LES PAMPHLÉTAIRES D'ÉGLISE
Ils nous apportent Dieu dans une diatribe.
Ils sont le prêtre, ils sont le reître, ils sont le scribe.
Regardez écumer leur prose de bedeau.
Chacun d'eux mêle un cri d'orfraie à son credo.
Souligne avec l'estoc sa prière, et ponctue
Ses oremus avec une balle qui tue.
Voyez, leur chair est faible et leur esprit est prompt.
Ils jettent au hasard et devant eux l'affront
Comme le goupillon jette de l'eau bénite.
La faulx sombre à leur gré ne va pas assez vite;
On les entend crier au bourreau : Fainéant!
La mort leur semble avoir besoin d'un suppléant.
Ne pourrait-on trouver quelqu'un qui ressuscite
Besme et fasse sortir Laffemas du Cocyte?
Où donc est Trestaillon, instrumentum regni?
Où sont les bons chrétiens qui hachaient Coligny?
Puisque décidément quatrevingt-neuf abuse,
Rendez-nous le roi Charle avec son arquebuse.
Et Montrevel, le fauve et rude compagnon.
Où sont les portefaix utiles d'Avignon
Qui traînaient Brune mort le long du quai du Rhône?
Où sont ces grands bouchers de l'autel et du trône,
Dont le front au soleil des Cévennes suait,
Que conduisait Bàville et qu'aimait Bossuet?
Certe, on fait ce qu'on peut avec les mitrailleuses.
Mais le bourgeois incline aux douceurs périlleuses,
Il en arrive presque à blâmer Galifet,
Le sang finit par faire aux crétins de l'effet.
Et l'attendrissement a gagné ce bipède.
Quel besoin on aurait d'un président d'Oppède ! Comme uu Laubardemont serait le bienvenu! L'arc-en-ciel de la paix, c'est un grand sabre nu. Sans le glaive, après tout le meilleur somnifère, Nulle société ne se tire d'alfaire, Et c'est un dogme auquel on doit s'habituer Que. lorsqu'on sauve, il faut commencer par tuer. Donc on est écrivain comme on est trabucaire ! On se fait lieutenant de l'empereur, vicaire Du pape, et le fondé de pouvoirs de la mort! On est celui qui ment, déchire, aboie et mord ! Ils viennent, louches, vils, dévots, frapper à terre Rochefort, l'archer fier, le puissant sagittaire Dont la flèche est au flanc de l'empire abattu. Tu déterres Flourens, chacal ! qu'en feras-tu ? Ils outragent les' pleurs, les veuvages, les tombes, Blanchissent les corbeaux, noircissent les colombes, Lapident un berceau que protège un linceul. Blessent Dieu dans le peuple et l'enfant dans l'aïeul, Les pères dans les fils, les hommes dans les femmes, Et pensent qu'ils sont forts parce qu'ils sont infâmes !
Nous les voyons s'ébattre au-dessus de Paris Comme un troupeau d'oiseaux jetant au vent des cris, Ou comme ce bon vieux télégraphe de Chappe Faisant un geste obscur dont le sens nous échappe ; Mais nous apercevons distinctement leur but. L'opprobre que la France et que l'Europe but, Ils veulent, meurtriers, nous le faire reboire. Rome infaillible emploie à cela son ciboire. Le sanglant droit divin, l'effrayant bon plaisir, Le vice pour sultan, le crime pour visir, Eux ayant le festin, le pauvre ayant les miettes, L'espoir mort, la rentrée affreuse aux oubliettes,
Voilà leur rêve. Il faut pour vaincre jeter bas
Ce .Christ, le peuple, et mettre au pavois Barabbas,
Tl faut faire de tous et de tout table rase,
Il faut, si quelque front se dresse, qu'on l'écrase,
Il faut que le premier devienne le dernier,
Il faut jeter Voltaire et Jean-Jacque au panier!
Si Caton souffle un mot, qu'à la barre on le cite.
Et qu'on traîne devant monsieur Gaveau, Tacite !
Il s'agit du passé qu'on veut galvaniser ;
Il faut tant diffamer, insulter, dénoncer,
Mentir, calomnier, baver, hurler et mordre,
Que le bon goût renaisse à côté du bon ordre !
