III
en rythmes souples, pour orner le lieu de votre triomphe, maître.
Que cette offrande, accrochée à vos autels domestiques, soit agréable aux dieux qui vous animent.
O, maître, quels chefs-d'œuvre nouveaux allez-vous peindre ici?
Et c'est moi qui ai décoré le sanctuaire qu'on va bénir. Je suis comme un enfant de chœur qui a paré la Sainte-Table où, pour la première fois, va se célébrer le mystère sacré. Les anges : Raphaël... Michel-Ange... Léonard... Rubens... Beethoven... Shakespeare, vos frères, viendront à la fête de ce soir vous saluer et vous apporter de nouveaux présents divins. Et puis Dieu luimême daignera vous visiter. Il descendra, maître, dans la demeure d'un grand, d'un pur artiste...
Claude
Ah! jeunesse bavarde... (A Pater. ^ A quelle heure les musiciens seront-ils ici ?
Pater
Bientôt... Les comédiens arriveront à dix heures...
Lysander
Tous les ateliers de l'Ecole, de votre école, seront représentés. StafF parlera au nom des élèves de Baudouin, Cardon sera là pour ceux de Framier, Hughes pour ceux de Bernard Legrand. Il y aura les peintres, les sculpteurs, les architectes...
Claude Tous mes chers enfants...
Lysander, à Pater
Et votre musique, monsieur Pater, consacrera pour toujours cette victoire nouvelle de la beauté sur la vie.
Claude
Merci... merci, brave petit. Conserve toujours ta foi profonde... Vous pouvez allumer Florent.
{Les ampoules dissimulées dans les feuillages s^ allument toutes.)
Lysander
Et tout est prêt... N'oubliez pas de ranger les pupitres... {On sonne») Voilà nos musiciens...
Florent
Ils ne devaient cependant pas entrer par le boulevard, d'après ce que m'a dit Monsieur...
Claude
Les portes étaient-elles ouvertes du côté de l'impasse ?
Florent Oui... je crois. (Tl sort,)
Pater C'est l'heure...
Lysander L'ai-je assez attendue!
Alors... En scène pour le dernier acte...
(^Rentre Florent,^
Florent
Monsieur, c'est une dame qui demande à vous parler...
Claude Une dame? Une invitée?
Florent Non monsieur... Je ne crois pas...
Claude Je ne peux pas la recevoir...
Florent
Je l'ai dit à cette dame... Cette dame a cependant insisté...
Claude Je ne peux pas la recevoir...
Florent
Bien monsieur...
{Sort Florent.)
Claude Crois-tu qu'elle oserait?
Pater Que n'ose pas l'amour?
Claude
Mais aujourd'hui... à cette heure... Elle manque de tact... {A Florent revenu.) Qu'est-ce encore?
Florent
Monsieur, cette dame ne veut pas s'en aller... Elle dit que c'est très grave... Que quelqu'un va mourir... Je ne la comprends pas bien...
Pater
Venez vous Lysander... Allons dans la serre fumer un cigare ...
{Ils sortent.) Claude
Où est cette personne?
Florent
Le petit salon était encombré. Elle est restée dans l'antichambre.
Claude
Qu'elle entre... D'abord tirez ce rideau... Bien... bien... Dépêchez-vous donc...
{Daisy, méconnaissable, amaigrie, laide,
fardée à outrance, de mise extravagaiite,
portant un pauvre bouquet de roses fripées,
entre en riant silencieusement . Elle et
Claude se regardent longtemps sans parler.)
Daisy
Bonsoir !
ii6
Claude Bonsoir, Madame...
Daisy
Bonsoir Claude, mon petit amour de Claude...
Claude
Bonsoir, Madame...
Daisy
C'est moi... encore moi, toujours moi... Tu ne me reconnais pas?
Claude
Daisy ! . . .
Daisy
Oui, c'est moi... Daisy Addington... Je t'apporte ces fleurs...
Claude
Votre présence ici... Je vous croyais loin, bien loin... pour longtemps... selon nos conventions...
Daisy
Conventions... Non... Je ne pouvais plus vivre loin de toi... Me voilà...
Que voulez-vous?... Parlez...
Daisy Ce que je veux? .. Rien... Rien du tout...
Claude Madame excusez-moi... Je suis désolé...
Daisy, mouvement de frayeur
Non, non... Ne me chassez pas ainsi...
mon Claude...
Claude, dur Pourquoi donc êtes-vous ici ?
Daisy
Je voulais te voir... te voir encore une fois... parce que... je sens... Je ne peux pas... {^Larmes. ^ Je ne peux pas... mon Claude adoré...
Claude
De grâce... parlez bas... On nous entendrait...
Daisy
Est-ce qu'elle... Vautre... Ta femme est là ?
ii8
Claude D'autres gens encore...
Daisy
Elle pourrait nous surprendre, et tu trembles... Mais moi...
Quoi?...
{Longs regards.)
Daisy Non... Je suis lâche aussi...
Claude Allons, cessons ce jeu, trop affreux...
