Les Lois sociales, Paris
118 ANTHROPOLOGIE PHILOSOPHIQUÉ
et végétal. Non seulement l’homme a été prodigue du bois de ses forêts, mais il épuise les gisements de charbon et la richesse du sol. Le monde finira par offrir de moins en moins de chaleur et d'énergies utilisables. Pour rester maitre jusqu’à la fin du monde, l'homme devra par évolution donner naissance à une nouvelle espèce, à un être surhumain, aussi supérieur à l'homme de l’époque actuelle que celui-ci l’est à ses ancêtres demi-humains.
Une loi qui a été mentionnée plus haut a des rapports très étroits avec le principe général de l’évolution humaine et peut être considérée comme l'expression d’une autre fin de la vie humaine. C’est la loi de l'évolution des idées d’après laquelle : Les idées de la race sont soumises à une différentiation et une intégration de plus en plus complètes. Il ne parait pas impossible que cette complexité croissante des acquisitions mentales de l'humanité continue mème après que l'évolution organique aura cessé sur notre planète. Pendant un court laps de temps, l’homme pourra résister à la dissolution ambiante, si nous le supposons capable de continuer à dominer les systèmes complexes de pensées représentés par la science et les adaptations physiques des âges passés et futurs. De la loi de complexité croissante des moyens il résulte ceci : L'évolution humaine consiste essentiellement en une complexité et une différentialion croissantes des idées. Le vaste système de la civilisation avec tout ce qu'est venue y ajouter chaque nouvelle génération se réduit à un système d'idées élaborées et coordonnées au cours de l'existence de la race humaine, et qui, après avoir été débarrassées des détails inutiles et insignifiants, sont assimilées par chaque nouvelle génération. Et ce vaste système d'idées
n'existe pas consciemment dans l'esprit des hommes
vivants, à n'importe quelle phase du progrès de la eivi-
lisation; mais on peut les retrouver en grande partie
- dans les ouvrages imprimés ou écrits que nos ancètres nous ont légués, et dans les machines et les œuvres d'art qui sont la personnification plus concrète encore de ces idées.
Aucune complexité cérébrale ou mentaleindividuelle, si étendue qu’elle soit, ne peut soutenir la comparaison avec la complexité des systèmes intellectuels dont a hérité la société dans son ensemble. Tandis que la complexité cérébrale s'accroît de siècle en siècle par
À de légères acquisitions successives, suivant une progression arithmétique, la complexité des idées héréditaires s'accroît selon une progression géométrique. Les généralisations faites par une génération sont coordonnées par la génération suivante de façon à donner des généralisations encore plus hautes. Une découverte faite par une génération peut permettre à la génération suivante de faire une douzaine de découvertes. Ce qui fait la grande différence entre les peuples sauvages et les peuples civilisés actuels, c’est la différence de complexité des systèmes intellectuels dont ils ont hérité; la possession du langage écrit est le principal facteur de la supériorité de l’homme civilisé, à ce point de vue. Les idées cependant ne se transmettent pas seulement
“par le moyen du langage écrit où même parlé. La loi d'imitation, telle que l’a formulée Tarde, explique dans une large mesure pourquoi chaque génération accepte les systèmes de la génération précédente. Les idées sont acquises par suggestion, par l'observation des actions des autres, et portent à l’imitation. La grande importance de cette loi, si efficace au point de
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vue des résultats sociaux, c'est qu’elle gouverne les instincts conservateurs, cette grande force de protection du passé. Si une génération ne voulait rien accepter des générations précédentes, elle retournerait presque à l’état sauvage. Car, si bien qu'elle remplisse les trente ou quarante années de son existence, une génération ne saurait inventer qu'une infime partie des grands systèmes dont l'utilité a été reconnue dans le passé. Il est donc extrêmement important que la majorité des hommes aient des tendances conservatrices et que les enfants soient imitateurs par nature et acceptent ainsi inconsciemment les lourdes charges que la civilisation les oblige à porter.
