‹ L'antiprotestantismeChapitre 1 sur 1 · L'antiprotestantisme · texte numérisé non relu

L'antiprotestantisme

L'aiitiprotestantisine est le frère de rantisémitisme, un frère puîné, .cadet, mais un frère qui ressemble beaucoup à son aîné, i! n'y a pas à en être surpris ; ils sont nés des mêmes sentiments, des mômes passions, des mômes préjugés, des mêmes rancunes. Il y a donc, entre eux, un air de famille très marqué; on pourrait môme dire que l'anti protestantisme a été fait à l'image de l'antisémitisme; à bien des égards, il en est une imitation, une r-npie. presque un décalque.

Il n'y a pas à nous étonner qu'après s'en être pris aux juifs, on se soit attaqué aux protestants. Il y avait, à cela, plusieurs raisons ; il y en a d'abord une très simple, c'est que Tantîsémitisme, pour ses premiers propagateurs, s'était montré assez avantageux, assez lucratif pour leur attirer des émules. Mais tout le monde ne pouvait jouer les premiers rôles dans l'antisémitisme. La place était prise. C'est ainsi que des hommes avisés , heureux d'avoir découvert une nouvelle veine d'intolérance à exploiter, se sont jetés sur l'antiprotestantisme, et ont cherché à en faire leur domaine. Il y avait aussi à cette agitation antiproteslante des motifs plus sérieux.

Après les juifs, devaient naturellement venir

les protestants. Ils sont, les uns et les autres, en France, une minorité religieuse; les uns et les autres ont été persécutés, à une époque heureusement déjà lointaine ; les uns et les autres ont été émancipés par la llévolution ou ;t !a veille de la ilévolution. En outre, les antisémites en devaient venir rapidement ù s'en prendre aux protestants; ils devaient voir, dans les protestants, les alliés naturels et comme les complices des juifs; bien mieux, ils devaient découvrir en eux des « judaïsants » ou des demi-juifs, car en revenant à l'Ancien Testajnent, les protestants ont été se désaltérer aux antiques sources sémitiques, ils se sont imbus de cet esprit d'Israël, qu'ont partout en horreur les antisémites. C'est ainsi que de ces deux minorités religieuses, des pamphlétaires ou des tribuns en quête de popularité ont formé une sorte de caste, qu'ils appellent couramment les j udéo-protestants.

Si nous examinons quels sont les différents facteurs de l'antiprotestantisme, si nous analysons les ingrédients dont est composée cette trouble et malsaine mixture, nous trouvons que ce sont à peu près les mêmes éléments que ceux dont est formé l'antisémitisme. Il s'y rencontre d'abord des antipathies religieuses, des rivalités confessionnelles ; il s'v rencontre ensuite une sorte d'exclusivisme national, un nationalisme étroit, qui s'inquiète de toutes les dissidences, une fausse conception de l'unité nationale ; nous y trouvons encore, avec la con-

currence universelle de notre époque, les rivalités et les jalousies sociales ; nous y trouvons enfin les luttes politiques, les luttes autoui- du pouvoir, les compétitions pour les places et pour les emplois publics.

Il y a donc, par suite, dans Tantiprotestantisme, trois ou quatre facteurs principaux que nous allons examiner rapidement.

Je ne m'arrêterai pas longtemps sur le grief religieux. Que reproche-t-on, à cet égard, aux protestants ? On leur reproche, d'abord, comme aux juifs, d'être des dissidents qui rompent l'unité religieuse du pays ; on leur reproche ensuite de faire de la propagande pour leur doctrine. C'est là un grief qu'on n'a pas contre les juifs. Mais peut-on en vouloir à une confession religieuse de faire de la propagande ? Le droit de recruter des prosélytes ne fait-il pas partie de la liberté de conscience ? ou bien allons-nous, en France, entendre la liberté de conscience, à la façon de nos amis les Russes, comme un privilège de l'Église dominante.

Mais, dit-on, vous oubliez que les protestants se servent, pour leur prosélytisme, de moyens déloyaux, qu'ils recourent sans vergogne à l'argent, qu'ils achètent les consciences !

Acheter les consciences ! c'est là un crime contre la religion et contre la liberté humaine : mais, j'avoue que je ne crois pas qu'à notre époque, dans notre pays de France, tout au moins, si grand que soit, dit-on, le pouvoir de l'argent, il soit aisé d'acheter des consciences.

Et puis, s'il s'est rencontré, par malheur, quelques protestants qui aient eu le triste courage de pratiquer cet odieux trafic, ils ne sont peut-être pas les seuls qui aient ainsi empiété sur la liberté des âmes.

Faut-il rappeler ici, un livre que je ferais peut-être mieux de laisser à l'oubli dans lequel il est tombé, un roman, pour ne pas dire un pamphlet d'un de nos grands écrivains : VEvangéliste de Daudet ? S'il faut y voir autre chose qu'une satire ou une caricature, je ne crois pas que le grand romancier ait prétendu peindre là le monde protestant ; ce qui l'aura, au contraire, frappé et séduit, dans cette histoire, c'est ce qu'elle présentait de singulier et de rare.

