se lève, Dans le nid, dans le chien harcelant les troupeaux, Dans l'astre; et la surface est le vaste repos; En dessous tout s'efforce, en dessus tout sommeille ; On dirait que l'obscure immensité vermeille Qui balance la mer pour bercer l'alcyon, Et que nous appelons Vie et Création, Charmante, fait semblant de dormir, et caresse L'universel travail avec de la paresse.

Quel éblouissement pour l'œil contemplateur ! De partout, du vallon, du pré, de la hauteur, Du bois qui s'épaissit et du ciel qui rougeoie, Sort cette ombre, la paix, et ce rayon, la joie. Et maintenant, tandis qu'à travers les ravins, Une petite fille avec des yeux divins Et de lestes pieds nus dignes de Praxitèle, Chasse à coups de sarment sa chèvre devant elle, Voici ce qui remue en l'âme du banni :

— Hélas ! tout n'est pas dit et tout n'est pas fini Parce qu'on a creusé dans la rue une fosse,

"TOF ;ill

Parce qu'un chef désigne un mur où l'on adosse

De pauvres gens devant les feux de pelotons,

Parce qu'on exécute au hasard, à tâtons,

Sans- choix, sous la mitraille et sous la fusillade,

Pères, mères, le fou. le brigand, le malade,

Et qu'on fait consumer en hâte par la chaux

Des corps d'hommes sanglants et d'enfants encor chauds!

Toujours le même fait se répète ; il le faut.

Le trône abject s'adosse à l'illustre échafaud ;

L'aigle semble inutile et ridicule aux grues ;

On traîne Coligny par les pieds dans les rues;

Dante est fou; Rome met à la porte Caton;

Et Rohan bat Voltaire à grands coups de bâton

Soyez celui qui lutte, aime, console, pense,

Pardonne, et qui pour tous souffre, et pour récompense

Ayez la haine, l'onde arrière, le reflux,

L'ombre, et ne demandez aux hommes rien de plus.

Toutes ces choses-là sont les vérités vraies

Depuis que la lumière indigne les orfraies,

Depuis Socrate, Eschyle, Epictète et Zenon,

Depuis qu'au Oui des cieux la terre répond Non,

Depuis que Sparte en deuil fait rire les Sodomes,

Depuis, — voilà bientôt deux mille ans, — que les hommes

Ont vu, sur un gibet et sur un piédestal,

Deux couronnes paraître au même instant fatal ;

Chacune représente un côté de notre âme ;

L'une est de laurier d'or, l'autre d'épine infâme;

Elles sont sur deux fronts dont rien ne les ôta.

L'une brille h Caprée et l'autre au Golgotha.

Je ne veux condamner personne, ô sombre histoire.

Le vainqueur est toujours traîné par sa victoire

Au delà de son but et de sa volonté ;

Guerre civile ! ô deuil ! le vainqueur emporté

Perd pied dans son triomphe et sombre en cette eau noire

Qu'on appelle succès n'osant l'appeler gloire.

C'est pourquoi tous, martyrs et bourreaux, je les plains.

Hélas! malheur à ceux qui font des orphelins!

Malheur ! malheur ! malheur à ceux qui font des veuves !

Malheur quand le carnage affreux rougit les fleuves,

Et quand, souillant leur lit d'un flot torrentiel,

Le sang de l'homme coule où coule l'eau du ciel !

Devant un homme mort un double effroi me navre.

J'ai pitié du tueur autant que du cadavre.

Le mort tient le vivant dans sa rigide main.

Le meurtrier prendra n'importe quel chemin,

Il peut chasser ce mort, et le chasser encore,

L'enfouir dans la nuit, le noyer dans l'aurore,

Le jeter à la mer, le perdre, et, plein d'ennui,

Mettre une épaisseur d'ombre entre son crime et lui;

Toujours il reverra ce spectre insubmersible.

De l'arc tendu là-haut nous sommes tous la cible; Sa flèche tour à tour nous vise ; le vainqueur L'a dans l'esprit avant de l'avoir dans le cœur; Il craint l'événement dont il est le ministre ; Il sent dans le lointain sourdre une heure sinistre ; Il sent que lui non plus, même en hâtant le pas, A sa propre victoire il n'échappera pas.

Un jour, à son tour, pris par le piège des choses,

Tremblant du résultat dont il construit les causes,

Il fuira, demandant un asile, un appui,

Un abri. — Non! diront ses amis d'aujourd'hui,

Non ! Va-t'en ! — C'est pourquoi je tiens ma porte ouverte.

Le penseur en songeant fait une découverte : Personne n'est coupable.

Un si noir dénoûment Laisse au fond de son gouffre entrevoir l'élément. Le futur siècle gronde et s'enfle en d'âpres cuves Comme la lave écume aux bouches des vésuves. Qui donc dans ce chaos travaillait? Je ne sai. Des foudres ont rugi, des aigles ont passé; Tout ce que nous voyons s'est fait entre les serres Des fléaux inconnus, hideux et nécessaires ; Ils se sont rués comme une troupe d'oiseaux ; Le sang profond du cœur, la moelle des os, Tout l'homme a tressailli dans l'homme, à la venue Du sombre essaim des faits nouveaux fendant la nue; Et dans l'inattendu s'abattant sur nos fronts Nous avons reconnu le mal dont nous souffrons ; Alors les appétits des foules redoutables Se sont mis à mugir au fond de leurs étables, Et nous avons senti que 1" appétit enfin A tort s'il est l'envie et droit s'il est la faim. La lumière un moment s'est toute évanouie. Qu'est-ce que c'était donc que cette heure inouïe? Là des chocs furieux, là des venins subtils. Pourquoi ces vents ont-ils soufflé? d'où viennent-ils? Pourquoi ces becs de flamme écrasant ces couvées? Pourquoi ces profondeurs brusquement soulevées?

