DE LA SCIENCE PÉNITENTIAIRE DANS LES PRISONS
1. À première vue, on dirait qu’il est superflu de vouloir démontrer Futilité d’un enseignement de la science pénitentiaire.
Puisqu’il s’agit de connaissances qui peuvent décider du sort de milliers et de milliers d’individus et, ce qui est plus important encore, de connaissances auxquelles la sécurité de toute la société est intéressée, il est bien naturel d’admettre que ce doit être un grand avantage de fixer des règles pour tous ceux qui embrassent la carrière pénitentiaire et poursuivent le noble but du relèvement moral des criminels. Jusqu’à ce jour, nous avons marché dans ce domaine en tâtonnant et sans recourir aux sciences et moins encore à l’enseignement universi- 1 lire.
C’est une loi générale, d’ailleurs, que les théories, didactiques, soient précédées d’une action plus ou moins tâtonnante et informe. Les mots résonnèrent bien avant que la grammaire les recueillît et fixât les règles du langage ; et des centaines de siècles
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s’écoulèrent avant que le griffonnage graphique fût remplacé par les lettres de l’alphabet et ensuite par les règles de la peinture. Pendant bien des années on fît la guerre, le commerce, avant de connaître l’arithmétique, l’économie politique, la balistique et la statistique.
Ce n’est guère qu’aujourd’hui que l’on commence réellement à enseigner l’histoire d’une manière scientifique, car, auparavant, ce qu’on enseignait était la chronique des événements.
Le droit pénal, aussi, n’a pris une forme didactique que' depuis peu d’années.
La matière des sciences pénitentiaire et carcéraire est plus compliquée et plus susceptible d’enseignement que toutes les autres; et cependant elle en est dépourvue.
Si nous prenons d’abord en considération l’architecture des prisons, nous ne sommes pas encore arrivés à savoir comment on doit construire une cellule ou un atelier qui, tout en étant économique, ne nuise pas à la santé et permette au détenu d’y être occupé utilement, sans être exposé à la dépravation que le régime en commun des criminels entraîne après lui. Une pareille cellule et de pareils ateliers n’existent pas encore, et on ne sait pas à l’heure qu’il est comment on devrait modifier les constructions des maisons de correction, des prisons pour femmes et des maisons d’arrêt, dans lesquelles les prévenus innocents ou coupables passent une phase de transition.
Nous avons été ravis d’entendre louer les constructions et l’aménagement de certains pénitenciers allemands, russes, suédois. Nous n’en avons pas fait l’étude et la critique; et je dis cela pour les savants, car la connaissance de ces choses n’est pas
du domaine du public. Mais si on connaît bien le côté matériel d’un établissement pénitentiaire, connait-on aussi bien le côté administratif et moral? Nous nous faisons ici d’étranges illusions, comme jusqu’à présent nous nous en sommes fait sur le droit pénal. Nous tranchons les questions, à droite et à gauche, sans examiner les faits; nous nous persuadons qu’un certain établissement est vraiment utile, parce que sa construction a une forme carrée ou allongée ou circulaire, nous croyons qu’elle permet alors l’isolement des criminels et guérit radicalement ces derniers d’anomalies qui résultent de l’atavisme ou de lésions traumatiques ou de profondes déformations organiques.
A cela s’ajoute l’administration qui est très compliquée, surtout lorsque le travail est introduit dans les prisons ; et que, dans cette organisation on veut s’affranchir de la coopération des entrepreneurs toujours pernicieuse. Ensuite, on rencontre de grandes difficultés lorsqu’il s’agit de donner satisfaction à des besoins de récréations intellectuelles, en autorisant les entrevues de prisonniers avec des personnes distinguées, en admettant les détenus à l’usage des livres de la bibliothèqce, en organisant l’instruction religieuse, de manière à ce que celte dernière ne conduise ni à la monomanie religieuse, ni à l’athéisme ni à l’intolérance.