Passons, à un grief plus grave ou plus sérieux. On dit des protestants ce que l'on reproche souvent aux juifs ; on dit qu'ils travaillent, sinon à déchristianiser la France, puisqu'ils sont eux-mêmes chrétiens, du moins à la décatholiciser, et, pour beaucoup de nos compatriotes, l'un vaut l'autre. On va répétant, autour de nous : les protestants sont à la tête de toutes les campagnes antireligieuses, anticathoiiques ; ils sont les inspirateurs ou les grands meneurs de la franc-maçonnerie.

Vous savez quelle place tend à prendre, dans nos querelles confessionnelles et nos luttes politiques, cette institution venue autrefois d'Angleterre. Je n'ai pas, ici, à en apprécier le rôle; mais, peut-on dire, vraiment, que les

protestants sont les inspirateurs, avoués ou occultes, de la Maçonnerie? Ce serait peut-être un peu moins faux d'eux que des juifs, en ce sens que les juifs ont été longtemps exclus de la Maçonnerie, tandis qu'elle nous est venue d'un pays protestant, puisqu'elle nous est arrivée d'Angleterre, vers le commencement du dix-huitième siècle. Cela suffit-il pour soutenir que la Maçonnerie est un produit de la Piéforme ? pour affirmer surtout que l'esprit maçonnique, tel qu'il se présente à nous, en France, est un esprit protestant? Seraient-ce, par hasard, des protestants qui auraient rayé, des statuts de la maçonnerie française, le nom du Grand Architecte, ce nom, conservé respectueusement par les Loges d'Angleterre ou d'Allemagne ? Quelque place qu'y puissent tenir des protestants ou des juifs, la Maçonnerie n'est pas plus protestante qu'elle n'est juive.

Il est un autre grief, du même ordre, que vous voyez figurer souvent dans les réquisitoires contre le protestantisme. La Réforme, dit-on, a été la mère de la IVévolution et non seulement elle a enfanté la Ilévolution, mais elle est restée un principe d'anarchie et de ruine pour les peuples modernes ; c'est un dissolvant politique et social, un dissolvant par l'individualisme rationaliste, un dissolvant par le libre examen.

Est-ce là un grief dont les protestants ne puissent se défendre ? Est-on bien certain que la Révolution procède de la Réforme ? C'est, à

certains égards, je le veux bien, une liliation assez vraisemblable ; beaucoup d'historiens l'ont admise. J'inclinerai plutôt, quant à moi, cependant, vers le sentiment d'un des esprits les plus distingués de notre époque, M. Tarde, qui voit la mère ou l'aïeule de la J^évolution, non pas dans la Réforme, mais dans la Renaissance.

Les protestants, en tout cas, peuvent nous dire : Voyez les États où a triomphé le protestantisme ; sont-ce des pays voués à l'anarchie et à l'esprit révolutionnaire? Ils ont bien eu, parfois, il est vrai, leurs révolutions, mais ces révolutions, chez eux, n'ont eu ni la même durée, ni la même intensité, ni la même fréquence que les nôtres. Prenez l'Angleterre, prenez la Hollande, prenez la Prusse, allez aux États-Unis, sont-ce des pays où l'esprit révolutionnaire est plus développé, plus menaçant qu'en France ? Non, force nous est de l'avouer, c'est, assurément, l'inverse. Et les protestants, après nous avoir invité à jeter les yeux sur les pays où leurs coreligionnaires sont en majorité, nous font, à leur tour, cette autre question : Examinez les États protestants, et dites-nous si, pour eux, si pour l'Angleterre, pour l'Allemagne, pour l'Amérique, la Réforme a été une cause de dissolution ou de décadence ? Ditesnous si les pays protestants sont inférieurs aux pays catholiques

Une chose certaine, c'est qu'il ne nous est pas permis d'affirmer que la Réforme ait amené.

ni la dissolution sociale ou morale ni la décadence politique ou économique, des pays dans lesquels les réformateurs ont triomphé.

Mais, diront les antiprotestants, cela s'explique. Dans les pays où elle l'a emporté, Angleterre, Hollande, Scandinavie, Allemagne du Nord, la Méforme était chez elle, elle était en pays germanique ; elle était dans sa patrie : tandis qu'en France et dans les pays latins, la !i(''forme, au contraire, transportée sur un autre sol, est un dissolvant, parce qu'elle est antinationale. Chez nous, ce produit de l'esprit germanique ne peut être qu'un principe de dissolution et d'anarchie ; chez nous, la Réforme travaille, bon gré, mal gré, pour l'étranger;comment ne pas nous inquiéter, sinon de ses progrès, du moins de son action et de ses efïorts pour se répandre parmi nous?

Nous arrivons, ainsi, à ce que j'appellerai le grief national, grief que nous rencontrons dans les trois ce anti » ; l'antisémitisme, l'anticléricalisme, l'antiprotestantisme c'est, de tous, le plus répandu contre les protestants ; il est peut-être le plus grave, et vous ne vous étonnerez pas que je m'arrête sur lui quelques instants.

