SCÈNE VII
BROCANDINI, FIRMIN.
FIRfMIN ,' introduisant Brocandini après avoir passé la tète au moment où l'Antiquaire rentre.
Il est parti... Venez, Italien de Rome !...
Signor Brocandini, vous n'êtes pas un homme.
Mais un Dieu !.,. dont je suis le prêtre assermenté.
Je baise tes autels. Dieu de V antiquité!
Qui changes tous les jours de forme et de langage ,
Avec un double esprit pour un double visage !
Divinité de l'or !... qui souvent en ce lieu
Vends l'autel et le prêtre. . . et quelquefois le dieu !
BROCAXDIM.
Si bien souvent il faut que je me divinise, Devant un sac d'écus toujours je m'humanise. Mais que se passe-t-il au logis, nions Firmin?
FIRMIA.
A saisir beaucoup d'or préparez votre main ; Pour le transbordomenl je préj)are la mienne... Apprenez donc, avant que mon maître revienne, Qu'un malheur i)ien heureux vient d'arriver ici!
BROCANDIKI.
Bien heureux ?. . .
FIRMIX.
Un malheur tout à fait réussi !. . .
BROCAXDIXI.
Si j'osais te prier d'éclaircir l'aventure...
FIRMIN
Le grand vase fêlé cassé par la fêlure !. . .
BROCANDINI, regardant de tous côtés avec mystère.
Quoi ! ce vase tout neuf qui deux jours a bouilli ? Qu'une fente historique a de mille ans vieilli ?. . .
Lui-même ! ... en est-il pas quelque au tre à la fabrique ?
BKOCAXDIM.
Fi donc !. . . je n'ai jamais rien vendu quo d'uni(|uc !..
( Regardant encore de tous côtés, )
Mais j'apporte du neuf bien vieux ! du merveilleux !. . . Vrai Louis-treize !... et noir... à t' éblouir les yeux ! Qui va nous accabler. . . moi , d'écus. . . toi , de gloire !
FIRMIN
Merci !
BROCANDIM.
Je l'ai sur moi
FIRMIIV.
Mais quoi donc?
BROCANDINI.
Une armoire !
FIRMIA'.
Une armoire snr vous! !...
BROCAXDIM.
Oui, là... sous mon habit !
( Tiraiil une pi'tite figurine.)
Regardr : la voilà!... Tu parais intej'dif .''
PIRAUV.
C'est un ange de bois!...
BROCAKDmi.
Comprcnds-tii ?
FIRMIX.
BROCAiVDlM.
FIRMIK.
Mon.
Devine.
.1 y renonce. . .
BROCAKDIM.
Ignorant! lois... Cette figurine Vient d'un bahut trouvé jadis chez Richelieu ; Des portes elle couvre et tient le milieu , Depuis on a perdu les portes , la tablette , Le devant et le fond, et les pieds et la tête. . . .Mais lout cela n'est rien... . l'on me refait cela. . .
(Levant la figurine entre le. pouce et l'index. )
Et dans huit jours j'aurai l'armoire. . . que voilà !. . .
fIRMIK.
0 nouveau créateur, devant toi je m'incline! Puisque de rien tu fais une chose divine : Dis , ne pourrais-tu pas en Ion art infini D'un morceau de Firmin faire un Brocandini?
imOCANDINI.
Non... D'hommes tels que toi la nature est avare... Qui sait rester Jeannot. . . est un Jeannot bien rare !. . .
FIRMIIV.
Puisque vous estimez si haut Jeannot-Firmin , Désormais plus souvent donnez-lui votre main.
(Brocandini lui tend la main.)
Fi donc ! . . . Quand pleine d'or enlr'ouverte on la laisse C'est la main qu'en ce monde avec délire on presse !
(Voyant venir l'Antiquaire.)
BROC.ANDIM, à pari.
(Montrant le ciel. )
Hàtons-nous! Amour, descends ici!
(Montrant l'enfer.)
Monte, démon de Tor!... car je veux
FIRMm,
Le voici !
SCÈIVK \lil.
FIRMIX, BROCANDIM, L'AXTIQLAIRE.
