DEPUIS QUARANTE-SEPT ANS
Nancy, i8 novembre 191 8.
On m'offrait d'assister à la rentrée des troupes françaises dans Metz; j'ai pensé qu'il fallait qu'en la personne d'un ami, Paul Déroulède fût présent au jour de la libération lorraine et que par notre voix, si faible qu'elle soit, il mêlât sa grande âme au formidable Je Deum que le peuple messin s'apprête à entonner sur le passage des héros. Et puis, de telles journées ne doivent pas s'écouler sans que l'on fasse l'impossible pour en recueillir les faits, l'émotion, l'esprit. Elles contiennent de la gloire à rassasier la France pendant des siècles.
Me voici donc aux portes de Metz.
Demain mardi 19 novembre, le général en chef et l'armée Mangin feront leur entrée triomphale dans la noble ville, enivrée d'avoir retrouvé son bonheur. Vais-je rien dire de Metz aujourd'hui? Je n'y veux même pas jeter un regard, par déférence fraternelle pour les soldats qui furent à la peine et à qui revient tout l'honneur. Nous nous tiendrons dans les dehors de la ville, jusqu'à ce que les clairons de Mangin aient rompu le silence et que les délivrés aient décerné aux armes de nos fils l'apothéose de leur gratitude.
Aujourd'hui, veille dernière, j'irai à la découverte dans la campagne messine ; j'y trouverai les tertres de ceux qui, en août 1914, étaient partis eux aussi pour la Victoire.
Depuis quatre années, ils n'ont reçu aucune visite pieuse; ils dorment là, entassés, anonymes. Parmi ces morts, j'ai un ami. Je veux leur dire à tous que, demain, nos cœurs qui n'oublient rien les associeront à la gloire de ceux qui couronnent de succès leur premier sacrifice.
Dans ce jour froid d'un automne lorrain, où l'on sent déjà les menaces de la neige, je viens de quitter Nancy avec les troupes qui, les premières, s'en vont au delà de nos lignes. Elles s'avancent avec la gravité des heures les plus solennelles, la gravité des dures offensives; mais leur pas est plus léger. Aucune plaisanterie, aucim rire, une joie profonde pourtant, mais contenue et presque religieuse.
Nous les avons dépassées, nous avons pris du champ et bientôt, loin derrière nous, s'affaiblit et puis se tait l'éclat de leur musique rieuse. L'ami que je cherche, et dont le tertre rendra plus intense ma piété, sans qu'elle perde sa valeur générale, repose dans une fosse conmiune, là-bas, à l'est de la côte de Delme, dressée devant nous sur l'horizon.
Nous traversons le large territoire qui fut la ligne de résistance allemande et notre ligne de combat, terre devenue sauvage, villages écroulés, « le pays à personne », où s'est tant fixée notre imagination et qui, maintenant, a perdu son épouvante. Quel saisissant contraste! A peine franchis les premiers réseaux allemands, la vie renaît, le sol est cultivé, et si intensément qu'on pourrait dire jardiné. Pas une maison écornée. Je comprendsd'un éclair danscette première minute, avec une ivresse de bonheur, que nous allons rentrer en possession d'une Lorraine et d'une Alsace intactes.
Noussomrnes pressés. Notre voiture traverse, très vite, un village, deux villages. Le silence y est absolu ; pas un rideau ne se lève. Personne. Un instant j'ai un doute : Serions-nous «ortis de la zone permise? Je comprendrai tout à l'heure, quand on nous contera qu'hier encore les cavaliers allemands patrouillaient ici et brûlaient un hameau, qui avait eu l'audace de pavoisera nos couleurs.
Nos tombes sont plus loin. La voiture se hâte; elle débouche et stoppe dans le village de Fonteny que nous cherchions.
Sur la place, les deux officiers dont j'ai l'honneur d'être le compagnon descendent, chacun par une portière, et soudain les maisons s'ouvrent : « Les Français! Les Français! » -
De tous les coins les enfants accourent, tandis que, sur les seuils, les femmes et les hommes restent figés, n'osant croire, pétrifiés de crainte et de bonheur.
Nous demindotis le maire : il arrive les mains tendues: « Nous vous attendions depuis 47 ans! »
Rien d2 plus.
On se regarde avec des yeux pleins de larmes, on se reconnaît : on est de même race, il n'y a plus qu'à s'embrasser.
Mais ce vieillard est le chef. D'un grand cri, il ordonne : «Arborez les drapeaux! ■
Les drapeaux sortent à toutes les fenêtres : ils étaient prêts. Le bleu n'est pas très bleu; le rouge est plutôt violet; ils ont l'air d'être déteints. Mais tout frémit de joie.
Une joie de ressuscites, encore pleine de douleur. Etrange gaîté lorraine. Nul ne s'étonne que, tout de suite.
nous nous informions des morts et de nocr^ ami Qwvrde a
Cassagnac. V ^ ^ ^ ^ ^ ^ T y •"
Le maire se retourne : « Ils sont là, su^^^ôteçidans J/ la grande carrière ; ils sont plus de trois cent v^^S^^fi^ ble; il n'y a pas de noms, il n'y a que le numéro du régiment. C'étaient de braves soldats. Votre ami repose avec eux. Allons jusqu'à cette ferme; vous y trouverez les témoins de ses derniers moments. »
Et, dans la ferme, une grande jeune femme, pleine de timidité, nous raconte sans émotion apparente, d'une voix nette, avec des détails et des précisions, ce qui s'est passé le 20 août IQ14, après la bataille : la charrette sur laquelle l'officier agonisant se taisait, essayait de sourire et disait qu'il n'allait pas trop mal : il était si faible qu'on n'a pas pu le transporter jusqu'à la maison ; il a fallu le descendre dans une prairie, et dans cette prairie la jeune femme a soutenu la tête du soldat jusqu'à ce que la mort vînt.
Elle raconte cela; elle se tait, et peu à peu, elle devient très rouge; ses lèvres tremblent, elle se cache le visage des deux mains et elle pleure, comme si c'était hier qu'elle avait enseveli cet inconnu.
Les femmes de Lorraine, il faut que toute la France le sache, ont été sublimes de tendresse pour les soldats qui venaient leur apporter la délivrance.
C'est un paysan qui remplace la jeune fille dans son récit. Il nous explique comment on a transporté le corps au pied de l'arbre où nous sommes, comment les soldats allemands ont arraché les médailles et volé le cadavre, comment leur offîcier à refusé une sépulture privée à un officier français et a voulu qu'on le jetât dans la fosse commune.
Cette brute ne savait pas que les dernières lignes écrites par Guy de Cassagnac disaient : « Si je meurs, je voudrais être enterré avec mes hommes! » Vœu françîtis, incompréhensible à un reître d'Allemagne. Au nombre des choses qui sont peut-être les plus éloignées d'une intelligence allemande, il y a la fraternité chevaleresque de nos armées.
Les enfants nous ont conduits à la carrière où le jeune chef repose, confondu avec ses soldats. La carrière était fleurie.
Que tardez- vous, amis? nous disait cette fosse.
Quel appel! Quelle révélation d'une vérité irrésistible sur le profond sentiment lorrain ! Quelle préface aux éclatantes journées de Metz! N'ayant pas encore nos soldats vivants à fêter, la Lorraine, depuis quatre années, célébrait silencieusement la fête de nos soldats morts.