CHAPITRE III
La seconde épître aux Gorinthiens.
Cette seconde lettre ne ressemble à la précédente ni par son contenu, ni par son accent. Elle répond évidemment à une situation toute nouvelle.
Expliquer les changements survenus, déterminer les vrais rapports de notre seconde épître avec la première, est un des problèmes critiques les plus discutés et les plus obscurs du Nouveau Testament.
Une crise s'était opérée dans l'église. Les nouvelles que Paul en avait reçues l'avaient profondément affligé. Il avait passé dans une anxiété cruelle ces derniers mois et soupiré après le retour de Tite, son messager, et les nouvelles qu'il devait lui apporter de Corintbe (II, 12, 13; VII, 6).
Cette excessive inquiétude, dont toute la lettre garde de si nombreuses traces, a droit de nous surprendre et a surpris tous les exégètes. Quelques-uns même n'ont cru pouvoir expliquer un si grand contraste entre nos deux épîtres qu'en supposant une lettre intermédiaire perdue.
Rien dans la première épître de Pknl, dit Bleek, n'explique de telles craintes. Les reproclies qu'il adressait aux Corinthiens étaient modérés. Ce n'est pas l'impression qu'ils pouvaient en avoir reçu qui inquiète son âme. Notre seconde lettre ne se rattache donc pas à la première, mais à une autre, écrite dans l'intervalle, portée par Tite, et que malheureusement nous n'avons plus. Les passages II, 1-11 et VII,' 5-12, qu'on rapporte ordinairement à l'affaire de l'incestueux (1 Cor. V), gardent quelque chose de mystérieux et d'obscur. Ils ne s'expliquent bien qu'en supposant de nouvelles complications survenues à Corinthe. Peut-être même
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ne s'agit-il point du tout, en ces deux passages, de l'incestueux, niais d'un autre membre de l'église qui aura résisté ouvertement aux ordres de Paul et nié son autorité. L'apôtre s^^ sera élevé contre lui avec une indignation un peu trop vi\'t' dans la lettre perdue. C'est de cette indignation qu'il semble maintenant revenir. Il pardonne et déclare les Corintliiens innocents dans toute cette affaire ^
Le tort le plus grave de cette explication est d'être une hypotlièse gratuite, qui n'explique pas même très-bien les deux textes controversés. L'affaire de l'incestueux, la résolution que Paul avait prise de le faire excommunier, étaient choses assez graves pour inquiéter l'apôtre. Il n'est pas nécessaire de supposer un autre fait scandaleux. Un point décisif enfin, c'est que, dans les deux épîtres, Paul désigne le coupable par ces mots: 6 -o'.cîjto? (l Cor. V, 5; cf. 2 Cor. II, 6).
Baur et Riickert ont repoussé très-nettement l'explication de Bleek. Ils en proposent une autre qui, au premier abord, paraît lumineuse. Il est bien question, disent-ils, dans l'une et l'autre épître du même événement, du même individu, de l'incestueux. Mais, s'il faut le dire ouvertement, Paul s'était mis à son sujet dans le plus grand embarras. Entraîné par la passion, il avait, dans sa première lettre, excommunié le coupable, et l'avait livré à Satan pour la perdition de sa chair et le salut de son âme (TzapaBouvai tov to'.oîjtov t(o ca^ava siç'cAsOpov vqq aapy.cç). Les mots ci? GA^Opov r^; aapyi; désignent évidemment une maladie qui, en vertu de l'excommunica- (ion apostolique, doit atteindre le coupable. Paul a donc
*Voy. Bleek, Einleiiung in dcis Neue Testament, ^te Aufl., p. 405j. L'hypothèse de Bleek, émise pour la première fois dans les Studieu und Krilike7i^ 1830, a été acceptée par Ewald et par Neander dans les derniers temps, mais repoussée par la majorité des critiques.
