LA1NTIJUDAÏSME DANS L'ANTIQUITÉ
regardaient comme un amas de rites absurdes et tristes. Les Juifs ne sont qu'une nation superstitieuse, dit Perse (1); leur sabbat est un jour lugubre, ajoute Ovide (2); ils adorent le porc et l'âne, affirme Pétrone (3).
Tacite, si renseigné, répète sur le Judaïsme les fables deManéthon et de Posidonius. Les Juifs, dit-il, descendent des lépreux, ils honorent la tête d'âne, ils ont des rites infâmes. Puis il précise ses accusations, et ce sont celles des nationalistes, si je puis dire : a Tous ceux qui embrassent leur culte, afûrme-t-il, se font circoncire, et la première instruction qu'ils reçoivent est de mépriser les dieux, d'abjurer la patrie, d'oublier père, mère et enfants. » Et il s'irrite en disant : « Les Juifs considèrent comme profane tout ce qui chez nous est considéré comme sacré (4).» Suétone et Juvénal redisent la même chose; c'est le reproche capital : « Ils ont un culte particulier, des lois particulières ; ils méprisent les lois romaines (5). » Et c'est encore le grief de Pline : « Ils dédaignent les dieux (6). » C'est celui de Sénèque; mais, chez le philosophe, d'autres motifs interviennent.
Sénèque, Stoïcien, était en rivalité avec les Juifs, comme l'avaient été les Stoïciens à Alexandrie. Il leur reprochait moins leur mépris des dieux que leur
(1) Sat., v.
(2) Art d'aimer, i, 75, 76.
(3) Fragment po.ét.
(4) Tacite, Histoires, v, 4, 5.
(5) Juvénal, Sat. xiv, 96, 101.
(6) Hist. nat.t xnr, 4.
prosélytisme, qui entravait la propagation de la doctrine stoïcienne. Aussi exhale-t-il sa colère : « Les Romains, dit-il avec tristesse, ont adopté le sabbat (1). » Et parlant des Juifs : « Cette abominable nation, conclut-il, est parvenue à répandre ses usages dans le monde entier; les vaincus ont donné des lois aux vainqueurs (2). »
La République et l'Empire pensèrent comme Sénèque : l'une et l'autre, à plusieurs reprises, prirent des mesures pour arrêter le prosélytisme juif. En l'an 22, un sénatus-consulte fut rendu, sous Tibère, contre les superstitions égyptiennes et judaïques; et quatre mille Juifs, nous dit Tacite, furent transportés en Sardaigne. Caligula leur infligea des vexations; il encouragea les agissements de Flaccus en Egypte, et Flaccus, soutenu par l'Empereur, enleva aux Juifs les privilèges que leur avait accordés César; il leur ravit leur synagogue et décréta qu'on les pouvait traiter comme les habitants d'une ville prise. Domitien frappa d'un impôt les Juifs et ceux qui menaient une vie judaïque, espérant par l'application d'une taxe arrêter les conversions, et Antonin le Pieux interdit aux Juifs de circoncire d'autres que leurs fils.
Et l'antijudaïsme ne se manifesta pas seulement à Rome et à Alexandrie; partout où il y eut des Juifs on le vit se produire : à Antioche, où on en fit de grands massacres ; dans la Lybie pentapolitaine où, sous Vespasien, le gouverneur Catullus excita la po-
(1) Epllre xcv.
(2) De la Superstition, Pragm. xxxvi.
L'AN Tî JUDAÏSME DANS l'AMIQUJTÉ
pulation contre eux; en Ionie où, sous Auguste, les i villes grecques s'entendirent pour obliger les Juifs, soit à renier leur foi, soit à supporter à eux seuls les charges publiques.
Mais il est impossible de parler des persécutions juives sans parler des persécutions chrétiennes. Longtemps Juifs et chrétiens, ces frères ennemis, furent unis dans le même mépris, etles mêmes causes qui avaient fait haïr les Juifs firent haïr les chrétiens. Les disciples du Nazaréen apportaient dans le monde antique les mêmes principes de mort. Si les Juifs disaient de délaisser les dieux, d'abandonner époux et père et enfant et femme pour venir à Jéhovah, Jésus disait aussi : « Je ne suis pas venu unir, mais séparer. » Les chrétiens, pas plus que les Juifs, ne s'inclinaient devant l'aigle, pas plus qu'eux ils ne se prosternaient devant les idoles. Comme les Juifs, les chrétiens connaissaient une autre patrie que Rome, comme eux ils oubliaient leurs devoirs civiques plutôt que leurs devoirs religieux.
Aussi, aux premières années de l'ère chrétienne, on englobait la Synagogue et l'Eglise naissante dans la même réprobation. En même temps qu'on chassait de Rome quelques Juifs, on expulsait « un certain chrestus (1) » et ses partisans. Ils se chargèrent mutuellement de démontrer aux hommes qu'on ne les devait pas confondre; et à peine le christianisme se put-il faire entendre qu'il rejeta à son tour la descendance d'Abraham.
(1) Suétone, Claude, 25.