L'AM'IQLAIHK se précipite.
Mon ami !... jour fatal!... vous savez tout peut-être? Mon beau vase de FI or. . .
I^BROC.^NDIM, d'un ton hévoi-coniique.
Arrêtez, ô mon maître!...
Je veux vous épargner la nouvelle douleur De faire le récit de cet affreux malheur. Hélas ! de la fortune un sage se défie ; A l'antiquaire il faut de la philosophie : Que de trésors perdus dans les siècles passés, Qui, par la main du temps, ont été dispersés ! l'olre vase est tombé... bien des destins sont pires... Fh! que ne pleurez-vous la chute des empires? Bienmoiusheureuxque vous, sous leurs sombres arceaux Leurs maîtres ont cherché sans trouver les morceaux ! Puis, maîtres à leur tour, ont disparu sans nombre, Ne laissant après eux rien ! j)as morne leur ombre ! Oui, les peuples souvenl on} de changeants destins :
Gardez avec respect ces débris florentins. . .
Qui sait si, quelque jour, pesant dans la balance,
Ces débris florentins ne vaudront pas Florence î ! !
l'axtiquaire.
Comme sa noble voix ranime mes esprits I l'a... de tes soins bientôt tu recevras le prix!,.. C'est dit. . . ne pensons plus à la perte cruelle. . . Quel chef-d'œuvre c'était!...
BROCANDINI.
J'apporte une nouvelle^ Des fouilles de Famars —
Quelque docte incident?
Prenons siège tous trois... je me fais président! Dans un cercle enfermons l'histoire notre amie.
FIRMIM.
Trop (rhomicurl... A vous deux faites l'académie...
L'ANTIQUAIRE , ;issi.s et présidant.
M;ijiilenant parle-nous du vase; ch! de Famars...
BROCAMDIiVI.
Jusqu'ici Fou n'avait trouvé que le dieu M.irs, Je vous donnai le dieu...
Kllt.MI.N dans le fond, a part.
Que le ciel lui pardonne !
Chaque lois qu'il lui vend, il lui dit : je vous donne!
BROCAXDIM, avec mystère.
On a Irouvé la tuile...
I,'a\TIQL'AIRE.
Hein?
BROCANDINI.
Tuile de Délos Qui fracassa la lète à Pyrrhus dans Argos!
FIRMIX. à part.
De Délos à Famars ! !
J'ai trop de défiance...
Mais, crois-moi, l'industrie exploite la science. ..
BROCAXDIM.
Je répète souvent ce que vous dites là.
C'est égal; je voudrais hien la voir!
BROCAXDIXI , tirant une tuile de sa porhe.
lia voilà! ! !
Pourquoi la cachais-tu? pour m'intriguer, peut-être?
BKOCAIVDIIVI.
Non... J'y croyais si peu!
L'ANTIQUAIRE , la touiiiaiit eu tout sens.
Sur quoi la reconnaître?
FIRMIX . daus le fond.
Voilà le difficile !
l'aivtiquaire.
Oui... malgré moi... j'en ris...
FIRMIN, dans le fond.
Un (;oup de vent en jette ini milliard dans Paris 1
L'ANTIQUAIRE un peu confus , la mettant dans sa poche.
On peut bien la garder, n'est-ce pas, sans y croire?
■ (A part. )
Dans Plutarque tantôt je lirai son histoire.
BROCAIVDINI à l'Antiquaire, dont l'impatience augmente à chaque vers.
Maintenant apprenez un secret important. . . Un fantôme historique! un docte revenant!... Mais je veux sans énigme et d'un mot tout vous dire : Depuis plus de vingt ans, poussé par un délire Inspiré par la Bible, un voyageur liai'di Chargé de manuscrits, Grimaldus est parti, Espérant découvrir daus le fond de l'Afrique ha grande antiquité, si sainte et si mystique,
Qui, sons les ynw d'Adam, créa Tari juiisical!
i/a\tiquaire.