Nous ne croyons pas qu’on puisse prévoir et pourvoir à tout cela au moyen de quelques articles d'un aride règlement, ni même résoudre ces problèmes avec une série de tableaux statistiques qu’il est facile d’arranger à sa manière, sans qu’ils aient le moindre rapport avec la réalité.
Toutes ces questions ne peuvent être élucidées que par une étude détaillée, profonde, en partie théori-
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que et en partie pratique, qui cherchera à s’émanciper de l’apriorisme qui s’est faufilé dans la pratique carcéraire et y a fait commettre bien des fautes. Rappelons à cet égard les illusions qu’on se faisait tout récemment à ce propos. Je n’ai pas besoin de les énumérer, il suffit de citer les ouvrages de MM. Beltrani- Scalia, Salillos et Prins (1).
L’échec auquel nous assistons résulte d’un excès de généralisation; sous prétexte de supprimerl’arbitraire, on a supprimé le mouvement et la vie. « Quand même les tribunaux d’Europe continueraient à laisser tomber les condamnations sur les misérables, comme un robinet laisse tomber l’eau goutte à goutte sur le sol, encore rien ne serait-il changé : les condamnations s’enfoncent dans les masses comme les gouttes d’eau dans le sable. Croire que l’on transformera ce mal des prisons, est une énorme illusion. Croire que l’on y réussira par un séjour rapide dans une prison est une absurdité. La prison, plus que toute autre peine, demande à être appliquée avec discernement. En la prodiguant à tort et à travers à tous ceux qui défilent devant un tribunal, on en émousse l’effet , on en détruit la portée, et on sape par la base le système pénitentiaire d’autant plus sûrement qu’il est presque impossible de fournir du travail aux détenus de quelques jours, et que la peine devient ainsi une excitation à la paresse (Prins). »
2. Mais il y a une étude plus importante encore, car elle intéresse l’administration carcéraire et l’administration pénale : je veux parler de l'étude de l’homme criminel. On croyait dans les temps anciens
(I) Voir Prins, De la libération conditionnelle en Belgique ,
ISO LES PROGRÈS DE l’aNTIIROPOLOGIE CRIMINELLE
que Ton pouvait étudier la maladie au lieu du malade, le crime et non le criminel.
Il est inutile de dire combien cela a été nuisible, car le meme crime peut être commis par passion, dans un accès de délire, par suite d'un vice inné, et selon les cas, il faut des peines spéciales. La lutte inutile, et ce qui est pis, inutilement coûteuse qu’on a soutenue jusqu’à présent contre le crime, dont la récidive va toujours en augmentant, sert à démontrer l’clfet de nos erreurs.
Même, abstraction faite de celte faute, la nécessilé de l’étude du criminel s’impose en obéissance aux vieilles maximes des sciences carcéraires. Je fais allusion ici aux observations si intéressantes, faites à Zwickau, d’après lesquelles on doit traiter les criminels individuellement, et modifier le traitement suivant le caractère personnel, si l’on veut obtenir un résultat quelque peu satisfaisant. Gomment pourrat-on donc pratiquer la libération conditionnelle, administrer avec succès une maison de correction, sans étudier individuellement le crime?
Et comment fera-t-on une étude individuelle si l'on n’organise pas des enseignements spéciaux sur les criminels ?
C’est grâce à l’absence de cet enseignement que les juristes et la plus grande partie des employés carcéraires envisagent les criminels comme des hommes tout à fait normaux qui sont frappés d’un sort malheureux, des conscrits qui, dans la conscription de malheur, au lieu de tirer un bon numéro, ont tiré un mandat d’emprisonnement.
11 est naturel qu’avec de telles erreurs fondamentales, on doive se tromper dans toutes les mesures prises contre les criminels, et qu’on en soit arrivé à un tel point que dans tous les pays, l’Angleterre et
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l’Amérique du Nord exceptées, les gens honnêtes ont plus à souffrir des frais de détention des coupables que de leurs méfaits.