voulu le frapper d'une punition matérielle et surnaturelle. Or, ajoute Baur, l'événement n'a pas succédé au désir et à la parole de l'apôtre. Le coupable n'a été ni excommunié par l'église, ni atteint d'aucune maladie. L'excommunication est restée sans effet, et l'autorité apostolique, par cela même, s'est trouvée très-gravement compromise. Les adversaires de Paul ont profité de cet avantage, que lui-même leur a fourni, pour l'attaquer plus violemment et le discréditer tout à fait. S'il ne vient pas à Gorintlie, disent-ils, s'il ajourne chaque fois son arrivée, c'est qu'il sent lui-même son impuissance. Il parle de haut, quand il est loin; mais, en réalité, sa parole n'a aucune vertu (X, 11). Il s'agit aujourd'hui, pour Paul, de se tirer de ce mauvais pas. Mais que lui reste-t-il à faire, sinon à voiler un mal qu'il ne peut guérir, accepter ce qui a été fait, prêcher la paix et le pardon, et éviter ainsi une rupture plus grave en attendant des temps plus propices
Le désir, un peu trop vif chez Baur et Riickert, de trouver en défaut la puissance surnaturelle de l'apôtre, les a fait aller au delà du but et fausser la situation. Les choses ne se sont point passées comme ils les racontent. Paul, dit Baur, avait voulu faire deux choses dans sa première lettre (V, 3) : frapper d'une maladie surnaturelle le coupable, et solliciter de l'église une décision solennelle qui le retranchât de la communauté. De ces deux choses, ni l'une ni l'autre ne s'était accomplie. Ici est l'erreur de Baur. Il distingue deux choses qui dans l'esprit de l'apôtre n'en font qu'une. Paul n'a point lancé d'Éphèse une excommunication à distance. Il a résolu de provoquer une réunion solennelle de l'église de Gorinthe, qui se tiendrait sous sa présidence spirituelle ; et c'est là que devait être prononcée, par l'éghse elle-même
^Baur, Paulus, I,p, 334-386.
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et au nom de Paul, l'excommunication contre le coupable. On le voit, c'est toute une procédure ecclésiastique qu'ordonne l'apôtre. Or, comme Baur le reconnaît et comme il ressort de 2 Cor. II, 6, cette assemblée n'a pas eu lieu ; l'excommunication n'a pas été lancée, et par conséquent l'apôtre ne se trouve personnellement dans aucun embarras. Son autorité n'a point été compromise par l'impuissance de sa parole. De même, le passage X, 11, que Baur invoque ici, ne se rapporte en aucune manière à ce cas particulier. Ce n'est point l'insuccès et l'im.puissance de son excommunication que relèvent les adversaires de Paul, mais le peu d'éclat de ses discours oraux (acyoç èÇou6£v/)[;ivoç) et l'aspect peu imposant de sa personne (zapousia xoî) stbîj.a-uoç àaOcVYjç), qu'ils mettent en opposition avec la gravité et la hauteur de ses lettres ; deux choses que l'apôtre d'ailleurs confesse lui-même (i5i(A)r/îç TÛ XI, 6 ; o-av -^àp àcÔsvw, tots Buva-rcç c?;j-'., XII,
8-10). L'hypothèse de Baur n'explique pas non plus très-bien les angoisses de Paul, ni, surtout, le soulagement que Tite lui apporte. Il semble que Tite, venant lui apprendre que ses ordres avaient été méconnus, sa parole impuissante, que l'église de Gorinthe était en pleine révolte, devait précisément le plonger dans l'inquiétude, dont au contraire il le tire. Les premiers chapitres de notre seconde épître sont, en effet, comme un soupir de soulagement et, par moments, comme un cantique d'action de grâces et de triomphe (tw 2e Oefo yfyiq Tw TràvTCTc ôptajjLl^EuovTi Yi[j,aç, II, 14). Paul ne paraît pas avoir été en souci pour lui-même ni avoir été affligé directement (oÙT, leXùT.'fiv.Bv, II, 5). Mais il a été en souci pour les Corinthiens et affligé de leur affliction. Enfin, ce n'est pas lui que les Corinthiens ont peiné, c'est lui au contraire qui, par ses reproches et sa sévérité, a affligé les Corinthiens (VII, 8). Il en a eu d'abord du regret, il a craint d'être allé trop loin, mais aujourd'hui il ne regrette plus rien. Cette sé-
vérité a fait éclater le zèle et l'amour de l'église pour lui. 11 est content; il est consolé. Ces bonnes nouvelles ont été un adoucissement précieux aux souffrances qu'il endure. Est-ce là le langage d'un homme, d'un apôtre, qui vient d'essuyer, dans son ministère, le plus grave échec? Essayons, à notre tour, de retrouver le vrai cours des événements.