Et quel rire! ô ciel noir! railler la France en deuil! Ils lui font de la honte avec son vieil orgueil. Ils l'accusent d'avoir mis en liberté l'homme, D'avoir fait Sparte avec les débris de Sodome, D'avoir au front du peuple essuyé la sueur, D'être le grand orage et la grande lueur, D'être sur l'horizon la haute silhouette, De s'être réveillée au cri de l'alouette Et d'avoir réparti la tâche aux travailleurs ; De dire à qui voit Dieu dans Rome : Il est ailleurs; De confronter le dogme avec la conscience ; D'avoir on ne sait quelle auguste impatience ; D'épier la blancheur que sur nos horizons Doivent faire en s'ouvrant les portes des prisons ; De nous avoir crié : Marchez ! quand nous agîmes Contre tous les vieux jougs et tous les vieux régimes, Et de tenir là-haut la balance, et d'avoir Dans un plateau le droit, dans l'autre le devoir. Ils lui reprochent, quoi? la fin des servitudes, La chute du mur noir troué par les Latudes, Le fanal allumé dans l'ombre où nous passions,
Le lever successif des constellations.
Tous ces astres parus au ciel l'un après l'autre.
Molière, ce moqueur pensif comme un apôtre,
Pascal et Diderot, Danton et Mirabeau;
Ses fautes sont le Vrai, le Bien, le Grand, le Beau;
Son crime, c'est cette œuvre étoilée et profonde,
La Révolution, par qui renaît le monde,
Cette création deuxième qui refait
L'homme après Christ, après Cécrops, après .Taphet.
La-dessus ces gredins font le procès en règle
A la patrie, à l'ange immense aux ailes d'aigle;
Elle est vaincue, elle est sanglante ; on crie : A bas
Sa gloire! à bas ses vœux, ses travaux, ses combats!
La coupable de tous les désastres, c'est elle!
Et ces pieds ténébreux marchent sur l'immortelle ;
Elle est perverse, absurde et folle! et chacun d'eux
Sur ce malheur sacré crache un rire hideux.
Or sachez-le, vous tous, toi vil bouffon, toi cuistre,
Mal parler de sa mère est un effort sinistre.
C'est un crime essayé qui fait frémir le ciel,
0 monstres, c'est payer son lait avec du fiel,
C'est gangrener sa plaie, envenimer ses fièvres,
Et c'est le parricide, enfin, du bout des lèvres!
Mais quand donc ceux qui font le mal seront-ils las^
Une minute peut blesser un siècle, hélas !
Je plains ces hommes d'être attendus par l'histoire.
Comme elle frémira la grande muse noire,
Et comme elle sera stupéfaite de voir
Qu'on cloue au pilori ceux qui font leur devoir,
Que le peuple est toujours pâture, proie et cible,
Que la tuerie en masse est encore possible.
Et qu'en ce siècle, après Locke et Voltaire, ont pu
Reparaître, dans l'air tout à coup corrompu,
Les Fréron, les Sanchez, les Montluc, les Tavannes, Plus nombreux que les fleurs dans l'herbe des savanes!
Peuple, tu resteras .géant malgré ces nains. France, un jour sur le Rhin et sur les Apennins, Ayant sous le sourcil l'éclair de Prométhée, Tu te redresseras, grande ressuscitée !
Tu surgiras; ton front jettera les frayeurs,
L'épouvante et l'aurore à tes noirs fossoyeurs ;
Tu crieras : Liberté ! Paix ! Clémence ! Espérance !
Eschyle dans Athène et Dante dans Florence
S'accouderont au bord du tombeau, réveillés,
Et te regardant, fiers, joyeux, les yeux mouillés,
Croiront voir l'un la Grèce et l'autre l'Italie.
Tu diras : Me voici! j'apaise et je délie!
Tous les hommes sont l'Homme! un seul peuple! un seul Dieu!
Ah! par toute la terre, ô patrie, en tout lieu.
Des mains se dresseront vers toi ; nulle couleuvre,
Nulle- hydre, nul démon ne peut empêcher l'œuvre;
Nous n'avons pas encor fini d'être Français;
Le monde attend la suite et veut d'autres essais ;
Nous entendrons encor des ruptures de chaînes,
Et nous verrons encor frissonner les grands chênes !