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On a fait des forfaits dont on est innocent. Les révolutions parfois versent le sang, Et, quand leur volonté de vaincre se déchaîne, Leur formidable amour ressemble à de la haine. Maintenons, maintenons les principes sacrés; Mais quand par l'aquilon les cœurs sont égarés, Quand ils soufflent sur nous comme sur de la cendre, Au fond du noir problème il faut savoir descendre; L'homme subit, le gouffre agit; les ouragans Sont les seuls scélérats et sont les seuls brigands. Envoyez la tempête et la trombe à Gayenne! Non, notre âme n'est pas tout à coup une hyène, Non, nous ne sommes pas brusquement des bandits; Non, je n'accuse point l'homme faible, et je dis Que la fureur du vent fatal qui nous emmène Peut t'arracher ton ancre, ô conscience humaine! L'homme qu'hier la mer sauvage secouait, Répond-il de ce flot dont il fut le jouet? Peut-il être à la fois le vautour et la proie? Bien qu'ayant confiance en ce qui nous foudroie, Bien que pour l'inconnu je me sente clément, Je le dis, l'accusé pour moi, c'est l'élément. L'élément, dur moteur que rien ne déconcerte.

,Mais faut-il donc trembler devant l'avenir? Certe. Il faut songer. Trembler, non pas. Sachez ceci : Ce rideau du destin par l'énigme épaissi, Cet océan difforme où flotte l'âme humaine, - La vaste obscurité de tout le phénomène, Ce monde en mal d'enfant ébauchant le chaos, Ces idéals ayant des profils de fléaux, Ces émeutes manquant toujours la délivrance, Toute cette épouvante, oui, c'est de l'espérance.

Le matin glacial consterne l'horizon; Parfois le jour commence avec un tel frisson Que le soleil levant semble une attaque obscure. La branche offre la lleur au prix de la piqûre. Par un sentier d'angoisse aux bleus sommets j'irai. La vie ouvrant de force un ventre déchiré, A pour commencement une auguste souffrance.

L'onde de l'inconnu n'a qu'une transparence Livide, où la clarté ne vient que par degrés j Ce qu'elle montre flotte en plis démesurés. La dilatation de la forme et du nombre Etonne, et c'est hideux d'apercevoir dans l'ombre Aujourd'hui ce qui doit n'être vu que demain. Demain semble infernal tant il est surhumain. Ce qui n'est pas encor germe en d'obscurs repaires; Demain qui charmera les fils, fait peur aux pères, L'azur est sous la nuit dont nous nous effrayons, Et cet œuf ténébreux est rempli de rayons. Cette larve lugubre aura plus tard des ailes. Spectre visible au fond des ombres éternelles, Demain dans Aujourd'hui semble un embryon noir, Rampant en attendant qu'il plane, étrange à voir, Informe, aveugle, affreux ; plus tard l'aube le change. L'avenir est un monstre avant d'être un archange.

Il y avait dans les esprits une véritable exagération de la valeur,

des facultés, de l'importance de la garde nationale... Mon Dieu, vous

avez vu le képi de M. Victor Hugo qui symbolisait cette situation.

(Le général Trochu à l'Assemblée nationale, — 14 juin 1871.)

Participe passé du verbe Tropchoir, homme

De toutes les vertus sans nombre dont la somme

Est zéro, soldat brave, honnête, pieux, nul,

Bon canon, mais ayant un peu trop de recul, Preux et chrétien, tenant cette double promesse, Capable de servir ton pays et la messe, Vois, je te rends justice; eh bien, que me veux-tu? Tu fais sur moi, d'un style obtus, quoique pointu, Un retour offensif qu'eût mérité la Prusse. Dans ce siège allemand et dans cet hiver russe, Je n'étais, j'en conviens, qu'un vieillard désarmé, Heureux d'être en Paris avec tous enfermé, Profitant quelquefois d'une nuit de mitraille Et d'ombre, pour monter sur la grande muraille, Pouvant dire Présent, mais non pas Combattant, Bon à rien ; je n'ai pas capitulé pourtant. Tes lauriers dans ta main se changent en orties. Quoi donc, c'est contre moi que tu fais des sorties! Nous t'en trouvions avare en ce siège mauvais. Eh bien, nous avions tort; tu me les réservais. Toi qui n'as point franchi la Marne et sa presqu'île, Tu m'attaques. Pourquoi? jeté laissais tranquille. D'où vient que ma coiffure en drap bleu te déplaît? Qu'est-ce que mon képi fait à ton chapelet?

Quoi ! tu n'es pas content ! cinq longs mois nous subîmes

Le froid, la faim, l'approche obscure des abîmes,

Sans te gêner, unis, confiants, frémissants!

Si tu te crois un grand général, j'y consens;

Mais quand il faut courir au gouffre, aller au large,

Pousser toute une armée au feu, sonner la charge,

J'aime mieux un petit tambour comme Barra.

Songe à Garibaldi qui vint de Caprera,

Songe à Kléber au Caire, à Manin dans Venise,

Et calme-toi. Paris formidable agonise

Parce que tu manquas, non de cœur, mais de foi.

L'amère histoire un jour dira ceci de toi :

La France, grâce à lui, ne battit que d'une aile.

Dans ces grands jours, pendant l'angoisse solennelle, Ce fier pays, saignant, blessé, jamais déchu, Marcha par Gambetta, mais boita par Trochu.

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