Il faut d'abord rétabhr les faits. 11 est certain, d'un côté, que le coupable avait été réellement puni. Le passage 2 Gor. 11, 6 et 7, fait allusion a un châtiment (ly.avcv tô toiouto) i%mi)m). Mais, d'un autre côté, il a été puni, — et cela n'est pas moins incontestable, — autrement que ne l'avait ordonné Paul (v. 10). En conséquence, on pourrait dire que l'église a désobéi à l'apôtre. Au lieu d'excommunier le coupable, elle s'était bornée à le réprimander solennellement. Cette désobéissance à un ordre péremptoire expliquerait suffisamment l'anxiété de Paul. Elle pouvait lui apparaître comme le commencement d'une révolte plus générale et plus grave. Cependant l'affaire n'est pas aussi simple. Dans la supposition d'une désobéissance ouverte et formelle de toute l'église, le verset 9 est plus qu'étrange. Comprend-on que, en pareil cas, l'apôtre écrive aux Corinthiens : «Je vous exhorte à l'assurer (l'incestueux) de votre amour ; car, en vous écrivant la première fois, je voulais seulement vous éprouver et savoir si vous étiez obéissants en toutes choses?» Et plus loin, comment l'apôtre, acceptant la justification des Corinthiens, leur dirait-il : «Vous vous êtes montrés absolument innocents en cette affaire» (Vil, 11, èv Tuavii... à^vouç) ? Des circonstances particulières ont dû amener et même justifier cette nonexécution des ordres de Paul. Où est la clef de ce mystère ?
Elle est dans ces mots que les exégètes n'ont pas assez pesés : y) lTUTi\)Sa uirb twv TïXstovwv (11, 6) . La sentence qui a frappé le coupable a été prise non à l'unanimité des voix, mais seulement à la majorité. Une minorité, assez forte
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semble-t-il, s'est abstenue et a fait de l'opposition. Il y a eu dès lors discussions, déchircînents dans l'église; et ce troisième fait, qui vient s'ajouter aux deux autres, explique encore mieux les inquiétudes de l'apôtre. Mais ce n'est pas tout ; le caractère de cette division était de nature à le troubler plus encore.
D'où vient, en effet, que, sur une question de discipline ecclésiastique si claire et si simple, les esprits se sont partagés ? Quelle est la cause de l'opposition de la minorité ? Est-ce sympathie pour le coupable? Est-ce effet du relâchement moral , ou révolte contre l'austérité chrétienne ? Nullement. Cette minorité, comme nous allons bientôt le voir, était la même qui niait l'autorité apostolique de Paul ; elle était composée des judaïsants, des partisans de Céphas, et l'on sait que, sur la question de la 7:opv£(a, les judaïsants étaient encore plus rigoureux que Paul. La cause de leur opposition est ailleurs.
Pour la découvrir, il faut nous reporter maintenant au chap. V de la première épître. Que demandait Paul dans ce passage : «Moi, absent de corps mais présent d'esprit, j*ai résolu comme étant présent, au nom du Seigneur Jésus, vous et mon esprit étant réunis et assemblés, avec la puissance de Jésus, notre Seigneur, de livrer un tel homme à Satan, pour la perte de la chair et le salut de l'âme, au jour du Seigneur?» Évidemment, Paul prétendait agir ici au nom de sa pleine autorité d'apôtre. Il convoquait une assemblée générale de l'église, qu'il aurait présidée spirituellement en qualité d'apôtre de Jésus-Christ; par l'organe et la bouche même de l'église assemblée, il voulait frapper le coupable de la peine apostolique. Une maladie matérielle aurait accompagné le châtiment moral. Si jamais Paul a agi en qualité d'apôtre de Jésus-Christ, comme les Douze euxmêmes, c'est en ce moment. Ici précisément est la cause
de l'opposition de la minorité. C'est le point par où cette affaire de l'incestueux vient se joindre intimement à la lutte des judaïsants contre Paul.
