VIII AVANT-PROPOS
contribuer à sa vulgarisation; j'ai cherché à en fixer rétat actuel, à dégager les faits acquis, les données positives et, à la lumière de ces faits et de ces données, d'apprécier la valeur des théories qui ont été émises et des conclusions qui ont été formulées.
Je me suis particulièrement attaché au côté anthropologique proprement dit, c'est-à-dire, à l'exposé des caractères organiques, biologiques et psychologiques des malfaiteurs tels que l'école d'anthropologie criminelle nous les a fait connaître. L'ensemble de ces recherches constitue le meilleur résultat des travaux modernes, le mérite le plus incontestable de l'école nouvelle.
La voie est ouverte : aux observateurs de s'y engager et de s'efforcer de contrôler, de multiplier les documents ; de la sorte, il deviendra sans doute possible d'édifier la théorie de la criminalité sur des bases solides et vraiment scientifiques.
Parmi les méthodes capables de fournir des matériaux pour le développement de l'anthropologie criminelle, la méthode des signalements anthropométrie ques du D' Bertillon est particulièrement précieuse : aussi, ai-je cru utile d'en présenter, sous forme d'appendice, un exposé sommaire.
Liège, le 5 mars 1891.
Poursuivre Thistoire de la criminologie jusque dans l'antiquité est un travail de médiocre intérêt, auquel personne ne trouvera mauvais que je renonce, et Ton me permettra de commencer cette histoire vers le milieu du siècle présent.
Ce n'est vraiment qu'en ces dernières années, que l'homme criminel est devenu l'objet d'études systématiques et suivies et que l'anthropologie criminelle s'est constituée à l'état de science ou de branche autonome, indépendante.
Parmi les travaux qui ont précédé immédiatement le grand mouvement scientifique auquel nous assistons actuellement, celui de Lauvergne (i) peut être cité en premier lieu : il contient l'examen des malfaiteurs au point de vue de leurs caractères physiques, moraux et intellectuels et rattache le penchant criminel au développement exagéré d'une partie du cervelet. C'est l'étude du régime pénitentiaire et des moyens de réforme et de correction des prisonniers qui fait l'objet du livre
(i) LauvergnCy Les forçats considérés sous le rapport physiolo" gique^ moral et intellectuel^ observés au bagne de Toulon, Paris, 184t.
de Ferrus (i). On y trouve très nettement énoncé ce principe d'individualisation que l'on donne souvent comme une conquête des recherches contemporaines. Dapp. un livre que Ton consulte toujours avec fruit, P. Ljiias (2) àffiçi^^: l'hérédité du crime et réunit à l'j^ppui'de son' opinion une foule de documents fort eûrïefuîj^siliôh.^èu jours absolument démonstratifs.
Vers la'même'éf)'o<i'ue, Casper (3), en Allemagne, publie ses études sur la physionomie des assassins et, en Angleterre, Winslow (4) démontre la fréquence de la folie chez les malfaiteurs.
C'est en iSSj que paraît l'ouvrage de Morel (5), Des dégénérescences^ qui a exercé sur toute la psychiatrie une influence si considérable et si féconde. Morel s'est appliqué à étudier le rôle de l'hérédité dans la genèse de la folie, à poursuivre dans la suite des générations l'évolution du processus psychopathique, à déterminer les transformations qu'il éprouve et il est arrivé, de la sorte, à montrer l'affinité de la dégénérescence morale et de la folie proprement dite.
Parmi les précurseurs de l'anthropologie criminelle contemporaine, le nom de Despine (6) doit occuper aussi une place de premier ordre. C'est surtout le côté psychologique du criminel qui fait l'objet de ses recherches ; d'après lui, le délinquant d'habitude est affecté d'une anomalie morale, consistant dans l'ab-
(i) Ferrus. Des prisonniers ^ de l'emprisonnement et des prisons, Paris, i85o.
