L'appel du Rhin
En l'honneur de l' Alsace-Lorraine, le jeudi 7 novembre 1918, une imposante manifestation se déroula à la Sorbonne sous la présidence de M. Jeannency, sous-secrétaire d'État à la Guerre. MM. Dessoye, président de la Ligue de l'Enseignement, Maurice Barrés, président de !a Ligue des patriotes, Jules Siegfried, président de la Fédération des sociétés alsaciennes et lorraines, Cliarlcs Andler, président de la Ligue républicaine d'Alsace-Lorraine, et Emile Hinzelin y prirent la parole.
Voici le discours prononcé par M. Maurice Barrés.
Nows allons accueillir l'Alsace et la Lorraine avec fouie la fervente tendresse qu'une mère-patrie doit à des fils demeurés fidèles dans la séparation et le martyre.
Jamais cette fidélité ne fut plus émouvante peut-être que dans l'effort qu'à un moment ils durent faire pour la cacher. Quelle sopffrance pour eux, lorsqu' après des années de lutte ouierie ail ils avaient fait entendre leur protestation, ils f tirent contraints de ruser ! Avec quel frémissement ils se tési^nèrent à déguiser lews aspirations de retour à la Frarce scus la foi me de revendication d'autonomie I Mais affiimer ce programme : « T Alsace Lorraine aux Alsaciens- Lorrains », c'était d'alcrd échapper à l'esclavage frusiien. S'ils réussissaieri, ils cltenaieni du moins les lileriés relatives d'un État ccnfédéré.
Le masque ternie avec notre victoire. Les Ahcciers et les Lorrains, libérés du jiPg alUn.and, délaxsstni eu rexinciicG'
hons farticulanstes et n'aspirent qu'à reprendre parmi nous la place que pieusement nous leur avons toujours gardée.
Ils nous apportent dans ce retour leur esprit indigène, toujours vivace et qu'un long isolement a nécessairement accru et comme accentué. Qu'ils soient bien sûrs que -nous las accueillerons avec joie, tels qu'ils sont, de même que nous sommes sûrs aussi qu'ils viennent à nous désireux de participer à nouveau à la grande synergie française.
A nous de leur rendre cette fusion plus facile en accueillant leur esprit provincial, en l'animant, en l'harmonisant à notre large esprit national.
L'Alsace tient à son dialecte. Gardons-nous de le combattre. Pittoresque, coloré, favorable à la chanson, à la ronde populaire, à l'humour, il viendra s'ajouter au provençal, au basque, au breton, au flamand, pour enrichir notre folklore. Enseignons le français à ces enfants alsaciens si pressés de V apprendre, et que tous le sachent bien vite; proscrivons radicalement l'allemand, importé et imposé d'outre Rhin, mais aimons l'innocent dialecte local, eau vive qm jaillit du terroir.
L'Alsace et la Lorraine contiennent une réserve admirable d'hommes sensés, probes, solides, qui ont su défendre et conserver, même sous la tyrannie de la culture allemande, le sens du respect, l'usage des initiatives locales, le goût de l'autorité justifiée par la compétence. Comme ils vont être utiles à la l'rance, d'un bout à l'autre du pays ! Quelle plusvalue ils nous apportent l Ouvrons-leur large^nent l'accès des carrières qui leur étaient barrées par l'oppresseur. Ces Lorrains et ces Alsaciens, animés d'un ardent patriotisme, connaissent la complexité des questions de chez eux, la délicatesse parfois
si tragique des situations de famille. Us sauront les résoudre mieux que ne feraient d'autres Français, bien intentionnés, certes, mais ignorants d'un long passé dont oti ne saurait sans danger faire table rase .