0 Charles, je te sens près de moi. Doux martyr, Sous terre où l'homme tombe,
Je te cherche, et je vois l'aube pâle sortir Des fentes de ta tombe..
Les morts, dans le berceau, si voisin du cercueil,
Charmants, se représentent; Et pendant qu'à genoux je pleure, sur mon seuil
Deux petits enfants chantent.
Georges, Jeanne, chantez! Georges, Jeanne, ignorez!
Reflétez votre père, Assombris par son ombre indistincte, et dorés
Par sa vague lumière.
Hélas ! que saurait-on si l'on ne savait point
Que la mort est vivante!
Un paradis, où l'ange à l'étoile se joint,
Rit dans cette épouvante.
Ce paradis sur terre apparaît dans l'enfant.
Orphelins, Dieu vous reste.
Dieu, contre le nuage où je soulïïe, défend
Votre lueur céleste.
Soyez joyeux pendant que je suis accablé.
A chacun son partage.
J'ai vécu presque un siècle, enfants; l'homme est tioublé
Par de l'ombre à cet âge.
Est-on sûr d'avoir fait, ne fût-ce qu'à demi,
Le bien qu'on pouvait faire?
A-t-on dompté la haine, et de son ennemi , A-t-on été le frère?
Même celui qui fit de son mieux a mal fait.
Le remords suit nos fêtes.
Je sais que, si mon cœur quelquefois triomphait,
Ce fut dans mes défaites.
En me voyant vaincu je me sentais grandi.
La douleur nous rassure.
Car à faire saigner je ne suis pas hardi;
J'aime mieux ma blessure.
Et, loi triste! grandir, c'est voir grandir ses maux.
Mon faîte est une cible.
Plus j'ai de branches, plus j'ai de vastes rameaux,
Plus j'ai d'ombre terrible.
De là mon deuil tandis que vous êtes charmants.
Vous êtes l'ouverture De l'âme en fleur mêlée aux éblouissements
De l'immense nature.
2rfi L'ANNEE TERRIBLE.
George est l'arbuste éclos dans mon lugubre champ;
Jeanne dans sa corolle Cache un esprit tremblant à nos bruits et tâchant
De prendre la parole.
Laissez en vous, enfants qu'attendent les malheurs, Humbles plantes vermeilles,
Bégayer vos instincts, murmure dans les fleurs, Bourdonnement d'abeilles.
Un jour vous apprendrez que tout s'éclipse, hélas!
Et que la foudre gronde Dès qu'on veut soulager le peuple, immense Allas,
Sombre porteur du monde.
Vous saurez que, le sort étant sous le hasard, L'homme, ignorant auguste,
Doit vivre de façon qu'à son rêve plus tard La vérité s'ajuste.
Moi-même un jour, après la mort, je connaîtrai
Mon destin que j'ignore.
El je me pencherai sur vous, tout pénétré
De mystère et d'aurore.
Je saurai le secret de l'exil, du linceul
Jeté sur votre enfance, Et pourquoi la justice et la douceur d'un seul
Semble à tous une offense.
Je comprendrai pourquoi, tandis que vous chantiez.
Dans mes branches funèbres, Moi qui pour tous les maux veux toutes les pitiés,
J'avais tant de ténèbres.
Je saurai pourquoi l'ombre implacable est sur moi.
Pourquoi tant d'hécatombes.
Pourquoi l'hiver sans fin m'enveloppe, pourquoi
Je m'accrois sur des tombes;
Pourquoi tant de combats, de larmes, de regrets,
Et tant de tristes choses; Et pourquoi Dieu voulut que je fusse un cyprès
Quand vous étiez des roses.
De tout ceci, du gouffre obscur, du fatal sort, Des haines, des fureurs, des tombes, ce qui sort, C'est de la clarté, peuple, et de la certitude. Progrès! Fraternité! Foi! que la solitude L'affirme, et que la foule y consente à grands cris; Que le hameau joyeux le dise au grand Paris, Et que le Louvre ému le dise à la chaumière! La dernière heure est claire autant que la première Fut sombre; et l'on entend distinctement au fond Du ciel noir la rumeur que les naissances font. On distingue en cette ombre un bruissement d'ailes.