Daisy
Tu as raison, puisqu'elle t'aime... C'est moi que tu verras mourir, et tu seras heureux... On doit vivre heureux, ici... On dirait qu'on va célébrer des noces ici... Tu as des habits de fête... Je ne sais plus... plus rien. . . ( Un silence.) Dis-moi encore une fois que tu m'aimes, dis, mon Claude.
Claude A quoi bon ?
Daisy
Je ne sais pas... Je ne sais plus... Il y a un trou dans ma tête... et je ne sais plus rien... Je suis partie seule... Oui, toute seule. Ils ne savent pas que je me suis sauvée... J'ai traversé des mers... Je voulais venir ici te demander pardon, car tu n'es pas méchant, et je t'ai fait beaucoup de mal... Ecoute, plus près, encore plus près... Je n'ai plus qu'un baiser à donner, un baiser frêle, un tout petit, un dernier baiser... Je suis venue pour te le donner...
{On entend des rumeurs confuses derrière la tenture, le bruit chaotique des instruments de musique qu'on accorde.^
Des chants, des rires. . . Encore et encore. . . Je vais danser. . . Je serai nue si vous voulez. . . Qui est-ce qui me déshabillera?... Est-ce vrai que je suis belle? Claude... Qui ça... Claude... Il faut se taire... Il ne faut pas parler de lui... Il y a des hommes dont le nom seul est terrible comme la foudre... Ecoute la musique... Et je suis si triste, si triste, si triste... Je ne mourrai jamais... Il y a une âme qui sanglote à la porte du Paradis... Il y a une femme qui pleure parce qu'on lui a volé son cœur... {Un atroce
ricanement.^ Elle pleure, quelle enfant... Moi je danse, je danse...
{^Les rumeurs du fond grossissent.^
J'entends... Qu'est-ce que j'entends...
C'est Billy avec ses chiens et ses chevaux... En chasse, en chasse... 11 va m'apprendre à tuer, à tuer tout...
(^Des voix appellent « Claude... Claude..»
Evelyn... »)
Claude... On te cherche... Claude... Ils te connaissent donc... Claude n'est pas ici... S'il était là vous ne pourriez pas me torturer ainsi...
Claude
Daisy... Pour l'amour de Dieu, cessez...
Daisy
Il a parlé... C'est lui... Il est venu me reprendre... Je te vois mon bien aimé... Près de moi, tout près de moi... Je savais bien qu'il m'aimerait encore. ..
{On frappe à la porte de gauche. Claude y cour t. ^
Claude, à la porte
Qu'est-ce qu'il y a . . . Oui. . . Un moment. . . Je vais arriver... Patience... Florent,
Florent, ne vous éloignez pas... restez là... attendez...
Daisy
Est-ce qu't/s sont là? Est-ce qu't/s veulent me reprendre? Je ne veux pas... Défendsmoi... Je ne veux plus... Mon petit Claude chéri, mon adoré, cache-moi... Ils me font si mal. Jimmy, le médecin, me bat quand il est saoul et me fait danser... Tue-le... Comme tu es beau, toi... Je veux mourir dans tes bras... Je veux te donner mon dernier baiser...
(^Mouvement derrière la tenture. Elle s'écarte 2in peu, mais Claude a vu et s'est élancé. Maintenant d'une main il retient les plis de la draperie.,.^
Claude
Daisy... Va-t-en, pars... J'irai te voir ailleurs... N'importe où, demain, mais vat-en, va-t-en, je t'en supplie...
La voix de Lucie Claude... Ouvre, c'est moi...
Non... C'est impossible... Attends...
{Daisy est tombée aux pieds de son afnant. Elle lui embrasse les genoux,,,)
Claude... Claude, oublie tout ce que je viens de dire... Je suis folle parfois... Ma pauvre tête sonne creux comme une cloche fêlée... Mais ne crains rien, j'entends et je vois... Je vais m'en aller... Embrasse-moi encore une fois, une dernière fois... et je...
{Claude l'élève jusqu'à lui. De son bras libre il lui entoure la taille et ses lèvres se posent sur la bouche de Daisy, Le tumulte joyeux augmente derrière la toile.)
Daisy, brusquement Adieu... Adieu...
Claude, appelle Florent...
Florent, à la porte de gauche Monsieur...
Claude Reconduisez Madame...
Daisy sort en sajiglotant
Adieu...
Claude
Adieu...
(^Resté seul, il rajuste devant le miroir son col, son plastron, sa cravate.)
Florent
Cette dame est partie par l'impasse, Monsieur...
Claude
C'est bien ouvrez...
{^Florent écarte le rideau. On voit alors U7ie foule brillante qui a envahi l'atelier. Cette foule ^ des quUlle a vu Evelyn l'acclame, crie : « Hurrah.., Bravo.., Evelyn... Evelyjî» » Des jeunes hommes élèvent le tnaître, le portent en triomphe. Tandis que Pater , au pupitre du chef d'orchestre donne le signal aux musiciens qui entonnent l'Hymne de Gloire...)