(2) P. Lucas, Traité de L'hérédité, Paris, 1847,
(3) Vierteljahreschrift fur gerichtliche und ôffentliche Medii^in, juillet, 1834.
(4) Winslow, Lettsomian lectures on Insanity, 1854.
(5) B.-A. Morel. Des dégénérescences physiques intellectuelles et morales, Paris, 1857.
(6) Prosper Despine, Psychologie naturelle, t. III, Paris, 1868. Voir aussi De la folie, {Etude psychologique sur les criminels,) Paris, 1875, p. 578.
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sence de conscience, dans le défaut du remords et il insiste sur la nécessité de donner à la peine le caractère d'un traitement moral. L'étude du médecin Thompson (i), basée sur l'examen de 5,482 détenus des prisons anglaises, embrasse à la fois les caractères biologiques et les caractères psychiques. Nicholson (2) publie des recherches psychologiques sur les criminels.
Si remarquables que soient ces travaux, ils pâlissent singulièrement en présence de ceux de Maudsley (3), qui ont acquis rapidement une grande popularité. Maudsley a cherché à établir l'existence d'une zone mitoyenne où la santé mentale côtoie la folie et à montrer les analogies existant entre la criminalité et certains états de maladie psychique.
Je puis passer légèrement sur les noms de Wilson (4), de Clapham et de Clarke (5), pour m'arrêter quelques instants au créateur de l'anthropologie criminelle moderne, à l'initiateur du grand mouvement scientifique contemporain, au chef d'école, à Lombroso. Il a commencé ses études en 1871 et depuis lors, avec une activité qui ne se ralentit point, avec uni zèle et une patience que rien ne rebute, il n'a cessé d'accumuler des matériaux pour consolider et pour achever l'édifice de l'anthropologie criminelle. L'ensemble de ses recherches et de ses doctrines est exposé dans V Uomo delin-
(x) Thomson, Psychologyof criminalsy London, 1870.
(2) Nicholson, The morbid psychology of criminals. {Journal of mental science, july and octobcr 1878.)
(3) Maudsley, Mental responsability, x873. — Voir aussi, Le Crime et la Folie, Paris, 1888.
(4) Wilson, Rivista délie discipline carcerarie, 1870.
(5) Clapham et Clarke, The criminal outline ofthe insaneand criminal, London, 1846.
quente^ dont la première édition a paru dans les anne'es 1 871-1876. Ce livre a été traduit dans un grand nombre de langues et a eu plusieurs éditions qui ont apporté plus d'une modification aux idées et aux conclusions primitives.
Lombroso a suscité autour de lui toute une pléiade de travailleurs qui se recrutent non seulement parmi les médecins et les aliénistes, mais aussi parmi les juristes, les magistrats et les avocats et qui ont porté leur activité sur les différents points du domaine de la science nouvelle. Je citerai Tamassia, Virgilio, Morselli, Roseri, Bono, Giacomini, Tavocat Puglia, Ferri, Sergi, Garofalo (i), substitut du procureur à Naples, Marro(2) que Lombroso appelle le Jussieu de Tanthropologie criminelle et dont les recherches patientes et minutieuses ont accumulé tant de précieux matériaux.
En présence de cette éclosion si abondante de travaux, il fallait des revues destinées à communiquer au public le fruit de ces recherches et l'on a vu se fonder VArchivio di psichiatria, science penali e anthropologia criminale ; T^lnom^/o de Zuccarelli; VArchivio di freniatria de Reggio.
En France, Bordier (3) fut un des premiers à prendre part au grand mouvement des recherches criminologiques : en 1879, il fit connaître les résultats de ses études sur les crânes des criminels.
Un peu plus tard, Manouvrier (4) publiait ses mensurations crâniennes chez les criminels.
Mais le véritable promoteur des études criminologiques, en France, est le professeur Lacassagne de
(i) Garofalo, La criminologie, étude sur la nature du crime et la théorie de la pénalité. Traduction française, Paris, 1888. (2)Marro, I caratteri dei delinquenti, Turin, 1887.
