LES DEUX ÉPÎTRES AUX THESSALONICIENS
C'est à la fois par l'ordre chronologique et par la nature des idées, que ces deux épîtres se rattachent aux discours que nous venons d'analyser.
On remarquera, tout d'abord, avec quelle facilité ces deux lettres viennent s'enchâsser dans le récit que les Actes nous ont conservé du second voyage missionnaire, et dans quelle
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harmonie constante elles se trouvent avec lui. Dans la suscription des deux lettres, nous lisons le nom des trois missionnaires qui paraissent dans le récit: Paul, S'ilas et Tmotlièe (1 Th. I, 1; 2Tli. I, 1). Silas, en outre, est nommé avant Timothée ; son nom est au second rang dans les épîtres, comme dans le livre des Actes ; fait d'autant plus étonnant, que ce nom de Silas ne revient qu'une seule fois dans les autres épîtres de Paul ; fait inexplicable dans l'hypothèse de la composition pseudo-apostolique de nos deux lettres, pleinement confirmé cependant par un mot de la deuxième épître aux Corinthiens, où le second rang est aussi accordé à Silas (1, 19).
De plus, nous voyons dans les deux épîtres que Paul venait de Philippes en arrivant à Thessalonique, et que, de Thessalonique, il se rendit à Athènes (1 Th. II, 2 et III, I; cf. Actes XVII, 1 et 16). Nous y trouvons une mention très-exacte des mauvais traitements que Paul et ses amis avaient eu à subir dans la première de ces villes : Tipo'âaôovTsç
xpbç b\xQiq io sua^Y^^^ov xou Ôeoîj h tïoXXw à^wv!. (2 Th. II, 2) : cette hardiesse et cq^ luttes vives répondent très-bien au récit des Actes (XVII, 2-9). Il ressort encore de nos deux épîtres, que la majorité des chrétiens de Thessalonique était d'origine païenne ; ce qui est affirmé dans Actes XVII, 4 (twv t£ (j£6o[Aé, («)v 'EXX-Zjvtov TwXt^Oo; 1:0X6, y^vai^ôv ts twv Tupwiwv oùx, oXi^ai). Les juifs au contraire avaient fait une opposition violente à la prédication de l'Évangile, et, l'ayant repoussée pour eux-mêmes, s'étaient efforcés de la faire échouer auprès des païens, et de rendre le ministère de Paul impossible à Thessalonique (Actes XVII, 5; cf. 1 Th. II, 15, 16). Il n'y a pas jusqu'aux expressions dont Paul se sert dans ce dernier passage, qui ne rappellent, non-seulement le récit, mais le style même des Actes (èxoio^xstv, y,wA6£iv '(\\xa.q toiç sOveaiv Aa- X%at ïva cjo)6G)!jiv). C'est dans l'affliction et les persécutions
que les chrétiens de Thessalonique ont reçu l'Évangile (x\ctes XVII, 5; cf. 1 Th. I, 6; II, 14;. î^nfin, ces persécutions forcèrent Paul de quitter Thessalonique avant Theure, et de laisser inachevée l'œuvre si pleine de promesses qu'il y avait entreprise (Actes XVII, 10; 1 Th. III, 1-5, et 10:
* Cette concordance assez étonnante a été fortement relevée par Banr dans son Paidus^ t. II, p. 97. Il s'en sert pour prouver «avec évidence» que Fauteur de nos deux épitres a emprunté très-certainement au livre des Actes le cadre historique dans lequel il les a placées, et en même temps a imité le style de ce récit. Mais on s'étonnera qu'un auteur, qui copie si scrupuleusement les Actes dans les deux premiers chapitres de sa lettre, se mette, au chapitre III, en contradiction avec leur relation, en faisant déjà rencontrer Paul et Timothée une première fois à Athènes (III, 1), tandis que les Actes nous disent qu'ils furent réunis seulement à Corinthe (Act. XVIII, 5). Il est vrai qu'ici^ d'après Baur, l'auteur a voulu imiter les épitres aux Corinthiens et non plus le livre des Actes, et faire courir Timothée entre Athènes et Thessalonique, comme Tite court entre Corinthe et Ephèse !
Mais il y a plus. Nous trouvons dans la seconde édition du Paulus deux opinions sur les épitres aux Thessaldniciens qui paraissent en flagrante contradiction ; contradiction que niBaur^, ni son éditeur, M. Zeller, ne semblent avoir aperçue. Baur, dans le corps du livre, (t. II, 95-98), démontre que l'auteur des deux épitres a connu le livre des Actes, qu'il en imite le style, que le passage 1 Thess. II, 14-16 n'a pas d'autre source; d'où il est aisé de conclure que, le livre des Actes ne pouvant d'après Baur être antérieur à l'an ou 130, nos deux épitres datent au plus tôt de 130 ou 135. Mais, à la fin de ce même second volume, se trouve une dissertation où Baur adopte l'idée de Kern sur l'antichrist, lequel ne peut être que Néron ; dès lors nos deux épitres sont, d'après lui, écrites, l'une sous le règne de Vespasien, car Vespasien est le y.XTÉytov qui empêche le retour de Néron, l'autre, après la ruine de Jérusalem. — Il semble pourtant qu'il faudrait choisir entre ces deux dates et cette double série d'arguments. On pourrait dire peut-être, pour les concilier, que l'auteur des deux lettres a eu sous les yeux le journal de voyage même que l'auteur des Actes a inséré plus tard dans son récit et qui pouvait être connu en G7 ou G8. — Cela ne lèverait point la difficulté dans l'exposition de Baur. Car, outre qu'il n'est pas très-favorable à cette idée d'un journal de voyage, il affirme une parenté fort étroite entre le style de nos deux épitres et le style général des Actes.