Gomme l'antiprotestantisme est en quelque sorte un décalque de l'antisémitisme, nous retrouvons ici l'idée de race. On ne peut dire que les protestants soient des sémites ; tout au plus pourrait-on prétendre qu'ils sont des fils adoptifs de l'esprit sémitique, grâce à la iiil^le. Mais on répète : ce ne sont pas de vrais Fràn-

çais, des Français de France. Gomment seraientils des Français de race? — Car, aujourd'hui, on parle, beaucoup de race française, terme assez impropre, oserai-je dire en passant. — Ils ont été chassés par Louis XIV ; ceux qui n'ont pas été convertis ou bannis ont dû se cacher dans les montagnes du Midi. D'où proviennent la plupart des protestants de France? Un grand nombre nous est venu et revenu de l'étranger, de Suisse, de Hollande, d'Angleterre, d'Allemagne. Alors même qu'ils ne seraient pas de race étrangère, ils ont rapporté du dehors un esprit étranger, un esprit de réfugiés. Quand les protestants seraient tous de sang français, ils n'en seraient pas moins étrangers, de cœur ou d'esprit, attendu que la Réforme elle-même n'est pas française, que la Iléforme est germanique. Or, qu'est la France? La France est latine. Quelle est la religion des latins ? C'est le catholicisme, la religion de l»ome. Nous retrouverez, ici, la thèse ethnologique sur laquelle les trois « anti » sont d'accord. De même que le judaïsme est la religion des Germains, comme le catholicisme est la religion des sémites, le protestantisme est la religion des néo-latins, comme l'orthodoxie orientale est la religion des Grecs, des Slaves. Ce sont là, des théories fort à la mode, aujourd'hui, théories contre lesquelles, pour ma part, je proteste hautement, car j'y vois une thèse d'asservissement. Je considère que rien n'est plus contraire à la liberté humaine et à l'esprit religieux

que cette prétention de lier, indissolublement, une religion à une race, de ne vouloir découvrir dans une grande religion que le produit en quelque sorte fatal d'une groupe ethnique.

La Réforme, nous dit-on, est germanique; elle représente, chez nous, l'inlluence étrangère ; elle nous apporte un idéal étranger : elle personnifie l'esprit étranger; par suite, elle nous menace du plus grave des périls, de la conquête spirituelle. On peut se défendre contre un étranger qui envahit le pays, les arme.^ a la main ; mais comment résister à la sourde et lente invasion de doctrines qui s'insinuent dans votre esprit et qui s'emparent de votre âme ? Telle est l'invasion dont nous menace le protestantisme. Vous ne sentez donc pas, vous crie l'antiprotestant, après l'antisémite, que vous êtes en train de vous dénationaliser !

N'oilà, dans toute sa gravité, la thèse des antiprotestants, et cette thèse, très répandue aujourd'hui, dans la presse et dans le public, si bien qu'elle est devenue une sorte de lieu commun ; on rétend parfois jusqu'aux doctrines philosophiques. Je pourrais vous citer un écrivain de renom, qui, dans un roman à prétentions nationales et à tendances nationalistes, nous a présenté la philosophie de Kant et le kantisme, fort à la mode aujourd'hui parmi la jeunesse française, comme une doctrine protestante, une doctrine germanique faite poumons dénationaliser.

Ainsi, d'après les antiprotestants, comme

d'après les antisémites, il nous faudrait juger des doctrines par leur pays d'origine, et non par la part de vérité que nous pouvons trouver en elles, lleligion ou philosophie, c'est là, il faut bien le dire, une singulière et attristante application du fameux et Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà ! »

la Iléforme, d'après ces théories, n'est à sa place qu'en Angleterre, qu'en Allemagne, qu'en Scandinavie, que dans les pays germaniques, car elle y est nationale. Par suite, d'après cette même philosophie des religions, lorsque autrefois les Anglais persécutaient les catholiques, V lorsque naguère M. de Bismarck engageait l'Allemagne dans le Kulturkampf contre la hiérarchie romaine, M. de Bismarck et les Anglais remplissaient leur devoir de patriotes, puisque le catholicisme était une doctrine étrangère à l'Angleterre et à l'Allemagne, c'était faire œuvre de bon Anglais et de bon Allemand que de chercher à s'émanciper du joug de Rome.

National, chez nos voisins d'outre-Rhin et d'outre-Manche, le protestantisme est antinational chez nous. Est-ce là une thèse justifiée par les faits ?

Interrogeons la géographie ; interrogeons riiistoire. En France, puisque nous parlons de la France, est-il vrai que le protestantisme représente forcément l'esprit germanique ? Mais si nous jetons les yeux sur la carte des confessions en France, une chose nous frappe, c'est

que les régions de notre pays où le protestantisme a pris le plus de développement dès l'origine et où il a conserv^é encore aujourd'hui le plus grand nombre d'adeptes, ce ne sont pas les provinces du Nord-Est, ce sont, tout au rebours, les régions du Midi, ce sont les pays les plus latins de la France ; — ou bien, si ce ne sont peut-être pas des pays vraiment latins, si les Gévennes, par exemple, qui ont servi de refuge aux huguenots persécutés par Louis XI V, ^ne sont pas habitées par des Franc.ai* d'origine latine, leurs montagnes abritent des populations autochtones, les plus vieilles populations peutêtre des Gaules, et ce sont ces populations nationales et françaises entre toutes, qui, justement, ont accueilli le protestantisme et ont tout sacrifié plutôt que de le renier.

