ANNÉE
Rio, le SS César lOS [le 15 mai 1890).
Monsieur ou Madame,
Je dois d'abord vous prier de vouloir bien excuser
le retard qu'a subi la publication de cette circulaire-
J'ai été obligé souvent d'interrompre sa rédaction, soit
\ par suite de maladie, soit surtout pour accomplir les
^ multiples interventions rendues nécessaires par notre
^ dernière transformation politique.
Afin de ne pas scinder l'appréciation d'événements
^ intimement liés entre eux, je suis contraint de faire
^ entrer dans le cadre de la présente circulaire certains
développements concernant les premiers mois de l'année courante. '
Le fait culminant de l'évolution positiviste pendant l'année dernière nous est offert par la proclamation de
la république au Brésil. L'influence de notre doctrine s'y fit sentir d'une manière si '^remarquable que, sous cet aspect, un tel événement n'est pas purement d'ordre national, mais revêt une importance considérable même en ce qui regarde la marche générale du positivisme en Occident.
La révolution brésilienne surprit et étonna le reste du monde, non seulement par la façon exceptionnelle dont elle fut accomplie, sans luttes civiles et sans qu'on eût exercé aucune violence contre le souverain déposé et sa famille, mais aussi parce qu'elle était complètement inattendue, grâce à la légende qu'on avait créée à l'étranger en faveur de notre empereur, et d'après laquelle il était prôné partout comme un nouveau Marc-Aurèle faisant le bonheur et la gloire de son peuple. Aussi ne pouvant comprendre les motifs réels de cette révolte éclatant dix-huit mois après Tabolition de l'esclavage, on fut porté à penser en Europe que la révolution n'était que la revanche des anciens propriétaires d'esclaves contre le libéralisme de la dynastie régnante. Mais les lecteurs de mes circulaires annuelles ne pouvaient partager une telle surprise, ni accepter une semblable explication. Ils savaient déjà que la monarchie avait chez nous ses jours comptés, qu'elle
était une institution exotique, sans racines populaires, sans appuis traditionnels, et ne répondant plus aux
convictions des classes dirigeantes. Ils savaient aussi que la réputation dont jouissait -^otre empereur à l'étranger était tout à fait mensongère, qu'il ne possédait aucune des qualités requises par sa suprême fonction et qu'il n'avaft jamais été autre chose qu'un pédant couronné, dont la seule passion était de se faire passer aux yeux du monde comme un savant universel. Les classes lettrées et scientifiques de l'Europe prirent
sur elles de propager et d'accréditer cette légende au prix de quelques décorations et pour se donner la satisfaction vaniteuse d'avoir un confrère empiereur.
Sans doute l'abolition de l'esclavage a hâté la chute de la monarchie, soit en vertu de la contagion régénératrice qu'une telle réforme a dii propager dans toutes les couches sociales, soit en détachant irrévocablement les classes frappées par cette réforme et leurs organes politiques du pacte tacite au moyen duquel les deux privilèges se soutenaient mutuellement. Mais des convictions monarchiques il n'y en avait pas, il ne pouvait y en avoir; ceux mêmes qui à Theure actuelle se croient encore monarchiques ne sont que des gens dominés par le dépit de voir leurs rêves d'ambition personnelle évanouis pour toujours. La monarchie vivement pressée par l'opinion nationale et étrangère ne put ajourner davantage la grande libération. J'ai résumé dans ma précédente circulaire l'histoire de ce dénouement inévi-
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table. A partir de ce moment notre royauté ne fut qu'un vain fantôme qui ne tarda pas à disparaître lorsque la force armée, 'déjà républicanisée dans ses éléments directeurs, retira son appui et se chargea de
renvoyer dans le vieux continent la branche dynastique transplantée ici deux tiers de siècle auparavant. Cette opération fut accomplie sans qu'on entendît un seul cri de protestation, sans qu'on vît un seul bras se lever pour défendre l'institution épuisée. ■ ^
D'un autre côté, le parlementarisme que D. Pedro s'était laissé imposer par les chefs de nos partis politiques, suivant une irrationnelle imitation du système anglais, et malgré une constitution qui- lui conférait une
entière suprématie dans la direction politique du pays, était arrivé à une irrémédiable démoralisation. La centralisation administrative et la bureaucratie avaient corrompu les mœurs publiques et maintenaient sous un joug écrasant les provinces, qui depuis longtemps réclamaient leur autonomie. Outre cela l'héritière de la couronne, malgré le rôle sympathique qu'elle avait joué, comme régente de TEmpire, lors de l'abolition légale de l'esclavage, suscitait de graves soucis à cause de ses tendances cléricales. Enfin, son mari, un prince
étranger de la famille de Louis- Philippe, était complètement impopulaire. Ajoutons maintenant à ces causes négatives et secondaires, quoique plus apparentes, l'extension chaque jour plus grande de la propagande républicaine, soit dans la partie civile de la population,
soit parmi les officiers de l'armée et de la marine, soit surtout au sein de la jeunesse des écoles militaires. Dans cette pénétration croissante des aspirations républicaines une part considérable revient au positivisme, quoique le caractère organique de notre action différât essentiellement des tendances révolutionnaires de Tensemble du mouvement.
Ces conditions étant données, il était facile de voir que la monarchie ne tarderait pas à disparaître de notre pays et de l'une des deux manières suivantes : ou elle serait éliminée à la suite d'une révolution gouvernementale semblable à celle qui mit fin à l'esclavage, ou bien elle s'effondrerait sous un conflit avec la force publique. On sait que c'est cette dernière solution quia prévalu. De profonds mécontentements travaillaient depuis longtemps notre armée. Pour le plus grand nombre il ne s'agissajt d'abord que de réclamations concernant spécialement la classe militaire, mais une minorité intelligente et dévouée, à Ja tête de laquelle se trouvait la jeunesse des écoles militaires, ne s'attardait pas à ce point de vue étroit et égoïste. Elle était convaincue qu'il fallait changer tout à fait le système politique en vigueur. A la tête du premier groupe se trouvait un général plein de services et jouissant dans l'armée d'une grande popularité. A la tête du second surgit un professeur éminent de l'école militaire de Rio, entouré d'une ardente vénération de la part de ses
élèves et exerçant sur eux une invincible autorité. La
question était donc de savoir, si l'on ferait un simple pronunciamento pour chasser les ministres en fonction et imposer à l'empereur le redressement des griefs particuliers de Tarmée, ou si l'on ferait tout d'un coup la république, au nom des griefs communs à toutes* les classes et pour donner satisfaction aux nécessités du présent et de l'avenir. M. Benjamin Constant Botelho de Magalhâes, l'éminent professeur dont je viens de parler, réussit à convertir le général Deodoro da Fonseca, et radhésion de celui-ci entraîna le reste de l'armée. C'est là le grand mérite, l'immortel titre de M. Benjamin Constant à la reconnaissance de la Postérité. Sa grande élévation morale lui fit aussitôt reconnaître qu'une simple sédition militaire n'eût été qu'une honte , pour notre patrie et eût entraîné les plus grands malheurs. Ne pouvant écarter le conflit, il prit la conduite de l'insurrection pour la diriger et la transformer. Ce fut lui qui prépara et organisa le soulèvement qui, par des causes accidentelles,, éclata quelques jours avant la date convenue. Le général Deodoro assura la victoire par sa présence à la tête des troupes, mais c'est M. Benjamin Constant qui fonda la nouvelle république. Sans doute ce n'est pas nous qui ferons l'éloge des procédés insurrectionnels, mais étant donnée l'imminence de la collision que rien n'aurait pu éviter, nous devons honorer le patriote qui sut imprimer à la révolte un caractère de régénération civique et éloigner de nous les horreurs d'une lutte sanglante. . ; v
Nous avons parlé plus haut de la part considérable qui revient au positivisme dans notre transformation républicaine. En effet, l'influence positiviste y est un fait avoué par tout le monde, sans en excepter nos adversaires qui même l'ont exagérée dans un but hostile. Mais dix années d'un apostolat persévérant et courageux, dans un milieu favorable comme le nôtre (1), ne pouvaient manquer de porter des fruits. Notre action spirituelle a été énorme ; nous avons modifié ceux-là mêmes qui sont nos ennemis. Maié c'est principalement
sur la jeunesse active que l'efficacité d'une telle influence a été couronnée du plus grand succès. Grâce à notre
propagande, ces jeunes cerveaux ont marché de plus en plus vers une régénération totale, par la combinaison de la science positive avec le sentiment social. Rejetant les vieilles formules révolutionnaires et démocratiques, cette jeunesse voulait la république comme le point de départ de la réorganisation sociale, sans dieu ni roi, d'après les principes établis par Auguste Comte. Ces tendances et ces aspirations dominaient surtout les élèves de nos écoles militaires. Là M. Benjamin Cons-
(1) « Il suffit d'agrandir cette appréciation (il s'agit de l'Espagne) pour sentir combien la transition organique se trouvera faciUtéc dans le milieu résulté de l'expansion américaine, ou même océanienne, du double élément ibérique. Car les dispositions spécialement favorables à l'ascendant politique et religieux du positivisme y sont autant temporelles que spirituelles. » (Auguste Comte, Sy^<. de Politique Positive, IV, 489-'190).