Et moi, dans ces feuillets farouches et fidèles, Dans ces pages de deuil, de bataille et d'effroi, Si la clameur d'angoisse éclata malgré moi, Si j'ai laissé tomber le mot de la souffrance, Une négation quelconque d'espérance, J'efface ce sanglot obscur qui se perdit; Ce mot, je le rature et je ne l'ai pas dit.
Moi, le navigateur serein qui ne redoute
Aucun choc dans les Ilots profonds, j'aurais un doute!
2 fiS
J'admettrais qu'une main hideuse pût tenir
Le verrou du passé fermé sur l'avenir!
Quoi! Je crime prendrait au collet la justice,
L'ombre étoufferait l'astre allant vers le solstice,
Les rois à coups de fouet chasseraient devant eux
La conscience aveugle et le progrès boiteux;
L'esprit humain, le droit, l'honneur, Jésus, Voltaire,
La vertu, la raison, n'auraient plus qu'à se taire,
La vérité mettrait sur ses lèvres son doigt,
Ce siècle s'en irait sans payer ce qu'il doit,
Le monde pencherait comme un vaisseau qui sombre,
On verrait lentement se consommer dans l'ombre,
A jamais, on ne sait sous quelles épaisseurs,
L'évanouissement sinistre des penseurs!
Non, et tu resteras, ô France, la première!
Et comment pourrait-on égorger la lumière?
Le soleil ne pourrait, rongé par un vautour,
S'il répandait son sang, répandre que du jour;
Quoi ! blesser le soleil! tout l'enfer, s'il l'essaie,
Fera sortir des flots d'aurore de sa plaie.
Ainsi, France, du coup de lance à ton côté
Les rois tremblants verront jaillir la liberté.
Est-ce un écroulement? non. C'est une genèse.
Que t'importe, ô Paris, ville de la fournaise,
Puits de flamme, un brouillard qui passe, et dans ton flanc
Sur ton gonflement sombre un vent de plus soufflant?
Que t'importe un combat de plus dans l'âpre joute?
Que t'importe un soufflet de forge qui s'ajoute
A tous les aquilons tourmentant, ton brasier?
O fier volcan, qui donc peut te rassasier
D'explosions, de bruits, d'orage, de tonnerre,
De secousses faisant trembler toute la terre,
De métaux à mêler, d'àrnes à mettre au feu !
Est-ce que tu t'éteins sous l'haleine de Dieu? Non. Ton feu se rallume et ta houle profonde Bouillonne, ô fusion formidable d'un monde. Paris, comme à la mer Dieu seul le dit : Assez. Ta rude fonction, vous deux la connaissez. Souvent l'homme, penché sur ton foyer sonore, Prend pour reflet d'enfer une rougeur d'aurore. Tu sais ce que tu dois construire ou transformel-. Qui t'irrite ne peut que te faire écumer. Toute pierre jetée au gouffre où tu ruisselles T'arrache un crachement énorme d'étincelles. Les rois viennent frapper sur toi. Comme le fer Battu des marteaux jette aux cyclopes l'éclair. Tu réponds à leurs coups en les couvrant d'étoiles.
O destin ! déchirure admirable des toiles Que tisse l'araignée et des pièges que tend La noirceur sépulcrale au matin éclatant! Ah ! le piège est abject, la toile est misérable, Et rien n'arrêtera l'avenir vénérable.
Ville, ton sort est beau! ta passion te met, Ville, au milieu du genre humain, sur un sommet. Personne ne pourra t' approcher sans entend re Sortir de ton supplice auguste une voix tendre, Car tu souffres pour tous et tu saignes pour tous. Les peuples devant toi feront cercle à genoux. Le nimbe de l'Etna ne craignait pas Eole, Et nul vent n'éteindra ta farouche auréole ; Car ta lumière illustre et terrible, brûlant Tout ce qui n'est pas vie, honneur, travail, talent, Devoir, droit, guérison, baume, parfum, dictame. Est pour l'avenir pourpre et pour le passé flamme; Car dans la clarté, triste et pure, braise et fleur.