Interrogeons l'histoire ; que nous apprendelle ? Est-ce vraiment d'outre- nhin, est-ce d'Allemagne, ou même de Suisse, que nous est venue en France la Pvéforme ? Non, nullement. Nous avions, chez nous, de longue date, les éléments d'une réforme nationale, et le protestantisme français est sorti de racines françaises. Permettez-moi de vous citer, à ce propos, l'opinion d'un récent historien de la littérature française, qui n'est pas sans quelque autorité en ces matières :

ce II y a une Réforme purement française qui n'a rien dû de son origine, ou peu de chose, à la Réforme allemande ou anglaise... qui longtemps n'a été ni politique, comme l'anglaise, ni

sociale, comme l'allemande, mais religieuse,' théologique et morale, et qui enfin les a même précédées l'une et l'autre. »

Qui dit cela ? Est-ce un défenseur de la Kéforme? Non, — c'est M. Brunetière... Et h quelle date le disait-il ? Est-ce avant qu'il fût arrivé au terme de cette longue évolution morale et religieuse qu'il nous a lui-même décrite? Nullement; c'est tout récemment, c'est dans le numéro de la Revue des Deux Moncles du 15 octoljre 1900 c'est-à-dire à une époque où M. Brunetière possédait, déjà, je ne dirai pas dans l'église mais au moins dans le monde bien pensant, une légitime aûtorité derrière laquelle il est permis de s'abriter.

Je continue cette citation, qui a, pour nous, un réel intérêt et qui fait lionneur à la haute impartialité du savant critique. II s'agit ici d'un des précurseurs de la Réforme en France :

c( Notre Lefèv^re d'Etaples, poursuit M. Brunetière, a précédé Luther, et de Lefèvre d'Etaples à Calvin, de 1512 à 153G, on peut suivre à la trace, dans des documents français, le progrès et l'évolution logique d'un protestantisme exclusivement français. Plus on l'étudiera de plus près, et mieux on y verra les caractères distinctifs de ce que j'appellerai notre Réforme nationale. Ces caractères, les voici : C'est une tendance à faire prédominer la morale sur le dogme, à mettre dans la pratique de la vie quotidienne tout ce que l'on essaie d'enlever aux œuvres, j'entends les oeuvres extérieures et

céréinonielles. est encore plus une tendance à démocratiser ou plutôt à individualiser le sentiment religieux ; — et tout cela, c'est ce que nous allons retrouver dans Calvin, yy

Vous remarquerez, que, dans ce passage si net et si catégorique, M. Brunetière, qui se connaît à l'analyse des idées, attribue à l'iniluence française les penchants individualistes de la Réforme. Je n'ai pas à chercher ici dans quelle mesure cette thèse est exacte ; il me suffira de faire remarquer à ceux d'entre vous qui voudraient voir, dans la lléforme et dans le protestantisme, un produit étranger de l'individualisme germanique, qu'il y a des Français, qu'il y a des érudits qui, sans être protestants, en ont jugé d'une façon toute différente.

Le fondateur ou l'organisateur de la Réforme française, Calvin, porte un nom bien français et appartient bien à la France. Il serait d'un nationalisme singulièrement étroit ou d'un fanatisme suranné de renoncer à le revendiquer comme un^des grands écrivains et un des grands esprits de la France. C'est ce que M. Brunetière, par exemple, n'a eu garde de faire : il a pris soin de n'amoindrir, ni la haute figure, ni la grande œuvre du sombre réformateur.

J'irai plus loin, pourtant, que mon savant ami, M. Brunetière. Non seulement, à mes yeux, Calvin est Français et reste un des grands noms de la vieille littérature française, mais j'ajouterai qu'une grande part de son influence sur son temps et une bonne part du succès de

sa réforme religieuse, il les doit à l'esprit français. Ilemarqaez que Calvin a été un des hommes de notre pays, un des deux ou trois hommes de France, dont l'action, dans le monde, s'est étendue le plus loin, à travers le temps, comme à travers l'espace. Entre tous les apôtres de la Réforme, c'est lui qui a donné sa forme et sa loi à la doctrine religieuse qui a eu le plus grand retentissement dans le monde entier.

V ous savez que le calvinisme a débordé Jnen loin au delà des étroites frontières de la petite république de Genève. Et pourquoi cela? C'est, encore une fois, parce qu'on y retrouve la marqué essentielle de l'esprit français. Nous nous vantions, en France, à une époque encore peu reculée, que l'esprit français avait des qualités qui lui conféraient en quelque sorte une vocation d'universalité ; nous nous faisions honneur de savoir donner aux idées une clarté, une précision, une logique qui les rend plus facilement accessibles aux autres peuples et à l'humanité entière. C'est ce qu'a fait Calvin, avec la théologie.

Tandis que Luther, qui était un génie peutêtre plus original, plus rare, s'arrêtait, en quelque sorte, dans sa Réforme, à moitié route, et dans le dogme et dans le culte, Calvin, au contraire, allant au bout de ses principes, selon les tendances de notre esprit national, se montrait plus systématique, plus logique, plus rationnel, plus radical aussi, si bien que, grâce à lui, la Réforme a abouti à une révolution reliûrieuse et

à une démocratie ecclésiastique, non logie avec notre grande révolution ( tique de 1789. C'est ainsi que par par ses qualités, et, si vous le voul/zi€tU!

ses défauts, Calvin s'est montré ui ment français ; il a été le législatei nisateur de la Réforme, ou, coi M. Brunetière, il en a été le codifical donnateur, de façon que le calvinisnn seulement français par ses origines et pa5 fondateur, mais aussi par ses méthodes et, en un certain sens, par son esprit.