3. Ces recherches doivent, naturellement, être pratiquées sur les lieux.
Tout le mécanisme de la cellule, tous les rouages du service qui doivent rendre efficace une maison de correction, l’organisation des travaux qui doivent alléger les charges de l’Etat sans nuire à l’isolement et à l’amendement des criminels, ne peuvent être mis en pratique si l’on n’est pas en contact avec les faits.
Aus.-i est-il impossible d’étudier l’homme criminel sans le voir, et même de bien près, ce qui n’est pas difficile. C’est à tous ces mensonges juridiques dont l’Europe s’est imbue jusqu'ici, qu’il faut attribuer cette légende que l’accusé ne reçoit pas volontiers des visites et ne se soumet pas docilement à un examen anthropométrique, surtout lorsqu’il est question de criminels communs.
Par amour de la science et de la pratique médicale, nous laissons percuter des centaines de phtisiques dans les hôpitaux, examiner des centaines de femmes enceintes par des jeunes gens, manipuler dans les cliniques chirurgiques des membres fracturés et palper le corps des individus des deux sexes ; et quoique les visites soient bien souvent fatales aux aliénés, nous laissons, sans difficulté, fréquenter les cliniques psychiatriques, pendant des mois entiers, par les étudiants en médecine; et les difficultés commenceraient seulement pour les criminels ?
Gomment expliquer cette manière d’envisager les choses à rebours et seulement pour ces personnes qui, certainement, sont bien moins délicates et moins intéressantes : les criminels?
LOMüRoso. — Anthr. crim.
Si les égards que nous avons étaient sincères, nous aurions à prendre des mesures, non pas pour empêcher les études sur le condamné, mais bien plutôt pour défendre la publication dans les journaux, de notices beaucoup plus répandues, plus obscènes et plus calomnieuses, données sur les prévenus, avec leurs portraits, et nous devrions restreindre la publicité des cours d’assises que, par suite d’un autre mensonge juridique conventionnel, on considère comme sauvegarde des honnêtes gens, des accusés, des faibles, et, Dieu nous garde, de la liberté politique !
Un prévenu qui peut être le plus honnête homme du monde, on le laisse traîner dans la presse avec ses nom et prénoms, on permet que son portrait, sa biographie courent dans tous les journaux, et après cela on jette les hauts cris si quelque savant, devant des collègues, veut étudier la physionomie non pas d’un prévenu, mais d’un vrai criminel d’habitude !
Un examen semblable, fait avec calme par des personnes sérieuses, ne donne presque jamais lieu à des inconvéniénts et ne trouble pas la discipline. 11 suffit qu’on sache que pendant quatorze années j’ai pu conduire une centaine d’étudiants dans les prisons de Pavie et de Turin, sans qu’une seule fois la presse s’en soit doutée et sans qu’aucun des prisonniers, quoiqu’il en eût le, droit, se soit refusé à l’examen. D’autre part, il est bien entendu qu on ne doit pas étudier les premiers venus, et bien moins les prévenus, s’ils ne sont pas en état de récidive, à moins qu’ils ne soient, au moment de 1 examen, sous le coup d’une accusation grave.
On doit aussi exclure les prisonniers qui se re fusent à se laisser examiner et qui ont commis es
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crimes qui ne dénotent pas la perte du sens moral, comme les faillis, par exemple, certains faussaires, etc.
On ne doit étudier que les criminels-nés. D’autre part, les autres criminels ne diffèrent pas beaucoup des autres hommes et n’ont pas besoin de soins spéciaux. On doit faire cette étude avec le tachi-anthropomètre d’Anfosso, suivant les règles qui ont été fixées avec tant de finesse par Tamburini et Benelli (1) et que j’ai essayé de compléter, et aussi selon les règles fixées par Bertillon. Et comme beaucoup de criminels-nés ne sont pas véridiques, l’examen doit être précédé de l’étude de l’acte d’accusation. Ces entrevues et cet examen ne peuvent être dangereux pour les criminels ; au contraire, les résultats de ces études communiqués à ceux qui doivent décider de la détention et éventuellement de la libération conditionnelle des individus, pourront servir beaucoup mieux que les démarches et instances des députés et les informations bureaucratiques qui en sont généralement la règle ; et cela d’autant plus que ces entrevues pourraient corriger les oisivetés dangereuses de la cellule, et bien des fois prévenir les erreurs de Injustice humaine ou aider à les réparer comme dans le cas de Rossi (2), où un condamné à vie, pourvoi de grand chemin, fut reconnu à l’examen anthropométrique et à l’examen psychologique pour être un honnête homme calomnié.