Ces deux provinces ont leurs habitudes. Elles viennent de vivre dans des conditions spéciales et très complexes où il y a tout ensemble de la France d'avant 1870 et de la législation d'outre-Rhin. Ne procédons pas avec le rigorisme systématique clier aux bureaucraties centralisées. Sachons ménager les transitions pour ne pas heurter les intérêts ou froisser les susceptibilités, et pour garder la parole solennellement donnée à nos frères par le généralissime et par le chef de l'État, parole qui doit demeurer la charte de leur réintégration. Appliquons-nous à ne leur offrir qu'une France aimable. Réalisons pour eux un régime de douceur qui cicatrise les plaies du régime de dureté prussienne.
Ce faisant, nous nous améliorerons nous-mêmes. Au contact de la résistance alsacienne et lorraine, l'Allemagne s'est empoisonnée tout entière. Qu'est-ce que l'Alsace- Lorraine vient d'être durant cinquante ans pour l'Allemagne ? Un lieu de pervertissement, une école de brutalité et de dureté. Et pour nous que peuvent devenir les deux provinces récupérées ? Un lieu de perfectionnement .
Nous allons y respirer l'air le plus salubre, celui d'un climat moral privilégié oii nous maintiendrons aisément le meilleur des sentiments d'union et d'enthousiasme qui nous animent depuis quatre années. En propageant l'amitié française et en recevant l'amitié alsacienne et lorraine, nous nous sentirons augmentés par ce rayonnement réciproque. C'est le cas de rappeler le noble proverbe « qui donne reçoit » .
Le moment de notre rentrée à Metz et à Strasbourg sera une prodigieuse minute d'amour. Il faut que cette minute exceptionnelle dure. Il faut que nous fassions de Metz et de Strasbourg xm type idéal de haute vie française, une leçon vivante de concorde, un lieu soustrait à toute querelle, où se respirera quelque chose d'analogue à la Trêve de Dieu. Tels ces Bois sacrés de l'antiquité, ces lieux d'asile où nulle poursuite violente n'était permise. Et puisque je parle de l'antiquité, que de fois, au cours de cette guerre, les plus irritables d'entre nous n'ont-ils pas ressenti ce que les Latins exprimaient par ce mot si bien fait : unanimitas, P unanimité, l'âme une ! Ne serait-ce pas une impiété si jamais les Français qui ont éprouvé ce frisson sacré d'amour recommençaient à se méconnaître jusqu'à la haine, à mépriser injufieusement des convictions qui, toutes, viennent d'être pour certains de nous un appui, une nourriture de l'âme, quand ils se battaient pour le salut de la patrie ?
Au nom de cette unanimité, je demande à la Ligue de l'Enseignement qu'elle naus fasse une place là-bas le jour qu'elle y dressera le buste de son fondateur Jean Macé, comme nous l'invitons aujourd'hui pour le jour où dans Strasbourg nous dresserons l'héroïque figure de Paul Dérculède, de celui dont la libération alsacienne et lorraine enfin réalisée fut V unique pensée.
Ce que nous voudrions proscrire de ces terres sacrées, ce sont les tentatives perfides de l'esprit partisan eu sectaire. Nous voudrions qu'il ne s'y rencontrât plus jamais de ces luttes religieuses ou sociales qu'a tant escompiies l'ennemi héréditaire.
Nous voudrions aussi qu'elles nous fussent une occasion nouvelle d'étudier sur le vif ce projet d'un statut provincial
qui depuis st longtemps paraît à tant de bons esprits la condition d'une vigoureuse renaissance française.
Le problème de la décentralisation est ici posé dans les faits, 4t c'est un de ceux que nous aurons à résoudre si nous voulons reconstituer le pays dans sa pleine vigueur.
Puissent l'Alsace et la Lorraine ne pas représenter seulement pour nous nos Marches de l'Est, c'est-àdire la sécurité à l'extérieur, mais aussi un renouveau de forces à l'intérieur ; puissent ces deux provinces magnifiques nous apporter les qualités de l'esprit mosellan et rhénan qm nous recomplètera et nous servira de type pour ce réchauffement de vie régionale indispensable, afin qu'après la victoire de la guerre nous réalisions la victoire de la paix.