La Réforme, après avoir, pendant une cinquantaine d'années, disputé la France à la vieille Église, a été définitivement vaincue chez nous. Je n'ai pas à rechercher ici quelles sont les causes de cette défaite, raisons morales ou raisons politiques. Mais si la Réforme a été vaincue en France, elle n'a jamais pu être entièrement déracinée du sol français. Nos gouvernements s'y sont essayé ; un de nos grands rois l'a entrepris, le plus puissant de tous, à l'heure où son pouvoir était au zénith, et il a échoué. La France, depuis la Réforme, a perdu l'unité religieuse ; Louis XI V et Louis XV n'ont pas réussi à la lui rendre. C'est là un fait que. nous pouvons déplorer ; mais sur lequel il ne nous est pas permis de nous aveugler. Je comprends, quant à moi, l'aspiration vers l'unité religieuse, comme vers un idéal auquel l'humanité ne doit cesser de tendre ; mais l'unité n'a de prix que lorsqu'elle est spontanée et volontaire ; l'unité

par la persécution, l'unité par la contrainte est une honte ou un mensonge, auquel les peuples modernes, les peuples libres du moins ne sauraient se plier.

La France est restée une nation catholique, quant au plus t^rand nombre de ses habitants. Elle est demeurée un pays catholique, mais non pas un pays exclusivement catholique. Et remarquez bien que si la France a été la première des puissances catholiques, elle l'a dû peut-être, précisément, à ce fait que, tout en restant fidèle à la grande Église romaine, elle n'appartenait pas exclusivement, entièrement à une seule église.

J'avoue que, pour ma part, je suis, en toutes choses, et en religion surtout, partisan de la libre concurrence ; je crois que la liberté sert à tous les partis dignes de vivre, que la liberté relève ceux qui savent en user. Je crois que si notre clergé français, par exemple, s'est distingué entre tous les clergés de l'Europe et du monde par sa science, par sa dignité, par ses vertus morales, il le doit, en grande partie, à ce qu'il avait, en face de lui, des adversaires avec lesquels il devait se mesurer. Ne l'oublions pas, la plus, belle époque du catholicisme e'n France a été, précisément, l'époque où l'église était en lutte, chez nous, avec la Réforme, le XY 11^ siècle ; et, au contraire, du jour où les protestants ont été chassés de France où bâillonnés, en France, la décadence est rapidement arrivée pour le clergé français et pour l'église de France.

Je crois que, dans le domaine inoral et dans le domaine religieux, plus encore que dans le domaine «'conomique, ce que j'appellerai le protectionnisme moral ou le proViibitionnisme religieux est une doctrine néfaste. C'est ainsi que la Révocation de l'Kdit de Nanles a porté à la France un coup, dont la France ne s'est peutêtre jamais relevée, et cela, non seulement à la richesse nationale, mais chose plus grave, à la pensée nationale. La Révocatiçn de TFdit de Nantes a, en quelque sorte, détruit l'équilibre de l'esprit français ; la Révocation de l'Édit de Nantes, sous prétexte de lui rendre l'unité, u mutilé l'esprit français.

Qu'était l'esprit français au X\'li' siècle V il avait d'un côté, pour représentants, la glorieuse phalange des écrivains catholiques, ces grands hommes d'église, que vous connaissez tous, que vous révérez tous, dont les noms sont sur toutes les lèvres ; mais la pensée française était, en même temps, représentée par les dissidents, par les calvinistes, par les jansénistes. Je n'ai pas besoin de vous montrer qu'elles étaient les affinités morales des jansénistes et des calvinistes; leurs adversaires communs les ont fait assez ressortir. Jansénistes et calvinistes personnifiaient les mômes côtés de l'esprit français ; et le jour oii le calvinisme a été expulsé, le jour où J/*ort-Royala été détruit, qui a profité de l'expulsion des protestants, qui a profité de la destruction de Port-Royal ? Est-ce l'église, et est-ce la morale chrétienne? Demandez-le à la Régence,

demandez-le au XVII1<-' siècle, demandez-le à la Révolution qui a été l'aboutissement final et fatal de tout le XYIll'^ siècle.

Comment, me dira-t-on, pouvez- vous considérer le calvinisme comme représentant une des faces de l'esprit français? .\u même titre que le jansénisme. Je ne suppose pas que, même parmi les antiprotestants les plus farouches, personne veuille, aujourd'hui, nous enlever Pascal. Et quelle conception faut-il donc nous faire de l'esprit français ? Qu'est-ce, pour nous, que l'esprit français? Sera-ce, uniquement, l'esprit léger, frivole, brillant, pétillant qu'on symbolyse dans le vin de Champagne? Pour prendre son plus illustre représentant, l'esprit français ne peut-il se' personnifier que dans Voltaire ? C'est là un jugement que portent, sur nous, beaucoup de nos voisins, de nos rivaux, mais un jugement contre lequel notre patriotisme nous fait un devoir de protester : car ce serait singulièrement rétrécir l'esprit français et diminuer la France. L'esprit français est plus large, plus complexe, plus sérieux, plus profond.