La première épître, nous l'avons vu, ne combat pas d'une manière directe le parti judaïsant ; mais elle nous en fait déjà soupçonner la présence et les menées souteraines (IV, 19 et tout le cliap. IX). Des émissaires, comme ceux qui avaient troublé les églises de la Galatie, étaient arrivés à Gorinthe avec des lettres de recommandation de la part des églises de Palestine et peut-être des apôtres eux-mêmes (2 Gor. m, 1; XI, 4, 13). Ge qui n'était d'abord qu'une discussion sur le mérite ou sur les doctrines des divers prédicateurs apostoliques était promptement, sous leur influence, devenu une scission. Leur opposition devait nécessairement éclater quand l'affaire de l'incestueux se présenta devant l'église. Accepter les ordres de Paul, suivre la procédure ecclésiastique qu'il indiquait, c'était reconnaître son autorité apostolique, c'était, pour les judaïsants, se résigner à l'impuissance. Ge parti ne pouvait abdiquer sans combat. Il contesta donc ouvertement l'autorité que Paul s'arrogeait. Ge droit et ce pouvoir, disaient-ils, ne lui appartiennent point (X, 8; XIII, 10). De loin, il parle haut et ferme ; mais il se garde bien de venir lui-même à Gorinthe. Sa présence est sans vertu. Il usurpe les privilèges des Douze, contre toute justice et toute raison. 11 n'est point ca pable d'un tel ministère et n'y a point été appelé (ixavorr^ç, III, 5). Il ne veut dominer sur l'iiéritage de Ghrist que pour vivre aux dépens des églises (XII, 16-18; VII, 2). On comprend dès lors pourquoi toute la discussion, dans notre seconde épître, roule sur l'autorité apostolique de Paul. G'est lui-même qui, dans cette affaire de l'incestueux, voulant agir en apôtre, l'avait soulevée.
L'agitation fut grande à Gorinthe. L'apôtre y comptait de
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chauds amis. Mais l'opposition violente d'une minorité assez forte empêcha sans doute l'église de se réunir dans unr seule senleiice et de suivre les instructions de Paul. L?i m.'ijorité, qui lui demeurait fidèle, dut nécessairement se bornfr à réprimander publiquement le coupable. Elle prépara en même temps une lettre d'explication et de justification dont Tite se chargea. Cette lettre était vive et toucha l'apôtre. Il put se déclarer satisfait et exhorter les Corinthiens fidèles à pardonner. Seul, un sentiment de vain amour propre ou de faux orgueil aurait pu l'engager à poursuivre cette affaire. Par son opiniâtreté, il aurait non-seulement compromis la repentance du coupable, mais l'existence même de l'église ; il repousse donc cette suggestion comme une inspiration de Satan (II, 11), et se rappelle que l'autorité qu'il tient de Jésus- Christ lui a été donnée non pour la destruction, mais pour l'édification des églises (X, 8). Il attendra même que cet orage soit apaisé pour venir à Corinthe, afin de ne pas y provoquer de nouveaux et d'irrémédiables conflits (Xlll, 10: II, 1).
Ainsi comprise, comme elle doit l'être, dans sa relation intime avec l'opposition judaïsante, cette triste affaire nous introduit au milieu même des troubles de l'église. Ce que les exégètes ont considéré jusqu'ici comme un incident extérieur, est en réalité le nœud de l'histoire de la communauté corinthienne durant ces quelques mois ^ Nous com-
* Voici comment paraissent s'être succédé les principaux moments de cette histoire : 1" Discussions générales sur les mérii . s des divers prédicateurs (1 Cor. I, 12). — 2" Arrivée des émissaires judaïsants {"i Cor. III, 1). — 3'' Arrivée de Timothée et de la première lettre de Paul. — 4'^ Violent débat sur son autorité apostolique, à propos de Texcommunication de Tinccstueux. — 5° Timothée, de retour auprès de Paul, lui annonce ces nouvelles complications. — G" Crise à Corinthe. Retour de Tite. — 7'' lettre de Paul. — Arrivée de Paul à Corinthe. Apaisement.
prenons enfin pleinement les inquiétudes si vives de l'apôtre, et la joie que lui causent le retour de Tite et les nouvelles qu'il lui apporte. La crise a eu lieu. La majorité de l'église lui reste fidèle et lui adresse les témoignages les plus vifs de zèle et d'affection. Mais, à côté de cette majorité, se trouve une minorité pleine d'aigreur et de rancune qui lui fait une guerre acharnée. Le plan de sa lettre lui est ainsi tout tracé. Il s'adressera d'abord à cette majorité fidèle ; il laissera déborder devant elle tous les sentiments qui remplissent son âme. L'apôtre n'a jamais rien écrit de plus pathétique que les premiers chapitres de cette seconde lettre. Puis, se tournant vers la minorité qui lui est hostile, il la châtiera ouvertement du fouet de sa parole ; il rendra coup pour coup, guerre pour guerre. Sa polémique ne connaîtra ni ménagements ni mesure. Paul n'a rien écrit de plus mordant, de plus ironique, de plus fort que les dernières pages de cette même épître. Ainsi s'expliquent naturellement les deux parties de sa lettre, si dissemblables. Rien n'a ménagé la transition de l'une à l'autre, car, entre les deux fractions de l'église de Gorinthe, il n'y avait aucun moyen terme.