Cette étude nous donnerait aussi un nouveau moyen pour introduire, dans l’enseignement des connaissances carcéraires , l’examen de l’homme criminel. Mais si les préjugés et les mensonges conventionnels qui dominent encore empêchaient l’étude
(1) Actes du Congrès d'anthropologie criminelle. Rome, 1888.
(2) Centuria dei criminali, 1888, I, etc.
de l’homme criminel en prison, rien n’empêcherait d’étudier les criminels libres, en grand nombre dans le monde, et qu’on peut très facilement rencontrer sur la voie publique. Aussi, quant à moi, depuis six ans, je ne fais mes études que sur ceux-ci.
Le seul inconvénient qui pourrait se présenter, lorsque les étudiants pénètrent dans les prisons, ce serait que des accusés innocents et honnêtes y soient aperçus contre leur volonté.
Il est vrai que, malgré tout, ils pourront être vus au tribunal; néanmoins on devrait l’éviter, en donnant un masque à tous ceux qui le désirent, en faisant pénétrer directement les étudiants dans l’école de la prison et en n’j appelant que les individus qui voudraient bien se laisser examiner.
Quant aux maisons de correction pour jeunes délinquants, la question est encore plus délicate et plus compliquée. Je crois que l’examen ne doit être fait qu’avec le concours des maîtres et des directeurs spirituels et sur les meilleurs élèves, en représentant la visite comme une distinction, et en n’examinant jamais que les jeunes gens dont l’entrée a été provoquée par un délit, car autrement on pourrait souvent pervertir des enfants honnêtes et malheureux.
il serait, d’autre part, très avantageux de faire une étude approfondie sur le revers de la médaille et d'étendre ces recherches dans les écoles publiques, en examinant les élèves plus incorrigeables, comme premier pas vers leur internement dans une maison d’éducation correctionnelle.
Un inspecteur des écoles de l’Italie, de grand talent, M. Ruffini, qui a vu combien ces recherches seraient utiles, a déjà fait une espèce d’apostolat dans le but d’obtenir qu’on prenne note, dans le livret de 1 école, des anomalies morales des enfants, anomalies
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qui, lorsqu’elles persistent pendant plusieurs années, peuvent être considérées comme de graves indices, de criminalité, et demanderaient des mesures préventives pour empêcher que l’enfant ne contracte définitivement des penchants vicieux.
Et voilà comment des recherches didactiques pourraient contribuer à la protection de la société.
Pour ce qui regarde les femmes, ces recherches ne sont pas aussi nécessaires, car la criminalité est bien moins répandue parmi elles. Ces recherches devraient se borner aux prostituées criminelles qui, ayant été en contact avec le monde et plus qu’il ne faudrait, ne seront pas, par cet examen, blessées dans leur amour-propre, et dont la pudeur ou la timidité ne subirait aucune atteinte.
Le cours d’instruction devrait comprendre :
a) . Une partie théorique sur les lois, ordonnances et règlements carcéraires, sur les types de cellules, le mobilier, etc. ;
b) . Une étude de la statistique criminelle, théories pénales, libération conditionnelle, patronage, etc.;
c) . Des études d’anthropologie criminelle et de psychiatrie sur les criminels ;
d) . Une autre partie toute pratique consisterait en un examen direct des lieux de détention, des cellules, etc., sous les yeux des directeurs, des sousdirecteurs et des professeurs.
Un registre en double copie, dans lequel le résultat de ces études et de ces visites serait inséré, devrait être consulté par la commission pour la liberté conditionnelle et par la commission de surveillance des prisons.