tant se proclamait depuis de longues années disciple d'Auguste Comte et faisait entendre du haut de sa chaire de mathématique les plus chaleureuses recommandations en faveur de la nouvelle synthèse. Ainsi favorablement prédisposée par un maître qu'elle chérissait et respectait, cette jeunesse accourait empressée vers ceux qui avaient pris à tâche la propagande intégrale et fidèle du positivisme, afin de s'initier à la doctrine régénératrice. Elle puisait dans nos coiirs, dans nos brochures et dans nos entretiens, les solutions politiques et sociales trouvées par notre Maître, se préparant ainsi pour son rôle civique. Il faut dire encore que dans ce milieu même nous comptions des confrères dévoués qui rendirent par leur action personnelle les plus grands services. De cette manière l'impulsion trop vague émanée de M. Benjamin Constant se trouvait précisée et complétée par notre enseignement, malgréles graves divergences qui séparaient notre orthodoxie de l'adhésion incomplète de l'éminent professeur. Tandis qu'il affirmait devant ses élèves l'avènement d'un nouvel idéal et qu'il leur présentait cette puissante création du génie humain comme contenant le secret de l'avenir, nous montrions à ces jeunes gens en quoi consistait cet idéal et comment nous pourrions marcher dès à présent vers cet avenir lointain. <^ . i
Par là s'explique parfaitement l'avènement de l'influence positiviste dans le nouveau gouvernement dont faisait partie M. Benjamin Constant. Mais il ne faut
pas croire qua la prépondérance positiviste n'y était due qu'à cette origine. Elle s'y montra d'une manière plus directe encore dans la personne d'un autre membre du gouvernement, M. Demetrio Ribeiro, Ministre de' rAgriculture. Celui-ci éiait un enfant exclusif de notre propagande et il arrivait au pouvoir avec le programme positiviste à la main. Toutefois c'était M. Benjamin Constant qui avait la haute autorité et de lui allait
dépendre l'issue de cette mémorable tentative.
Malheureusement, disons-le avec franchise et sans nulle intention hostile, M. Benjamin Constant n'était pas préparé pour un tel rôle polilique. Très capable, par ses éminentes qualités morales et intellectuelles et par le dévouement dont il était l'objet de la part de la . jeunesse militaire, de préparer et d'accomplir la révolution, telle qu'elle fut conçue et exécutée, il manquait cependant des lumières théoriques et pratiques que la situation réclamait. Son adhésion insuffisante au positivisme l'empêchait d'accepter les vues et de mettre en pratique les solutions politiques indiquées par Auguste Comte et que nous n'avions cessé de propager. D'un autre côté il ne croyait plus à l'ontologie révolutionnaire pour y chercher une direction. La polilique le prit au dépourvu et il se trouva transporté tout à coup dans un monde qu'il ne connaissait guère, ayant toujours vécu en dehors de l'agitation correspondante et sans avoir eu l'occasion ni le loisir de se rendre familières les conceptions que notre Maître substitua aux
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fantaisies et aux erreurs des théories démocratiques. Il faut ajouter à son honneur que son complet désintéressement personnel, sa rare modestie et son admirable magnanimité contribuèrent pour une grande part à cet avortement, en facilitant la prépondérance des éléments métaphysiques d^ nouveau gouvernement. Non seulement il^jîefusa/la première place le lendemain de la rév^ution, mais même ce fut à contre-cœur qu'il consentit à se charger d'un ministère, celui de la guerre, (1) D'après cela il n'y a rien d'étonnant à ce que l'influence positiviste n'ait pu se maintenir longtemps dans la direction générale de la politique républicaine. Elle ne se fit sentir que pendant les deux premiers mois, c'est-à-dire, jusqu'à la retraite de M. Demetrio Ribeiro,
Cette retraite annonça la prépondérance définitivement acquise par des individualités néfastes qui ne tardèrent
pas à dénaturer le nouveau régime et à éteindre toute ardeur régénératrice.
Mais pendant les deux premiers mois de notre république l'action positiviste fut assez féconde et nous lui devons, outre des acquisitions secondaires, (2) l'inscrip-
(1) Il refusa ensuite d'être porté candidat au futur sénat. Il est le seul membre du ministère qui ne s'est pas fait élire pour le i prochain Congrès.
(:2) Je citerai, par exemple, l'usage pour la correspondance officielle de la formule, — salut et fraternité—, due à la révolution française et adoptée par le positivisme. Ce fut sur une indication verbale de M. Mendes au ministre intérimaire de l'agriculture, le lendemain de la révolution, que cette formule fut acceptée paf
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tion de la devise, ordre et progrès, dans le drapeau national convenablement modifié, (1) la séparation de l'Église et de l'État, (2) et le décret instituant les fêtes nationales.
Notre patrie a été ainsi la première nation de l'Occident à inscrire dans son 'drapeau la devise construite par Auguste Comte comme résumant le programme de la politique moderne. Quant à l'élimination de la théo-
Ic nouveau gouvernement, ainsi que l'usage du simple — vous — au lieu des diverses formules — V. Excellence, V. Seigneurie, otc, employées habituellement.
(1) La nouveau pavillon, conçu par M. Mendes et dessiné par M. Docio Villares, fut présenté à M. Benjamin Constant qui le proposa à l'approbation de ses collègues du gouvernement. Il va
sans dire que la devise — ordre et 'progrès — souleva de la part des cléricaux une opposition aussi violente qu'absurde. — M. Mendes, à la prière du ministre des Finances, écrivit pour le journal ofiiciel une explication systématique du nouveau drapeau. Quelques jours plus tard, dans une lettre adressée au directeur de cet organe du gouvernement, il réfuta les puériles critiques de nos adversaires. '
(2) Cette grande mesure fut due essentiellement aux efforts persévérants de M. Demetrio Ribeiro. Au dernier moment lorsqu'il avait déjà dissipe les dernières objections et qu'on allait enfin signer cet acte important, le ministre des Finances, M. Ruy Barboza, proposa de substituer au texte du décret présenté par son collègue un autre de sa façon. M. Demetrio, par un sentiment naturel de modestie, et pour écarter toute irritation personnelle, céda; et c'est ainsi qu'au lieu d'avoir un décret rédigé d'une manière claire, précise et complète nous avons eu une pièce incomplète d'un style obscur et dilfus. En effet, le décret de M. Demetrio faisait rentrer les biens des associations religieuses sous le régime du droit commun, tandis que celui qui prévalut maintenait expressément la législation spéciale relative à la main morte. Heureusement on y conserva aux fonctionnaires actuels leurs traitements. Cette mesure fut une inspiration exclusivement positiviste.
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logie officielle, elle a été faite avec tous les ménagemems conseillés par le positivisme, en respectant la situation matérielle des personnes et laissant à l'église catholique la jouissance des édifices publics qu'elle utilisait pour son culte et son administration. - i
Je dois faire remarquer ici que la séparation de l'Église et de l'Etat offre chez nous un caractère trës différent de celui que nous présente la même situation aux États-Unis. Dans la grande république américaine cette séparation ne fut qu'une solution empirique résultée de l'impossibilité où l'on était, vu la multitude des sectes chrétiennes qui divisaient la population des treize colonies unies, d'en choisir une pour l'ériger en religion d'État. Mais la théologie chrétienne, considérée dans ses dogmes fondamentaux, resta dans le fond et dans les formes de la situation officielle. Des publicistes et des magistrats américains d'une grande réputation
prétendent même que le christianisme fait partie de la
common law, ou du moins que celle-ci contient implicitement celui-là. (1) Les conséquences pratiques qui dérivent d'un tel point de vue sont faciles à saisir. Au Brésil l'abolition de toute église officielle s'est olferte comme une solution systématique se rattachant au principe fondamental de la séparation des deux pouvoirs, spirituel et temporel. Elle a été conçue non pas comme
(I) On sait du reste que la législation locale impose l'observation de plusieurs préceptes religieux.
n compromis imposé par la coexistence de plusieurs sectes rivales, mais comme une condition essentielle de Torganisation politique propre aux sociétés modernes. L'élimination de la théologie d'État a donc été complète, même quant: à son dogme fondamental, « le grand préjugé », comme l'appelait Diderot. Les croyances
correspondantes ont été entièrement écartées des manifestations de la vie publique pour rester une affaire d'ordre purement privé. C'est ce que nos évêques ont très bien compris en déclarant dans une pastorale collective que nulle part ailleurs la séparation de l'Église et de l'État ne présentait ce caractère d'une complète abstention théologique qu'elle avait pris chez nous. {\) C'est donc à. juste titre que nous pouvons considérer notre patrie comme offrant, en ce qui regarde la liberté religieuse, la situation occidentale la plus avancée, outre l'incomparable liberté de discussion dont nous
jouissons depuis longtemps.