Malgré cette opposition tranchée dans le ton et dans la forme, ces deux parties n'en restent pas moins reliées par une grande unité de pensée et de but. Dans Tune et l'autre, c'est toujours le même adversaire que Paul combat, l'esprit judaïque, dont les prétentions veulent étouffer l'esprit chrétien, la servitude de la lettre, qui pèse encore sur la liberté de l'Evangile, Il reprend donc ici la lutte ouverte par l'épître auxGalates, et lui fait faire un nouveau progrès. La bataille ne se livre plus sur la circoncision, mais sur les ministères de la nouvelle et de l'ancienne alliance.
Dès les chapitres III et IV, Paul aborde cette question fondamentale. Les deux alliances sont vigoureusement caractérisées (v. 6 et 7j, l'une, comme la lettre qui est morte en elle-
même et qui donne la mort, l'autre, comme l'esprit qui est vivant en soi et qui donne la vie ; l'une, produisant la condamnation, l'autre, réalisant le salut. Si la première a été glorieuse, malgré son caractère étroit et transitoire, combien plus le sera la seconde, qui n'est pas appelée seulement à traverser la gloire, mais à y rester (tc y,aTapYo6;j,£vov Bià corr^c... 10 [jivov àv 3c?'/], V. 11).
Aux deux alliances correspondent deux ministères (o'.xy.ovîa -[pimxoLToq^ oiT/.zr.oL T.'^e()[ja'oq} . Le premier est celui de Moïse dont le visage se voilait aux yeux des enfants d'Israël pour qu'ils ne vissent pas l'éclipsé de sa gloire. Mais le ministère de la nouvelle alliance, glorieux d'une gloire permanente, se manifeste à tous les yeux avec une entière liberté, parce qu'il va se glorifiant de plus en plus; car où est Fesprit du Seigneur, là est une entière franchise (-app-r;7'a;, une entière liberté, une incessante glorification (III, I2-18j.
Paul amène ici le dramatique contraste, qui remplit les chapitre IV et V, entre cette force et cette gloire internes de son ministère, et les humiliations, les faiblesses extérieures qui semblent l'écraser, mais qui ne réussissent qu'à mieux en révéler la divine puissance. «Nous avons ce trésor dans un vase d'argile, afin que la puissance débordante de sa vertu soit rapportée à Dieu et non à nous. Nous sommes de toutes façons affligé, mais non accablé; toujours en détresse, jamais réduit au désespoir; persécuté, mais non vaincu; balloté par la tempête, mais non submergé, portant constamment en notre corps l'image mourante et mortifiée du Seigneur Jésus, afin que, dans la mort de notre chair, éclate aussi l'énergie de sa vie.» Non-seulement les épreuves et les opprobres ne compromettent pas notre ministère, mais encore elles le recommandent et sont le sceau divin qui le fait reconnaître. Le Christ que nous servons, n'est pas le Christ selon la chair, mais le Christ mort et ressuscité. Ainsi,
tout ce qui est gloire ou force selon la chair disparaît j de notre ministère, comme en Christ lui-même, pour mieux j laisser éclater la vie nouvelle, la vie de l'esprit: «Nous ■ nous recommandons ainsi nous - m.ême comme ministre I de Dieu par une grande patience, par les souffrances, I par les épreuves, par les blessures reçues, dans les prisons, dans les veilles, dans les fatigues, dans les jeûnes, à travers la gloire et l'opprobre, le bon renom et la calomnie. Traité de suborneur et pourtant fidèle, méconnu des hommes et I pourtant connu de Dieu, toujours mourant et toujours vivant, toujours éprouvé et toujours joyeux, pauvre entre les pauvres, et pourtant enrichissant un grand nombre.» Ces pages admirables se terminent par cet appel émouvant à l'adresse des Corinthiens. «Notre bouche. Corinthiens, s'est ouverte pour vous, et notre cœur s'est élargi. Vous n'êtes point à l'étroit dans nos entrailles. Rendez-nous la pareille. A votre tour élargissez votre cœur» (VI, 11) ^
Les chapitres VII, VIII et IX reviennent sur quelques détails trop rapidement expliqués au début, et sur la collecte qui doit être achevée avant le retour de Paul. La polémique contre les judaïsants, indirecte et incidente dans la première lettre, remplit, on le voit, toute la seconde. A mesure que l'apôtre avance, elle devient plus vive et plus pressante. Après avoir épuisé la question de principe, Paul aborde en face les accusations et les calomnies que ses adversaires lancent
^ Il est impossible de trouver le moindre lien entre le verset 13 du chap. VI et le développement d'un ordre tout différent qui commence avec le verset 14. La même solution de continuité reparait entre le verset 1 du chap. VU et le verset 2. Tout au contraire, si Ton retranche cette péricope VI, 14- VII, 1, la liaison la plus naturelle existe entre VI, 13 et VII, 2. Les exégètes ont donc toute raison de regarder la péricope qui coupe si malencontreusement le fil du discours comme une glose interpolée, ou comme un fragment d'une autre lettre de Paul, peut-être de la première, égaré au milieu de notre seconde épître.