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D'un autre côté, le caractère général de nos deux lettres est tel , qu'elles ne se peuvent comprendre que dans ce I milieu historique et dans cette période. Ce n'est ni la H polémique serrée , profonde des grandes épîtres , ni la spéculation élevée de celles de la captivité. Autant elles se séparent des unes et des autres, autant elles se rapprochent, par le fond comme par la forme, des discours du livre des Actes. Elles ne sont, à vrai dire, qu'une prédication à distance, qui continue par écrit et complète les prédications orales de Paul. Leur originalité se trouve précisément dans ce caractère pratique; elles ont été écrites d'une seule haleine et il n'y faut chercher ni organisation savante, ni division logique. Surtout, la division traditionnelle des épîtres de Paul en partie dogmatique et partie parénétique, ne leur est point applicable. Toute préoccupation dogmatique est absente. La doctrine qui y paraît le plus accusée, celle de \d.paroitsie et de l'antichrist, ne fait point exception; car, même en ces deux points, ce n'est pas une discussion théorique à laquelle se livre l'apôtre, mais un but pratique qu'il poursuit (1 Th. IV, 13). Voilà comment on a pu parler de Y indifférence ou de la neutralité dogmatique de ces deux lettres , termes qui , tous deux , sont également impropres et traduisent fort mal le caractère spécifique de ces quelques pages. Elles n'ont rien de terne ou d'eflacé; elles respirent au contraire une foi vigoureuse, une vie débordante, et surtout une ardeur d'espérances qui s'éteindra bientôt. Premier jet de la pensée de Paul, elles correspondent à un moment primitif, où celle-ci avait déjà toute sa force, sans avoir encore toute sa richesse. Notons quelques traits particuliers :
1° Lapolémique anti-judaïsante, qui caractérise les grandes épîtres, n'a pas éclaté, ou du moins ne préoccupe point en- ; core l'esprit de l'apôtre. Elle est totalement absente de nos
deux lettres. Celle qu on y rencontre est générale; c'est la guerre que le grand missionnaire faisait aux juifs et aux païens dans sa prédication , la même qui se retrouve dans les discours des Actes Q Th. II, 11-16^. Les aTo-o'. 7.a\ T.GYQpoi àvÔpwTuoi, dont il est question 2 Tli. III, 2, ne sont pas des judéo-chrétiens, mais des Juifs qui entravent Tœuvre de Paul à Corinthe. C'est encore aux calomnies des Juifs de Thessaloniqiie ou d'ailleurs, que se rapporte l'apologie personnelle du çhapitre II de la première épître. Il n'est point nécessaire d'y voir une imitation artificielle de quelques passages des Corinthiens, comme Baur le prétend. L'apôtre cherche moins à se défendre qu'à présenter en exemple sa vie lahorieuse et désintéressée à l'église de Thessalonique (II, 9-12).
2° La grande antithèse paulinienne entre la loi et la foi n'existant point encore dans nos deux épîtres, il est naturel que la doctrine de la justification n'y ait aucun développement et s'y présente sous une forme très-générale. Il en est de même de la doctrine de la Rédemption. Elle est rattachée sans doute à la mort de Jésus (1 Th. V, 10), mais d'une manière assez extérieure, absolument comme dans les discours missionnaires. La résurrection et la mort de Christ sont placées à côté l'une de l'autre, mais ne sont point saisies dans leur liaison interne et logique, ni dans leur signification rédemptrice et morale.
3" Si la sotériologie est peu développée, l'eschatologie messianique y tient par contre une grande place. C'est même cet élément qui les caractérise et constitue leur originalité propre. Dans les épîtres suivantes, il ira se transformant et cédera à la sotériologie la place d'honneur qu'il occupe ici. En attendant, c'est un trait de rescsemblance de plus, et un trait essentiel qu'il faut noter, entre ces deux premières lettres et les ^]isc(mrs des Actes (Act. XVII, 7, 31). Paul
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n'était pas encore très-loin du type général de la prédication apostolique.
On le voit, les épîtres aux Thessaloniciens se rapprochent des discours missionnaires, aussi bien par les lacunes qu'elles offrent, que par les points spéciaux qu'elles relèvent. Sans doute, il y a loin de ces pages vivantes à la pâle reproduction que les Actes nous ont laissée. Néanmoins nous sommes, ici et là, sur le même terrain. Au fond de nos deux épîtres et des discours analysés plus haut, se trouve un type doctrinal identique qui caractérise cette première étape de la pensée de Paul. Il faut essayer de le dégager et de le mieux définir.