La séparation de l'Église et de TÉtat ne tarda pas à être suivie de ses conséquences naturelles : le mariage civil et la sécularisation des cimetières publics. En ce
(!) Les observations que nous venons de faire au sujet des États-Unis sont également applicables à la Suisse. Dans ce dernier pays il y a même une plus grande confusion du religieux et du civil et dans certains cantons on restreint beaucoup la liberté des manifestations cultuelles, sous prétexte de sécurité publique. Quant à la France elle est loin encore d'un état satisfaisant à cet égard, quoiqu'en dise l'optimisme chauvin de M. Laffilte, qui semble méconnaître la situation actuelle de la nation centrale et ignorer complètement ce qui se passe ailleurs.
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qui regarde la première institution, Tacte civil fut d'abord déclaré indépendant de toute cérémonie religieuse, celle-ci pouvant avoir lieu avant ou après, comme l'avait proposé M. Demetrio Ribeiro. Mais on s'écarta bientôt de cette attitude normale, en rendant obligatoire la précédence de l'acte civil, sous la préoccupation inopportune d'obvier à des inconvénients dont la correction directe n'est pas du ressort
du pouvoir temporel. Il suffisait à celui-ci d'avoir déclaré que pour les effets légaux la République ne reconnaissait valable que le mariage civil. La sécularisation des champs mortuaires fut incomplète, parce qu'on défendit les cimetières particuliers, malgré l'indi-
cation contraire de M. Demetrio Ribeiro. J'aurai occasion de revenir sur ce double sujet dans ma prochaine
circulaire.
Il reste maintenant à compléter la séparation des deux pouvoirs par l'abolition de l'enseignement d'État, secondaire et supérieur, et par la plus entière liberté professionnelle. Nous continuons nos efforts pour obtenir ce double résultat. • ' •
Quant au décret relatif aux fêtes nationales, proposé aussi par M. Demetrio Ribeiro, il fut dû essentiellement à l'inspiration positiviste. Il suffira de le transcrire ici
pour qu'on n'ait pas le moindre doute à cet égard :
« Le gouvernement provisoire de la République des États-Unis du Brésil considérant :
Que le régime républicain s'appuie sur le sentiment profond de la fraternité universelle;
Que ce sentiment ne peut se développer convenablement sans un système de fêtes publiques destinées à commémorer la continuité et la solidarité de toutes les générations humaines;
Que chaque patrie doit instituer de telles fêtes d'après les liens particuliers qui rattachent ses destinées aux
destinées de tous les peuples : .
Décrète :
Sont considérés jours de fête nationale :
Le 1*^ janvier, consacré à la commémoration de la fraternité universelle;
Le 21 avril, consacré à la commémoratiou des précurseurs de Tindépendance brésilienne, résumés en Tiradentes;
Le 2 mai, consacré à la commémoration de la découverte du Brésil ;
Le 13 mai, consacré à la commémoration de la fraternité des brésiliens (1);
Le 14 juillet, consacré à la commémoration de la République, de la Liberté, et de l'Indépendance des peuples américains; "
Le 7 septembre, consacré à la commémoration de l'Indépendance du BrésiJ ;
(1) L'abolition de l'esclavage au Brésil.
Le 12 octobre, consacré à la commémoration de la découverte de l'Amérique ; '■ '
Le 2 novembre, consacré à la commémoration générale des Morts ;
Le 15 novembre, consacré à la commémoration de la Patrie Brésilienne. » i
On remarquera qu'à l'exception seulement de celle du 1" janvier, qui ne fait du reste que consacrer les mœurs occidentales, aucune de ces dates ne coïncide avec les fêtes de notre calendrier et qu'elles ne concernent que des événements locaux, sauf le \A juillet, anniversaire de la Révolution Française. Cependant, comme le sentiment et l'esprit positivistes se montrent nettement dans ce décret, nos cléricaux le reçurent fort mal et crièrent partout que le gouvernement venait d'imposer à la population les fêtes du calendrier positiviste. C'est sans doute cette accusation mensongère qui donna lieu à la fausse nouvelle répandue en Europe que le gouvernement brésilien avait adopté le calendrier d'Auguste Comte. Mais Timposture est ici d'autant plus révoltante que, parmi ces fêtes, la commémoration des morts se trouve rapportée au jour catholique, en respectant ainsi les mœurs établies. Les libres penseurs auraient pu crier, avec une meilleure apparence de raison, que le gouvernement voulait imposer les fêtes catholiques. Mais il n'en fut rien, tout le monde comprit, sauf les journalistes et les prêtres
cléricaux (1), qu'il ne s'agissaitpas là d'imposer un culte spécial quelconque (2). '^
Ce décret, qui instituait la commémoration civique, de même que la devise Ordre et Progrès avait posé l'ensemble du programme politique, et la séparation de TÉglise et de TÉtat inauguré Tindépendance des deux pouvoirs, fut le dernier acte important signalant Tinfluence positiviste au sein du gouvernement. Lesrhéteurs et les politiciens allaient bientôt recommencer leurs creuses déclamations et leurs décevantes jongleries, un moment suspendues grâce au souffle régénérateur émané du positivisme, seul rival quils craignaient.
Quoi qu'il en soit de la rétrogradation qui a succédé à cette phase initiale de notre république, la révolution brésilienne n'en mérite pas moins, par son caractère pacifique et par ses premiers actes, l'admiration et les
applaudissements de la civilisation occidentale. Comme
(1) Je distingue toujours soigneusement clérical de catholique.
(2) On a dit et même publié que la rédaction de ce décret nous appartenait. Ceci nous oblige à un petit éclaircissement. Il est vrai que le texte primitif fut rédigé par M. Mendes, à la demande de M. Demetrio Ribeiro, mais celui-ci y fit les modifications qu'il jugea utUes. C'est ainsi qu'il supprima quelques dates et rendit multiple la commémoration concernant te H juillet, qui, au lieu de rester exclusivement consacré à la révoîuUon française, comme dans le projet de M. Mendes, reçut une destination d'une complexité un peu hétérogèjie. Les dates supprimées, sauf celle du 10 août, consacrée à. l'avènement de la République en Occident, consUtuaiant des hommages aux nations dont les gouvernements avaient les premiers reconnu la république brésilienne.
Ta très bien dit un homme d'État Anglais, elle signale dans les transformations politiques de grands progrès accomplis par l'Humanité. On peut ajouter aussi qu'elle fut la meilleure des commémorations du centenaire de la révolution française.
Au point de vue de l'essor positiviste la révolution brésilienne est un événement unique dans le monde, car pour la prerhière fois on a vu une transformation politique de cette importance se montrer profondément modifiée par l'influence de notre doctrine et ayant à sa tête des hommes se déclarant hautement les disciples d^Auguste Comte, et proclamant la subordination de la politique de chaque patrie aux intérêts suprêmes de l'Humanité. Le retentissement chez nous et dans tout rOccident de cette influence supérieure a communiqué au positivisme une force d'impulsion considérable. On peut dire que grâce à la révolution du 15 novembre notre doctrine et le nom de notre Maître sont devenus populaires chez nous ; et grâce à elle aussi toutes les nations de la Terre apprirent Tavènement de la nouvelle synthèse, que notre drapeau national continue d'annoncer partout.
Ayant ainsi expliqué sommairement l'origine de notre révolution et caractérisé ses tendances générales, surtout en ce qui concerne ses affinités avec le développement du positivisme, j^indiquerai plus loin nos interventions spéciales au cours de cette mémorable période.
Les résultats que nous avons obtenus chez nous, nous font sentir plus vivement les conséquences de la stagnation que le positivisme subit en France depuis longtemps. Un tel état de choses est aussi nuisible à la grande nation centrale qu'aux autres peuples de l'Occident, dont elle est le guide. Plus nous nous développons ici et plus nous reconnaissons pratiquement combien nous dépendons de l'initiative parisienne. Malheureusement, malgré les efforts persévérants de notre cher confrère, M. Jorge Lagarrigue, Paris reste encore presque étranger à la nouvelle foi élaborée dans son sein, et la sainte cité ne connaît guère de la doctrine d'Auguste Comte que la sophistication laffittiste. Le prolétariat parisien de plus en plus travaillé par les aberrations communistes et les haines anarchiques ne semble même pas se douter qu'un philosophe français a résolu, à Paris même et depuis 1855, tous les grands problèmes d'où dépend l'incorporation des travailleurs dans la société moderne.