contre sa personne. Trop longtemps contenue, son indignation éclate enfin en une explosion terrible fX, 1). «Moimême, moi Paul, je vous exhorte encore en toute douceur et avec la patience de Christ, moi si petit et si humble de près, si audacieux de loin. Plaise à Dieu que je n'aie pas à mon arrivée à déployer mon énergie, pour réduire ceux qui me représentent comme marchant selon la chair ! » Après avoir réfuté les propos de ses ennemis, il les presse à son tour; il trace de leur ministère et du sien un parallèle où l'ironie la plus sanglante et l'indignation la plus amère se mêlent aux réserves les plus délicates.
«Eh bien! soit; au risque de paraître insensé, moi aussi je veux me vanter un peu, vous me supporterez bien. Je vais parler, non selon le Seigneur, mais comme un fou; n'importe ! puisque d'autres chantent leurs louanges , moi aussi je chanterai les miennes. Vous, si sages, vous supportez fort bien ces insensés, vous avez une admirable patience, soit qu'on vous asservisse, qu'on vous gruge, qu'on se glorifie, qu'on vous frappe au visage. Que voulez-vous ! Je le dis à ma honte, mais j'ai aussi mes faiblesses. De quoi se vantent-ils? — Je suis un insensé, mais je m'en vante aussi. Sont-ils hébreux? moi aussi. Sont-ils Israélites? moi aussi. Sont-ils serviteurs de Christ? ici, ma folie passe toute mesure, je le suis plus qu'eux: fatigues, prisons, blessures, j'ai enduré plus de souffrances qu'eux. J'ai subi de la part des juifs cinq fois quarante coups moins un. J'ai été trois fois battu de verges, une fois lapidé; trois fois j'ai fait naufrage. J'ai été une nuit et un jour dans les gouffres de la mer ; fatigues sur les routes, périls sur les fleuves, dangers de toute nature, de la part des brigands, de la part de nos compatriotes, de la part des païens, dans les villes, dans les déserts, sur la mer, parmi les faux frères, travail, douleurs, veilles, faim, soif, froid, nudité, j'ai tout bravé, tout sup-
porté .... Mais s'il faut me vanter, laissez-moi me vanter de mes faiblesses!» Ici, comme dans l'épître aux Galates, Paul ne laisse tomber aucun de ses droits. Il ne craint pas de se mettre en parallèle, non-seulement avec ces faux apôtres qui viennent troubler les églises ((];£uoa7ucaToXot, ip^dzoLi SoXiot, \}.e':oLa')rq\>.a'z(Ç,Q[J^evoi elç àTïOŒToXouç '/^piGTou , XI, 5), mais avec ceux dont ils exploitent l'autorité et qu'ils appellent 01 uTuspXiav aTucaToXot, les arcM-apôtres (XI, 5). Cette expression correspond très-bien dans la bouche de Paul à celles de l'épître aux Galates : aiuXot, §oxouvt£ç.
Pendant que s'accomplissait à Gorintbe la scission profonde qui seule explique et le fond et la forme de notre seconde épître, une crise non moins grave était survenue dans l'âme même du grand apôtre. Les changements extérieurs ne suffisent pas, en effet, pour expliquer toute notre lettre ; elle n'en suppose pas de moins graves dans la vie intime de son auteur.
