CHAPITRE III
Les Défenseurs.
Ici Abadie paie une dette de reconnaissance* :
Il y a des citoyens qui fréquentent la même race de monde, c'est-à-dire cette race austère dont nous parlions tout à rheure. Ceux dont je veux parler sont des défenseurs. Ils portent la robe noire au lieu de rouge. Peuple, tu dois les honorer. Que de têtes sauvées par leurs débats ! Que d'années de prison épargnées 1...
Ce sont de vrais républicains, ce sont les seuls qui comprennent la situation du monde...
Transportons-les sur les chars de victoire, nous fêterons leurs noms glorieux. Peuple, accumule des courronnes à leur mémoire I
Voici maintenant le bouquet; je ne puis résister au désir de citer en entier ce morceau qui peint l'homme.
l6o LITTÉRATURE
L'échafaud permanent e t j e me vautrerai dan s vot re sang .
Enfin c'est donc aujourd'hui le jour de la délivrance.
Peuple, en 1793 tu t'es déjà retiré de Tesclavage; en 1871, tu as conquis la République. Eh bien que 1880 soit la date pour conquérir la justice égale et loyale I
Je viens de retourner des juges pour faire justice ; ces juges immortels, je vais te les nommer.
Le premier, c'est Marat ; le deuxième, Robespierre jeune ; le troisième, Fouquier-Tinville ; le quatrième, Fourier et un de mes amis, Camille Desmoulins.
L'échafaud est dressé sur la place de la Bastille. On n'attend plus que l'heure de commencer.
Citoyen bourreau, va commencer 1 — Il a le cœur serré, il n'aime pas la mort.
Qu'importe!... que les rues de Paris soient pleines de ce sang venimeux ! Que la Seine coule rouge comme carmin. Je te les amènerai un par un; quand tu seras fatigué je prendrai ta place.
Frappe, frappe, citoyen bourreau ; frappe, frappe toujours!...
Le sang me monte aux genoux. Je veux qu'il me baigne jusqu'à la ceinture.
Que l'on mette toutes les tètes en pyramides, et que les lances de la grille d'entrée du Palais de Justice soient ornées des tètes de femme Police et defillesoumise Justice!
Le sang me monte à la ceinture. Frappe, frappe sans cesse, citoyen bourreau ! Je veux qu'il me baigne la gorge!
Sur cette fière guillotine, Tégalité règne I
Citoyen bourreau, c'est bien travaillé. Le peuple te remercie. Brise la guillotine pour qu'elle ne serve plus à personne. Notre vengeance est faite et doit s'arrêter là.
Je m'étire et m'éveille. Cest un beau rêve qui ne pourra jamais se réaliser.
Emile Abadie, dit Robespierre jeune li).
(i) A. Bataille, Catt^es criminelles et mondaines de 1880, Paris, '0^7* p. 204,
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LITTÉRATURE ' l6l
Le faussaire Ruschovich a dépeint d'une manière bien vive Tétat d'esprit des prisonniers :
Ah ! écrit-il, trop souvent, on oublie que, en parlant des prisonniers, en faisant leur portrait, on peint des membres de la société. Tous ces corps, parfois abandonnés de tous, sauf des satellites chargés de leur garde, non, non, ils ne sont pas tous opaques, il y en a parmi eux de diaphanes et de transparents. Le sable vulgaire que vous foulez aux pieds donne un cristal brillant, après avoir passé par l'ardent creuset. La lie elle-même peut devenir utile, si Ton sait l'employer ; en la foulant aux pieds, comme on le fait avec indifférence et sans souci, on mine le sous-sol de la société et on l'emplit de volcans. Connaît-il bien la montagne, Thomme qui n'en a pas visité les cavernes ? Le sous-sol, pour être situé plus bas et plus loin de la lumière, est-il par hasard moins important que la croûte extérieure ? Il y a parmi vous des difformités et des maladies capables de faire frémir; mais depuis quand l'horreur exclue-t-elle l'étude, et la maladie éloigne-t-elle le médecin ?
Dans une autre lettre, il écrivait, parlant de luimême :
Ah! quel tourment que l'inaction pour l'homme qui fut toujours habitué à l'étude et au travail et qui sent vivre encore en lui-même celte activité, ce besoin d'occupation qui anoblissent l'homme en le perfectionnant 1 Me tenir ainsi dans une oisiveté honteuse ! Ah ! cela afflige et débilite mon esprit, au point que je crains de perdre enfin le peu d'intelligence qui me reste. Quoi ! Toute la création est fondée sur le mouvement et sur le travail, la nature entière a horreur de l'inertie, et le prisonnier doit faire exception à cette loi universelle ? Doit-il, lui seul, comme les eaux stagnanttes, se corrompre et pourrir dans sa propre fange ? Doit-il seul consommer et non produire, causer du dommage sans
FmANCOTTi. — Anthropologie criminelle. ii
l62 LECTURES DES CRIMINELS
faire rien d'utile, détruire tout autour de lui en même temps se détruire lui-même.
Si les dernières statistiques sont exactes, s'il est vrai que les prisons du royaume d'Italie renferment environ quarante mille détenus, c'est Tœuvre de cent années de travail que Ton fait perdre chaque jour au trésor commun de la société . La religieuse de Cracovie criait : Du pain! du pain! Et moi, du fond de ma cellule soli> taire, je fais de même entendre ma voix suppliante : Du travail ! Donnez moi du travail !
Si le corps a besoin d'exercice pour se plonger ensuite avec plus de plaisir dans le sein du repos, Tesprit a besoin de converser pour méditer ensuite avec fruit aux heures de la solitude ; si nous nous en tenons à la méditation pure, nous resterons dans une indigence orgueilleuse. Dans le cerveau d'un solitaire, la pensée, rude et assauvagie, pour ainsi dire, ressemble à un aventurier vagabond qui s'applique à franchir des espaces imaginaires, et, finalement, va périr au milieu de plages solitaires et désertes. Les pensées trop longtemps enfermées et comprimées dans l'esprit se gâtent et se corrompent, comme ces ballots de marchandises qui, entassées, fermenteraient rapidement si l'on n'avait soin de les développer sur le sol pour leur faire prendre l'air.
Lectures des criminels — Dis-moi ce que tu /w, je te dirai qui tu es : si Ton fait la part de Texagération inhérente à ces adages populaires, on conviendra que les inclinations de chacun se re'vèlent jusqu'à un certain point par le genre de lecture qu'il préfère. Il est donc intéressant de déterminer les préférences des criminels sous ce rapport.
Or, ainsi qu'il résulte notamment des consciencieuses recherches de Joly (i), c'est la lecture des
(i) Les lectures dans tes prisons de la Seine, Archives de V anthropologie criminelle, t. Ill, i888, p. 3o5.