. M. Lagarrigue, poursuivant ses efforts pour éclairer les patriotes français et les mettre en garde contre Its manifestations d'un positivisme inconséquent, a publié
trois nouvelles brochures, pleines d'intérêt et d'opportunité (1). M-ais la défaite des chef* du mouvement anti-
(1) Véritable opinion positiviste su?- la situation politique actuelle de ta France. — Les Partis actuels devant le Positivisme. — La
Politique Positive et M. Jules Ferry. Paris, 1889. Distribution gratuite. •
parlementaire, en fortifiant l'ascendant du parti dominant, a ajourné encore le triomphe d'aspirations légitimes et nécessaires qui ne tarderont pas à trouver des organes plus dignes et plus capables.
Peu après une grave maladie à laquelle il faillit succomber, obligea M. Lagarrigue d'interrompre ses labeurs et d'aller chercher durant quelques mois, dans le doux climat du sud de l'Italie, des conditions plus favorables au rétablissement de sa santé presque anéantie. Heureusement il est déjà de retour à Paris, encore très faible, mais complètement guéri et recouvrant peu à peu les forces dont il a besoin pour reprendre son apostolat au sein de la grande cité.
Avant sa maladie, M. Lagarrigue mena à bonne fin la publication des lettres d'Auguste Comte à Henry Edger, annoncée dans ma précédente circulaire. H a été assez heureux pour pouvoir y ajouter les lettres adressées vers la même époque à M. J. Metcalf, l'ami et le collègue de M. Edger (1). Cette correspondance est du plus haut intérêt. Elle renferme une foule d'inappréciables renseignements théoriques et pratiques et on y trouve des indications précieuses sur la manière de
(1) Lettres d'Auguste Comte, Fondateur de la Religion Univers selle et Premier Grand-Prêtre de l'Humanité, à Henry Edger et à
M. John Metcalf. Paris, Apostolat Positiviste. 1, Place de la Vieille-Estrapade, 1889, 101* année de la Grande Crise. Distribution gratuite.
conduire l'apostolat positiviste dans nos patrfes américaines.
L'année dernière s'est signalée par la publication d'autres collections épistolaires non moins intéressantes de notre Maître. Nous avons eu d'abord un petit volume édité par M. Congrève et contenant trente lettres adressées à des positivistes anglais (1). Ensuite M. Congrève a donné une seconde édition des lettres qu'il a reçues lui-même, seize en tout (2). Finalement, M. Hutton vient de publier celles qui lui furent adressées, ail nombre de quarante (3). Cet ensemble de documents est un vrai trésor pour compléter notre instruction et surtout pour y puiser de sages conseils, de nobles exemples et de. sublimes inspirations pour notre conduite.
(1) Auguste Comte. Lettres à des Positivistes Anglais. Distribution gratuite. London, Church of Humanity, 1889. Les personnes à qui ces lettres ont été adressées sont : John Fisher, premier disciple anglais d'Auguste Comte, mort encore très jeune; M. Alexandre J. Ellis, philologue très connu, mais dont l'adhésion au positivisme n'a pas été définitive ; le troisième correspondant n'y est pas nommé et j'ignore de qui il s'agit.
(2) Auguste Comte, Letti'es à Richard Congrève. Distribution gratuite. London. Church of Humanity, 1889.
(3) Lettres d'Auguste Comte à Henry Dix Hutton. Distribution gratuite. Dublin, 1890. Avec un fac-simile de l'écriture d'Auguste Comte et deux appendices contenant des extraits de deux lettres échangées entre notre Maître et M^e Austin, et un article anonyme publié en 1858, dans le « Chamber's Journal », sous le titre : « Souvenirs personnels sur Auguste Comte. » Cet article se trouve reproduit en français dans la Notice biographique du D'' Robinet. Mais on y dit qu'il a été inséré dans un journal de Dublin appelé le « Pater Noster ».
Qu'il me soit permis d'ajouter que dans tous ces documents nous avons trouvé la sanction la plus explicite de l'attitude de soumission complète proclamée par nous dès le début et qui a réagi si profondément sur l'ensemble de Téglise positiviste. II serait trop long de rapporter ici tous les passages décisifs à ce sujet. Je me contenterai d'un seul qui se trouve dans une lettre adressée à M. Hutton, le 31 décembre 48SB.
« Je ne puis reconnaître pour mes vrais disciples que ceux qui, renonçant à fonder eux-mêmes une synthèse, regardent celle que fai construite comme essentiellement suffisante et radicalement préférable à toute autre. Leur devoir est alors de la propager et * de rappliquer, sans prétendre la critiquer ou même la perfectionner. »
Désormais je joindrai ce passage aux épigraphes habituelles de mes circulaires annuelles, car il achève de définir le véritable esprit de l'apostolat que nous poursuivons.
Je dois signaler maintenant une lettre publique
adressée par notre éminent confrère de Marseille, M. le docteur Audififrent, à M. Drumont, l'auteur bien connu
de la France Juive (1). Tout en rendant hommage au
talent et au courage de l'écrivain, notre confrère a fait
(1) A M. Drumont, auteur de la « France Juive » et de la « Fin d'un Monde' », par le D' G. Audiffrent. Paris, H. Welter,
ressortir l'étroitesse du point de vue anti-sémitîque. Il a fait voir qu'il ne suffit pas de dissoudre la plutocratie juive pour trouver la solution du problème moderne, mais que pour écarter les difficultés de notre époque il est nécessaire de renouveler la source religieuse de la vie humaine : or, le positivisme a accompli une telle reconstruction et il ne reste aux catholiques voulant sincèrement le rétablissement de la paix sociale qu'à fonder avec nous cette ligue morale conçue par Auguste Comte contre l'irréligion.
M. Drumont sera-t-il capable d'entendre cet appel et de faire cause commune avec ceux qui, dédaignant une critique déjà épuisée, veulent sérieusement reconstruire l'ordre social? On pourrait en douter à en juger par l'accueil froidement stérile qu'il fit à une lettre que M. Lagarrigue lui écrivit vers la même époque, lui annonçant la nouvelle synthèse et le conviant à l'étudier et à s'y rallier.
M. Gongrève, après une grave maladie dont il a heureusement triomphé, a repris son digne ministère dans
la métropole britannique. Il vient de publier, avec la collaboration de M. Donkin, une traduction anglaise de
V Appel aux Conservateurs (1). Cet immortel opuscule
(1) Appeal to Conservatives, by Auguste Comte. Joint translators: T. C. Donkin and Richard Congreve. London, 1889.
trop peu lu jusqu'ici ne tardera pas à conquérir la place qui lui fut assignée par son auteur, à mesure que
les hommes politiques de l'Occident chercheront des inspirations dans le positivisme. Les derniers événements dont notre patrie a été le théâtre rendent très opportune une traduction portugaise de cet ouvrage. J'ai déjà commencé ce travail.
J'ai reçu de M. Henry Crompton le discours qu'il a prononcé, à la place de M. Gongrève, empêché par sa
maladie, le \'' Moïse à Chapel Street (1).
Nous avons reçu aussi le discours prononcé le même jour à Newcastle-on-Tyne, par notre sympathique confrère, M. Malcolm Quin (2), qui nous a aussi envoyé une lettre publiée dans un journal de la même ville, où il expose dans un langage plein de franchise et de dignité
les motifs qui comme positiviste l'empêchaient de prendre part à un déjeuner public en l'honneur des promoteurs de certaines tentatives ayant pour but d'angliciser de plus en plus les populations de l'Inde britannique.
Notre cher confrère du Chili, M. J.-E. Lagarrigue a
(1) Religion of Humaniiy. Sermon delivered at ihe Churh of
Humanity on the Festival of Humanity, 4 Moses 101 (Januaty, {889), bv Henry Crompton : The Western Révolution. London,
(2) Positivisni and the Religions Révolution, by Malcolm Quin. Newcastlc-on-Tyne, 1889. — J'ai reçu en outre de M. Quin une petite plaquette avec ce titre : The New Religion. Tract. n° 1 . N C. on Tyne, 1888.
continué ses efforts pour faire pénétrer en Espagne la nouvelle synthèse. L'année dernière il a adressé deux
lettres publiques à Madame Pardo Bazan, l'une des célébrités contemporaines de la littérature espagnole (1).
Dans la seconde de ces lettres il a consacré une page à l'appréciation de l'influence positiviste dans la révolution brésilienne. On trouvera plus loin la reproduction de ce morceau (2).
. Outre ces deux lettres M. J.-E. Lagarrigue a publié
une courte réponse à des critiques suscitées par sa lettre à M. Juan Valera dont j'ai fait mention dans ma
précédente circulaire (3).
Parmi les publications surgies en dehors du milieu positiviste, mais qui nous intéressent à plus d'un titre,
je signalerai en premier lieu un remarquable article de M. Henri Aimel, paru dans la « Nouvelle Revue », sous le titre : Auguste Comte et Clotilde de Vaux. C'est
une appréciation aussi élevée que sympathique des rapports personnels des deux fondateurs de la Religion Universelle, d'après leur correspondance. Tous les positivistes doivent lire cette intéressante étude, et constater
(i) Caria à la Senora Dona Emilia Pardo Bazan, por Juan
Enrique Lagarrigue. Santiago de Chile, 1889. — Segunda Carta. Ibid. 1889.