(3) Bordier, Reuue d* anthropologie, 1879.
(4) Manouvrier^ Bulletin de la société joologique, 182.
Lyon, auquel on doit des recherches sur le tatouage chez les criminels et sur les caractères comparatifs du malfaiteur et de l'homme primitif (i) et qui a fondé les Archives de l'anthropologie criminelle. Ces Archives constituent une source précieuse d'information et un répertoire des travaux les plus importants. Parmi les collaborateurs de ces Archives, il convient de citer le nom de Tarde (2) qui a publié ailleurs d'autres travaux estimés.
La plupart des auteurs français se sont refusés à suivre Lombroso dans toutes ses déductions. Ils ont revendiqué pour les facteurs sociaux, un rôle important dans la production de la criminalité; a Ce n'est pas l'atavisme, mais le milieu social qui fait le criminel. » Voilà le principe de cette école que l'on peut appeler V école sociologique et dont Tarde et Lacassagne sont les représentants les plus éminents.
D'autres auteurs, Guillot (3), Joly(4), Proal (5), Riant (6), se sont prononcés nettement contre les doctrines lombrosiennes et ont consacré à leur réfutation des ouvrages de haute valeur.
Il y aurait injustice de ma part à ne pas signaler
(i) Lacassagne, Les tatouages ^ Paris, 1881. — L'homme criminel comparé à l'homme primitif , Lyon, 1882.
(2) Tarde, ia criminalité comparée, Paris, 1889. — La philosophie pénale, Paris et Lyon, 1890. — Citons encore comme collaborateurs des Archives, Lannois, Fallot, Gautier^ E. Laurent.
(3) N. Guillot, Les Prisons de Paris, Paris, 1890.
(4) H. Joly, Le Crime, Paris, 1888, et La France criminelle, Paris, 1889.
(5) L. ProBl, L'anthropologie criminelle. Le Correspondant, 1 o février 1890. — La criminalité féminine. Id,, 10 mai 1890. — Les médecins positivistes et Us théories modernes de la criminalité. Id.^ 10 et 25 octobre 1890. — Le déterminisme et la pénalité. Archi' ves de l'anthropologie criminelle, t. V, p. 369.
(6) Riant, Les irresponsables devant la justice, Paris, 1889.
encore les livres de Corre (i) qui, à côté de données originales, contiennent un exposé si touffu de renseignements, de statistiques et de documents de toutes sortes et auxquels j'ai fait de nombreux emprunts.
L'Allemagne n'a pris jusqu'ici qu'une part assez restreinte aux études criminologiques.
Dans le domaine des recherches anatomiques, nous n'avons à citer que les travaux de Benedikt (2) etdeFlesch (3) sur les cerveaux des criminels.
Knecht (4) et Sommer (5) se sont surtout appliqués à étudier les rapports du crime et de la folie. C'est égalementle point de vue psychiatrique qui domine dans les ouvrages récents, de Mœlî (6), de Richter et Sander (7). Quant à Krauss, il a spécialement envisagé le côté psychologique du sujet.
La Belgique n'est pas restée étrangère aux recherches d'anthropologie criminelle. Je signalerai notamment le remarquable travail d'Héger et de Dallemagne (8) les recherches de Warnots, de Ramlot et autres à la suite d'une enquête instituée par la Société d'Anthropologie de Bruxelles {9).
(i) Corre, Les criminels, caractères physiques et physblogiques, Paris, 1889. — Crime et suicide, étiologie générale, facteurs individuels, sociologiques et cosmiques, Paris, 1891.
(2)Bencdikt. StudienUber Verbrechern-Gehirne, WÏQnnQ, 1879.
(3) Flesch, Untersuchungen uber Verbrechern, Wurzbourg,
(4) Knecht, Ûber die Verbreitung physicher Degeneration bei Verbrechern und die Beiiehungen :(wischen Degenerations :(eichen und Ncuropathien. Allg, Zeitschr, f. Psychiatrie, Berlin, x883.