Héias ! le premier oigue invente par Tiibal 1 ! Non jamais un mortel ne fera sa conquête... Le hardi Grimaldus , brisé par la tempête , Disparut dans les flots emportant notre espoir... Il est mort ! ! î
BROCAXDIXI.
\ Paris il arrive ce soir.
l'axtiquaire.
Si c'est pour m'éprouver redoute ma colère!
BROCANDI\I, rlqiloyaiit un immense journal.
Alors lisez vous-même à l'article Angleterre.
L'AXTIQUAIRE. lisant.
Parti' de Liverpool. . .
BROCAXDIM.
Voyez France. . . plus bas. . .
11 débarque à Calais. .. il porte ici ses |)as. .. Il arrive aujourd'hui...
BROCAMMM.
Pins liaiil ! voyez : science
L AXTIQUAIRE.
Grands di eu \ ! ilpartdemain! il n'est plusd'espérance!
BROCAXDI.M.
Et si je me fais fort de saisir mort ou vif Ce transfuge antiquaire et ce savant rétif; Si demain je l'apporte en cette salle même : Maître, que direz-vous?
I,' AXTIQUAIRE.
Je dirai... que... je t'aime!!
BROCAMDIX'I.
Que... me... don... nerez...-vous?
L'AXTIQU.'\IRE, e.valté.
Si, dans ce lieu, demain Tu conduis Grimaldus. . . si je Fai sous ma main. . . Une heure seulement... tré.sor! maison! famille!...
(Il montre son cabinet.)
Hors tout ceci... choisis!...
BROCANDIXI.
Je choisis votre tille !...
Tu viens de remuer le secret de mon cœur : Pour gendre un antiquaire !
I''IRM1.\, du fond.
Un moderne voleur 1 1
BROCANDINl.
N'exigez pas de moi que je vous parle affaire... Qui, moi? parler de dot!...
L'ANTIQUAIRE, s' éveillant à ce mot.
La dot ?. . . plus de mystère. . .
La dot est là !... je veux t'accabler sous le faix De ton propre bonheur!... Voici ce que je fais : Un jour tu m'apportas des rives de l'Afrique , Tout rayonnant d'orgueil , une merveille unique ; Et tu me dis ceci : Recevez un trésor Qu'ici-bas l'on ne peut payer avec de l'or!... Puis, malgré les écus dont je couvrais la table. Tes soupirs poursuivaient ce bien inestimable ; Eh bien !. . . réjouis-toi !. . . car l'antique miroir, Rival de Marc-Auloine,... amant qui chaque soir Contempla Cléopàtre !... et qui sur ce mur brille. Mon gendre , tu le vois ?. . . c'est la dot de ma fille !. . .
BROCANDINI , à part.
Dans mes propres filets je suis pris comme un sot ! Mais Grimaldus est là pour reprendre la dot.
C'est l'orgue de Tubal qu'il l'aul qu'oji l'abandonne ? Attends donc qu'il soit fait!...
FIRMIN , qui a entendu , à part.
La pensée est si bonne Qu'avant toi, fin renard sortant de son terrier Un Grimaldus-Firmin paraîtra le premier!... Je vais commander l'orgue !...
L'AOTIQUAIRE, à Brocandini.
Allons, coureur magique.
Cours sus au voyageur !
BROCANDINI, à part.
Je cours à ma fabrique !
FIRMIN, arrêtant Brocandini à la porte.
Quoi , monsieur ! vous partez sans me tendre la main ?
BROCAXDINI.
Elle est vide !
FIRMIN
C'est juste!...
BROCANDINI , à l'Antiquaire.
Adieu donc !
A demain I
(Brocandini et Firmin sortent.)
L'AXTIQL'AIRE seul , avec le rire de Faust.
Grimaldus , lu reviens pour faire ombre à ma gloire , Rapportant un trésor reconquis sur l'histoire? Mais des bords du Niger, vieillard, rapportes-tu Contre le Dieu moderne une antique vertu ?. . . Je te guette au passage avec une arme sûre Qui fait aux plus grands noms sa plus grande blessure ! l'oyageur imprudent ! prends garde à ton trésor, Sur plus d'un grand chemin on vole avec de l'or! !