(2) Voir l'annexe C.
(3) Carta al Sr. D, Zorobabel Rodriguez, por Juan Enrique Lagarrigue. Santiago du CtiUi, 1889.
par là qu'on commence à comprendre et à glorifier en dehors de notre église cette incomparable liaison. C'est pourquoi je reproduis l'article de M. Aimel à la suite de cette circulaire (1).
' Du côté de l'Allemagne, nous avons à signaler trois publications concernant le positivisme. La première en date et la plus importante, est l'œuvre d'un membre de la Compagnie de Jésus, le Père Hermann Gruber (2). C'est un compte rendu assez consciencieux de la doctrine et de la vie d'Auguste Comte. Cet opuscule laisse loin derrière lui toutes les prétendues expositions du positivisme émanées d'écrivains catholiques dans le but de réfuter une doctrine qu'ils n'ont pas même réussi à connaître suffisamment. Le Père Gruber a fait de louables efforts pour présenter un exposé fidèle et complet, quoique sommaire, du double sujet de son livre. Malheureusement, les conclusions qu'il en tire ne sont pas celles qu'on aurait dû attendre d'un rapporteur aussi bien renseigné. Malgré les éloges qu'il accorde au savoir et au dévouement de notre Maître, il persiste, à l'instar de ses devanciers, à ranger le positivisme parmi les produits funestes du matérialisme impie de notre époque et à affirmer sans preuve la supériorité du catholicisme. Cependant il reconnaît loyalement combien
(1) Voir l'annexe A.
(^2) August Comte, der Begrûnder des Positivismus . Sein Leben und seine Lehre. von H. Gruber, S. J. Freiburg im Brisgau, t889.
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sont dénuées de fondement les critiques adressées par Littré et Stuart-Mill à la partie politique et religieuse
du Positivisme, sous prétexte que celle-ci se trouve en contradiction avec sa base philosophique.
Quoi qu'il en soit, je crois que cet ouvrage mériterait d'être traduit en français, car il pourrait rendre de grands services en suscitant dans le milieu catholique des vues plus sympathiques et même en y déterminant des adhésions de la part des lecteurs capables de tirer par eux-mêmes des conclusions opposées à celles de Tauteur.
L'autre publication germanique nous arrive de Hambourg et a pour auteur le D' Max. Brutt (1). C'est un résumé des principes de la philosophie positive, d'après l'œuvre fondamentale de notre Maître. On y trouve un grand nombre de renseignements utiles sur les auteurs allemands qui se sont occupés du positivisme ou qui s'y sont rapprochés à leur manière.
Le troisième ouvrage se compose essentiellement de deux articles publiés par le D' Hugo Gôring sur Sophie Germain et Glotilde de Vaux (2). Ces notices biographiques sont suivies, en ce qui concerne Sophie Germain, de la traduction allemande de son éminent opuscule philosophique, et, en ce qui concerne Glotilde de
(1) Der positivismus, nach seiner ursprûnglichen Fassung dargestelUund beurteilt, von Dr. Max. Brutt. Hamburg. 1889.
(2) Sophie Germain und Clotilde de Vaux. IhrLeben und Denken,
von Dr. Hugo Gôring. Zurich. 1889,
Vaux, de la traduction de Lucie, la touchante nouvelle insérée par Auguste Comte dans le tome 1^' de sa Politique Positive. M. Gôring nous donne en outre la poésie — Les pensées d'une fleur — traduite en vers allemands par Madame Mathilde Wesendonck, de Berlin, poétesse distinguée.
Norfs voyons donc que le positivisme pénètre de plus en plus dans le milieu germanique, où bientôt il attirera l'attention de tous les esprits actifs.
Telles sont les principales manifestations intéressant la marche générale du Positivisme pendant Tannée
Je reviens maintenant à ce qui regarde spécialement notre développement local.
Culte. — Comme d'habitude, nous avons célébré toutes nos fêtes annuelles (1). Le centenaire de la Révolution Française, a eu, le 14 juillet, une commémoration spéciale. Nous avons honoré aussi, par une séance publique, le premier anniversaire de la loi du 13 mai 1888 abolissant l'esclavage.
(3) V. mes précédentes circulaires annuelles.
Le 29 juin, j'ai conféré le sacrement de la présentation à la seconde enfant (Béatrix-Héloïse) de M. Monténégro Gordeiro.
A l'occasion de cette cérémonie, j'ai introduit l'usage du ruban vert attaché autour du bras, d'après les indications de notre Maître dans ses lettres à Edger. Cet emblème s'est aussitôt généralisé parmi nos confrères, qui ont désormais l'habitude de le porter dans nos réunions solennelles et toutes les fois que nous nous présentons collectivement en public.
Le 27 janvier a eu lieu la commémoration funèbre du 3" dimanche pour M™* Elvira C. de Oliveira dont je parlerai plus loin.
Enseignement. — M. Teixeira Mendes a fait, comme dans les années précédentes, son cours dominical, d'après le Catéchisme Positiviste.
Notre traduction portugaise de cet ouvrage vient enfin de voir le jour (1). J'ai donné dans ma circulaire relative à l'année 1887, les explications nécessaires concernant cette publication capitale. Je puis maintenant annoncer que nous comptons fairfi imprimer bientôt à Paris, sous la direction de M. J. Lagarrigue, et avec le concours de M. Congreve, une nouvelle édition
^1) Catessismo Pozitivista, por Augusto Comte, Tradussâo i Notas por Miguel Lemos. Presso : Rs 2,000. Rio de Janeiro. 1890. (1 vol. in-18 Jésus de 360 pages.).
française du Catéchisme Positiviste^ entièrement conforme, soit quant à l'arrangement du texte, soit quant aux notes, à l'édition brésilienne. Mais comme, il est indispensable de conserver l'œuvre du Maître telle qu'elle est sortie de sa main, nous ferons ensuite, à l'aide du produit de la vente de la nouvelle édition adaptée aux besoins de l'apostolat, une réimpression, sans aucun changement ni addition, de l'édition originale, épuisée depuis longtemps. . .>
Intepentions. — J'arrive maintenant à nos inter^ ventions publiques pendant l'année dernière. Avant l'avènement de la République nous n'avons à signaler que deux publications.
M. Silveira Martins, alors sénateur par la province du Rio-Grande du Sud, ayant prononc;^ au Sénat un discours où il s'occupa du positivisme, d'une manière aussi inexacte que défavorable, j'ai été obligé de rectifier les assertions du sénateur riograndais dans une lettre rendue publique [\). ^
Après avoir redressé les erreurs et dissipé les confusions où il était tombé, je disais à M. S. Martins : « La seule chose que V. Ex. semble avoir bien saisie dans
(1) Carta a S. Ex. o Sr. Senador Silveira Martins {Lettre à M. le Sénateur Silveira Martins). Rio. Mai 1889.— Je mettrai toujours entre parenthèse la traduction française du titre portugais.
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" ' -■ • 35 — le système (F Auguste Comte, c'est la condamnation, en
tant qu'irrationnel et corrupteur, du régime parlementaire, car-actérisé par la prépondérance irresponsable '" -'^ des hâbleurs et des intrigants. Gela explique l'épithète de despotique appliquée par V. Ex. à la suite de tant d'autres, à une organisation politique qui, en séparant la théorie de la pratique d'après une complète liberté spirituelle, institue un gouvernement personnel mais responsable, étranger à la rhétorique, aux fictions théo- , * logiques et métaphysiques, au procédé absurde des majorités, au courtage politique, à l'exploitation, enfin, de la masse prolétaire, base productive de la nation, par les avocats, les journalistes, les bacheliers, les savants et les lettrés de toute espèce, ce qui constitue le pire de tousles
absolutismes, parce que c'est le plus dégradant de tous.» Quelque temps après, nous avons été conduits, • M. Mendes et moi, à publier une exposition de la manière dont chacun de nous avait connu le positivisme. On venait de reproduire par la presse des affirmations malveillantes d'après lesquelles nous étions présentés comme des disciples ingrats de M. Benjamin Constant à qui nous serions redevables de notre initiation dans le positivisme. Comme ces reproches tiraient un semblant de vérité de quelques phrases contenues dans nos premières publications, surtout dans mon rapport pour 1881, nous avons cru nécessaire d'arrêter court ces attaques . en retraçant les circonstances qui déterminèrent notre initiation positiviste. La brochure que nous ^■
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avons publiée à cette occasion {\) rétablit toute la vérité, en démontrant sans réplique, possible, que l'influence de M. Benjamin Constant a été tout à fait étrangère à une telle initiation.