(5) Sommer, Beitràge ^urkenntniss der Criminal-Irren, Berlin, i883.
(6) Moeli, Ueber irre Verbrecher, Berlin, 1886.
(7) Sander et Richter. Die Be:(iehungen:^wischen Geistesstôrungund Verbrechen, Berlin, 1886.
(8) Krauss, Die Psychologie des Verbrechens. Tubingen, 1884.
(9) Etudes sur les caractères craniologiques d^une série d^assassins exécutés en Belgique, Bruxelles, 1881. ^Bulletin de la société d'Anthropologie de Bruxelles^ t. III.
En Russie, les Archives de psychiatrie^ de neurologie et de psychopathologie judiciaire de Charkow ont publié des travaux de Bielakow et de Troizki sur les caractères physiques des criminels.
L'Espagne a son journal d'anthropologie criminelle, la Revista d'Anthropologia criminal de Talladriz et une société consacrée à la science nouvelle s'est établie à Buenos-Ayres, Société d* Anthropologie criminelle de Buenos-Ayres.
Comme on le voit, l'anthropologie ' criminelle s'est rapidement propagée et a trouvé des adeptes dans tous les pays.
Des congrès internationaux lui ont donné une sorte de consécration officielle. La première réunion internationale a eu lieu à Rome en 1887 : un second congrès s'est tenu à Paris en 1 889 et adémoniré, d'une façon éclatante, les progrès rapides et brillants réalisés en peu d'années, par l'anthropologie criminelle. Mais, au milieu de ces discussions, de ces recherches, la théorie de Lombroso n'est pas demeurée incontestée. Elle a eu à subir de rudes et fréquents assauts et l'on peut dire qu'elle a éprouvé de graves avaries.
Il faut d'ailleurs se garder de confondre l'anthropologie criminelle qui est une science positive n'ayant point, à vrai dire, dépassé encore la phase embryonnaire, avec la théorie de Lombroso qui est une conception personnelle, plus ou moins hypothétique. Assurément, les idées et les doctrines de Lombroso ont exercé sur la criminologie, une influence prépondérante. Ce sont ces doctrines qui serviront de canevas à notre exposé.
Parmi les criminels, Lombroso distingue deux catégories : d'une part, le criminel d'occasion^ qui commet le méfait sous l'influence de circonstances extérieures et fortuites, et qui n'appartient point, rigoureusement parlant, à l'anthropologie criminelle
l6 INTRODUCTION
et, d'autre part, le criminel-né. le criminel instinctif j qui est vicieux et pervers de naissance, par nature.
Le penchant inné au crime est la résultante de son organisation; celle-ci offre des caractères spéciaux dont la réunion forme le type criminel.
Quelle est la signification, quelle est Torigine du type criminel ? Suivant Lombroso, c'est un produit de rhéridité de retour, de Vatavisme, Le criminel-né est comme une réminiscence de Thomme primitif, dont les caractères sont conservés, aujourd'hui encore, dans les races inférieures, et réapparaissent aussi, au milieu de la civilisation, chez le fou moral et chez l'épileptique.
Fatalement entraîné au mal, vicieux par le fait de l'hérédité atavique et de son organisation, le criminel-né peut être considéré comme irresponsable. Il ne s'ensuit pas que la société doive rester passive à son égard : elle a le droit de se défendre contre ses mauvais penchants, de le mettre hors d'état de nuire ; puisqu'il est incorrigible, elle doit l'éliminer de son sein et lui imposer une détention perpétuelle.
Voilà, dans ses traits principaux, la doctrine de Lombroso : existence d'un type criminel^ c'est-à-dire d'une organisation spéciale, liée au penchant criminel inné et incurable ; origine atavistique du type criminel et affinité de, ce type avec celui du fou moral et de l'épileptique ; irresponsabilité du crimi'nel-né. Ces trois points formeront les divisions de notre travail et serviront de canevas pour l'étude générale des doctrines de l'anthropologie criminelle contemporaine.