CHAPITRE VIII
LE MILLéNARISME. — PAPIAS.
Les tendances les plus diverses se manifestaient dans l'Église de Jésus, montrant Tétonnante fécondité de la jeune conscience qui se produisait au sein de l'humanité , mais en même temps créant pour l'institution naissante un immense danger. Des milliers de bras écartelaient pour ainsi dire la religion nouvelle, les uns ne voulant pas qu'elle sortît du cercle juif, les autres cherchant à rompre tout lien entre elle et le judaïsme, qui l'avait engendrée. La réapparition de Jésus et l'idée du règne de mille ans, couronnement des apocalypses juives, étaient les deux questions où se remarquaient le mieux ces deux esprits contraires. Les gnostiques et, jusqu'à un certain point, l'auteur de l'Évangile johannique ne pensent plus au dogme fondamental du premier siècle. La fin du monde ne les préoccupe guère; elle
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est réléguée sur un amère-plan, où elle n'a presque aucun sens. Il s'en fallait pourtant que ces grands rêves fussent oubliés de tous. En Asie Mineure, le plus grand nombre des chrétiens en vivaient et ne voulaient pas qu'on cherchât ailleurs le vrai de la pensée de Jésus. A deux pas de l'école oii s'élaboraient, ce semble, les écrits johanniques, un homme qui peut avoir eu des relations avec les auteurs de ces écrits travaillait dans un ordre d'idées entièrement différent ou, pour mieux dire, tout à fait opposé.
Nous voulons parler de Papias, évêque d'HiérapolisS la personnalité la plus frappante d'un temps où deux chrétiens pouvaient encore différer l'un de Tautre à un point dont nous n'avons plus d'idée. On a souvent supposé que Papias fut disciple et auditeur de Jean *. C'est là sûrement une erreur. Papias n'a vu aucun
4. Irénée, V, xxxiii, 3-4; Eusèbe, III, xxxvi, 2; xxxix entier; saint Jérôme, De viris ilL, 48; cf. Epist. 28 et 29 (52, 53); Chron., p. 462, .163, Schœne. Le nom de Papias est fréquent en Asie Mineure, et en particulier à Hiérapolis. Le Bas, Inscr., III, 4690; Wagener, Inscr,, p. 49. V. Saint Paul, p. 364, note 4 ;Gebh. etHarn., Paires apost,j I, 2* partie, p. 403- 404, note.
2. Eusèbe, Hist. eccL, ÏII, xxxix, 2, rectifiant Irénée et sa propre Chronique. Voir les Évangiles, p. 424, note 2. Ses relations avec Polycarpe (Irénée, /. c) n'ont pas plus de solidité; elles ne reposent que sur une induction dlrénée.
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apôtre ; il appartient à la troisième génération chrétienne; il consulta ceux qui avaient vu les apôtres. C'était un homme soigneux, connaissant à fond les
Ecritures, chercheur à sa manière. Recueillir avec zèle et, à certains égards, avec critique les paroles de Jésus, commenter ces paroles au sens le plus littéral, les classer méthodiquement par ordre de matières, rassembler en un mot les traditions de l'âge apostolique déjà disparu, ce fut son œuvre. Il institua pour cela une vaste enquête, qu'il conduisit selon quelquesunes des règles qu'eût prescrites un sain jugement. Mécontent des petits livres que l'on présentait comme le tableau exact de la vie de Jésus, il crut pouvoir mieux faire et prétendit donner l'idée même de l'enseignement de Jésus. Il ne voulait croire que les renseignements originaux. Aussi passa-t-il sa vie à interroger ceux qui pouvaient savoir quelque chose de la tradition primitive.
Je n'étais pas, disait-il dans sa préface, comme la plupart, qui se laissent prendre au flux de paroles; je n'aimais que ceux qui enseignent des choses vraies. Plein de défiance pour les préceptes bizarres qu'on fait circuler, je ne voulais connaître que ceux qui ont été confiés par le Seigneur à la foi de ses disciples et qui proviennent de la vérité ellemême. Si, par exemple, je rencontrais quelqu'un qui avait suivi les anciens, je le quej mr les discours des
anciens. Que disait André 7 Q Pierre 7 Que disaient
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Philippe, Thomas, Jacques, Jeaa, Matthieu ou tel autre des disciples du Seigneur? [J'y joignais] ce que disent Aristion et Presbytéros Joannes, disciples [des disciples] du Seigneur, Car je ne pensais pas que tous les livres pussent m' apporter autant de profit que les données recueillies de la tradition vivante et permanente ^
Aucun apôtre, en effet, n'existait plus depuis longtemps quand Papias conçut ce projet ; mais il y avait des personnes qui avaient encore conno des membres du cénacle primitif. Les filles de Philippe, parvenues à l'extrême vieillesse et l'esprit un peu égaré, avaient rempli Hiérapolis de leurs récits merveilleux. Papias les avait vues. A Éphèse et à Smyrne, Presbytéros Joannes et Aristion se prétendaient également dépositaires de précieuses traditions, qu'ils disaient, à ce qu'il semble, tenir de l'apôtre Jean. Papias n'était pas de l'école qui se rattachait à Jean et d'où sortit, dit-on, le quatrième Évangile. Il est probable cependant qu'il connut Aristion et Presbytéros *. Son livre était composé en grande