Lorsque nous écrivions cette brochure, nous étions loin de prévoir que M. Benjamin Constant jouerait quelques mois plus lard, à la surprise de tout le monde, le grand rôle politique que nous savons et qui révéla chez lui une supériorité morale et civique qui s'était, pour ainsi dire, conservée jusque-là à l'état latent. C'est pourquoi, tout en maintenant dans toute son intégrité le fond de notre explication, nous devons regretter lé ton un peu hostile, d'ailleurs très légitime dans la situa* tion où nous nous trouvions alors, de quelques phrases, qui aujourd'hui nous sembleraient blesser la vénération que nous devons au fondateur de notre République, malgré les divergences qui subsistent encore.
J'ai déjà apprécié sommairement la révolution du 15 novembre d889. Deux jours après l'événement, lorsque nous nous fiimes assurés du véritable caractère \ de la transformation qui venait de s'accomplir, nous avons été porter au Ministre de la Guerre, pour qu'il la transmit au chef du nouveau gouvernement, une adresse d'adhésion. Nous y allâmes en corps, à travers les rues
(1) A nossa Iniciaçao no Positivismo {Notre initiation dans te Positivisme), par Miguel Lemos et R. Teixeira Mendes. Rio. Août
de Rio, précédés d'un étendard où la population salua
pour la première fois la devise — Ordre et Progrès — "^ .. <
que 48 heures plus tard elle devait voir inscrite sur ^ le drapeau national. Notre entrevue avec M. Benjamin ^'^': Constant restera à jamais gravée dans nos cœurs. Prévenu de notre présence, il vint nous trouver au grand , ^^. salon du Ministère de la Guerre où l'on voyait un grand nombre de curieux et de citoyens qui y étaient venus offrir aussi leurs concours au nouveau gouvernement. 11 nous embrassa ému jusqu'aux larmes, oubliant tout ressentiment. J'ai prononcé alors quelques paroles pour expliquer notre démarche. Dans sa réponse, il nous raconta familièrement ses travaux et ses pensées à partir du moment où il résolut de prendre la direction du mouvement républicain ; il nous retraça le tableau des poignantes émotions éprouvées par lui au cours de ces préparatifs et au moment suprême où la lutte allait s'engager. Il nous dit qu'au milieu de ses préoccupations patriotiques, il regretta souvent que nos divergences l'eussent privé de notre concours. Il termina en se déclarant heureux de pouvoir compter sur notre appui moral et intellectuel, ajoutant que là République ne pourrait avoir des conseillers plus capables que les deux jeunes citoyens qui se trouvaient à la tête de l'Apostolat Positiviste du Brésil. Pendant ce longépanchement, ses paroles furent souvent entrecoupées par l'émotion.
• Je tiens à donner un résumé assez exact de cette mél'apostolat positivistk • 2
morable entrevue, malgré ce qu'on y peut trouver de trop flatteur pour nous, car je suis convaincu qu'elle aura sa place dans l'histoire du positivisme.
L'adresse au chef du nouveau gouvernement rappelait nos prévisions répétées sur l'avènement de la République et nos efforts incessants, depuis dix ans, pour obtenir de l'empereur lui-même la transformation politique réclamée par la situation brésilienne, afin d'éviter les suites dangereuses de tout procédé révolutionnaire, même le mieux inspiré. En terminant, nous demandions l'adoption par le nouveau gouvernement de la devise — Ordre et Progi^ès — , résumé de la politique positive (1). ■ ! ■
Quelques jours après, nous nous empressâmes, en attendant un travail plus complet, de publier quelques indications urgentes concernant l'organisation politique de la nouvelle République (2). Voici, en résumé, ce que nous y conseillions : ' '
1° La conservation de la dictature républicaine surgie le 15 novembre.
2° L'abolition du régime parlementaire et l'élaboration par l'initiative et sous le contrôle du gouvernement, d'une constitution qui serait soumise à la libre appréciation du public.
(1) Mensagem ao General Deodoro {Adresse au Général Deodoro), broch. de 8 pages, Rio, Novembre 1882.
(2) Ao Povo e ao Governo da Republica. Indicassôes urjentes. {Au Peuple et au Gouvernement de la République. Indications urgentes.], broch. de 4 pages. Rio, Novembre 1889.
B^ Ce projet constitutionnel serait ensuite proposé à l'approbation plébiscitaire des citoyens actifs ou des municipalités de toute la République.
4" La nouvelle constitution devrait combiner le principe de la dictature républicaine avec la plus complète liberté spirituelle. Cette combinaison serait assurée de la manière suivante : (a) perpétuité de la fonction dictatoriale, réunissant le pouvoir exécutif, y compris le pouvoir judiciaire, avec le pouvoir législatif ; et transmission du pouvoir à un successeur librement choisi par le dictateur, sous la sanction de Topinion publique convenablement consultée ; (6) séparation de TÉglise et de l'État, suppression de renseignement officiel, sauf l'instruction primaire, pleine liberté de réunion et de discussion, sous la seule condition de la signature des auteurs, et complète liberté professionnelle, d'après Tabolition de tous les' privilèges scientifiques, techni* ques et industriels ; (c) une seule Assemblée, élue à Scrutin découvert, peu nombreuse, et exclusivement destinée à voter l'impôt et à contrôler les dépenses.
B** On sauvegarderait la situation matérielle acquise des fonctionnaires, soit civils, soit ecclésiastiq[ues, dont les charges officielles seraient supprimées.
Nous finissions ces indications par ce Conseil, qili malheureusement n'a pas été assez suivi : « Ne nous laissons pas entraîner par une aveugle imitation des institutions en vigueur dans tel ou tel pays; rappelonsnous que chaque nationalité offre des traits caractéris-
tiques qui résultent de l'ensemble de ses antécédents historiques. » "^1
Mais la composition hétérogène du nouveau gouvernement, où M. Benjamin Constant ne voulut pas ou ne put pas assumer la haute direction ne tarda pas à porter ses fruits. A la suite d'une révolte insignifiante de quelques soldats, le gouvernement crut devoir prendre des mesures exceptionnelles contre ceux qui conseilleraient l'insurrection ou qui provoqueraient directement l'insubordination des troupes. Étant donnée la gravité de la situation, on comprend la légitimité d'une telle conduite. Mais on se laissa aller immédiatement à des interprétations abusives du nouveau décret, rendu le 23 décembre. Le rédacteur du journal, organe de l'ex-président du Conseil du dernier ministère de la monarchie, eut l'idée de s'adresser personnellement au ministre de l'extérieur, journaliste comme lui, pour s'assurer du véritable sens du récent décret en ce qui concernait la liberté de la presse. Le ministre déclara h son confrère que, d'après une telle mesure, la liberté de la presse se trouvait, en effet, supprimée. Le. rédacteur du journal en question s'empressa de profiter de cet excellent prétexte pour faire disparaître sa feuille. En effet, le lendemain, après avoir raconté au public son entretien avec le ministre de l'extérieur, il annonçait à ses lecteurs que vu la manière dont le gouvernement provisoire, par l'organe autorisé de l'un de ses membres, entendait le nouveau décret, il croyait
bien faire en suspendant la publication de son journal. ' •
Les déclarations du ministre portées ainsi à la connaissance du public, causèrent une douloureuse surprise à tous les vrais républicains, car on n'avait vu dans le fameux décret, dont le texte est, du reste, assez clair à cet égard, qu'une mesure extraordinaire ne visant que des appels à la révolte armée et des actes ayantpourbut direct d'indiscipliner ou de suborner les troupes. On ne s'était jamais attendu à voir un ministre de la Republique, ex-chef officiel du parti républicain et déclamateur assidu en faveur de la liberté de la presse, venir déclarer qu'on ne pourrait plus examiner librement les actesdugouvernement.Riennejustifiaitune telle attitude.
Je rédigeai immédiatement une protestation contre une semblable interprétation qui déshonorait notre naissante république, où j'émettais l'espoir que le gouvernement désavouerait les paroles du ministre de l'extérieur. Cette protestation fut publiée dans le Jornal do Gommer cio du 26 décembre. Elle fut la seule qui se produisît alors, le journalisme resta muet, tout le monde garda le silence, sans en excepter le gouvernement qui ne crut pas opportun de donner une explication pour restituer la tranquillité aux esprits. Je crois même que plusieurs de ses membres se trouvèrent bien, au contraire, de Teffet terrorisant produit par le nouveau décret sur la population. Ils pouvaient ainsi avoir leurs coudées franches.
Je dois dire que malgré tout cela nous ne continuâmes pas moins à nous prononcer, avec la même liberté, sur la conduite du gouvernement, toutes les fois que notre intervention nous semblait nécessaire (1),
Presque au même moment, M. Mendès publiait une autre protestation contre la révocation par le gouvernement central de l'acte par lequel le gouverneur de Maranhao venait d'abolir le budget ecclésiastique dans son État (2). La séparation de l'Église et de l'État n'était pas encore décidée. Au contraire, M. Demetrio Ribeiro était au plus fort de ses efforts pour faire accepter par le général Deodoro la décrétation de cette grande réforme (3).
