‹ L'antiquaireChapitre 13 sur 37 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

PANTAXÈS, VALERE.

u t'obstines toujours à me désobéir, iFils ingrat dont jamais je ne pourrai jouir: g^Sans le moindre respect pour les avis d'un père, Toujours tu te feras un jeu de me déplaire !

VALERE

De grâce, épargnés moi ces reproches amers, Mon père, vos avis me seront toujours chers:

Toujours obéissant, respectueux, docile, Vos ordres n'auront rien pour moi de difficile, Vous me verres soumis à tous vos sentimens. S'il n'entre rien d'injuste en vos commandemens.

PANTAXÈS.

Je veux te rendre heureux le reste de ta vie, Que trouves-tu d'injuste en cela, je te prie ?

VALERE

C'est être heureux, vraiment, que de se voir forcé D'entrer dans un état qu'on n'eût pas embrassé. Tandis qu'interposant l'autorité de père, On s'oppose à celui qui seul pourroit me plaire.

PANTAXÈS.

Je veux, ainsi que moi, dans le monde sfavant, Parmi les gens d'esprit te voir tenir un rang, En suivant un état où tu sçais que moi-même Je passe mes vieux jours dans un plaisir extrême. Qui joint tant d'avantage à tant de dignité, Que j'en ai quelquefois un peu de vanité.

VALERE

De quelle dignité sont ces meubles antiques,

COMEDIE. l3

Ces vieux morceaux de fer, ces restes de boutiques, Que l'on ne peut toucher sans se gâter les doigts, Tant ils sont pleins de cra>se, et tout ce que je vois Chez vous de vieux jettons, dites-moi, je vous prie. De quelle utilité tout cela dans la vie ?

PANTAXÈS.

Que tu te connois mal en meubles précieux ! Oui, tous ces médaillons, ces monumens poudreux. Qui paroissent si vils aux yeux de l'ignorance. Renferment des trésors d'esprit et de science.

VALERE

Quoi, ce fer à cheval qu'hier on vous vendit Renferme des trésors de science et d'esprit ? C'est un fer tout usé, plein de rouille et de crasse, Qu'un gueux ne voudroit pas mettre dans sa besace. Je n'en donnerois pas un denier.

PANTAXÈS.

L'animai !

Un denier pour le fer du plus fameux Cheval Dont le nom ait jamais existé dans l'histoire , De Bucéphale enfin, d'éternelle mémoire ; Mais y penses-tu bien ?

VALERE

J'y pense, assurément, Et je ne penserai jamais différemment.

PANTAXÈS.

O le fou ! Mais sçais-tu, car il faut tout t'apprendre , Dis-moi, sçais-tu le tems ovi vivoit Alexandre ?

Oui.

PANTAXÈS.

Tu sçais bien aussi qu'il montoit un Cheval Qui dans le monde entier n'eut jamais son égal. Or, ce fer tout usé qui blesse ici ta vue, Que tu ne voudrois pas ramasser dans la rue, Et dont il me paroit qu'on fait si peu de cas, Par la seule raison qu'on ne le connoit pas. Ce fer, de ce Cheval fut jadis la ferrure.

VALERE

Eh bien, que s'ensuit-il ?

PANTAXÈS.

O la cervelle dure !

COMEDIE. l5

T-e fer de Buccphale, eh bien ! euh! l'ignorant, Qui confond une pierre avec un diamant. Vas, vas, je te mettrai chez un habile maître Qui dans fort peu de tems te fera mieux connoitre Les secrets de la riche et noble antiquité.

VALERE

Je n'ai point pour cela de curiosité ;

Il est d'autres secrets qui pressent davantage

Et qu'il n'est pas permis d'ignorer à mon âge ;

La danse et la musique ont pour moi plus d'attraits ;

Le reste, s'il le faut, pourra venir après.

PANTAXÈS.

On trouve tout cela dans l'Art des Anticailles, C'est l'art universel que celui des médailles. Tu connois Fadius, ce Médaillisle expert, Qui sçait son Goltzius tout comme son pater ? C'est près de lui que j'ai résolu de te mettre. On est bien-tôt sçavant sous un habile maître.

VALERE

Je vous suis obligé des soins que vous prenés. Mais je sens pour l'état où vous me destinés Un dégoût trop marqué.

i6 l'antiquaire,

PANTAXES.

Le commencement gêne, Mais Fadius sçaura t'en adoucir la peine. C'est un homme sçavant !

VALERE

Sçavant tant qu'il voudra.

Jamais je ne pourrai consentir à cela.

Je me sens entraîné vers l'état militaire ; De grâce à mes désirs cessés d'être contraire, Et puisque Polémarque a reçu l'agrément De quitter le service avec le Régiment, Et qu'il doit aujourd'hui vendre sa Compagnie, Achetés la pour moi, mon père, je vous prie ; Uoccasion est belle, et si vous la manques...

PANTAXES.

Obéis, mes désirs te sont assez marqués ;

Je ne veux pas qu'un fils me raisonne et s'obstine

A refuser Tétat auquel je le destine.

Or, je veux et j'ordonne, en vertu de mes droits,

Sans plus me répliquer, que tu suives mes loix ;

Je suis las, à la fin, de tant de résistance ;

Moins de raisonnemens et plus d'obéissance.

VALERE

Et comment obéir si je ne le puis pas ?

PANTAXÈS

Que dis-tu, scélérat ?

VALERE

Je dis qu'il est des cas Où c'est pour les parens une grande injustice De prétendre qu'un fils en tout leur obéisse, Et qu'on peut se soustraire à leur commandement

PANTAXÈS

Si je ne retenois ma rage à ce moment, Je 4e ferois bientôt mettre bas ton audace. Ah ! ce discours me tue et je quitte la place ; Mais si tu tiens encore à ta rébellion, Je te prive à jamais de ma succession.

l8 l'antiquaire,

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