Il est très - remarquable que les idées eschatologiques de Paul, qui persistent, nous l'avons vu, jusqu'à la fin de la première épître aux Corinthiens , disparaissent ou se transforment à partir de la seconde. De ce moment, il n'espère plus voir de son vivant l'avènement du Seigneur. Cette parousie glorieuse qui rétrécissait à ses yeux l'horizon de l'avenir, s'est éloignée indéfiniment et a laissé surgir une perspective plus sombre et plus douloureuse. Au lieu de la parousie de Jésus, l'apôtre a désormais devant lui l'image de la mort et du martyre, et, au-delà de ce moment douloureux, l'espérance d'être enfin réuni au Seigneur (2 Cor. V, 1-11; Act. XX, 22-25; Phil. 1,21-23). Cette transformation décisive de l'eschatologie paulinienne tombe dans l'intervalle des deux lettres aux Corinthiens. Qu'est-il donc alors survenu ?
Les premiers versets de notre seconde épître nous le laissent entrevoir. Les derniers mois du séjour de Paul à Éplièse et en Asie paraissent avoir été le moment le plus sombre et le plus difficile de sa vie. Un affaissement momentané s'est produit dans ses espérances et dans son âme. Tout semble se conjurer contre lui. Après la défection des Galates, il vient d'apprendre les troubles de l'église de Gorinthe. Il retrouve à Ephèse les mêmes adversaires acharnés à le persécuter (2 Gor. XI, 28j. Le souci de toutes ses églises le dévore. Il n'a point de repos en sa chair; il est affligé de toutes manières (IcwOsv \iÂyv,^ lawflsv 2 Gor. VII, 5).
Ge n'est pas tout. Il vient de courir en Asie un mystérieux danger, d'une gravité exceptionnelle (2 Gor. I, 8). Gette épreuve que l'apôtre n'explique point d'une manière plus précise, mais qui ne peut pas être la révolte de Démétrius et de ses ouvriers à Éphèse (Actes XIX, 30-41), a dépassé toute mesure et s'est trouvée au-dessus de ses forces (ct'. y.aô' uTuspfio).?]/ ègap-/]0-/][X£v uTTÈp ouva[xiv). Il a désespéré de la vie. Il a porté sur lui-même en son âme une sentence de mort. Et sa délivrance inespérée lui apparaît à cette heure comme une véritable résurrection d'entre les morts (v. 8-10).
L'indomptable courage du héros, un instant ébranlé par cette crise terrible, s'est bientôt raffermi. Mais une chose ne s'est point relevée dans son âme, c'est l'espérance de voir de ses yeux le triomphe de l'Évangile, l'établissement du royaume messianique et la prochaine parousie du Seigneur. Dans cette crise, sa pensée achève de se dégager des derniers liens du judaïsme traditionnel, et l'eschatologie chrétienne de s'émanciper des cadres étroits de l'eschatologie pharisienne. L'esprit achève de triompher de la lettre.
Paul voit s'ouvrir des perspectives nouvelles. Il ne doit plus compter, pour la fondation du royaume de Dieu, sur
l'intervention de l'archange, sur la trompette céleste. Ce royaume s'établira par la faiblesse, par le dévouement et les souffrances de ses messagers. L'image de la mort, qui ne préoccupait point encore l'apôtre, entre pour la première fois dans l'horizon de sa pensée.