L'immense amour se mêle à l'immense douleur.
Grâce à toi, l'homme croît, le progrès naît viable.
0 ville, que ton sort tragique est enviable!
Ah! ta mort laisserait l'univers orphelin.
Un astre est dans ta plaie ; et Carthage ou Berlin
Achèterait au prix de toutes ses rapines
Et de tous ses bonheurs ta couronne d:épines.
Jamais enclume autant que toi n'étincela.
Ville, tu fonderas l'Europe. Ah! d'ici là
Que de tourments ! Paris, ce que ta gloire attire,
La dette qu'on te vient payer, c'est le martyre.
Accepte. Va, c'est grand. Sois le peuple héros.
Laisse après les tyrans arriver les bourreaux,
Après le mal subis le pire, et reste calme.
Ton épée en ta main devient lentement palme.
Fais ce qu'ont fait les Grecs, les Romains, les Hébreux.
Emplis de ta splendeur le moule ténébreux.
Les peuples t'auront vue, ô cité magnanime,
Après avoir été la lueur de l'abîme,
Après avoir lutté comme c'est le devoir,
Après avoir été cratère, après avoir
Fait bouillonner, forum, cirque, creuset, vésuve,
Toute la liberté du monde dans ta cuve.
Après avoir chassé la Prusse, affreux géant,
Te dressant tout à coup hors du gouffre béant,
En bronze, déité d'éternité vêtue,
Flamboyer lave, et puis te refroidir statue!
Les hommes du passé se figurent qu'ils sont.
Ils s'imaginent vivre, et le travail qu'ils font,
Le glissement visqueux de leurs replis sans nombre,
Leur allée et venue à plat ventre dans l'ombre,
N'est qu'un fourmillement de vers de terre heureux.
Le couvercle muet du sépulcre est sur eux.
Mais. Paris, rien de toi n'est mort, ville sacrée.
Ton agonie enfante et ta défaite crée.
Rien ne t'est refusé ; ce que tu veux sera.
Le jour où tu naquis, l'impossible expira.
Je l'affirme et l'affiime, et ma voix sans relâche
Le redit au parjure, au fourbe, au traître, au lâche,
Grande blessée, ô reine, ô déesse, tu vis.
Ceux qui de tes douleurs devraient être assouvis,
T'insultent; mais tu vis, Paris! dans ton artère,
D'où le sang de tout l'homme et de toute la terre
Coule sans s'arrêter, hélas, mais sans finir,
On sent battre le pouls profond de l'avenir.
On sent dans ton sein, mère en travail, ville émue,
Ce fœtus, l'univers inconnu, qui remue.
Qu'importe les rieurs sinistres ! Tout est bien.
Sans doute c'est lugubre ; on cherche, on ne voit rien,
Il fait nuit, l'horizon semble être une clôture.
On craint pour toi, cité de l'Europe future.
Quelle ruine, hélas ! quel aspect de cercueil !
Et quelle ressemblance avec l'éternel deuil!
Le plus ferme frissonne; on pleure, on tremble, on doute;
Mais si, penché sur toi, du dehors on écoute,
En cette ombre murée où ne luit nul flambeau,
En cette obscurité de gouffre et de tombeau,
On entend vaguement le chant d'une âme immense.
C'est quelque chose d'âpre et de grand qui commence.
C'est b siècle nouveau qui de la brume sort.
Tous nos pas ici-bas sont nocturnes, d'accord.
Hommes du passé, certc, il est vrai que la vie,
Malgré notre labeur et malgré notre envie,
Est terrestre et ne peut être divine avant ■
Que l'homme aille au grand ciel trouver le grand vivant.
La mort sera toujours la haute délivrance.
Le ciel a le bonheur, la terre a l'espérance,
Rien de plus ; mais l'espoir croissant, mais les regrets
S'effaçant, mais notre œil s'ouvrant, c'est le progrès.
Tel atome est un astre ; il luit. Nous voyons poindre
Le bien-être plus grand dans la misère moindre ;
Et vous, vous savourez la morne obscurité.
