‹ L'Appel des intellectuels allemands; textes officiels et traduction, avec préface et commentaireChapitre 8 sur 20 · PRÉTENDUE MANŒUVRE CONTRE L'ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

PRÉTENDUE MANŒUVRE CONTRE L'ALLEMAGNE

Qu'ils n'opposent pas des raisonne— ments ou des conjectures à des faits constants.

Bossurt. Hisioire des Variations.

La conduite des ennemis de l'Allemagne nous est représentée dans le préambule de l’Appel comme ayant formé deux phases : l’une de « bruits répandus de défaites allemandes », l’autre d’ « ardeur à fausser le caractère des faits et à insinuer le soupçon ». Selon les termes de l'appel, la seconde de ces entreprises a commencé après que la première fût devenue impossible, quand « la bouche d'’airain des événements » eut réfuté les bruits qu’on répandait.

A quel moment commence cette seconde période ? Ce ne peut-être que le 29 août. Ce jour-là, en effet, nous apprîmes que notre ligne de front avait dû se

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replier sur la Somme. Depuis lors nous connûmes jour par jour les pas que l'ennemi faisait du côté de Paris. Indubitablement ce sont là les nouvelles que les intellectuels se représentent comme proférées par une « bouche d’airain ». Et c'est avant ce terme qu'ils placent une période remplie du bruit des défaites de l'Allemagne, tandis que personne n'aurait encore songé à jeter le soupçon sur la conduite de ses armées.

Or il est facile de faire voir que les choses se sont passées différemment.

Premièrement, les nouvelles rapportant des cruautés commises par les Allemands remontent au commencement de la guerre. L'exécution de Samain, président du Souvenir français de Metz, celle du curé de Moyenvic, celle de douze jeunes Alsaciens qui avaient passé la frontière, etc., furent annoncées dès les premiers jours. C'était le moment où la nouvelle de la résistance des forts de Liége emplissait d'espoir tous les cœurs. La prise de Mulhouse fut annoncée le 9; le 12 nous sûmes que cette ville était reprise. Le 17 les dépêches portaient que les Allemands étaient à Dinant, le 21 que le gouvernement belge quittait Bruxelles. Tout cela mis ensemble peut-il représenter un bruit répandu de défaites allemandes, une illusion brusquement suspendue, qu'il aurait fallu remplacer par une illusion d’un autre genre, celle de l’indignité de l'ennemi. Hélas ! non.

L'impression favorable des commencements ne dura guère plus de quinze jours; et l'indignation soulevée

contre les violences allemandes n'eut pas à le remplacer, car l’un et l’autre avaient été de concert.

Les intellectuels ne paraissent pas se douter que les Français étaient informés non par des bruits (Ausstreuungen), mais par des dépêches officielles, qui ne laissaient pas de doute sur un point : c'est que les événements signalés en Lorraine n'étaient que des engagements partiels, différents de l’action décisive qui fut annoncée le 16 août, comme livrée sur un front allant de Bâle à Maestricht. Or cette action, on ne nous a jamais dit qu'elle eût eu une défaite allemande pour résultat.

Cependant le 29 août survint, apportant, avec la nouvelle du recul de nos troupes, celle du sac de Louvain. Ce second événement donnait un objet nouveau et sans précédent jusque-là à l’indignation contre l'Allemagne. Une phase nouvelle de discrédit moral jeté sur sa conduite commença : phase dont la vivacité devait déterminer l'appel que les intellectuels ont lancé.

Mais tandis que ce discrédit s'augmente, qu'advientil des nouvelles alarmantes auxquelles on prétend qu’ils auraient eu pour objet de faire diversion ? Ces nouvelles changent. D'alarmantes, elles deviennent rassurantes. Le 4 septembre, les Allemands sont à Compiègne; Le 5, ils obliquent sur la Ferté-sous- Jouarre, le 7, nous occupons Nanteuil-le-Haudoin ; le 13 la bataille de la Marne est gagnée. C'est la seconde phase de la guerre.

Phase signalée par la retraite allemande, et qui, jusqu'au 4 octobre, date de l'apparition de l'appel des intellectuels, n’enregistre pour les Allemands aucun succès nouveau. Cette phase, où la bouche d'airain des événements, d'accord avec notre état-major, ne relata que les efforts impuissants de l'Allemagne à forcer le front de nos troupes étendu sans cesse vers le nord, n'est-il pas remarquable qu'elle concorde avec celle de la plus grande émotion soulevée par les cruautés allemandes?

Le 20 septembre, la nouvelle du bombardement de la cathédrale de Reims porte cette émotion à son comble. Le détail donné dans les journaux français, réitéré et répandu par la presse anglaise, de la conduite tenue par les Allemands en Belgique, en Hainaut français, en Picardie, en Valois, le récit lamentable de la ruine de Senlis, composent un chapitre de violences dont le retentissement éveille des échos partout. Enfin la mise en mouvement des intellectuels allemands marque le plus haut degré atteint jusqu'à ce moment, de la réprobation générale.

On le voit, à peu près rien n’est vrai dans le petit arrangement imaginé par les intellectuels. Une première période où règne l'espoir, où des succès partiels sont annoncés, où la prise de Mulhouse frappe les imaginations, mais où circulent en même temps les mauvais bruits contre l'Allemagne : voilà le début. Suivent les mauvaises nouvelles : les rapports des excès commis par les Allemands vont leur train. Puis

l'angoisse s'étend sur Paris, après quoi de meilleurs jours reviennent. On annonce une défaite de l’Allemagne, suivie d’une résistance efficace à ses armes; et c'est alors que devient universelle l'indignation soulevés contre elle. Le prétendu chassé-croisé des récits de cruautés et des bruits de défaites mises au compte de l’Allemagne n'existent pas.

Il est aisé de voir dans quel but les intellectuels voulaient le faire croire. En présentant comme successifs les deux sortes de bruits défavorables à l'Allemagne, ils rendent vraisemblable un dessein formé chez l'adversaire de suppléer aux uns par l'invention des autres, et prédisposent à croire que les uns et les autres sont faux. Mais il en est tout autrement.

Les récits répandus des cruautés allemandes n'ont pas été imaginés pour suppléer aux bruits de victoire, puisqu'ils ont couru en même temps. Quant à les taxer d'invention, ce qui suit fera voir si cela est possible.

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