‹ L'AntechristChapitre 152 sur 397 · Hebr., x, 32 et suiv · texte numérisé non relu

Hebr., x, 32 et suiv

2. « Disperses capillos infibulavit; non enim decebat martyrem dispersis capillis pati, ne in sua gloria plangere videretur. »

[Au 64] L'ANTECHRIST. 175

La légende raconte qu'une de ces saintes, marchant au supplice, rencontra un jeune homme qui, touché de sa beauté, eut pour elle un regard de pitié. Voulant lui laisser un souvenir, elle tire le mouchoir qui couvrait son sein et le lui donne; enivré de ce gage d'amour, le jeune homme court un instant après au martyre. Tel fut, en effet, le charme dangereux de ces drames sanglants de Rome, de Lyon, de Garthage. La volupté des patients de l'amphithéâtre devint contagieuse, comme sous la Terreur la résignation des « victimes ». Les chrétiens se présentent avant tout à l'imagination du temps comme une race obstinée à souffrir; le désir de la mort est désormais leur signe ^ Pour arrêter le trop d'empressement au martyre, il faudra la menace la plus terrible, la note d'hérésie, l'expulsion de l'Église.

La faute que commirent les classes éclairées de l'empire en provoquant cette exaltation fiévreuse ne saurait être assez blâmée. Souffrir pour sa croyance est quelque chose de si doux à l'homme, que cet attrait seul suffit pour faire croire. Plus d'un incrédule

4 . Moriendi contemptus de Tacite, flist.j V, 5, s'applique, il est vrai, aux juifs, non aux chrétiens (Tacite fait bien la distinction des deux religions). Ce que Épictète et Marc-Aurèle disent des Galiléens s'applique aussi aux fanatiques du siège. Voir les Apôtres, p. 235, note 4.

s'est converti sans autre raison que celle-là; en Orient même, on a vu des imposteurs mentir pour le plaisir de mentir et d'être victimes de leur mensonge. Il n'y a pas de sceptique qui ne regarde le martyr d'un œil jaloux, et ne lui envie le bonheur suprême, qui est d'affirmer quelque chose. Un secret instinct nous porte, d'ailleurs, à être avec ceux qui sont persécutés. Quiconque s'imagine arrêter un mouvement religieux ou social par des mesures coercitives fait donc preuve d'une complète ignorance du cœur humain, et témoigne qu'il ne connaît pas les vrais moyens d'action de la politique.

Ce qui est arrivé une fois peut arriver encore. Tacite se fût détourné avec indignation, si on lui eût montré l'avenir de ces chrétiens qu'il traitait de misérables. Les honnêtes Romains se fussent récriés, si quelque observateur doué d'esprit prophétique eût osé leur dire : « Ces incendiaires seront le salut du monde. » De là une objection éternelle contre le dogmatisme des partis conservateurs, un gauchissement sans remède de la conscience, une secrète perversion du jugement. Des misérables, honnis pad tous les gens comme il faut, sont devenus des saints. Il ne serait pas bon que les démentis de cette sorte fussent fréquents. Le salut de la société veut que ses sentences ne soient pas trop souvent réformées.

fAn 64 L'ANTECHRIST. 17T

Depuis la condamnation de Jésus, depuis que les martyrs se sont trouvés avoir eu gain de cause dans îeur révolte contre la loi, il y a toujours eu, en fait de crimes sociaux, comme un appel secret de la chose jugée. Pas de condamné qui n'ait pu dire : « Jésus aussi fut frappé; les martyrs furent tenus pour des hommes dangereux dont il fallait purger la société, et pourtant les siècles suivants leur ont donné raison. » Grave blessure pour ces lourdes affirmations par lesquelles une société cherche à se figurer que ses ennemis manquent de toute raison et de toute moralité !

Après le jour où Jésus expira sur le Golgotha, le jour de la fêle des jardins de Néron (on peut le fixer vers le i*"" août de l'an 64) fut le plus solennel dans l'histoire du christianisme. La solidité d'une construction est en proportion de la somme de vertu, de sacrifices, de dévouement qu'on a déposée dans ses bases. Les fanatiques seuls fondent quelque chose; le judaïsme dure encore, à cause de la frénésie intense de ses prophètes , de ses zélateurs ; le christianisme, à cause du courage de ses premiers témoins. L'orgie de Néron fut le grand baptême de sang qui désigna Rome, comme la ville des martyrs, pour jouer un rôle à part dans l'histoire du christianisme, et en être la seconde ville sainte. Ce fut la prise de posses-

178 ORIGINES DU CHRISTIAxNISME. [An 64)

sion de là colline Vaticane par ces triomphateurs d'un genre inconnu jusque-là. L'odieux écervelé qui gouvernait le monde ne s'aperçut pas (|u'il était le fondateur d'un ordre nouveau, et qu'il signait pour l'avenir une charte, écrite avec du cinabre, dont les effets devaient être revendiqués au bout de dix-huit cents ans. Rome, rendue responsable de tout le sang versé % devint comme Babylone une sorte de ville sacramentelle et symbolique. Néron prit, en tout cas, ce jour-là une place de premier ordre dans l'histoire du christianisme. Ce miracle d'horreur, ce prodige de perversité fut pour tous un signe évident. Cent cinquante ans après, Tertullien s'écrie : « Oui, nous sommes fiers que notre mise hors la loi ait été inaugurée par un tel homme! Quand on a bien appris à le connaître, on comprend que ce qui fut condamné par Néron n'a pu être qu'un grand bien^. » Déjà l'idée s'était répandue que la venue du vrai Christ serait précédée de la venue d'une sorte de Christ infernal, qui serait en tout le contraire de Jésus ^ Il n'y avait plus à douter; VAntichrist^ le Christ du mal, existait. V Antichrist, c'était ce monstre à face humaine, composé de

Page 1