Vous aimez la noirceur jusqu'à la cécité ;
Et votre rêve affreux serait d'aveugler l'âme.
Le suaire est pour nous piqué de trous de flamme ;
Qu'importe le zénith sombre si nous voyons
Des constellations se lever, des rayons
Resplendir, des soleils faire un échange auguste,
Là le vrai, là le beau, là le grand, là le juste,
Partout la vie avec mille auréoles d'or!
Vous, vous contemplez l'ombre, et l'ombre, et l'ombre encor,
Soit. C'est bien. Vous voyez, pris sous de triples voiles,
Les ténèbres, et nous, nous voyons les étoiles.
Nous cherchons ce qui sert. Vous cherchez ce qui nuit.
Chacun a sa façon de regarder la nuit.
Terre et cieux ! si le mal régnait, si tout n'était Qu'un dur labeur, suivi d'un infâme protêt, Si le passé devait revenir, si l'eau noire, Vomie, était rendue à l'homme pour la boire, Si la nuit pouvait faire un affront à l'azur, Si rien n'était fidèle et si rien n'était sûr, Dieu devrait se cacher de honte, la nature Ne serait qu'une lâche et lugubre imposture, Les constellations resplendiraient en vain! Que l'empyrée abrite un scélérat divin,
Que derrière le voile étoile de l'abîme
Il se cache quelqu'un qui prémédite un crime,
Que l'homme donnant tout, ses jours, ses pleurs, son sang,
Soit l'auguste jouet d'un lâche Tout-Puissant;
Que l'avenir soit fait de méchanceté noire,
C'est ce que pour ma part je refuse de croire.
Non, ce ne serait pas la peine que les vents
Remuassent le flot orageux des vivants,
Que le matin sortît des mers, semant des pluies
De diamants aux fleurs vaguement éblouies,
Et que l'oiseau chantât, et que le monde fût,
Si le destin n'était qu'un chasseur à l'affût,
Si tout l'effort de l'homme enfantait la chimère,
Si l'ombre était sa fille et la cendre sa mère,
S'il ramait nuit et jour, voulant, saignant, créant,
Pour une épouvantable arrivée au néant!
Non, je ne consens pas à cette banqueroute.
Zéro somme de tout ! Rien au bout de hi route !
Non, l'Infini n'est point capable de cela.
Quoi, pour berceau Charybde et pour tombeau Scylla!
Non, Paris, grand lutteur, France, grande vedette,
En faisant ton devoir, tu fais à Dieu sa dette.
Debout! combats!
Je sais que Dieu semble incertain Vu par la claire-voie affreuse du destin. Ce Dieu, je le redis, a souvent dans les âges Subi le hochement de tête des vieux sages. Je sais que l'Inconnu ne répond à l'appel Ni du calcul morose et lourd, ni du scalpel ; Soit. Mais j'ai foi. La foi, c'est la lumière haute. Ma conscience en moi, c'est Dieu que j'ai pour hôte. Je puis, par un faux cercle, avec un faux compas, Le mettre hors du ciel ; mais hors de moi, non pas. Il est mon gouvernail dans l'écume où je vogue.
Si j'écoute mon cœur, j'entends un dialogue. Nous sommes deux au fond de mon esprit, lui, moi. Il est mon seul espoir et mon unique effroi. Si par hasard je rêve une faute que j'aime, Un profond grondement s'élève dans moi-même; Je dis : Qui donc est là? l'on me parle? Pourquoi? Et mon âme en tremblant médit : C'est Dieu. Tais-toi.
Quoi ! nier le progrès terrestre auquel adhère
Le vaste mouvement du monde solidaire?
Non, non! s'il arrivait'que ce Dieu me trompât,
Et qu'il mît l'espérance en moi comme un appât
Pour m'attirer au piège, et me prendre, humble atome,
Entre le présent, songe, et l'avenir, fantôme ;
S'il n'avait d'autre but qu'une dérision;
Moi l'œil sincère et lui la fausse vision,
S'il me leurrait de quelque exécrable mirage;
S'il offrait la boussole et donnait le naufrage;
Si par ma conscience il faussait ma raison;
Moi qui ne suis qu'un peu d'ombre sur l'horizon,
Moi, néant, je serais son accusateur sombre;
Je prendrais à témoin les firmaments sans nombre,
J'aurais tout l'infini contre ce Dieu, je croi
Que les gouffres prendraient fait et cause pour moi;
Contre ce malfaiteur j'attesterais les astres;
Je lui rejetterais nos maux et nos désastres;
J'aurais tout l'Océan pour m'en laver les mains;
Il ferait mes erreurs, ayant fait mes chemins;
Je serais l'innocent, il serait le coupable.