Revenons pour un instant à l'hérédité et à l'éducation. Nous pouvons dire que ce sont là les principaux moyens dont dépend la complexité des idées. L'hérédité donne à l’homme une masse cérébrale de la complexité qui convient à l'état civilisé, et l'éducation lui fournit les idées léguées par le passé. L'une et lautre sont absolument essentielles. Un homme qui aurait seulement, quant au cerveau et à la complexité cérébrale, l'hérédité d'un Australien, ne pourrait jamais arriver au niveau d'éducalion que nécessite le degré très élevé de notre civilisation. D'autre part, il est évident qu'un cerveau provenant d'une bonne hérédité, mais livré à lui-même, ne pourrail, dans l’espace d'une vie humaine, acquérir plus qu'une infime fraction des idées civilisées que nous inculque l'éducation. Nous employons ici, cela va sans dire, le mot d'éducation dans le sens le plus large, pour exprimer l'acquisition des idées en se servant de toutes les ressources de l'expérience. La plus grande partie de notre éducation se fait non pas à l’école, mais par un contact immédiat
SYNTHÈSE. — HYPOTHÈSES [PA avec notre milieu physique et social, et par l'élaboration mentale personnelle des matériaux acquis par l'esprit individuel. Là loi d'imitation s'applique à une grande partie de l'éducation conçue dans ce sens large du mot. On peut invoquer plusieurs raisons pour expliquer pourquoi les idées doivent évoluer. L'évolution des idées commence en même temps que l'emploi du langage, qui sert à conserver les idées des générations précédentes et à transmettre aux générations à venir les résultats des expériences humaines de tous les âges. Le processus continue parce que la vie persiste, car toute la vie n’est qu'expérience. Le milieu luimême évolue sous les yeux de l’homme, et ce spectacle
évoque chez lui de nouvelles idées. Non seulement | les forces cosmiques changent constamment la face du 4 monde, la forme de la vie végétale et animale, pro- 4 duisant ainsi de nouvelles réactions psychiques; mais k. les puissantes modifications apportées à la nature par À l'actiondel'homme,lacomplexitédesformesquelanature - finit par produire, et finalement la complexité indéfiniment croissante du milieu social, avecses institutions et
É sa minutieuse division du travail, tout cela stimule et | accroit la complexité de la pensée humaine avec une 1 étonnante rapidité. De plus, l’homme voyage dans de ; nouveaux milieux et cherche des expériences nouvelles.
Il invente des instruments qui viennent en aide à ses sens : microscope, télescope, téléphone, et franchit ainsi les obstacles qu'opposait l’espace à ses processus sensoriels. Il apporte plus de raisonnement à ses obser- : vations:; il applique des méthodes et fait usage d'ap- | pareils dans ses expérimentations scientifiques. Cet accroissement de la complexité des idées est accompagné d’un accroissement de leur intégration, car la
synthèse est la loi de l'existence psychique. La synthèse et l'analyse sontle résultat l’une de l’autre et se soutiennent mutuellement. Nous pouvons maintenant comprendre sous quel rapport l’évolution humaine diffère de celle des autres formes de vie. Nous découvrons une évolution des idées qui vient s'ajouter à l'évolution organique primitive. L'évolution des idées a commencé nécessairement, comme nous l'avons montré, en même temps que l'emploi du langage, et continuera probablement longtemps après que l'évolution physique aura fait place à la dissolution. Mais l’évolution générale des idées est souvent accélérée par l’évolution physique d'un peuple particulier. Il y en a de remarquables exemples dans l'histoire de la civilisation, chaque fois que les systèmes intellectuels et moraux d’un peuple conquérant ont été répandus sur la terre par la force des armes, par ce qui semble être simplement une évolution du plus fort. En dernière analyse, l’évolution sociale consiste essentiellement en une évolution des idées. Mais, il faut s'en souvenir, les idées qui survivent et se répandent sont celles qui sont les plus utiles à l'humanité, c'est-à-dire celles qui contribuent directement ou indirectement à l'exercice des fonctions primaires de la vie. Le résultat obtenu est une plus grande somme de bonheur et une vie plus complète.
Comme nous l'avons prouvé dans les pages qui précèdent, la plupart des lois de la sociologie ne sont que des applications spéciales des lois déjà rencontrées en physique, en biologie, en psychologie. Certaines lois sont parliculières à la sociologie, dans ce sens que sans société, consociation, ou groupements d'individus semblables en contact les uns avec les autres, ces lois ne
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pourraient pas exister. Ainsi la question d’hérédité précédemment examinée rentre dans la sociologie, parce qu'elle concerne certaines relations entre individus. Du fait mème d'un contact dérive directement le principe d'un conflit nécessaire des intérêts individuels et de la limitation des activités individuelles. C’est sur ce principe qu'est basée la loi de « liberté égale », formulée par Spencer. Des limites imposées aux individus résultent les phénomènes que nous avons exprimés sous les termes généraux suivants : lois de la tendance à la différentiation, à la spécialisation, à la division du travail, à la coopération, au contrôle social. Dans certaines grandes sections de l’activité humaine, nous arrivons à cette conclusion que ce sont là, pour l'homme, les moyens d'évolution et de survivance des plus économiques et que, pour cette raison, elles persistent comme moyens. Sur ces principes sociologiques, on pourrait écrire de longs chapitres ; mais les limites de notre ouvrage ne nous permettent pas de leur consacrer un plus grand espace. Le chapitre vit est consacré, d’ailleurs, à l'examen des agents de contrôle social et de suggestion sociale !. Comme l’a montré Spencer?, la division du travail résulte en partie de l'influence de l'hérédité.
Une autre loi sociologique dont l'évidence apparait suffisamment, c'est que tout changement dans les activités secondaires ou sociales dépend des changements qui se produisent dans des activités primaires. Ces dernières évoluent; les premières n'évoluent pas néces-
1. Voir aussi dans le chapitre sur l'éthique des considérations sur leur avenir basées sur l'étude de ce qu'elles ont été dans le passé.