Qu'est donc l'esprit français ? Est-ce ce que nous appelons l'esprit gaulois? est-ce l'esprit de la Butte? est-ce la Muse montmartroise?

Certes, si c'est dans les cafés de Montmartre que nous devons aller cliercher les types de l'esprit national, nous serons obligés de reconnaître que l'esprit de la Piéforme n'a rien de français : et alors, avec certaines feuilles des boulevards, nous protesterons contre les

doctrines moioses de Calvin, nous réclamerons la liberté du rire et la liberté de la gaudriole, nous déclarerons que la morale protestante est une morale hypocrite, qui peut être bonne pour le Germain ou pour l'Anglais, naturellement gourmés, mais qui n'a riei faire dans le joyeux pays de France.

Mais si tel est vraiment notre esprit national, il nous faut répudier les plus grands hommes de l'église de France. Est-ce que ]3ossuet, par exemple, est-ce que liourdaloue lui-même, tout jésuite qu'il tût, étaient des représentants de l'esprit gaulois? Et, si nous cherchons quels sont, en ce moment, les périls de l'esprit français, pouvons-nous dire en conscience que le véritable danger pour la France, pour l'art français, pour la littérature française est le puritanisme protestant? J'avoue humblement, que s'il y a, aujourd'hui, un péril pour notre Ifttérature, pour notre théâtre, pour l'esprit français lui-même, je crois que le péril est d'un tout autre côté.

Si donc, l'on analyse les origines de la Réforme en France et l'esprit même du protestantisme français, il est malaisé de prétendre qu'il s'inspire d'une idée étrangère et d'un idéal étranger. Mais, dira-t-on, si la Réforme calviniste est française par ses origines, elle est devenue étrangère, depuis deux siècles, par les rapports intimes qu'elle a été obligée de nouer avec l'étranger. Le huguenot a dû émigrer, et dans son exil, et dans ses fréquentatioVis anglai-

ses oa allemandes, il s'est défrancisé, et quand il nous est revenu, il nous a rapportédes idées, des habitudes, des manières de voir, des manières de penser du dehors.

Il se peut, en elï'et, que, chez certains protestants, nous retrouvions dans les manières, dans le langage — surtout s'ils sont allés étudier en Suisse ou en Allemagne — quelque apparence étrangère ou quelque façon de s'expi'imer ancienne, qui sente ce qu'on a appelé le patois de Ghanaan. Mais faut-ii y attacher une grande importance ? et n'est-ce pas le fait de toute grande école, de toute doctrine originale, de toute minorité religieuse surtout, d'avoir ses manières de penser ou de parler, quelquefois même son jargon ?

Dirons-nous, parce que les réformés français se trouvent, grâce à leur religion, en rapports plite fréquents avec nos voisins de Suisse, d'Allemagne, de Hollande, d'Angleterre, que les protestants français sont devenus des cosmopolites? C'est, vous le savez, un des reproches qu'on leur adresse ; mais vous vous rappelez que cette accusation de cosmopolitisme les trois c( anti )) la lancent également, au juif et au protestant, au clérical et au catholique. Je dirai, pour ma part, que le protestant, comme parfois aussi le juif, a joué souvent un rôle d'intermédiaire, très utilement pour notre pays, entre la France et l'étranger, entre l'Allemagne et la F rance, entre l'Angleterre et la France ; mais de là au cosfiiopolitisme, il y a une grande distance.

Dirons-nous, comme les adeptes les plus outrés de Tantiprotestantisme, que les protestants sont incapables de patriotisme, que leurs affections ne sont pas en France, que leur patrie est à Genève, que leur cœur est à Berlin ou à Londres, que ce sont des agents de l'étranger, agents de l'Anglais , agents de l'Allemand ?

dirons-nous qu'il n'y a jamais eu de' protestants patriotes, et que, depuis les origines de la Réforme jusqu'à nos jours, le protestant a toujours servi les intérêts de l'étranger et toujours cherché à faire intervenir l'étranger dans nos affaires ?

Je sais qu'il est de mode, en ce moment — on le faisait hier encore à la Chambre — de rappeler la triste époque de nos guerres de religion, alors que les huguenots d'un côté, les ligueurs de l'autre faisaient également appel à l'étranger, mais est-il bon, eatre Français, de nous jeter ainsi, les uns les autres, à la tête, les fautes de nos ancêtres? Est-ce que la Réforme n'a pas donné à la France, non seulement un grand nombre d'hommes distingués en tous genres, voire de grands hommes, mais nombre de grands patriotes? Est-ce qu'^ ^'^hy, par exemple, est-ce que Turenne, est-cu que Guizot, pour prendre un homme plus moderne, n'ont pas été' aussi bons Français que les meilleurs Français de leur temps? Est-ce que, lorsque nous avons eu la douleur de nous voir arracher la terre d'Alsace, il ne s'est pas trouvé, parmi les protestants, comme parmi

les juiis, aussi bien que parmi les catholiques, un grand nombre d'Alsaciens-Lorrains qui, pour garder la qualité de Français, ont quitté la terre natale et sacrifié tous leurs intérêts matériels? Si nous en faisons un titre aux catholiques, de quel droit n'en pas faire, également, un titre aux juifs et aux protestants?