Dans cette heure d'angoisse et de trouble, il a eu comme une claire vision du martyre. Il devra sceller de son sang la prédication de son évangile. Gomme le Maître, le disciple ne triomphera que par l'humiliation et la douleur. Mais Paul y est résolu. Il s'attache désormais avec passion à cette image de Jésus mourant; il éprouve je ne sais quelle fierté nouvelle, quelle joie amère à reprendre en son corps le martyre de son Maître, à le continuer par ses propres douleurs, à l'achever en lui par sa mort [vqv véxptoŒtv tou 'l'/jaou èv TÔ c7a)p.aTt 'KspKfépovzeç, 2 Gor. IV, 10; cf. Gol. I, 24; Phil. I, 20; II, 17; 2Tim. IV, 6). Ainsi la défaite momentanée de l'apôtre se change en une victoire plus haute et, cette fois-ci, décisive. Désormais, il est heureux et à l'aise, car sa pensée a retrouvé son vrai chemin et il sent maintenant, entre toutes les parties de sa foi, une pleine et profonde harmonie. Si l'avenir du côté de la terre s'est assombri en se rétrécissant, en se fermant même à ses yeux, du côté du ciel s'ouvrent au regard de son âme des perspectives nouvelles, larges et lumineuses. La triste idée du sclieol s'évanouit de sa pensée, en même temps que tombe le cadre messianique de l'apocalypse juive. A la place de ce sommeil inconscient des âmes dans le sein de la terre, surgit et triomphe l'espérance chrétienne de l'immédiate réunion des élus avec le Sauveur (2 Gor. V, I-Il). La lutte sans doute se prolongera ici-bas entre la puissance de l'Évangile et celle du péché. Paul n'a point douté que cette lutte n'ait à la fm son dénouement dans le plein triomphe de Ghrist et son avènement glorieux. Mais il n'essaiera plus de calculer la durée ou de prévoir les
phases de ce grand drame. Comme Jésus, avec le même abandon fdial, il remettra à Dieu le Père les destinées de son royaume. Le spiritualisme chrétien triomphe sur toute la ligne. La mort est désormais pleinement vaincue et surmontée par la conscience chrétienne.
On sait de quel poids écrasant cette idée de la mort pesait sur la conscience juive aussi bien que sur la conscience païenne. Malgré la doctrine de la résurrection, assez bien établie, semble-t-il, dans la foi populaire depuis la composition du livre de Daniel, l'Hadès, le Sclieol gardait ses ténèbres, et la mort, ses terreurs. L'âme de Jésus avait frémi en s'en approchant. Mais les ténèbres s'étaient bientôt dissipées devant les clartés de sa foi, et il avait pleinement triomphé de la mort par le sentiment de son entière et indissoluble union avec le Père. Mourir fut pour Jésus retourner vers son Père et son Dieu (Jean XX, 17;. Mais, ni les premiers chrétiens, ni les premiers apôtres ne s'étaient appropriés cette victoire du Maître. La mort ne leur était pas moins redoutable qu'aux Juifs. Le règne messianique qu'ils attendaient ne devait se réaliser que sur la terre; ils ne connaissaient aucune autre région dévie que celle-ci. Ils attendaient la parousie du Seigneur, et, quand leurs proches mouraient , ils tombaient à leur sujet dans de grandes angoisses. Voilà l'explication des inquiétudes des Thessaloniciens au sujet de leurs morts, inquiétudes que Paul s'efforce de calmer. Gomment le fait-il? Il ne sait encore que diriger les regards et la foi des Thessaloniciens sur le moment prochain de la venue de Jésus, et leur donner l'assurance que les morts ressusciteront alors premièrement, et auront part à son triomphe aussi bien que les vivants. La mort garde donc toujours son effrayant mystère, elle n'est vaincue qu'en espérance et dans l'avenir.
Pans la seconde lettre aux Corinthiens, Paul se console
déjà tout autrement et d'une manière plus efficace. Si l'homme extérieur succombe à la mort, l'homme intérieur, dont le principe est l'esprit même de Dieu, en est affranchi. Les épreuves qui ruinent le premier ne font que fortifier et glorifier le second. A mesure que l'un se détruit, l'autre se renouvelle et se rajeunit incessamment (2 Cor. IV, 16). Nous soupirons après le moment où, par -dessus notre chair mortelle condamnée à mourir, nous revêtirons le corps céleste et spirituel flTrsvcucjaaOai). Si notre corps d'argile est détruit par la mort, nous avons toujours dans le ciel un corps spirituel qui nous attend, de sorte que, dépouillés de notre enveloppe terrestre, nous ne serons pas cependant trouvés plus nus que les vivants au jour de la résurrection (2 Cor. V, 3). Loin de craindre la mort, il la faut donc plutôt souhaiter. Car, étant dans ce corps, nous sommes loin du Seigneur ; mais, hors de ce corps, nous sommes avec le Seigneur. La mort ne nous dépouille d'une enveloppe périssable que pour nous revêtir d'un corps immortel. La mort est donc bien vaincue pour le chrétien; elle se nie ellemême ; elle n'est plus qu'un moment transitoire, la dernière crise qui achève notre éternelle glorification (2 Cor. IV, 17).
Telle est, au double point de vue de la lutte contre les judaïsants et du progrès de la pensée paulinienne, l'importance, à tous égards décisive, que prend la seconde lettre aux Corinthiens dans la suite de la vie de Paul.