‹ L'Antechrist (volume 3)Chapitre 258 sur 369 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

KTAT DU 3I0NDE VERS LE MILIEU DU PREMIER irlÈCLE.

L'état politique du monde était des plus tristes. Toute Tautorilé était concentrée à Rome et dans les légions. Là se passaient les scènes les plus honteuses et les plus dégradantes. L'aristocratie romaine, qui avait conquis le monde, et qui, en somme, resta seule aux affairée sous les Césars, se livrait à la saturnale de crimes la plus effrénée dont le monde se souvienne. César et Auguste, en établissant le principat, avaient vu avec une parfaite justesse les besoins de leur temps. Le monde était si bas, sous le rapport politique , qu'aucun autre gouvernement n'était plus possible. Depuis que Rome avait conquis des provinces sans nombre, l'ancienne constitution, fondée sur le privilège des familles patriciennes, espèces de tories obstinés et malveillants, ne pouvait

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subsister^. Mais Auguste avait manqué à tous les devoirs du vrai politique, en laissant l'avenir au hasard. Sans hérédité régulière, sans règles fixes d'adoption, sans loi d'élection, sans limites constitutionnelles, le césarisme était comme un poids colossal sur le pont d'un navire sans lest. Les plus terribles secousses étaient inévitables. Trois fois, en un siècle, sous Caligula, sous Néron et sous Domitien, le plus grand pouvoir qui ait jamais existé tomba entre les mains d'hommes exécrables ou extravagants. De là des horreurs ^ui ont été à peine dépassées par les monstres des dynasties mongoles. Dans cette série fatale de souverains, on en est réduit à excuser presque un Tibère, qui ne fut complètement méchant que vers la fin de sa vie, un Claude, qui ne fut que bizarre, gauche et mal entouré. Rome devint une école d'immoralité et de cruauté. Il faut ajouter que le mal venait surtout de l'Orient, de ces flatteurs de bas étage, de ces hommes infâmes que l'Egypte et la Syrie envoyaient à Rome 2, où, profitant de l'oppression des vrais Romains, ils se sentaient tout-

1 . Tacite, Ann,j I, 2; Florus, IV, 3; Pomponius, dans le Digeste, 1. I, til. Il, fr. 2.

2. HélicoD, Apelle, Eucèré, etc. Les «rois» d'Orient étaient considérés par les Romains comme les maîtres en tyrannie de leurs mauvais empereurs. Dion Cassius, L!X, 24.

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puissants auprès des scélérats qui gouvernaient. Les plus choquantes ignominies de l'Empire, telles que l'apothéose de l'empereur, sa divinisation de son vivant, venaient de l'Orient, et surtout de l'Egypte, qui était alors un des pays les plus corrompus de l'univers ^.

Le véritable esprit romain, en effet, vivait encore. La noblesse humaine était loin d'être éteinte. Une grande tradition de fierté et de vertu se continuait dans quelques familles, qui arrivèrent au pouvoir avec Nerva, qui firent la splendeur du siècle des Antonins et dont Tacite a été l'éloquent interprète. Un temps où se préparaient des esprits aussi profondément honnêtes que Quintilien, Pline le Jeune, Tacite, n'est pas un temps dont il faille désespérer. Le débordement de la surface n'atteignait pas le grand fond d'honnêteté et de sérieux qui était dans la bonne société romaine; quelques familles offraient encore des modèles d'ordre, de dévouement au devoir, de concorde, de solide vertu. 11 y avait dans les maisons nobles d'admirables épouses, d'admirables sœurs 2. Fut-il jamais destinée

4. Voir rinscription du parasite d'Antoine, dans les Comptes rendus de l'Acad. des Inscr. et B.-L,, 1864, p. 166 etsuiv. Comparez Tacite, Ann„ IV, 65-56.

2. Voir comme exemple l'oraison funèbre de Turia, par son mari Q. Lucrétius Vespillo; texte épigraphique publié pour la

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plus touchante que celle de cette jeune et chaste Octavie, fille de Claude, femme de Néron, restée pure à travers toutes les infamies, tuée à vingt-deux ans, sans qu'elle eût jamais senti aucune joie ? Lès femmes qualifiées dans les inscriptions de castissimœ^ nnivirœ ne sont point rares ^. Des épouses accompagnèrent leurs maris dans l'exil ^ ; d'autres partagèrent leur noble mort *. La vieille simplicité romaine n'était pas perdue ; l'éducation des enfants était grave et soignée. Les femmes les plus nobles travaillaient de leurs mains à des ouvrages de laine ^;

première fois d'une manière complète par M. Alommsen, dans les Mémoires de r Académie de Berlin pour 1863, p. 455 et suiv. Comparez Toraison funèbre de Murdia (Orelli, Inscr. laL, n° 4860) et celle de Matidie, par Tempereur Adrien {Mém. de l'Académie de Berlin, vol. cité, p. 483 et suiv.) On se laisse trop préoccuper par les passages des satiriques latins où les vices des femmes sont âprement relevés. C'est comme si Ton traçait lo tableau des mœurs générales du xvii« siècle d'après Matburin Régnier et Boileau.

\. Orelli, n^ 2647 et suiv., surtout 2677, 2742, 4530, 4860: Honzen, n»» 7382 et suiv., surtout n" 7406; Renier, Inscr, de l! Algérie , n" 4987. Ces épilhètes peuvent avoir été souvent mensongères; mais elles prouvent du moins le prix qu'on attachait à la vertu.

2. V\me^ Epist,, VII, 19; IX, 43; Appien, Guerres civile^', IV, 36. Fannia suivit deux fois en exil son mari Helvidius Priscus; elle fut bannie une troisième fois après sa mort.

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