11 s'est rencontré des hojumes pour oser contester en plein Parlement, le patriotisme des Réformés durant la dernière guerre. Je regrettte de n'avoir pas ici VOf/icic/ pour vous lire la chaleureuse réplique d'un député qui a éloquemment protesté contre cette inique allégation- Est-il nécessaire de le faire ici? Qui de vous ignore qu'en 1870, en 1871, les protestants ont fait leur devoir tout comme les catholiques? Gajiîbetta, à la Défense nationale, n'a-t-il pas eu, pour principal colloborateur, un protestant, encore plein de «vie aujourd'hui? N'est-ce pas aux protestants que nous avons dû Jauréguiberry? N'est-ce pas aux protestants que nous avons dû Denfert-Rochereau, dont l'énergie nous a conservé la place de Belfort?

Je crois que rien n'est plus indigne des Français que de contester ainsi le patriotisme de leurs compatriotes d'autre religion ; je suis persuadé, quant ' no], que si nous devions jamais voir de nouveau le sol français envahi par l'Etranger, il n'y aurait plus, parmi nous, devant l'ennemi, ni juifs, ni protestants, ni catholiques, il n'y aurait plus que des Français défendant le sol national.

Il y a un autne grief dont on se sert souvent, aujourd'hui, contre les protestants, de même que contre les juifs ; c'est un i;rief, économique, social, politique. On prétend se révolter contre ce qu'on appelle leur prépondérance sociale, leur tyrannie politique. On dit, d'une manière générale, que les protestants tiennent trop de place en France ; on en dit autant, vous le savez, des juifs. Il est vrai, ce serait faire tort aux protestants que de ne pas reconnaître qu'ils tiennent, chez nous, une grande place, une place assurément supérieure à leur force numérique. 11 en est d'eux, sous ce rapport, comme des juifs ; ou mieux, à tous égards, la place qu'ils occupent en France est beaucoup plus large que celle des juifs.

Comment cela s'explique-t-il ? Gela s'explique de différentes manières. Une première observation, c'est que les protestants, comme les juifs, appartiennent, en grand nombre, à la classe bourgeoise, à la bourgeoisie des villes, et naturellement la bourgeoisie urbaine joue, dans le pays, un rôle beaucoup plus considérable qu'aucune autre classe. Il y a bien aujourd'hui c( le quatrième État, » comme il s'intitule, qui s'est levé récemment, qui est en marche, qui prétend expulser l'ancien Tiers-État, , vieilli et épuisé, dit-il, mais, en dépit de ces prétentions qui la menacent pour l'avenir, c'est encore, à l'heure actuelle, la bourgeoisie qui, dans toutes les carrières, occupe le premier rang. Les protestants et les juifs étant proportionnellement

plus nombreux dans cette bourgeoisie, il est naturel qu'ils occupent proportionnellement plus de place dans le commerce, dans l'industrie, dans les professions libérales, dans les emplois publics.

Les protestants français ont été, dès le début de la Réforme, une élite en France ; ou, si vous aimez mieux, c'est parmi la bourgeoisie française <à l'origine, c'était aussi parmi la noblesse française que la liéforme avait fait le plus grand nombre d'adeptes. C'est, vous le savez, une des raisons pour lesquelles la révocation de l'Édit de Nantes a porté un si grand coup à la France. Une chose qu'on oublie parfois, les rivalités commerciales, les jalousies de métier, n'ont pas été entièrement étrangères à cette révocation de l'Édit de Nantes. Sous Louis XIV, il y avait des précurseurs de nos antisémites ou de nos antiprotestants qui jugeaient, eux aussi, que la meilleure manière de se débarrasser de concurrents gênants, c'était de les faire expulser par le Pouvoir.

Une autre observation m'est suggérée par l'étude des dilférents pays et des dilYérentes reliixions, c'est que, presque partout, en Europe, et en dehors de l'Europe, les minorités religieuses jouent un rôle considérale dans le monde des affaires, dans le commerce, dans la finance. Ce n'est pas seulement, comme on le dit souvent, le propre des juifs ou encore des Arméniens ou des Parsis ; il en est ainsi, fréquemment, de toutes les minorités religieuses.

Cela s'explique par ce fait qu'en tant que minorités, elles sont souvent frappées de défaveur, au point de vue gouvernemental, àu point de vue politique, et que les autres carrières, les carrières pul)liques, celles qui attirent généralement l'ambition des hommes les mieux doués, leur étant fermées, les membres de ces minorités religieuses se portent davantage vers les professions qui leur restent ouvertes, c'est-àdire vers le commerce ou vers la finance. Il en a été ainsi à une certaine époque, des dissidents anglais; il en est encore aujourd'hui, de même, des R^askolniks, autrement dit, des dissidents russes.

Aujourd'hui, les protestants et les juifs ne sont plus, en France, frappés de défaveur gouvernementale : ils ne sont plus exclus des fonctions publiques, ils y pénètrent par toutes les portes ; nous arrivons à une autre explication du grand nombre de protestants et de juifs que nous trouvons dans les professions libérales et dans les carrières publiques.