(1) Il est vrai que le général Deodoro enjoignit aux ministres respectifs de nous destituer, M. Mandes et moi, des emplois publics que nous remplissions depuis longtemps. Mais, secondés par l'intervention de M. Benjamin Constant, ils réussirent à faire comprendre au Dictateur l'inconvenance d'un tel acte. Nous n'apprimes l'incident que lorsqu'il fut terminé.
(2) Pela Federaçao. Estado do Maranhâo, Separaçâo da Igreja do Estado. (Pour la Fédération. État du Maranhâo. Séparation de l'Église et de l'État). Rio, décembre 1889.
(3) Pour être juste envers tout le monde, il faut dire ici que M. Benjamin Constant lui-même, tout en n'ayant pas le moindre doute sur le principe de la séparation, nourrissait des craintes sérieuses sur la manière dont certaines provinces, plus attachées aux vieilles croyances, pourraient accueillir une telle mesure. Il redoutait de compromettre la paix publique au moment critique où l'on se trouvait. Ces craintes n'avaient aucun fondement, comme la suite des événements le démontra, et comme nous le lui avions assuré dès le début. Nous savions, en effet, que le féticho-catholicisme de notre peuple, est indépendant de toute influence cléricale et que le sacerdoce catholique n'avait chez
nous aucune force politique.
viii>.\" ■ • • . :-, *V;tv.
Une autre mesure gouvernementale, et celle-ci plus dangereuse, par cela même qu'elle avait l'apparence d'une réforme libérale, détermina ensuite notre intervention (1). Il s'agissait de la grande naturalisation ta-' cite décrétée le 14 décembre. Cette mesure conférait la qualité de citoyen brésilien, sauf déclaration contraire des intéressés devant les autorités locales : 1° à tous les étrangers qui se trouvaient au Brésil le jour de la Révolution; 2° à tous les étrangers qui compteraient deux années de résidence au Brésil, à partir de la date de ce décret.
Nous nous sommes élevés avec force contre une telle absurdité politique, en reproduisant l'ensemble des arguments que depuis longtemps nous opposons à ceux qui croient que pour faire un citoyen d'un émigrant ou
d'un étranger quelconque, il suffit de le déclarer tel par un décret, sans aucun égard aux lois naturelles de la société politique. Nous avons rappelé, d'après Auguste Comte, la véritable théorie de la patrie et exposé quelles sont les conditions réelles indispensables à la formation de chaque citoyen. Nous avons montré,
contrairement aux doctrines chimériques et immorales résumées dans l'adage ubi bene ibi patria, qu'on n'a pas la patrie que l'on veut, et qu'on ne saurait suppri-
(1) A Politica Pozitiva e a Grande Naturalizaçâo {La Politique positive et la Grande Naturalisation), par Miguel Lemos et R. Teixeira Mandes. Rio, décembre 1889.
mer cet intermède nécessaire entre la Famille et l'Humanité, comme l'a établi notre Maître, et comme le sentit si bien le ^rand Danton, lorsqu'il répondait à ceux de ses amis qui l'engageaient à quitter la France pour <» se soustraire à ses bourreaux : emporte-t-on la patrie à la semelle de ses souliers ? Nous avons en outre insisté de nouveau sur les graves dangers dont nous menacent les aberrations courantes sur l'immigration étrangère de laquelle on fait dépendre la prospérité du pays et qui, au lieu d'être laissée à son essor spontané, reçoit du gouvernement des encouragements spéciaux et une
excitation artificielle au moyen d'agents embaucheurs, payés par la nation, pour leurrer les populations crédules du vieux continent et décharger sur nous la lie des villes et des campagnes de l'Europe.
Enfin, nous avons indiqué les seuls cas où, d'après nous, la naturalisation pourrait être accordée sans enfreindre gravement les conditions naturelles de la vie civique, à savoir :
1" Aux étrangers ayant rendu des services exceptionnels à l'Humanité ou à notre patrie, soit qu'il résidassent ou non au Brésil, et tout en conservant leur nationalité propre ; 1 ■ •
2° Aux étrangers ayant résidé continuellement chez nous au moins autant d'années que dans leur pays natal.
Ceux qui seraient venus en bas âge ne pourraient jouir de cette faculté que dans le cas d'avoir atteint chez nous la majorité au cours du nombre d'années requis.
Le temps de résidence pourrait être abrégé pour les
étrangers attachés au pays par les liens domestiques, surtout pour les femmes.
Mais, sauf le premier cas, où il ne s'agit que d'une récompense nationale, la naturalisation ne serait jamais accordée que sur la demande expresse des intéressés.
Je ne dois pas oublier que dans notre opuscule nous faisions voir que la nouvelle loi ne manquerait pas de susciter des réclamations internationales. En effet, notre prévision s'est complètement réalisée. Plusieurs puissances étrangères, parmi lesquelles la France, le Portugal, la Grande-Bretagne, l'Espagne, l'Italie, l'Au- -triche-Hongrie, s'adressèrent au gouvernement brésilien pour lui demander la révocation du nouveau décret, ou du moins sa modification, de manière à laisser aux étrangers la faculté de demander la naturalisation, mais sans être obligés à faire aucune déclaration lorsqu'ils voudraient garder leur nationalité d'origine. Elles terminaient leur protestation en disant que « si le gouvernement brésilien se refusait à admettre leurs réclamations, elles considéreraient le nouveau décret comme nul et non avenu et conformeraient leur conduite aux règles du droit international et aux intérêts de leurs sujets » (1).
(1) M. Crispi, au cours d'une interpellation qui lui fut adressée à ce propos, par un membre du Parlement italien, s'était déjà prononcé hautement contre l'acte du gouvernement provisoire, il rappela dans son discours le vieux principe : Nemo duas patrias habere potest (Nul ne peut avoir deux patries). -a. .
Notre ministre de l'extérieur, dans ses réponses, essaya vainement de justifier la nouvelle mesure, mais tout en s'efforçant de faire bonne contenance, en affirmant fièrement que le gouvernement maintiendrait son acte, il accordait, par voie interprétative, les restrictions demandées, surtout en ce qui concernait la naturalisation tacite. Le malheureux décret resta donc annulé en fait.
L'opuscule dont je viens de donner une idée venait d'être livré à l'impression, lorsque le ministre de l'intérieur publia un décret rendant la vaccine obligatoire pour les enfants, jusqu'à l'âge de six mois. Nous avons ajouté un post-scriptum à notre brochure pour combattre encore une fois les tendances inquisitoriales de notre hygiène officielle. Après avoir rappelé nos publications antérieures sur de semblables mesures, nous ajoutions : « Quant au gouvernement, nous sommes convaincus qu'il s'est laissé éblouir par le faux éclat scientifique dont brillent les pédantocrates payés par l'État. Ceux-ci ont démontré une fois de plus qu'ils méconnaissent le vrai caractère de la situation moderne, en imaginant qu'une question morale et intellectuelle peut être résolue au moyen d^amendes, d'emprisonnement, etc. Ils ont en outre prouvé qu'ils n'hésitent pas à compromettre l'autorité du pouvoir temporel, en cherchant à appuyer la tyrannie académique sur la dictature républicaine. i,
« Pour faire ressortir d'avantage le despotisme de
semblables mesures, nous faisons remarquer que l'effi* cacité de la vaccine est aujourd'hui plus que jamais un sujet débattu parmi les professionnels. Ceux qui voudraient s'en assurer n'ont qu'à lire l'article correspondant de l'Encyclopédie britannique, la publication la plus importante de ce genre. Non contents d'opprimer la population, en lui imposant par la force, des actes qui sont du ressort du pur domaine des idées, les hygiénistes officiels la mystifient encore, en lui faisant croire qu'il s'agit d'une vérité démontrée et unanimement acceptée par les gens compétents. »
Je dois signaler maintenant un important opuscule de M. Mendes proposant au gouvernement un plan assez complet destiné à régénérer, dans les limites assignées à la compétence du pouvoir temporel, les conditions personnelles et domestiques du prolétariat employé aux ateliers de la République (1). Ce travail, précédé d'une adresse justificative, où M. Mendes définissait le rôle normal du prolétariat et exposait la théorie positive du salaire, consistait dans une série d'articles réglementaires établissant tout ce qui regardait le salaire, le nombre d'heures de travail, les jours de repos, l'admission, la démission et la promotion des ouvriers, la libre nomination des chefs des ateliers par le gouvernement,
(1) A Incorporaçâo do Proîetariado na Sociedade Modema... {L'Incorporation du Prolétariat dans la Société A^oderne...) par ^. Teixeir^ ^ei^des. Rio, décembre 188S|,
les accidents du travail et les pensions à accorder aux ouvriers arrivés à la limite d'âge ou à leurs familles (veuves, enfants et filles non mariées) après leur mort. Ce projet qui plaçait les ouvriers de l'État sur le même pied que les autres fonctionnaires publias, eut l'entière approbation d'une grande partie du prolétariat auquel il s'adressait, mais il ne fut pas mis en pratique
par le gouvernement. Ce résultat négatif doit être surtout attribué à la retraite de M. Demetrio Ribeiro qui acceptait ces idées et qui avait même préparé un décret dans le même sens {\), Quoiqu'il en soit, nos prolétaires savent désormais où se trouvent le meilleur remède à leurs souffrances et les véritables amis de leur cause.
