INTRODUCTION
Quand, pour se venger de l’intrus dont le mariage avec la riche Pudentilla dérangeait les plans de sa prévoyante cupidité, Sicinius Emilianus, vieux paysan superstitieux et plaideur enragé, s’avisa d’intenter à Apulée un procès de magie, il réussit peut-être à attirer quelques ennuis au beau-père de ses neveux ; mais quelle aubaine, d'autre part, pour le vaniteux rhéteur, quelle plus belle occasion de parler de lui, de se produire, de faire les honneurs de sa personne, de sa science et de son talent! Depuis quelque temps déjà, d’étranges histoires couraient sur le compte d’Apulée, trop savant, trouvait-on, et trop habile. Ces rumeurs, Paccusation s’en empare; elle les rapproche et les groupe en un faisceau ; c’est toute la conduite de sa vie qu'Apulée aura à justifier. Mais il n’y a pas là de quoi lembarrasser. On lui demande compte de ses moindres démarches, on prétend découvrir, dans chacune de ses paroles et dans chacun de ses actes, la preuve manifeste d’une coupable complicité avec des puissances occultes? À merveille, ce n’est pas lui qui se fera prier pour suivre l’adversaire sur ce terrain. Loin de se dérober, il insiste avec complaisance sur les faits relevés à sa charge, il y ajoute au besoin des détails inédits, et, faisant servir à sa gloire les bruits que sèment sur son compte l’envie et la malveillance, là où lignorance dit : magie, il répond triomphalement : philosophie! Vie publique et vie privée, travaux
littéraires et recherches scientifiques, spéculations philosophiques et croyances religieuses, il n’est rien dont il nous refuse, rien dont il nous épargne la confidence.
De là un portrait quelque peu flatté, c’est certain, mais vivant, presque sincère, et, moyennant quelques légères retouches, assez fidèle pour nous donner du curieux personnage une idée suffisamment exacte. Ne nous plaignons donc pas de tout ce bavardage, qui, à la longue, peut paraître fastidieux : à nous aussi, Sicinius Emilianus a rendu service. Sur ce siècle des Antonins — la fin du monde antique, comme l’appelle Renan — nous ne sommes pas si riches de documents dignes de foi, et ce qu'Apulée, dans ses divers ouvrages, nous apprend soit sur luimême, soit sur les mœurs et les idées de son temps, dont il représente mieux que personne les tendances et l’esprit, n’est pas luxe superflu, tant s’en faut. Mais les renseignements épars dans toute son œuvre, l’Apologie nous les présente groupés en quelque sorte, et elle en donne comme la substance. De tous les ouvrages du fertile écrivain, c’est peut-être, au point de vue. psychologique et historique, celui dont nous aurions le plus de peine à nous passer. Si les Ælorides, les traités philosophiques, les Métamorphoses complètent et précisent, en les confirmant d’ailleurs, les. conclusions qu’on peut tirer de lApologie, ce discours n’en garde pas moins, dans l’ensemble de l’œuvre d’Apulée, une valeur indépendante et un intérêt qui lui est propre ; il se suffit en quelque sorte à lui-même, et l’on est en droit de tenter une étude spéciale du procès et de la plaidoierie d’Apulée, sans risquer d’assigner à son sujet des limites trop arbitraires.