Je touche, ici, un point délicat, mais un point d'une haute importance. Les protestants, les juifs ayant été émancipés par la Révolution sont, en grande majorité, demeurés fidèles à l'esprit de la flévolution ; par suite, ils ont été au premier rang, les uns et les autres, de ce qu'on appelait autrefois les Libéraux, au premier rang des Républicains. Il n'y a donc pas à s'étonner si, le parti républicain ayant triomphé, ils ont eu une large part des fonc-

tions publiques. Ayant été ù la peine, ils ont trouvé juste d'être à l'honneur... et au profit. Protestants et juifs ont pris part à nos luttes contemporaines; ils ont été parmi les vainqueurs et, quoi qu'en France, on ne prétende pas appliquer strictement le principe américain « Au vainqueur les dépouilles », ils ont naturellement, humainement, tiré parti de cette situation de vainqueurs ou d'alliés des vainqueurs. Nos luttes politiques ayant malheureusement tourné longtemps autour du cléricalisme et des questions religieuses, il en est résulté qu'au point de vue des emplois et de l'avancement, c'était souvent un inconvénient d'être né catholique, un avantage d'être né juif ou protestant.

C'est là, encore une fois, un point délicat, sur lequel il me faudra revenir, car c'est peutêtre, aujourd'hui, le grief le plus sérieux, le plus dangereux au moins, contre les protestants et contre les juifs.

Que disent en eiïet antisémites et antiprotestants? Ils disent, non seulement que les protestants, les juif^, les «judéo-protestants, » tiennent trop de place dans la République et dans l'État, mais ils prétendent que cette influence politique, juifs et protestants l'emploient au profit de leurs intérêts de groupes ou de secte, au profit de leurs doctrines ou de leurs haines ; qu'ils s'en servent au moins comme d'une arme de guerre contre l'église catholique et contre son clergé. A entendre

Tantisémite et rautiprotestaiil, i anticléricalisme, chez le juif et chez le réformé, chez le réformé surtout, serait, fréquemment une sorte de cléricalisme puritain et hypocrite. Dans les lois scolaires, par exemple, ou encore dans les discussions sur le droit d'association, on accuse les protestants et les juifs de n'être pas uniquement dirigés par l'intérêt de l'État, par l'intérêt national, mais de chercher, sous le couvert de la neutralité religieuse, un moyen de faire la guerre à leurs adversaires religieux. A leur tour, les anciens persécutés, juifs ou protestants, s'efforceraient d'employer la force publique et le bras séculier contre leurs antiques adversaires. En un mot, on accuse juifs et protestants d'avoir une politique sectaire; et non seulement, dit-on, cette politique sectaire se manifeste au dedans, mais ce qui est plus grave, elle ne rouvrit pas de se montrer au dehors -

Vous savez qu'à l'étranger, en nombre de pays, en Syrie, par exemple, en Egypte, dans , tout l'Orient, voire dans l'Extrême-Orient, la politique française se touve, depuis des siècles, liée au catholicisme. Vous savez que les repré-r sentants habituels et naturels de l'influence française dans ces régions, que les défenseurs , et propagateurs de la langue française sont des missionnaires, sont des religieux. C'est là un fait bien connu des voyageurs. L'antiprotestant et l'antisémite en tirent parti contre leurs adversaires :

(( Voyez, disent-ils, qaels sont nos moyens d'iniluence en Orient et dans le monde. Poavons-nous en France, soutenir la lutte économique ou la lutte politique, à coups de millions ou à coups d'hommes, avec les grands empires qui, en ce moment, se disputent l'hégémonie de la planète? Non. Tl ne nous reste guère, aujourd'hui, qu'un moyen d'influence, en Orient et dans le monde ; ce sont nos missionnaires, ce sont nos religieux. Or, que voit-on? On voit les partis, en France, on voit les amis des juifs et des protestants s'attaquer à ces missionnaires, s'attaquer à ces religieux, et vouloir priver la France de cet admirable et unique moyen d'influence, au moment même où cette influence, ou ce que l'on a appelé le protectorat catholique, se trouve menacé par nos voisins et battu en brèche par nos rivaux. »

Vous sentez, quelle est la gravité de ce reproche. On accuse les juifs, on accuse les protestants — et naturellement les francs-maçons — d'être, par préjugé de secte, moins Français et * moins dévoués à la grandeur française que les catholiques. On les accuse d'être juifs ou protestants avant d'être Français.

C'est aux protestants, comme c'est aux juifs, à montrer le mal fondé d'un tel grief. Nous sommes ramenés ainsi au grief religieux et au grief politique, qui finissent par se rejoindre et par se confondre; l'anticléricalisme se retourne, en quelque sorte, contre le protestant et contre le juif. L'anticléricalisme, l'anti-

protestantisme, rantisémitisme se fomentent et s'excitent, réciproquement; par suite, ranticltricalisme peut devenir une menace contre les minorités religieuses; c'est ainsi que chaque campagne anticléricale ranime et l'antisémitisme et l'antiprotestantisme. C'est une des raisons, pour lesquelles je repousse résolument l'anticléricalisme. J'oserai dire : semez l'anticléricalisme, et vous récolterez l'antiprotestantisme et l'antisémitisme, car la guerre appelle la guerre, et l'intolérance, l'intolérance.

Youlons-nous retrouver la paix religieuse :

la première chose est que le Pouvoir se montre libre de toute passion confessionnelle et dégagé de tout esprit de secte religieux ou anti-religieux.

Page 1