Cet être inaccessible, invisible, impalpable.
J'irais, je le verrais, et je le saisirais
Dans les cieux, comme on prend un loup dans les forêts,
Et terrible, indigné, calme, extraordinaire,
Je le dénoncerais à son propre tonnerre !
Oh ! si le mal devait demeurer seul debout.
Si le mensonge immense était le fond de tout,
Tout se révolterait! Oh! ce n'est plus un temple
Qu'aurait sous les yeux l'homme en ce ciel qu'il contemple,
Dans la création pleine d'un vil secret,
Ce n'est plus un pilier de gloire qu'on verrait;
Ce serait un poteau de bagne et de misère.
A ce poteau serait adossé le faussaire,
A qui tout jetterait l'opprobre, et que d'en bas
Insulteraient nos deuils, nos haillons, nos grabats,
Notre faim, notre soif, nos vices et nos crimes ;
Vers lui se tourneraient nos bourreaux ses victimes,
Et la guerre et la haine, et les yeux du savoir
Crevés, et le moignon sanglant du désespoir;
Des champs, des bois, des monts, des fleurs empoisonnées,
Du chaos furieux et fou des destinées,
De tout ce qui parait, disparaît, reparaît,
Une accusation lugubre sortirait;
Le réel suinterait par d'affreuses fêlures;
Les comètes viendraient tordre leurs chevelures;
L air dirait : Il me livre aux souffles pluvieux!
Le ver dirait à l'astre : Il est ton envieux,
Et, pour t'humilier, il nous fait tous deux luire!
L'écueil dirait : C'est lui qui m'ordonne de nuire!
La mer dirait : Mon fiel, c'est lui. J'en fais l'aveu!
Et l'univers serait le pilori de Dieu!
Ah ! la réalité, c'est un paiement sublime.
Je suis le créancier tranquille de l'abîme;
Mon œil ouvert d'avance attend les grands réveils.
Non, je ne doute pas du gouffre des soleils!
Moi croire vide l'ombre où je vois l'astre éclore !
Quoi, le grand azur noir, quoi, le puits de l'aurore
Serait sans loyauté, promettrait sans tenir!
Non, d'où sort le matin sortira l'avenir.
La nature s'engage envers la destinée ;
L'aube est une parole éternelle donnée.
Les ténèbres là-haut éclipsent les rayons;
C'est dans la nuit qu'errants et pensifs, nous croyons;
Le ciel est trouble, obscur, mystérieux; qu'importe!
Rien de juste ne frappe en vain à cette porte.
La plainte est un vain cri, le mal est un mot creux ;
J'ai rempli mon devoir, c'est bien, je souffre heureux,
Car toute la justice est en moi, grain de sable.
Quand on fait ce qu'on peut on rend Dieu responsable,
Et je vais devant moi, sachant que rien ne ment,
Sûr de l'honnêteté du profond firmament!
Et je crie : Espérez! à quiconque aime et pense;
Et j'affirme que l'Être inconnu qui dépense,
Sans compter, les splendeurs, les fleurs, les univers,
Et, comme s'il vidait des sacs toujours ouverts,
Les astres, les saisons, les vents, et qui prodigue
Aux monts perçant la nue, aux mers rongeant la digue,
Sans relâche, l'azur, l'éclair, le jour, le ciel;
Que celui qui répand un flot torrentiel
De lumière, de vie et d'amour dans l'espace,
J'affirme que celui qui ne meurt ni ne passe,
Qui fit le monde, un livre où le prêtre a mai iu,
Qui donne la beauté pour forme à l'absolu,
Réel malgré le doute et vrai malgré la fable,
L'éternel, l'infini, Dieu, n'est pas insolvable!