Enfin je dois mentionner une brochure (2) que j'ai publiée à l'occasion d'un article de M. Laffitte. On se rappelle un petit écrit (3) où j'ai rectifié une grossière erreur commise par lui à propos de la Bibliothèque Positiviste. Cette fois il crut devoir répondre. Il avoua sa bévue mais, en revanche, il se livra contre moi à une diatribe personnelle, sous le facétieux prétexte de faire une théorie scientifique. Pour neutraliser son factum je me suis borné à reproduire à part les pages que j'ai
rO
(1) M. Demetrio quitta le ministère le 31 janvier 1890.
(2) Pour notre Maître et notre Foi. Le positivisme et le sophiste Pierre Laffitte, par Miguel Lemos. Rio, 1889. L'article de M. Laffitte parut dans la Revue Occidentale, n" du 1" septembre''1889.
(3) L'édition de cet article se trouvant épuisée je lé reproduis à la suite de cette circulaire. V. l'annexe B.
consacrées à ce sophiste dans ma circulaire annuelle pour 1883, en y ajoutant une courte préface, où j'ai examiné quelques-unes des nouveautés et des affirmations contenues dans son nouveau manifeste. Ai-je été
trop rude? Peut-être, mais avant de juger le ton de ma réponse il faut qu'on lise l'arlicle qui Ta suscitée. Néanmoins soit qu'on la trouve trop rigoureuse ou suffisamment modérée, je tiens à déclarer une chose, c'est que dans cette réponse, ainsi que dans tout ce que j'ai publié jusqu'ici contre la sophistication laffittiste, je n'ai jamais été inspiré par aucun sentiment de haine personnelle. Mais il faut bien défendre notre Maître et notre Foi contre les traîtres qui osent essayer de démolir son œuvre tout en se proclamant ses disciples et ses successeurs. C'est la conviction de la nécessité d'une telle défense qui m'a seule animé dans ces luttes.
Vie Intérieure. — Abordant notre histoire intérieure, je dois d'abord consigner ici les ravages que la mort a faits dans nos rangs pendant l'année dernière.
Le 7 janvier est décédée h Rio, à la suite d'une longue et cruelle maladie, à l'âge de 25 ans, notre chère sœur Madame Elvire Carvalho de Oliveira. Mariée à Tun de nos plus estimables confrères, M. J.- Mariano de Oliveira, elle faisait déjà partie de notre église bien longtemps avant son mariage. Notre jeune sœur possédait toutes les qualités supérieures qui
distinguent les trois principaux aspects de la femme : comme fille, comme épouse et comme mère. Sa courte existence se résume dans l'accomplissement dévoué, et souvent poussé même jusqu'à l'abnégation la plus complète, des multiples devoirs exigés par cette triple fonction. Sa mort nous a frappés dans nos plus chères affections, tout en privant notre église du précieux concours objectif de ses exemples et de ses vertus.
Mais cette mort même fut encore pour nous la plus édifiante des leçons et une preuve victorieuse de l'inutilité des croyances théologiques pour mourir dignement. Sentant sa fin prochaine, elle nous appela tous auprès de son lit, nous embrassa l'un après l'autre, adressant à chacun des paroles émues et faisant connaître, avec une sérénité vraiment religieuse,
ses derniers vœux. A moi particulièrement elle m'adressa cette inoubliable recommandation : « Faites de mon enfant un bon positiviste. »
Nous demanderons au culte de sa mémoire et de son tombeau la seule compensation que de telles pertes
puissent comporter.
Nous avons eu aussi à déplorer la mort de M. Almeida Reis, un sculpteur de mérite, qui quoique n'étant pas complètement positiviste, avait pour notre religion les plus vives sympathies. Il suivait avec un intérêt croissant notre développement et plus d'une fois il concourut par ses travaux à enrichir notre collection artistique, p'est ainsi que nous lui devons un beau buste de
Danton, un peu plus grand que nature, et une jolie statuette de l'Humanité, rappelant les traits de Clotilde de Vaux. Le souvenir de cet ami et de ses généreux dons restera toujours lié à l'histoire de notre essor collectif.
Finalement, M. et M'"^ Mendès ont eu le chagrin de perdre leur dernier enfant, enlevé le 6 février, par une fièvre violente, à l'âge de huit mois. Il avait été présenté à l'Humanité sous les noms de Hildebrand- Bolivar. ' * •
Sauf les vides et les regrets causés par les 'pertes douloureuses dont je viens de parler, Tannée 1889 marquera pour le positivisme brésilien une ère nouvelle. L'avènement de la république, tel que je l'ai apprécié au début de cette circulaire, a imprimé à notre mouvement un essor vraiment extraordinaire. Nous
sommes devenus le centre d'attraction de tous ceux qui veulent organiser sérieusement notre patrie, en dehors des vieilles formules démocratiques. L'influence de notre apostolat a pris une intensité et une extension proportionnelles à cet accroissement d'adhésions et de
sympathies. Le nombre de ceux qui aujourd'hui nous soutiennent de leur appui moral et de leur concours matériel se trouve presque trois fois plus grand : j'entends un appui et un concours explicitement accordés. Mais toutes ces conséquences de la transformation politique du 15 novembre ne deviendront directement
sensibles que dans ma prochaine circulaire. Une telle situation imposait aussitôt une attitude plus
normale aux chefs de l'apostolat brésilien. Pour faire
face à ce nouveau développement de leur activité et, en même temps, pour remplir dignement leur rôle devenu plus opportun, il fallait qu'ils fussent placés dans des conditions personnelles d'une complète indépendance à l'égard du pouvoir temporel. Cette nécessité fut mise dans tout son jour par la séparation de l'Église et de l'État. Il était évident que l'église positiviste devait, elle aussi, donner l'exemple de pourvoir par ses propres
ressources à l'entretien de ses ministres. .
Nous résolûmes donc, M. Mendes et moi, de renoncer aux modestes fonctions que nous exercions depuis quelques années dans l'Administration et pour lesquelles nous avions été nommés à la suite d'un concours public (1). En conséquence, le 22 janvier, chacun de nous adressa à son ministre respectif une lettre rendue publique aussitôt, donnant sa démission et exposant
(l) Voir mes circulaires annuelles pour 1883, 1884 et 1885.
J'étais secrétaire de la Bibliothèque Nationale de Rio et M. Mendes employé aux bureaux du ministère de ragfriculture et des travaux publics. Je dois dire qu'après la révolution nous refusâmes tout avancement et môme des charges plus considérables. Si je rappelle ces choses ce n'est pas pour nous en vanter, car nous n'avons fait que notre devoir, mais c'est 1° pour que l'on sache que nous avons été fidèles à nos engagements et à nos prédications, 2° pour opposer la vérité aux calomnies répandues en Europe par un écrivain anonyme qui, malgré une telle conduite de notre part, osa publier que le nouveau gouvernement n'avait aboli l'église officielle que pour faire au positivisme un gros budget, en distribuant des emplois largement rétribués aux principanx adeptes de la nouvelle religion.
ouvertement les motifs qui iious faisaient agir ainsi. Cet acte fut très favorablement reçu par l'opinion publique, qui comprit très bien les mobiles élevés de notre conduite.
Les conditions actuelles de notre église sont donc les plus favorables pour donner à son action tout l'essor que les besoins publics réclament. Toute crainte de
rétrogradation monarchique ou théologique étant écartée, délivrés également des mensonges officiels qui s'opposaient à une vue claire de la situation, nous pouvons désormais, sans nous départir en quoi que ce soit de notre invariable fidélité aux principes et aux prescriptions enseignés par notre Maître, donner à notre influence toute l'élasticité que comporte la relativité de notre doctrine. Faire des positivistes sera toujours notre principale préoccupation, mais à côté de ce but essentiel nous pouvons maintenant nous adresser avec une confiance croissante à l'ensemble du public de plus en plus apte à être modifié par nos doctrines et nos exemples. Dans ce champ plus vaste qui s'ouvre
ainsi à nos labeurs spirituels nous aurons toujours présent à l'esprit et au cœur l'apophthegme de notre Maître :
Conciliant en fait, inflexible en principe.